SG
Pour ça, bien sûr, admet le Père Burnichon, “ il “ y a certaines différences entre un couvent d’Ur- “ sulines et une loge de francs-maçons”; mais la question est de savoir si le caractère propre du religieux lui mérite d’être privé des franchises communes.
Les religieux font des vœux, des promesses à Dieu !
En quoi cela fait-il tort à la société? Si absolue que soit leur obéissance, elle ne les mènera jamais qu’à faire bien et mieux. Que ditesyous, au contraire, de l’obéissance aveugle et idiote du socialiste anarchiste dont le bras frappe souvent à la tête et au cœur des nations? Vraiment, le Caserio de Carnot et le Czolgoss de McKinley ne vous paraissent-ils pas autrement dangereux que tous les Jésuites du monde?
Mais les Jésuites et autres religieux vivent en communauté!
A qui cela nuit-il? si c’est leur goût et leur désir, qu avez-vous à y voir? Ne vit-on pas en communauté dans vos lycées et dans vos hôtels des bains de mer?
Oui, mais les moines ne sont pas libres de quitter la communauté, on exerce sur eux une contrainte morale, il faut les protéger contre leurs supérieurs!
D’abord, ce n’est pas le cas qu’on leur en impose, le Père Burnichon le nie avec raison. Celui qui possède un tant soit peu l’histoire de l’Eglise et des communautés le sait très bien. D’ailleurs ce qu’on affirme sans preuve se réfute de même: “ quod gratis asseritur et gratis negatur.” Enfin, il serait curieux de demander aux milliers de
UN APPEL, A DIEU
religieux et de religieuses qui quittent la France, au moment où nous écrivons ces lignes, d’où vient la contrainte qu’ils subissent, si c’est de leurs chers règlements ou de la néfaste loi Waldeck!
Mais toujours, reprend-on, il y a le danger économique, le péril de la mainmorte!
On se le rappelle, l’illustre comte de Mun a fait jadis s’évanouir bel et bien le fantôme du milliard des Congrégations. L’écrivain des Etudes n’ignore pas que ce point est réglé pour tout le monde. Inutile d’insister, chez les voteurs de la loi, radicaux et autres, aussi bien que chez les opposants, modérés et catholiques, l’épouvantail des richesses congrégationnistes est une simple mise en scène destinée à éblouir les badauds; et puis, souligne le Révérend Père, “ si la mainmorte est “ nuisible, la mainmorte religieuse ne l’est pas “ plus que la mainmorte laïque ” ; or, tout le monde sait que celle-ci, en France, se compte dans la colonne des mille, tandis que celle-là n’en est qu’aux unités.
Encore un coup, pourquoi donc les religieux doivent-ils être traités avec une rigueur spéciale? Et le Jésuite logicien fouille les discours... Enfin, il trouve dans celui de M. Léon Bourgeois à la chambre, une pièce de résistance. Nous la connaissions cette pièce, ayant lu dans le temps le discours de l’ancien ministre radical. A la chambre même on ne s’était pas gêné pour hausser les épaules. Il y a de quoi!
Parmi les innombrables cahiers de devoirs, envoyés à l’Exposition de 1900, le dit M. Bourgeois a lu sur celui d’un élève des Frères de la Doctrine chrétienne des paroles blessantes... pour les
Protestants! Horreur! On s’est voilé la face et on a . . . affiché le discours Bourgeois dans toutes les communes de France!
Et dire que c’est là de l’histoire! que c’est par quelques faits de cette nature qu’on prétend prouver que les religieux sont un danger pour la République! O liberté des républicains radicaux de 1901, que ton soleil est pâlé!
Qu’on ne nous parle plus des excès d’absolutisme du Roi-Soleil ou du grand Bonaparte! Au moins ces gens-là étaient roi ou empereur et ils étaient logiques; mais, Messieurs Waldeck-Rousseau, Millerand et Vallé ne sont que des républicains, eux !
Cela ne les a pas empêchés — tant la nécessité est mère de l’invention — de chercher des précédents à leur loi draconienne dans l 'autorisation préalable de jadis. “ Du temps des rois, disent-ils, u 011 ouvrait et on fermait les couvents ... à sa u dévotion, selon son bon plaisir! Donc nous “ pouvons en faire autant.”
“ Mais alors, riposte finement le Père Jésuite, “ce n’était pas la peine de changer, et l’on pou- “vait faire l’économie de révolutions qui nous “ ont coûté horriblement cher.”
La monarchie avait autrefois absorbé toutes les libertés des citoyens. C’est un excès dont, au dire de plusieurs, les monarques sont morts! Mais au moins les gens s’appelaient en ce tempslà des sujets et non pas des citoyens'. Mais au moins on avait la décence de dire carrément:
UN APPEL A DIEU
l’Etat c’est moi! (Louis XIV) ou encore: c’est légal parce que je le veux! (Louis XVI). Et puis, devant l’omnipotence du souverain tous devaient s’incliner. Le favoritisme créait des “ mignons ” et c’était un abus, c’est vrai; mais il ne constituait pas toute une catégorie de sujets en une cohorte de bannis et de chassés.
Sous les Louis XIV et les Napoléon, dit très bien l’écrivain des Etudes, “nul n’avait la liberté “ de ses gestes. Aujourd’hui, tout le monde l’a, “ nous seuls exceptés. Pourquoi? On a renversé “ le trône et avec lui tout l’édifice politique que “ le trône soutenait. Pourquoi aller ramasser “ dans ces ruines les liens qui enchaîneront toute “une catégorie de citoyens. . . ? ”
Et le Jésuite justement indigné, jette à la face de ses persécuteurs la vraie réponse à ce pourquoi. Ah! c’est parce que vous êtes les plus forts et que vous abusez de votre force. Vous me faites penser, continue-t-il (équivalemment) avec une ironie mordante, à ces revendeuses, du sac des Tuileries de 1848, qui se carraient dans les fauteuils des rois en ricanant grossièrement: “A présent, c’est nous qui sont les princesses.”
Mise en belle humeur — malgré la tristesse de l’heure actuelle — la fine plume du Révérend Père pénètre avec adresse les dessous de la table, où sont assis les princes nouveaux, “ ces huit a “ neuf cents personnages, dit-elle, parmi lesquels “ un certain nombre ne sont honorables que selon “ la formule parlementaire ”, et, savez-vous ce qu’elle nous révèle? C’est que, paraît-il, il n’y a pas moins de soixante-dix de ces Messieurs qui ne touchent pas leur traitement, attendu que leurs
créanciers ont obtenu en justice une :saisie-arrêt ! Qui sait, si on eût voulu les acheter, ise demande le Père Jésuite, si la majorité de 60 votes de M. Waldeck-Rousseau se fût maintenue?...
