SUR LES RUINES D’UN VIEUX CLOCHER
u cours des dernières semaines, revenant d’un voyage à Chicago, j’aillai m’arrêter, pour trois jours, à Saint-Antoine sur Richelieu.
J’avais connu là-bas, dans la grande ville de l’Ouest, la vie mouvementée et enfiévrée des brasseurs d’affaires. J’avais encore dans la tête le bruit assourdissant des chars et des tramways. La perspective des avenues imposantes et des superbes parcs qui longent le lac Michigan, continuait de me hanter. Et, je ne sais pourquoi, tout cela me semblait comme un reste de songe, où il y avait surtout du bruit, du fracas, du mouvement et de la vie.
Quel contraste! Ici tout était tranquille. L’arrivée d’un étranger ou le passage d’une voiture prenait les proportions d’un événement, cependant que les eaux du Richelieu coulaient toujours claires et joyeuses, avec un doux clapotement, entre leurs rives verdoyantes et embaumées. On venait de couper les foins et l’air charriait des odeurs de fenaison.
Ici la vie semblait facile et calme autant que difficile et tourmentée là-bas. Et je comprenais mieux, en cet état d’esprit, pourquoi les âmes
éprises d’idéal et de poésie regrettent presque le progrès moderne et ses entraînements vertigineux.
Les voies naturelles que se tracent nos fleuves et nos rivières, ont été, en notre pays, les chemins les plus faciles aux premiers essais de colonisation. Les rives du Richelieu comme les bords du Saint-Laurent ont vu s’élever nos premiers villages. C’était naturel. Saint-Antoine remonte ainsi à plus de 150 ans. Sa vieille église plonge ses deux clochers jumeaux dans le miroir ides eaux depuis 123 ans bien comptés. Quatre générations se sont donc succédé sous ses voûtes, à la messe de chaque dimanche, et les arrière-petits-fils prient encore au même endroit où priaient leurs aïeux. Tout cela c’est éminemment respectable. De cette stabilité dans le lieu, il se dégage je ne sais quel vague sentiment de la stabilité de notre peuple dans la foi au Christ Jésus.
Au reste, Saint-Antoine ne change pas ou presque pas. Depuis dix ans et plus que j’y vais, de temps en temps, goûter les charmes d’une hospitalité toute française, je retrouve au cher village de mes ancêtres maternels le même air de douceur et de gaieté. La vieille maison en pierre de mon hôte a pu faire place à une construction d’allure plus coquette et plus élancée — c’est un vrai château! — mais l’atmosphère est restée la même: pleine de souvenirs français et de sentiments chrétiens, riche d’air pur et de santé, exubérante de vie calme, paisible et douce.
SUR uss ruines d’un vieux ceocher
Cependant l’autre jour il se fit un grand bruit •dans le calme du village. J’en fus témoin et j’en fais le sujet de cet article. Ce fut très remarquable de voir avec quel entrain on vint de toute part assister au grave événement qui allait se passer. A Chicago, on peut détruire tout un pâté de maisons, tout un ensemble d’édifices — un bloc comme on dit là-bas — sans que personne ne se détourne pour voir, ni surtout manque ses chars et ne coure à se affaires; mais ici, on s’est attaché aux choses qu’on est accoutumé de voir et d’aimer, et leur -destruction ne laisse pas que d’impressionner.
Par cette matinée toute claire et toute ensoleillée il s’agissait de descendre l’un des vieux clochers de dessus sa tour, au moyen 'de treuils, de câbles et. . . de bras. Tout était préparé. On avait scié les montants de la tourelle, attaché les cordes, dont la traction devait tirer sur le tout, et fixé solidement le cabestan. Déjà la veille on avait essayé d’amener à bas le vieux clocher, mais il avait résisté et les points d’appui avaient cédé. Ce matin-là, les mesures étant mieux prises, sous l’action des machines et des bras robustes, la vieille charpente dut descendre de son piédestal aérien et venir — précisément à huit heures et quart, le 16 août — s’effondrer et s’abîmer sur le sol.
Quand le bruit de la chute se fut éteint dans les échos lointains et que /le nuage de poussière, sou-
levé par le déplacement de Pair, fut retombé, je vis les enfants courir et s'agiter, les jeunes gens causer et discuter. . . tandis que les hommes plus mûrs et surtout les vieillards me paraissaient émus. Pour ma part je me défendais mal contre une certaine émotion. J’ai pourtant considéré jadis avec assez d’indifférence les aqueducs croulants des antiques voies romaines et d’autres ruines gigantesques, vieilles de plusieurs siècles. Cela parlait moins à mon âme que les débris épars du vieux clocher de Saint- Antoine. C’est ainsi qu’on est plus touché de la mort d’un proche que d’une catastrophe lointaine qui coûte bien des vies !
L’autre clocher — le voisin jumeau — descendra lui aussi de sa tour dans quelques semaines. A leur place des flèches sveltes s’élanceront vers les deux. Ce sera un progrès, j’en conviens. Mais, je n’oublierai pas, moi, le vieux clocher jauni par le temps, que j’ai vu tomber et s’abîmer.
Je rentrai bientôt et me donnai le plaisir, pour revivre mon émotion, d’emprisonner dans les rimes que voici les pensées que me suggérait la chute violente du vieux clocher:
Il est tombé le vieux clocher jauni Dans un amas de poutres, en poussière.
Il a vécu ! Maintenant, c’est fini,
Ses noirs débris sont là, gisant par terre.
Pourtant V ancien, depuis plus de cent ans,
Avait bravé bien des vents et des foudres ;
Mais sous l’edort des puissants cabestans,
On l’a réduit en morceaux et en poudres.