L’IDEE FRANÇAISE ET CATHOLIQUE CHEZ LES CANADIENS
Ses origines et ses raisons d’être.
M ’homme n’est jamais content. Créé et mis au
monde pour des destinées immortelles, il
s’attarde trop souvent au pays des rêves et des hypothèses. Toujours il s’imagine qu’il serait mieux s’il était autrement qu’il n’est. Toujours il se figure que tout irait comme dans le meilleur des mondes, s’il pouvait commander à chacune des circonstances de sa vie. Hélas, messieurs, c’est encore une illusion au milieu de tant d’autres. Je l’éprouve bien en ce moment.
L’an dernier, à la fin de mai, au soir d’un beau jour, puisque c’était un jour de noces d’argent (2),
(1) Conférence donnée à Worcestcr, Mass., à un auditoire francoaméricain des Etats-Unis, le 5 janvier 1902.
(2) Les noces d’argent sacerdotales du Père Brouillet, curé de Notre- Dame de Worcester.
je paraissais devant vous, dans cette salle, et je vous affirmais — ce qui était d’ailleurs très vrai! — que je n’avais pas même de sujet â développer. C’était alors la grosse épine du moment, et, sous la riche moisson de bravos et de sourires que votre bienveillance m’accordait, je sentais toujours la fine pointe de l’épine me toucher au cœur. Je la trouvais cruelle. Mon Dieu, me disais-je, si au moins j’étais préparé!
Or, en voici bien une autre. Aujourd’hui je suis bien préparé, je ne vous le cache pas; je suis même soigneusement préparé. Mais le démon de la vanité (contre lequel je parle tant aux dames quand je prêche des retraites) me glisse à l’oreille ce méchant propos : l’an dernier on t’a dit que tu avais de l’esprit (on l’a même imprimé!) et, malheureux, tu l’as cru! Ce soir tu es obligé d’en avoir, sinon tu es un homme coulé! Or, mesdames et messieurs, je ne sais rien de plus embêtant que d’avoir de l’esprit à heure fixe. Vous connaissez le proverbe: l’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a.
Donc, mon épine de ce soir n’est pas moins cruelle que l’autre. On m’a bien donné un sujet, cette fois. Mais quel sujet et par conséquent quelle épine!
Ce sujet il est vaste comme la plus belle partie du monde, il est grand comme une épopée, il est brillant et noble comme la patrie canadiennefrançaise. Je pourrais, pour vous le présenter, emprunter les premiers vers de la Légende d’un peuple et redire avec M. Fréchette:
O notre histoire, écrin de perles ignorées, Je baise avec amour tes pages vénérées.
l’idée FRANÇAISE ET CATHOLIQUE 225
Mesdames et messieurs, je viens vous parler d’histoire du Canada et plus exactement de l’idée française et catholique chez les Canadiens.
Appelé un jour de Saint- Jean-Baptiste à donner une forme déterminée à mon patriotisme, je l’avais précisé dans ces quelques strophes que je vous demande la permission de vous citer tout d’abord; car si vraiment, comme je l’espère, cette modeste pièce exprime le patriotisme canadien tel qu'il doit se concevoir, elle me servira d’exposé sommaire de tout le sujet que je veux traiter devant vous, en parlant de l’idée française et catholique chez les Canadiens:
Lorsque du Canada fut parti le drapeau
Qui faisait notre orgueil en honorant la France,
Nous, peuple délaissé du continent nouveau,
Plaçant en Dieu d’abord notre ferme espérance,
Loyaux à nos vainqueurs et forçant leurs respects,
N’avons jamais cessé, gardez-en l'assurance,
Dans les jours de bonheur comme aux temps plus mauvais, De regarder souvent vers les côtes de France !
Malgré les abandons, nous étions dans nos droits !
La gloire du passé, c’était bien notre gloire !
Quand au cri : “ Dieu le veut ”, jadis nos plus grands rois Conduisaient les croisés de victoire en victoire ;
Quand l’humble Jeanne d’Arc, fidèle aux voix des cieux, Boutait l’Anglais dehors et sauvait la patrie,
Près de ceux des Français, nos généreux aïeux Ne se fatiguaient point sacrifiant leur vie.