Ce n’est pas tout de faire voir l’injustice de la loi Waldeck et la faiblesse de ses considérants. Puisque le P. Burnicbon a entrepris de nous dire l’état d’âme de ces condamnés nouveau genre, à leurs derniers jours, il lui convient d’analyser aussi la position que crée la néfaste loi à ceux-là mêmes qui demandent V autorisation ; car, il ne faut pas l’oublier, ceux-là restent aussi des condamnés! Quelques-uns verront sûrement échouer leur requête dès l’ouverture des procédures et les formalités de la demande. C’est entendu, “ il y a des victimes marquées d’avance pour le sacrifice.” Celles-là elles font aussi bien de prendre tout de suite le chemin de l’exil. Mais les autres?. . .
On n’ignore pas que les congrégations autorisées restent quand même à la merci d’un décret des ministres. Sitôt qu’elles déplairont à l’une ou l’autre des têtes importantes du souverain à 700 têtes, on leur biffera l’autorisation d’un trait de plume. C’est la lettre de cachet, tout simplement.
Qu’on se serve de pouvoirs discrétionnaires pour rappeler à l’ordre certaines sociétés dangereuses et même les dissoudre, c’est parfois nécessaire au bien de l’Etat; mais ces pauvres religieux quelle nouvelle conspiration des poudres pourraient-ils bien imaginer? N’importe, ce sont des suspects! Il faut les proscrire!
UN APPEE A DIEU
En les supprimant ainsi en bloc, songe-t-on qu’on atteint les religieux jusque dans leurs foyers et dans leur intimité? Dans une société politique, scientifique ou littéraire, il n’en va pas ainsi. La société supprimée, les sociétaires ont encore leur foyer et leur toit. Mais une congrégation est tout ensemble la société, le toit et le foyer, où se meut, s’abrite et s’alimente la vie du religieux. Partant, on ne devrait dissoudre une congrégation qu’avec mille précautions; il faut être aveuglément prévenu pour ne pas le comprendre. Quand même, à celles-là qu’ils daignent autoriser, ces Messieurs du Parlement n’offrent en perspective rien de plus rassurant qu’un coup de plume. . . qui peut être mortel. O égalité républicaine, que tu es étrange!
Donc la lettre de cachet existe bel et bien. Vous êtes moines ou nonnes! “ Non placet!” Allez-vous-en! Vous n’avez pas de droits!
Et le Révérend Père cite le mot cruel de la mégère de Juvénal: u Qu’on dresse une croix pour “ cet esclave,” dit-elle. — Mais, quand il s’agit de “ la mort d’un homme, on peut attendre qu’il “ soit coupable de quelque chose ... — Imbé- “ cile, un esclave est-il un homme?. . . Je le veux, “ je l’ordonne; sit pro ratione voluntas: là où il “ n’y a pas de raison que ma volonté suffise! ” (Sat. VI.)
Ce qui est le plus attristant, poursuit l’écrivain des Etudes, c’est que l’esprit public se désintéresse de cette si grave question. Le Révérend Père
reconnaît certes que des voix et des plumes autorisées n’ont pas ménagé leurs sympathies aux religieux proscrits, mais il note avec douleur que beaucoup, parmi ceux qui n’ont pas à souffrir personnellement de l’injustice de cette loi, se consolent assez vite. On croit que la loi ne sera pas appliquée, qu’il y aura des adoucissements. D’aucuns vont jusqu’à justifier leur tranquillité en faisant des reproches aux religieux, par exemple: d’avoir bâti trop d’églises, d’avoir fait trop d’œuvres, de n’avoir pas soutenu les journaux catholiques, de n’avoir pas repris l’Alsace- Lorraine aux Allemands, même d’avoir envoyé Dreyfus à l’île du Diable et de n’avoir pas assez (ou trop?) travaillé à l’élection des députés catholiques et enfin (qui le croirait?) de n’avoir pas, par ladrerie, acheté les députés à vendre! Assurément ces reproches et d’autres semblables, venus de plumes catholiques, sont singulièrement pénibles! Hélas! l’humanité est toujours faible par un point et l’égoïsme est parfois bien osé!
Quoique le Père Burniehon se soit un peu complu à ressasser ces vilenies et à faire voir ce mauvais côté des choses, nous ne nous permettrons pas de l’en blâmer. Il était en droit de légitime défense aussi bien contre les faibles de la bonne cause que contre les intolérants du parti adverse. Nous souhaitons de tout cœur qu’on ouvre davantage les yeux à certains endroits et qu’on réfléchisse mieux à la situation que cette loi malheureuse a faite aux catholiques de France !
UN APPEE A DIEU
Que reste-t-il donc aux religieux bannis de leur patrie? Il leur reste à pardonner et à s’en remettre à Dieu! “C’est toute la vengeance que “ ces affreux Jésuites tireront des hommes qui “ leur auront fait tant de mal.”
autres crieraient “ aux armes ” et demanderaient du sang! L’écrivain des Etudes est trop bien le fils de St-Ignace pour ne pas connaître l’étonnante leçon que le Christ et ses martyrs ont enseignée au monde, dix-neuf siècles passés!
Nous n’avons pas pu lire sa dernière page sans ressentir une vive émotion, et, comme nous le disions au début de notre article, le rayon de soleil que nous octroyait soudain cette triste nature d’automne au moment où nous finissions la lecture des “ derniers jours d’un condamné,” était une bien faible image du rayon de foi chrétienne qui sortait réconfortant de cette page dernière et de ce dernier cri du cœur: “J’en appelle, ô Jésus, à votre tribunal — ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello /”
Avant de finir ainsi, le Père Jésuite avait voulu cependant remarquer que la Providence ménage parfois, dès ici-bas, des représailles qui sont terribles aux persécuteurs. Voici le souvenir historique qu’il remémore avec un à-propos significatif: “ Au dix-huitième siècle, un homme d’Etat “ se distingua entre tous par une animosité saunage contre les Jésuites; ce fut Pombal. La “ destruction de la société ne suffit pas à l’as- “souvir; il lui fallut par surcroît, la mort de “ plusieurs centaines de religieux qu’il fit empri-
“ sonner et laissa pourrir dans des cachots “ infects. Soixante ans après, la Compagnie de “ Jésus, rappelée du tombeau par le pape Pie VII,
“ rentrait au Portugal. Deux Jésuites français “ venaient y fonder un collège. La première “ messe qu’ils célébrèrent sur le territoire portu- “ gais, fut dite dans une chapelle délabrée, devant “ un cercueil. Ce cercueil portait une simple ins- “ cription : Sébastien Carvalho, marquis de Pom- “ bal. Depuis de longues années, les restes du “ malheureux avaient, pour ainsi dire, été oubliés “ là, attendant qu’un Jésuite vînt leur donner la “ sépulture chrétienne. Le P. Delvaux récita les “ prières de l’Eglise sur le cadavre du persécuteur “ et du meurtrier de ses frères. Après la cérémo- “ nie, une femme en grand deuil vint se jeter à ses “ pieds, lui demander pardon pour sa famille, et “ lui offrir ses jeunes enfants pour être les pre- “ miers élèves du futur collège. C’était la petite¬ -fille de Pombal.”
