LES MORTS S’EN VONT VITE
ous sommes près qu’à la fin de mai. “C’est le mois des fleurs,” chantent nos cantiques, et le ciel s’obstine à nous donner des nuages gris et blancs. La bise souffle et mord, on dirait qu’il va neiger. Les pauvres bourgeons ont peine à éclore et les fleurs . . . ma foi, les fleurs sont encore mieux en serre chaude qu’en terre gelée. Ce printemps, qui nous devrait parler de jeunesse et de gaieté, ressemble à s’y méprendre à l’automne. Sommes-nous en novembre ou bien en mai?
Avec cela qu’à certains égards mai me fait penser à novembre! C’est en mai, en effet, c’est maintenant que nos pauvres chers morts de l’hiver, — qui attendaient au charnier, sur la montagne — s’en vont à la fosse; les riches, sous l’ombre d’un superbe monument, les moins riches sous un marbre plus modeste, dans un terrain de famille, et les pauvres, sous une simple croix noire, à la fosse commune. Encore et toujours des distinctions! Qu’on vienne nous dire maintenant que les hommes sont égaux! Hélas! non, ni dans la vie, ni dans la mort. “ La cruelle a beau se boucher les oreilles ” et frapper à droite et à gauche, elle ne réussit pas à tout niveler.
Et je songe, sous ce ciel gris, écoutant la pluie froide frapper à grosses gouttes les vitres de ma fenêtre, je songe à ceux qui sont partis, cet hiver, pour la rive d’où l’on -ne revient plus. Comme c’est vrai qu’ils sont partis et pour toujours! Sans doute des cœurs amis gardent une souvenance et une prière à ceux qui, là-haut, au cimetière, se laissent charrier au trou béant, à ce trou noir, rectangle de sept pieds sur trois, qu’on ne regarde jamais sans frémir. Mais sont-ils nombreux les cœurs longtemps fidèles? Ah! la source des larmes est vite tarie! La mémoire a bientôt fait d’oublier! Nos morts s’en vont vite, très vite. . . Feuilles détachées de l’arbre de vie, le vent les emporte vite, très vite. . . loin de nos yeux, loin de nos pensées! Pauvre cœur humain, quel insondable abîme!
J’ai là sur ma table un groupe sculpté. . . en chocolat. L’artiste confiseur l’a vraiment bien moulé et finement fouillé. Il représente deux oiseaux qui, 'les ailes un peu soulevées, se donnent la becquée. On dirait deux petites colombes . . . si les colombes étaient noires! Elles se regardent de leurs grands yeux en sucre blanc et ont l’air d’être heureuses. Elles reposent ensemble sur un unique support et c’est une même “ faveur ” bleue qui attache le col de l’une à celui de l’autre.
Et par devers moi je pense: Pourquoi les a-t-on aussi étroitement réunies? A quoi bon puisqu’elles doivent être mangées? Je n’en sais rien, mais c’est ainsi.
Je les trouve jolies mes “ colombelles ”, je les trouve jolies à voir et il m’en coûtera, c’est cer-