LES ETRENNES
Hë bonheur en ce monde est chose relative. Je ne sais plus qui a dit ou écrit que, pour être heureux ici-bas, en autant que la chose est possible, il faut savoir se placer au véritable point de vue et considérer non pas que les roses croissent dans les épines, mais bien plutôt que les épines donnent des roses. En d’autres termes, dans ,1e chemin de notre vie, il faut tâcher de voir surtout les roses!. . . Les épines blessent toujours assez tôt.
Comme toutes les choses humaines, l’époque des échanges de souhaits et de présents, des •salutations empressées et des chaleureuses poignées de mains, des “ Bonne et Heureuse Année ” et des “ Etrennes ”, a ses joies et ses peines, ses roses et ses épines.
Ne parlons que des roses! Quelques esprits chagrins ou blasés, fatigués de toutes les cérémonies et conventions, y trouveront peut-être à redire! Ma foi! Chacun son goût! Ne discutons pas et laissons les mécontents aux charmes du “ spleen”! Pour nous, vivent les roses du premier jour de l’an, c’est-à-dire vivent les Etrennes ! ! !
“ Les étrennes ”, c’est là un mot magique, un mot qui a fait rêver beaucoup d’esprits naïfs et fait
palpiter un grand nombre de cœurs encore jeunes! Et pourtant, lecteurs, sans vous supposer naïfs île moins du monde, c’est vous faire un beau souhait, je crois, que de vous souhaiter des étrennes. Au seuil de l’année nouvelle, puissiez-vous tous, conjuguer au présent, les verbes donner et recevoir. Je donne, tu donnes, il donne. . . nous recevons, vous recevez, ils reçoivent “ des étrennes ”!
Recevoir des “ étrennes ”, même quand on a passé l’âge des images et des contes de fée, c’est toujours un bonheur. C’est d’abord une prise de possession. Ensuite l’objet reçu flatte ordinairement notre goût, puisqu’il a été choisi pour nous par quelqu’un qui nous connaît. Enfin et surtout, ce cadeau, si petit qu’il soit, est un témoignage d’affection, de bonne amitié, et l’homme a tant besoin d’amitié!
Sans doute, les “ étrennes ” peut-être, ne sont pas toutes des expressions fidèles de sentiments vrais! C’est là le côté épineux, n’en parlons pas. Nous sommes à l’époque des “ pardons ” et des u accords”! Nos “ étrennes ”, je suppose, nous viennent d’amis sincères, de parents aimables! Oh! alors, oui, recevoir des “ étrennes ”, c’est gai, c’est bon au cœur!
Pourtant, lecteurs, de bonnes âmes m’ont appris en confidence que donner vaut mieux que recevoir. Ah! Donner! Donner pour témoigner de l’aff ection qu’on porte à ce parent, à cet ami, à ce protégé! Donner, sans blesser aucune loi de convenance, sous les regards de Dieu! Donner, pour faire du bien et pour consoler! Donner surtout à ceux qui ont plus besoin, qui souffrent et qui pleurent. Eh! oui! les saintes âmes nous le disent, c’est un bonheur à nul autre semblable!
ETRENNSS
Allez le demander, lecteurs, au dévoué visiteur des conférences de Saint-Vincent-de-Paul ou à la modeste petite Sœur des pauvres. Allez leur demander ce que cela procure de paix à , l’âme de constater qu’on a causé un peu de joie saine à un cœur souffrant, qu’on a fait briller un éclair dans les yeux du malheureux, qu’on a fait s’épanouir un sourire sur les lèvres d’un infortuné! Allez le demander, et vous entendrez des réponses qui vous expliqueront bien des mystères de sacrifices et d’abnégation!
Mais j’oublie que les “ étrennes ” se donnent surtout en famille, aux enfants. La joie éprouvée, en donnant, n’en est alors que plus douce. Ces “ étrennes ” sont une leçon et une suggestion! Elles demandent pour vous, parents, à vos enfants affection pour affection et attention pour attention. Aussi combien souvent ces étrennes du premier de l’an n’ont-elles pas ramené au foyer la paix et la joie, qu’en avaient chassées les vents de la froideur et de l’indifférence! C’est à noter, et e’est à bien retenir !