L’histoire nous offre ainsi de ces rapprochements qui devraient porter à réfléchir même ceux qui bornent leur ambition aux choses d’ici-bas.
Pendant qu’on chasse les religieux, les socialistes et les anarchistes ont le champ libre. Que les Princes et les Présidents se tiennent pour avertis. Sans religion, point de morale et sans morale point d’ordre social. Prenez garde, ô puissants d’un jour, pendant que vous bannissez les moines, les bombes se préparent et les poignards s’aiguisent: Carnot, Humbert et McKinley seront suivis par d’autres. La vie est faite d’imprévu. Hier trente-deux princes de sang royal se promenaient dans les jardins de Christian IX
UN APPEL A DIEU
de Danemark, mais liier aussi Humbert était frappé et McKinley tombait. La scène change vite sur le théâtre de notre pauvre terre! Une seule chose est certaine, et celle-là les religieux renseignent, l’avenir est à Dieu pour le temps et pour l’éternité!
Et voilà pourquoi nous comprenons que, malgré la voix de la nature peut-être et en dépit de sa juste indignation, le Révérend Père Burmchon trouve la force de conclure son émouvant article par un mot de pardon, qui rend plus vibrant son éloquent appel à Dieu:
“ Quels que puissent être, écrit-il, les retours “ de la fortune politique, il est à croire que les hu- “ miliations posthumes de Pornbal lui seront “épargnées (à M. Waldeck-Rousseau). De retour “ en France, les Jésuites — car ils reviendront — “ n’iront pas jeter l’eau bénite sur le sarcophage “ de M. Waldeck-Rousseau, qui, peut-être, repo- “ sera au Panthéon . . . Qu’il savoure donc en paix, “ in senectute bona, la gloire d’avoir à son tour “ proscrit les Jésuites! Et puisse cette gloire lui “ être légère, quand il lui faudra paraître devant “ Celui dont le nom sacré nous a mérité sa haine!
“ C’est le seul recours que sa loi laisse aux vic- “ tirnes contre leurs oppresseurs. C’est là qu’elles “leur donnent rendez-vous:
“ Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello.”
On ne saurait mieux penser ni mieux dire.
Sherbrooke, octobre 1901. ( Revue Canadienne.)
CHOSES DE FRANCE
nEs choses de, France nous intéressent toujours, et c’est à juste titre. Mais les nouvelles qui nous arrivent de là-bas sont le plus souvent tellement éparpillées sur les ailes multicolores de la grande presse, qu’il nous est plaisant et instructif d’analyser à loisir de temps en temps quelques échos plus puissants.
A la séance publique annuelle des cinq académies de France, M. Gabriel Hanotaux, de l’Académie française, a prononcé, le 25 octobre dernier, (1) un remarquable discours sur la situation générale de son pays. L’un de nos grands quotidiens, la Patrie, de Montréal, l’a reproduit in extenso, dans son numéro d’hier.
Le charmant et fin diseur qu’est l’ancien ministre des affaires étrangères est, croyons-nous, assez favorablement connu de nos lecteurs. Voicicomment il pose la question qu’il veut traiter, et à laquelle il ne nous paraît pas donner une réponse bien complète:
“ La terre française est plaisante et fertile. Elle “ est douce à voir et plus douce au revoir. C’est “ la France tant jolie. On vante l’agrément de
“ son climat, la beauté de son ciel, la richesse de “ses plaines... Sur cette terre d’élection une “ race illustre s’est perpétuée depuis quinze cents “ ans. Le pays a fait le peuple. La France est “ une patrie.”
“Cependant, sur ce sol resté le même, la race “ aux multiples origines a vieilli; elle s’est mo- “ (ii fiée, elle s’est dépouillée. Elle a plus de fleur, “plus de délicatesse, plus de bouquet; on ne le “ nie guère. Mais a-t-elle gardé sa vertu première, “ son énergie vitale? Ne succombe-t-elle pas sous “ le poids de sa longue existence? Ne se précipite- “ t-elle pas vers une chute inévitable?. . .”
La question, on le voit, est clairement exposée en un prélude harmonieux, vif et aisé. La réponse est, me semble-t-il, bien optimiste. Elle consiste à donner, en un style enchanteur, quelques exemples “singulièrement significatifs,” pris dans la plus récente histoire, qui témoignent de la force de résistance et de la force d’initiative françaises.
La lutte économique, finalement couronnée de succès, que les vignerons français, aidés des savants, ont soutenue contre la maladie dont fut frappé le vignoble du midi de la France au lendemain de 1870; le triomphe des grandes inventions modernes qui ont si admirablement “ accru la mobilité de l’homme ” et qui doivent tant au génie français; les merveilles de l’expansion coloniale qui ont porté si loin, en Afrique et en Asie, le, bon renom de la patrie française: tels sont les considérants sur lesquels l’éloquence tout athénienne, et j’oserais presque dire élégamment païenne, de l’homme d’Etat académicien s’en donne à bouche que veux-tu!
CHOSES DE FRANCE
En tout cela, de Dieu il n’est pas question un seul instant!
C’est pourtant une belle page, très académique; mais elle n’est pas rassurante. Le timide appel “ à l’apaisement des colères et à la réconciliation des esprits ”, que M. Hanotaux fait entendre au moment de conclure est bien faible, et, perdu qu’il est dans cet admirable fouillis de phrases mélodieuses et sonores, il n'a l’air ni convaincu ni propre à convaincre!
Que les forces françaises, ainsi dites de résistance et d’initiative, ne soient ni “en léthargie ni en demi-sommeil ”, que l’humanité, “ en se soulevant pour voir s’ouvrir devant elle des horizons nouveaux, ne puisse pas négliger le bras de la France qui la soutient”, qu’il y ait encore des hommes “ qui ont besoin de projets et des hommes qui ont besoin d’espérance ”, comme parlait Tallevrand, et à qui les colonies lointaines offrent un champ d’activité vraiment immense, on peut en demeurer d’accord; mais ou ne saisit pas bien pourquoi la léthargie ne viendra pas, comment le bras restera puissant et si les espérances ne s’abîmeront pas bientôt dans l’anarchie!
La France se dépeuple! M. Hanotaux le voit sans doute, mais il ne veut pas en parler, le point noir irait trop mal dans le beau ciel qu’il décrit amoureusement. Pourtant ce sont les points noirs qui amènent les orages dans un beau ciel! Ce sont ceux-là qu'il faut voir si l’on veut éviter les tempêtes !