Hélas ! Dieu l’a voulu, nos chers vieux drapeaux blancs Pour repasser les mers ont refermé leur aile ;
Mais l’étendard anglais, au cœur des nouveaux Francs S’il imposa respect, laissa d’être fidèle !
A l’ancienne patrie on gardait son amour,
Tandis qu’à la nouvelle on donnait sa parole ;
Et quand vint désormais des fêtes le grand jour,
Le Canadien joyeux se dit : Je me console !
Je me console ! ah oui, chante tout Canadien,
Car librement je puis à nos couleurs anglaises.
Sur les riches versants du pays laurentien,
Marier en plein vent les trois couleurs françaises. Gardant mes souvenirs, donnant ma loyauté,
Je m’en vais, tressaillant de joyeuse espérance,
Ami de Dieu mon maître, en toute liberté,
Je suis sujet anglais, mais toujours... fils de France !
“ Gardant mes souvenirs, donnant ma loyauté ” .
C’est là, si je ne me trompe, mesdames et messieurs, la double caractéristique de notre patriotisme. C’est de la loyauté dans la fidélité et de la fidélité dans la loyauté que doit être constitué notre amour de la patrie canadienne. Et voila pourquoi en première ligne, l’idée française et catholique a chez nous, sujets anglais, son droit de cité. Vous apercevez déjà que je rétrécis quelque peu le cadre du sujet que l’on m’avait fourni. Il le faut bien. Car, à chanter ici toutes les gloires de nos héros et de nos héroïnes, je n’en finirais jamais. Si ailleurs en effet on a pu admirer quelques grands hommes, chez nous, on l’a dit, c’est tout un peuple qui fut grand.
Ce peuple, dont vous êtes sortis comme moi, ce sera devant l’histoire son éternel honneur d’avoir su rester fidèle aux héroïques souvenirs de ses origines. Et la raison en est très simple: ces souvenirs sont si beaux!
Je fus un jour, messieurs, dans une course en Bretagne, au rocher de Saint-Malo. Par une après-midi de septembre, toute pimpante de soleil, j’entrai dans la vieille cathédrale. A travers les vitraux coloriés une demi-lumière nous arrivait qui donnait aux nefs et au choeur une teinte
l’idée française et catholique
antique qui convenait admirablement aux évocations historiques. J’étais ému. Prosterné devant l’autel, près du balustre, j’achevai de me faire à cette quasi obscurité et je distinguai bientôt, sur une des dalles du bas-chœur, ces lettres inscrites en superbes mosaïques: “Ici s’est agenouillé Jacques Cartier, avant son départ pour la découverte du Canada . . . (Signé) Honoré Mercier, Premier Ministre de Québec.” Messieurs, je n’en demande pas d’autre preuve, celui qui a fait graver cette inscription-là était un patriote dans toute la force et dans toute la beauté du terme.
Et je me souvenais, au fond de la vieille cathédrale malouine, de ces heures d’angoisse que le grand découvreur Cartier a dû connaître. Je voyais surgir dans le lointain ce vieux rocher de Québec, où se sont écrites en lettres de sang les plus belles pages de notre histoire. Je songeais à Montréal, si coquette et si fière au pied de sa montagne vraiment royale. Je pensais à nos fleuves géants, à nos rivières immenses, à nos montagnes boisées, à nos campagnes si riches. Je nommais Champlain, Maisonneuve, Frontenac, Laval, Montcalm, Lévis. Quelle auréole, messieurs, autour du berceau de notre histoire et comme nous avons droit d’en être fiers!
Partout au Canada, et même dans plus d’un centre de la Nouvelle-Angleterre, remontant à deux siècles en arrière, les Canadiens-Français ont le droit de saluer avec émotion le vieux drapeau aux fleurs de lis, le “ cher vieux drapeau blanc! ”
Dans cette partie du pays d’où je viens, c’est une joie que les âmes patriotiques peuvent 'légi-
tiinement s’accorder. Un peu au-dessous du confluent du Magog et du Saint-François, où est assise la jeune cité reine des Cantons de l’Est, Sherbrooke, et dans les limites mêmes de la ville, il est un rocher curieux, qui semble monter la garde au nom des siècles passés. Il se trouve comme fixé en plein dans les eaux du Saint-François. Au sommet de l’une de ses extrémités un vieux pin, poussé là je ne sais comment, paraît, plus heureux que les mortels, défier des ans l’irréparable outrage. Les anciens parmi nos concitoyens l’ont connu très vieux ce pin, et, l’autre année, on lui coupait une branche qu’on envoyait à l’Université de Québec, afin de lui faire dire son âge. La science affirma par la plume d’un botaniste de renom (Mgr Laflamme) que notre vénérable solitaire du rocher compte plus de deux siècles d’existence.