Et l’habitude d’offrir des étrennes, savez-vous bien qu’elle est ancienne. . . comme le monde? Ni plus ni moins, paraît-il!
Le nom est moins vieux. Nous le devons au fondateur de Rome, à Romulus lui-même. Voici pourquoi. L’illustre père de la Rome antique avait fait un traité avec Tatius Sabinus, un roi voisin! Romains et Sabins étaient désormais amis et alliés. Au premier jour de mars, qui commençait alors l’année, on imagina de couper des branches de verveine — la verveine est un emblème d’immortalité — dans un bois sacré, situé aux portes de Rome et dédié à la déesse Strenua; et,
sur Tordre de Romulus, on alla les offrir en gage de paix et signe de concorde, au roi et au peuple sabins! Et comme ce tribut symbolique se renouvela chaque année, tant que vécut Tatius, les offrandes de verveine s’appelèrent du nom de la déesse, dont le bois était mis à contribution: “ 8 trenuæ ou Strenœ ”, d’où l’on a fait en français le mot: Etrennes!
Mais l’usage de se réjouir ou d’offrir des présents, au commencement d’une saison ou d’une année, est plus ancien que Rome et Romulus, que les Sabins et Tatius! Il se retrouve, paraît-il, à l’origine de tous les peuples. Chez les Aztèques du Mexique, chez les Japonais et chez les Chinois, chez les races germaines, chez les celtiques et chez les américaines, en Orient comme en Occident, parmi les gentils et parmi les juifs . . . toujours et partout, cet usage de présents et de souhaits échangés, se retrouve sous une forme ou sous une autre.
Plus loin que la tour de Babel et plus loin que le déluge. . . dans la nuit des temps, à l’ombre des traditions primitives, vit et brille la joyeuse coutume! Quand les fils de Seth vivaient sous la tente patriarcale, on offrait à Jéhovah, au premier jour de chaque saison, les substances les plus pures. Et, tout porte à croire — comme cela s’est pratiqué plus tard sous la loi mosaïque — qu’après l’offrande à Dieu, les victimes animales et autres objets présentés en sacrifice, comme le froment, le miel et le vin, étaient distribués aux chefs de famille!
Que conclure de tout cela, si ce n’est qu’en faisant des “ étrennes ”, vous êtes en très vénérable compagnie !
RTRRNNËS
Soyons fidèles à cet antique usage! Quand nous le pouvons, faisons des heureux. Donnons des “ étrennes ” ! A nos parents, à nos amis, à qui nous voulons, sans doute; mais aussi faisons une petite part aux déshérités de la vie! Donnons avec prudence, avec intelligence, avec délicatesse, oui, oui! mais donnons! Ne soyons pas sans pitié pour ceux qui, peut-être, en jetant sur nous un œil d’envie, souffrent de la faim et du froid!
On 'lit dans une vieille chronique, que dans le midi de la France on prépare, le premier jour de l’année, sur le dressoir des cuisines ce qu’on appelle “ l’étrenne du pauvre ”... et l’on voit, après la messe, les indigents de la paroisse ailler recueillir à la porte des maisons aisées les dons de la bienveillance! Belle et touchante coutume, bien humaine et bien chrétienne! Qui dira la joie qu’on peut mettre au cœur d’un malheureux et le bien moral qu’on peut lui faire en s’inspirant de l’esprit de cet usage pieux! Quel heureux moyen de sanctifier les joies si légitimes de la “ Bonne Année ”.
Puisse-t-on n’avoir jamais le droit d’écrire sur notre tombe ce qu’on écrivait jadis sur le marbre d’un avare de Rennes:
Ci-gît, dessous ce marbre blanc,
Le plus avare des hommes de Rennes !
Qui trépassa le jour de l’an,
De peur de donner des “étrennes” !
C’est un souhait comme un autre, lecteurs, et je vous prie de l’agréer au milieu de tous ceux qui se forment pour votre bonheur.
Montréal, 1er janvier 1900. ( Semaine Religieuse.)
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