“ Au train dont vont les choses, disait récern- « ment Camille Ract, dans son livre sur la Natalité, “ dans quarante ans, si la France ne se ressaisit
“ pas, elle sera fatalement tombée an dernier rang “ des peuples civilisés
C’est peut-être excessif, ce n’est assurément pas aussi tendrement coloré que le beau langage de l’éloquent académicien; mais n’est-ce pas plus douloureusement instructif?
Certes il est gentil de décrire en termes si délicats l’automobile, le sous-marin et les courses eu ballons: “par les routes à peine frayées, les “ deux roues de la bicyclette se poursuivent rayant le sol, et multipliant, par leurs chaînes, “ leurs billes et leurs pneus élastiques, la pres- “ sion du pied qu’enivre la trépidation réci- “ proque ”, . . . “ il s’enfonce (le sous-marin) et dis- “ paraît sous les eaux. Il retient son baleine, “ ferme ses paupières. Et pourtant il voit dans “leur glauque solitude... ”, “dans le mystère “ du parc de Meudon, l’œuvre s’achève : l’espace “ déjà plus d’une fois a été parcouru. La tour “ Eiffel porte sa pointe dans les nues pour servir “ de bornes aux courses nou velles ”...
Mais toutes ces descriptions qui jaillissent légères, aisées, confiantes, sur les lèvres de l’académicien charmeur, n’en laissent pas moins subsister le point noir au beau milieu de leur optimisme rose !
M. Hanotaux est certainement mieux avisé lorsqu’il demande “ des lois plus douces et un lien commun d’union et de fraternité ” entre tous les Français. Il a raison de réclamer “ l’apaisement des discordes.” Il est dans le vrai quand il laisse entendre que c’est dans le rôle traditionnel de la France, “d’être l’apôtre vigilant et fort de la tolérance et de la paix ! ”
CHOSES DE FRANCE
Cependant cette conclusion est bien froide. On sent qu’il lui manque ce rayon de foi qui a si souvent vivifié les gestes des Francs! L’élan oratoire s’arrête court! Faire appel aux traditions de la France quinze fois séculaire et, ignorer Dieu, c’est un geste faux.
A cette même réunion solennelle des cinq académies, M. le comte de Franqueville, qui la présidait, a été beaucoup mieux inspiré, quoiqu’il ait parlé en un style moins brillant. “ Trop souvent, “ disait-il, au milieu des agitations de cette pé- “ riode — le XIXe siècle — l’une des plus pathé- “ tiques de notre histoire, le sang français a coulé “ dans des luttes fratricides, et, si l’on a pu ins- “ crire sur les murs de nos monuments ces trois “ grands mots que nos ancêtres ont inconsciem- “ nient tirés de l’Evangile: Liberté, Egalité, Fra- “ ternité, il est malheureusement trop vrai que “ l’heure n’est pas encore venue où la liberté “ régnera dans les lois, l’égalité dans les mœurs, “ la fraternité dans les cœurs.”
Le distingué savant rendait hommage à son tour à la science française et à ses illustres champions, en particulier aux treize académiciens décédés depuis un an; mais il voyait aussi et il ne craignait pas de signaler les points noirs et les orages à conjurer. Ôn estime que 58 millions d’individus parlent le français, remarquait-il, tandis que 80 millions parlent l’allemand, 85 millions le russe, 116 millions l’anglais et 360 millions le chinois. Et il concluait justement à la nécessité de répandre la langue et l’influence françaises. Or, à
ce sujet, il faisait allusion à la persécution antipatriotique que subissent actuellement lus congrégations de France, dans des termes très clairs et très significatifs:
“ Il y a, grâce à Dieu, dans le monde, des forces “ plus puissantes que celles des canons, il y a des “ choses que l’argent même ne suffit pais à donner. “ Un homme dont le témoignage n’est pas suspect, “ M. Foncin, inspecteur général de l’Instruction “ publique, a dit fort justement, dans le volume “ publié au nom de V Alliance française, lors de la “ dernière exposition universelle: “En Orient, “ nous devons le meilleur de notre influence aux “ missionnaires, à leurs écoles, à leurs institu- “ tions de tous genres, et les Sœurs de Saint-Yin- “ cent-de-Paul qui, à Jérusalem, soignent les lé- “ preux, font plus pour la France et la langue “ française que le prestige de milliers et de mil- “ liens de baïonnettes.”
On saisit dans ce langage un accent viril et une note chrétienne qui consolent de la rhétorique par trop païenne de M. Hanotaux. Et si le comte de Franqueville ne laisse pas de terminer son substantiel discours par une citation d’Horace, elle prend sur ses lèvres une tournure et un sens chrétiens :
Genli date, remque prolemque Et déçu* orrme...
Cela veut bien dire ici: O Dieu, donnez à la nation la richesse et de nombreux rejetons; ô Dieu, donnez-lui toutes les gloires!
choses de France
A cette revendication déjà très fière de l’âme catholique française une autre voix autorisée, académique aussi et en plus sacerdotale et épiscopale, avait donné, quelques jours plus tôt, une formule admirable que nous voulons citer pour finir ces choses de France .
Son Eminence le cardinal Perraud, évêque d’Antun, qui a siège, on le sait, non loin de M. Hanotaux, à l’Académie française, au cours d’une lettre qu'il écrivait à son retour de Rome, et qu’il datait le 12 octobre, de Paray-le-Monial, écrivait, en parlant de l’attitude du Souverain Pontife en face des persécutions dont le gouvernement maçonnique de Paris accable les religieux français: “Par cette attitude si pleine de cou- “ rage et de majesté, l’auguste pontife nous donne “ l’exemple des sentiments qu’il nous faut avoir “ et des dispositions où il convient de nous établir “ pour tirer profit des épreuves actuelles.
“ Assurément, il ne nous est pas défendu de “ nous indigner, car il est des circonstances où “ l’indignation est un devoir. . .
“ Mais, pour être profitables aux causes qui les “ provoquent, ces justes soulèvements de la cous- “ cienee, ces colères que le Psalmiste déclare légi- “ times, doivent, avant toute chose, se traduire “ par des prières plus ardentes et plus soutenues, “ et aussi par de plus vigoureux efforts, des sacrifices plus généreux!”
Tant que des paroles comme celles-là se feront entendre, il sera permis d’espérer contre toute espérance!
Ces choses de France sont bien instructives pour nous Canadiens! Nous avons chez nous la foi et le parler de France. Notons bien que l’une et l’autre ne se séparent pas. M. Brunetière, une autre voix académique, proclamait naguère à Besançon, “ que le catholicisme et la grandeur de la France étaient deux choses inféodées l’une à l’autre ”, et, après Bossuet, l’histoire lui donne raison.
Aimons la France et les choses de France. Ce sentiment est l’une de nos forces vives. Mais sachons distinguer entre la mélodie du doux parler de France, quelque belle qu’elle soit, et ce qui garde le véritable accent français, nous voulons dire, le catholique. L’autre peut être bon français, ce n’est pas du français vrai.
Sherbrooke, novembre 1901. (Semaine Rcligieusey de Montréal.)
SAVOIR ET CULTURE (1
1er ARTICLE
H’enseignement [secondaire, en France, vient de sabir une réforme qui n’a pas été et ne cessera pas d’être probablement le sujet de plus d’une discussion. C’est le 14 février 1902 que le texte de cette réforme a été définitivement accepté par la chambre des députés, et c’est le 31 mai suivant que les décrets, qui en faisaient une loi, devaient être portés.
Or, dès la première quinzaine de mars, l’un des membres les plus en vue de l’Université de France, M. Alfred Fouillé, de l’Institut, publiait dans les Débats une série d’articles où il combattait avec vigueur le système de M. Leygues, ministre de l’instruction publique dans le cabinet Waldeck-Rousseau, système que vient de défendre et que va appliquer le nouveau ministre, M. Chaumié, collègue de M. Combes.
En terminant sa remarquable étude, M. Fouillé, parlant de la nécessité de revenir aux classiques et
(1) Savoir et Culture : Le mot savoir mis en opposition au mot culture, est pris ici dans son sens le plus général. Il signifie ensemble de connaissances étendues mais superficielles. Le savoir est moins approfondi que la science. Cf. : Dict. des S., Lafaye, p. 23. E.-J. A.
à la philosophie qu’on sacrifie, hélas! au moderne et aux sciences , écrit textuellement: “ Nous ne demandons pas que tous les maîtres soient des philosophes de profession... nous demandons que tous les maîtres soient munis non pas seulement d’un savoir, mais d’une culture . . . ”
Ces deux mots: savoir et culture me fournissent précisément le sujet de cette modeste étude. L’enseignement secondaire — celui-là même qu’on reçoit dans nos collèges classiques au Canada — doit-il tendre à donner aux enfants et aux jeunes gens surtout du savoir ou bien de la culture? Voilà le point auquel je voudrais m’arrêter.
On rencontre si souvent des gens, d’ailleurs bien intentionnés, qui sont loin d’être documentés sur une telle question, qu’il n’est pas inutile de l’étudier. C’est bien vite fait de crier qu’il faut supprimer le latin et le grec de notre enseignement, que tout ce bagage du moyen âge ne convient plus aux besoins de nos temps, que personne ne parle ni n’écrit le grec, et, que très peu parlent et écrivent le latin, enfin, qu’il faut être de son temps et. viser aux choses pratiques! Mais ne serait-il pas équitable aussi, avant de juger la question, d’interroger les professionnels, de scruter les témoignages des hommes du métier et d’étudier les faits attestés par ceux qui ont des choses de renseignement une connaissance aussi pratique qu’approfondie? .
Or, de tous les discours et documents qui ont été récemment publiés en France à propos de la réforme dont j’ai parlé, il se dégage une note générale qui n’est guère propre à réjouir ceux de nos réformateurs qui combattent le grec et le latin.
SAVOIR ET CULTURE
Cette note je voudrais essayer de la saisir et de la fixer. Ce sera, je pense, aussi instructif qu’intéressant.
J’ai là, sous mes yeux, avec le texte même de la réforme de l’enseignement secondaire, le rapport supplémentaire de M. Ribot, président de la commission parlementaire qui a longuement étudié la question, la lettre du ministre M. Leygues au même M. Ribot, les articles de M. Fouillé, le discours que vient de prononcer (30 juillet) le nouveau ministre, M. Cliaumié, sur la même question, et enfin des extraits du long débat qu’a suscité au sénat l’interpellation Denoix, notamment les discours de MM. Denoix, Fabre, Wallon et de Lama rz elle.
C’en est assez, il est permis de le croire, pour être à même de se former sur le sujet une opinion motivée.
Disons d’abord en quoi consiste la réforme de M. Leygues, le ministre de l’instruction publique dans le défunt cabinet Waldeck-Rousseau.
L’enseignement secondaire est désormais en France de sept ans. Il se poursuit en deux cycles, l’un de quatre ans, de la sixième à la troisième inclusivement, l’autre de trois ans: la seconde, la première et la philosophie.
Dans le premier cycle les élèves seront répartis en deux divisions : pour les uns, une plus large part sera faite aux lettres; l’étude des sciences sera surtout le partage des autres.
Dans le deuxième cycle, qui comprend trois années, on aura quatre sections: la gréco-latine , la latine-langues vivantes, la latine- sciences et la scienceslangues vivantes. Chaque élève choisira la section
qu’il voudra, et, de même que tout chemin mène à Rome, ainsi chacune de ces voies conduira celui qui saura la tenir à un baccalauréat “ unifié ”, qui ouvrira les portes de toutes les carrières scientifiques, industrielles, pédagogiques, médicales ou légales sous le beau ciel — un peu troublé — de la République française.
Par conséquent tout bachelier, quelle que soit la voie qu’il aura suivie jusque-là, pourra étudier non seulement le génie ou l’industrie mais encore la médecine ou le droit. (Il va sans dire qu’on n’a pas pensé à la théologie , et pour cause!)
Il est aisé de prévoir, étant donné le goût du temps pour les choses plus terre à terre et plus pratiques, que bon nombre de bacheliers ès sciences-langues vivantes , n’ayant connu aucune gymnastique intellectuelle gréco-latine, se lanceront hardiment dans les champs de la médecine et du droit.
C’est justement là, ce qui a servi de thème aux protestations et aux discussions.
Je n’ai pas dessein de refaire cette longue polémique. Pour intéressante qu’elle soit, elle ne vient pas à mon but.
Encore un coup, je voudrais plutôt faire voir, d’après les dires de ces messieurs au lendemain de la fameuse et très laborieuse enquête parlementaire, quel a été et quel est le véritable rôle de l’enseignement gréco-latin, ou encore, si on l’aime mieux, quelle est la valeur de la formation littéraire dite classique, à laquelle on substitue virtuellement, par la récente réforme, la formation moderne sciences-langues vivantes.
SAVOIR ET CULTURE
La différence entre les deux méthodes de formation, pour le dire tout de isuite, d’une façon claire et précise, me paraît consister en ce que l’une — la classique — donne surtout de la culture , tandis que l’autre — la moderne — tend à fournir du savoir. C’est pourquoi la tendance des baccalauréats modernes est de charger, d’encombrer et de bourrer les têtes des jeunes gens, tandis que la tendance de la méthode classique est de cultiver les esprits et les cœurs.
Chose curieuse, ceux-là même qui, comme MM. Leygues et Chaumié, conduisent l’enterrement de renseignement classique se sentent obligés de couvrir son cercueil de fleurs, et, selon le mot du député socialiste, M. Viviani, de lui faire de superbes oraisons funèbres. D’autre part, les tenants des saines traditions littéraires de la France, comme MM. Fouillé, Fabre, Wallon et de Lamarzelle, trouvent aisément de beaux et isincères accents pour chanter les gloires de l’enseignement grécolatin et conjurer leur pays de ne pas marcher gaiement à la ruine de sa supériorité littéraire et intellectuelle.
Ce 'sont ces témoignages que je voudrais citer à mes compatriotes et amis de la Semaine Religieuse dans une couple d’articles qui suivront prochainement celui-ci. Ils donneront peut-être à réfléchir à quelques-uns de nos bruyants réformateurs. Ils démontreront en tout cas qu’il n’est pas prudent, au dire des hommes les mieux renseignés, sous prétexte de nous mettre dans le mouvement et d’être pratiques, de rejeter le grec et le latin de nos programmes.
Un prochain article nous permettra d’entrer dans le vif de la question. 14
Ile ARTICLE
ous avons dit, dans notre dernier article, que les grands maîtres de l’Université de France n'ont pas osé sacrifier le vieil enseignement classique sans lui rendre hommage. Il convient de ne pas affirmer sans prouver, nous allons donc citer les paroles de ces messieurs. Nous étudierons ensuite le sentiment de M. Fouillé, de l’Institut. Nous verrons enfin, à propos de l’interpellation Denoix, au sénat, les avancés du dit M. Denoix et, aussi, la magnifique défense, qu’a faite de l’enseignement gréco-latin M. le sénateur Fabre. Nous nous réservons d’apporter dans un autre article, les précieux témoignages de MM. les sénateurs Wallon et de Lamarzelle.
Voici comment M. Leygues, alors ministre de l’Instruction publique, parlait, dans sa lettre à M. Ribot, de l’enseignement classique: “L’étude de l’antiquité grecque et latine a donné au génie français une mesure, une clarté et une élégance incomparables. C’est par elle que notre philosophie, nos lettres et nos arts ont brillé d’un si vif éclat; c’est par elle que notre influence morale s’est exercée en souveraine dans le monde. Les humanités doivent être protégées contre toute at-
SAVOIR ET CULTURE
teinte et fortifiées. Elles font partie <lu patrimoine national ” (1).
Le successeur de M. Leygues, M. Chaumié, n’est pas moins explicite dans le discours qu’il prononçait, le 30 juillet dernier, à la distribution des prix du Concours général : “ Rompre avec cette
tradition — celle de l’enseignement des lettres anciennes — délaisser cette culture classique dont vous venez de dire, monsieur le professeur, à la fois les vertus et le charme, ce serait en même temps commettre une ingratitude et manquer à un devoir sacré. Qui de nous pourrait oublier ou méconnaître la part considérable qui revient aux lettres anciennes dans la formation de l’âme française et l’empreinte dont, de génération en génération, elles ont marqué notre race? ” (2).
On peut s’étonner à bon droit que les grands maîtres de l’Université ne fassent pas suivre leurs belles paroles par des actes qui protègent efficacement cet enseignement classique, dont ils reconnaissnt si bien la haute valeur. Ce sont là des mystères politiques que comprennent les seuls initiés. Au demeurant, il reste acquis à l’histoire qu’on ne saurait tuer l’enseignement gréco-latin sans rendre hommage à la grandeur de son rôle.
111 Cf. Questions actuelles, 1er février 1002, p. 136. (2) Cf. Questions actuelles, 9 août 1901 page 358.
M. Fouillé, qui n’est pas tenu, lui, à toutes les roueries de la diplomatie officielle, y va plus carrément: “ Notre pays, écrit-il, avait jusqu’ici conservé son prestige littéraire et philosophique; on veut lui enlever ce qui lui restait ... Ce serait une honte pour la France, qui est la moderne Grèce, de renier ses traditions les plus désintéressées, et, sous prétexte de démocratie, de travailler à rabaissement démagogique des fonctions libérales . . . Les députés, ennemis des études d’humanité et de philosophie, les attaquent au nom des besoins modernes . . . Ils ne s’aperçoivent pas que ce qui fait la force de l’industrie, même chez les nations rivales de la nôtre, c’est que les sciences, ces vraies mères de l’industrie, n’y sont étudiées au lycée que dans leurs principes désintéressés et en étroite union avec les lettres . . . Après une éducation vraiment générale et libérale les esprits se spécialisent sans perdre la faculté de dominer leur propre spécialité. . . Si vous voulez qu’une montre marche et vous donne l’heure, ne commencez pas par briser le grand ressort. Le grand ressort, ici, ce n’est pas le calcul utilitaire, c’est l’amour de la vérité pour ellemême, c’est l’ardeur à la recherche, c’est la générosité de l’esprit, c’est le souci de la grandeur nationale . . . Les pires des utopistes, ce sont les réalistes; les pires des idéologues, ce sont les hommes soi-disant pratiques, qui abattent l’arbre pour en cueillir les fruits ” (1).
(i) Ci. Questians actuelles, 12 avril, pages 150 et 154 passim.
SAVOIR ET CULTURE
On l’aperçoit aisément, M. Fouillé demande qu’on forme d’abord l’esprit, par les humanités et la philosophie, on l’ornera ensuite de toutes les fleurs de la science. En d’autres termes: qu’on cultive avant tout l’esprit pour le préparer à s’assimiler le savoir. La culture de l’esprit ne se fait pas évidemment sans la semence de quelque savoir , mais on comprend facilement qu’est-ce qui constitue, selon M. Fouillé, la différence des deux méthodes et ce pourquoi la méthode classique est supérieure à la méthode moderne.
Les décrets du 31 mai ont amené deux sénateurs, amis du gouvernement et de l’Université, MM. Denoix et Fabre, à interpeller le nouveau ministre, M. Chaumié, à la réouverture des Chambres, et, comme il fallait s’y attendre, d’autres sénateurs, notamment MM. Wallon et de Lamarzelle, ont également pris part au débat.
M. Denoix ne témoigne guère en faveur de l’ancienne méthode, c’est un partisan déclaré du système moderne. Il se plaint — je le note par parenthèse - — - que Y esprit de famille fait totalement défaut dans les lycées de l’Etat (il n’y a pas lieu d’en être étonné!), mais il prétend qu’on l’obtiendra, cet esprit de famille, en ne changeant pas les professeurs pour les promouvoir et en leur donnant plutôt des promotions sur p’ace par une augmentation de traitement. On peut garder ses doutes sur l’efficacité du procédé. Un peu d’esprit chrétien ne nuirait pas. On a beau dire, voyezvous, la solidarité n’est toujours qu’un pastiche assez pâle de la charité.
Puis M. le sénateur, sans remarquer qu’il déplaire un peu la question, affirme qu’il n’est pas nécessaire de savoir lire dans les textes anciens pour connaître l’antiquité. C’est, on le savait déjà, la grosse objection. Non, sans doute, il n’est pas nécessaire de lire dans les textes anciens pour connaître l’antiquité, mais, par exemple, c’est en apprenant à lire dans les textes anciens qu’on acquiert cette souplesse d’esprit qui fait qu’on comprend mieux l’antiquité, et aussi, les vrais besoins moraux et sociaux de l’humanité de tous les temps. Et c’est là la vraie question. Il ne s’agit pas tant de savoir mais bien d’être cultivé!
M. Fabre, un autre sénateur partisan du gouvernement, est loin de sacrifier aussi lestement les classiques aux nécessités du struggle for life moderne: “ Quand vous me répondrez, dit-il au ministre, vous louerez avec enthousiasme l’enseignement classique; vous direz qu’il est incomparable; vous exilerez les humanités comme Platon exilait les poètes de sa république, en les couronnant de fleurs. Mais qu’importe que vous exaltiez en paroles les humanités, si, dans le fait, vous leur portez un coup mortel? Les paroles passent; les actes demeurent ” (1).
Plus loin M. le sénateur s’écrie avec un grand accent de conviction : “ Par cette , double gym¬
nastique de la version et du thème grec ou latin
(1) Cf. Questians actuelles, 16 août 1902, page 39.
SAVOIR ET CURTURE
qui fait qu’étant donnés les mots on a à trouver les idées et qu’étant données les idées on a à trouver les mots, que de vigoureuses intelligences, habiles aux puissantes analyses et aux puissantes synthèses, se sont développées!” (1).
Voilà certes, une jolie phrase, pleine de sens, qui mérite d’être retenue et méditée; en voici d'autres qui touchent à la plus haute éloquence: “Les anciens ont formulé en termes inoubliables les idées maîtresses, les idées mères auxquelles il appartient d’être à travers tous les âges le viatique de la pensée humaine. Ces idées, vous les retrouvez bien ailleurs, mais vous les retrouvez enveloppées, mêlées et non pas dans toute leur pureté. . . Il y a dans ces vieux livres une école de bon sens, une école d’énergie à laquelle on ne trouve rien de comparable dans les civilisations plus savantes. Quiconque s’est nourri de cette moelle en retient un levain de grandeur intellectuelle et morale. Hégel, l’illustre penseur allemand, a dit avec justesse et profondeur qu’il n’existe pas de meilleure leçon de philosophie qu’une tragédie de Sophocle (2). N’y a-t-il pas lieu d’ajouter qu’il n’existe pas de plus bel apprentissage de l’humanité que ce contact continu, que cette conversation choisie avec les génies antiques, qui est l’objet des études classiques? Remarquez, Messieurs, que je n’insiste pas sur la parenté étroite qui existe entre notre langue et la langue latine. . . Je ne parle pas non plus
(1) Questions actuelles, 23 août 1902.
(2) Nous ne faisons pas nôtres sans réserve toutes les affirma ions de M. Fabre. — E.-J. A.
de la nécessité pour les médecins de connaître les étymologies de tels ou tels mots, ni dn besoin qu’a le jurisconsulte de savoir par cœur les vieilles formules juridiques. . . Sans doute, ces raisons valent, mais elles ne comptent pas à côté des raisons d’intérêt moral qui, ici, dominent tout. Voulez-vous découronner le génie de la France?. . . Voulez-vous l’amoindrissement des âmes?. . . Voulez-vous l’extension du calcul, avec ses régidités, dans ces hautes sphères où la spontanéité et l’intuition doivent dominer, et où l’esprit de finesse, avec ses délicatesses, doit se substituer aux lourdeurs de l’esprit géométrique? Oh! alors, favorisez, par une inique et fausse égalité des sanctions (c’est-à-dire par le baccalauréat unifié), la déchéance des humanités; mais sachez que vos médecins, uniquement frottés de sciences et de langues vivantes, n’auront plus ce tact pénétrant, cette puissance de divination, ce souci de l’être moral, envisagé par delà l’être physique, qui élevait si haut leur vocation de sauveurs d’hommes; sachez que vos avocats ne seront pas soutenus par ces grands préceptes, par ces visions de justice éternelle dont ils étaient redevables aux lettres, les grandes inspiratrices comme les grandes consolatrices ” (1).
(1) Question s actuelles , 23 août 1902, pages 39, 40, 41 passim.
SAVOIR ET CULTURE
nie ARTICLE
kl cette même séance du Sénat, dans laquelle LfBUJ M. Fabre, comme nous l’avons vu, avait si heureusement rappelé le grand et beau rôle de l’enseignement gréco-latin, deux sénateurs catholiques, MM. Wallon et de Lamarzelle, ont également soutenu la supériorité de la méthode classique. Eux aussi ils ont proclamé que, dans l’enseignement secondaire, il faut surtout s’occuper de rendre les jeunes esprits aptes à s’assimiler le savoir , et cela, en les formant par une culture qui a fait ses preuves, par cet enseignement grécolatin qui a donné à la France un isi glorieux passé littéraire et intellectuel.
Le doyen d’âge du sénat, M. Wallon, a parlé avec humour et esprit. Le ministre ne devait pas rire. Je veux citer une partie de sa spirituelle harangue, laquelle, j’en .suis sûr, ne manquera pas de piquant pour ceux de nos lecteurs qui ont entendu, le printemps dernier, lors de son passage au Canada, M. Croiset, le doyen de la Faculté des Lettres de Paris : “ En disant que l’enseignement classique était compromis (par la réforme), expliquait M. Wallon, j’ai entendu parler du grec et du latin. Pour le grec, nul ne peut le nier. A la veille du jour où la question devait être tranchée dans le Conseil supérieur, le membre de ce Conseil qui, par son titre même, était spécialement désigné pour la défendre, le professeur de littérature grecque, doyen actuel de la Faculté des
Lettres de Paris, M. Alfred Croisét, était adjoint à la mission qui allait en Amérique assister à l’inauguration du monument de Rochambeau.
( Sourires) ”.
“ Nul n’était mieux qualifié pour représenter l’Université de Paris en Amérique: il parle l’anglais comme le français, et l’on «ait qu’il parle et écrit le français dans la perfection. Après avoir rendu hommage à Rochambeau — est-ce précisément pour cela qu’il était envoyé en Amérique? ( nouveaux rires) — il a pu visiter aussi quelques universités américaines, et il y aura fait bonne figure. L’Université de Paris n’aura qu’à y gagner: mais le grec? Il est vrai que, pour le grec, ce qu’on voulait c’était la mort sans phrase! (Très bien.) Quant au latin, sans l’abandonner encore, on lui fait la part aussi petite que possible. Comment comprendre cela de la France, poursuit M. Wallon. En France, comme en Italie et en Espagne, le latin devrait avoir la première place au sortir de l’ enseignement primaire; car c’est le sol où plongent toujours vivantes les racines mêmes de la langue. . . Parlerai-je de l’histoire? dit encore le spirituel sénateur, c’est un peu ma partie. On veut sans doute en moderniser, en élever l’enseignement. Peu de faits et de dates, l’esprit de l’histoire, la morale, la philosophie de l’histoire! Les faits et les dates sont bien pourtant le fond de l’histoire, et la lumière de l’histoire; et, pour faire la philosophie de l’histoire, il n’est pas inutile de savoir un peu l’histoire. (Rires approbatifs.) (1) ”.
(I) Cf. Questions actuelles, 23 août 1902, pages 45 et 46.
SAVOIR ET CUL,TURIi
Je n’ai pu résister au plaisir de citer cette dernière boutade, qui n’est guère dans mon sujet. Elle est si plaisante et si finement présentée!
Pour M. de Lamarzelle aussi bien que pour M. Wallon, le coup mortel que la réforme de l’enseignement secondaire porte à l’ancienne méthode gréco-latine sera déplorable et funeste à la France. Après avoir relevé les accusations dont on a chargé l’ancien régime et avoir expliqué comment l’enseignement critiqué de jadis formait les esprits et trempait les caractères, l’éminent sénateur en vient à la question gréco-latine: “ La question du latin, dit-il, c’est la grosse question... Le latin, voilà l’ennemi! Beaucoup l’ont attaqué même parmi les lettrés les plus fins et les plus délicats. “ Selon le mot de Rabelais : ils ressemblaient à ces enfants devenus forts qui se mettent à battre leur nourrice!” Mais, devant l’enquête parlementaire, d’autres lettrés, des plus brillants et en grand nombre, ont défendu leur nourrice, la méthode gréco-latine; des hommes de science (MM. Boutroux, Levasseur, Joubert, Bernés, Mereadier, Brouardel) ont déclaré qu’elle formait des hommes bien supérieurs à ceux sortis de l’autre enseignement; des représentants des chambres de commerce ont affirmé que l’instruction classique ne nuisait en rien au développement des aptitudes pour les carrières usuelles; des observateurs, comme MM. René Doumic et Paul Leroy-Beaulieu, ont attesté qu’il se fait actuellement aux Etats-Unis — ( pays pratique s’il en fut! — un grand mouvement vers les études entendues à la façon des vieilles méthodes européennes; enfin, M. le sénateur établit, d’a-
près les dépositions reçues à l’enquête, de MM. Perrot, Paul Leroy-Beaulieu, Blondel, Hanotaux et Manœuvrier, que l’enseignement dit moderne, que l’on substitue virtuellement à l’enseignement classique, lui est certainement inférieur. La seule réforme qu’on eût dû permettre, explique-t-il, c’est celle de la simplification des programmes, afin que l’enseignement tendît de plus en plus, selon l’esprit des vieilles méthodes, a être un enseignement de formation.
Enfin, le distingué sénateur conclut son remarquable discours par ces paroles, qu’il adresse au miuistre, mais qui peuvent également être répétées à tous les enfants de la race française, où qu’ils soient: “Aujourd’hui, ce qui ressort de plus clair de la réforme des études imposée à l’Université, c’est l’abandon, dans renseignement futur, de l’ancienne formation de l’esprit français, qui sera remplacée par une formation d’ordre inférieur. C’est contre cela que j’ai voulu protester de toutes mes forces, me joignant à des hommes qui ne partagent en rien mes opinions politiques, ni ma foi religieuse. . . Ils s’unissent tout naturellement, tous ceux qui croient que la pensée française va être abaissée par cette prétendue réforme, et qui veulent au moins montrer qu’ils sentent le coup que l’on va porter à la grandeur morale de leur pays. Et cela est fait au moment où, dans le monde entier, particulièrement chez les peuples les plus pratiques, on fonde ou l’on renforce l’enseignement gréco-latin, où l’on essaye, par les mêmes moyens qui nous ont réussi, de conquérir un patrimoine intellectuel égal à celui de la France.”
SAVOIR ET CULTURE
“ Regardez bien cela, Monsieur le ministre, et songez que si vous abandonnez le glorieux héritage des ancêtres, des mains avides de rivaux sont là qui s’étendent déjà pour le saisir ” (1).
Hélas! il semble bien qu’en France, dans le monde sectaire des gouvernants, on ne sache plus rien comprendre à ces hautes questions. Malgré les platoniques éloges dont ils l’ont comblée, les ministres ont sacrifié la méthode gréco-latine, et, ils ont fait voter la réforme. On n’a pas voulu se rendre aux solides raisons et aux superbes arguments qui ont été fournis par les hommes les plus compétents, catholiques et autres. On veut tendre au savoir sans se soucier des méthodes de culture intellectuelle que l’expérience a !si heureusement consacrées. Quand même et toujours — c’est le mot de la loge! — il faut faire pièce aux idées que défendent les catholiques, unis d’ailleurs sur ce point avec tous les vrais libéraux dans la fidélité aux traditions glorieuses de la France!
Va-t-il donc falloir se résigner à croire que le noble et cher pays de nos pères ne se ressaisira pas! J’espère bien que non. Mais, grand Dieu! qu’on ouvre les yeux et qu’on se hâte!
Quant à ce qui nous concerne au Canada, je voudrais, en terminant, faire miennes les paroles de M. de Lamarzelle et dire à ceux qui parlent chez nous de réformes radicales à propos de nos
(1) Questions actuelles, 23 août 1902, page 60.
collèges classiques: “Regardez bien, Messieurs, lisez bien et entendez bien ce qui se dit ailleurs. Songez que si nous allions abandonner un enseignement de formation , pour un enseignement de bourrage, et, substituer à la cslture de l’esprit un savoir indigeste, nous délaisserions l’une des plus belles parts de notre glorieux héritage national.
Tout en acceptant les réformes de détail que les circonstances peuvent suggérer, restons fidèles , à la bonne vieille méthode gréco-latine. Son passé nous garantit son avenir. Elle nous a donné nos guides et nos gloires, nos évêques et nos hommes d’Etat! Elle saura bien nous en donner encore!
Sherbrooke, septembre 1902. ( Semaine Reli¬
gieuse, de Montréal.)