Or, il y a deux cents ans, en 1690, François Hertel, parti des Trois-Rivières avec 52 hommes, remontait le Saint-François et le Magog jusqu’au lac de Mempliremagog, allant porter la guerre dans la Nouvelle- York, avec les armes et sous les couleurs de la France. Par conséquent, le vieux pin de Sherbrooke a vu flotter au large les fleurs de lis du “ cher vieux drapeau blanc ” ! Et c’est, là une pensée que j’aime à rappeler souvent à mes élèves de Belles-Lettres, car ces souvenirs leur parlent de choses qu’il ne faut pas oublier.
Non, il ne nous convient pas d’oublier! Il vous souvient, n’est-ce pas, mesdames et messieurs, de tout ce qu’a dit l’histoire. Il vous souvient de ces travaux obscurs auxquels les premiers colons venus de France ont dû d’implanter sur le sol
L’IDÉE française et catholique
d’Amérique la race que nous sommes? Il vous souvient de ces marches longues et difficiles à travers nos grands bois, de ces luttes terribles contre le farouche Iroquois, de cette guerre implacable qu’on soutint si longtemps contre les flottes et les troupes de l’Angleterre? Il vous souvient, u’est-ce pas, des pages à jamais glorieuses qui se sont signées du plus pur de notre sang à Carillon et aux Plaines d’Abraham? Eh! que nous importe après tout que la force du nombre ait à la fin triomphé! Ces combats de jadis, ces combats de héros n'en restent pas moins dignes d’être chantés par le génie de la poésie et d’être immortalisés par le culte des beaux-arts! Et quand sera venu le jour — il vient déjà! — où notre jeune race, toujours fidèle, aura son siècle d’or, elle n’ira pas chercher ailleurs, soyez-en sûrs, les sujets de ses œuvres dramatiques et de ses épopées. Ils s’appelleront le “ Siège de Québec ” et le “ Drapeau de Carillon!”
“ O Canada, plus beau qu’un rayon de l’aurore,
“ Te-.souvient-il, ” .
écrivait Crémazie,
“ Te souvient-il des jours où l’écho des montagnes “ Chantait, comme un clairon, au milieu des campagnes ?”
Oui, mesdames et messieurs, le Canada se souvient, et comme l’a dit excellemment un autre de nos poètes, notre histoire c’est, avant tout un
“ . registre immortel, poème éblouissant,
“ Que la France écrivit du plus pur de son sang ! ”
Nos traditions sont françaises et voilà pourquoi elles sont fortes et belles, j’ajoute qu’elles sont
aussi catholiques et voilà pourquoi elles sont plus belles encore et plus fortes.
La foi au Christ, fils du Dieu vivant, la foi au Christ qui aime les Francs, c’est en effet la meilleure part de l’héritage de notre race sur les bords du Saint-Laurent. Aux noms des pionniers conquérants du sol il nous convient de joindre ceux des missionnaires civilisateurs; car là où la France arborait autrefois son étendard, la croix du chrétien prenait aussitôt place près de lui.
Et comme elle est touchante et belle l’histoire de ces hardis apôtres qui venaient jadis en nos immenses régions prêcher la doctrine et la morale de l’Evangile! “ O mon pays, disait encore le poète (Crémazie),
Te souvient-il des jours où prêtres et victimes.
Les fils de Loyola, missionnaires sublimes,
Fécondant de leur sang ton sol régénéré,
Rappelaient de la croix les splendeurs primitives ;
Et d'un martyre affreux sanctifiant tes rives,
Laissaient à tes enfants leur souvenir sacré !
Ah! messieurs, la foi catholique subit en nos temps de par le monde de bien rudes tempêtes. La France, le cher pays de nos souvenirs, l’antique fille aînée de l’Eglise, paraît oublier, officiellement du moins, sa divine mission de faire par l’univers les “ Gestes de Dieu ”. Elle vient de bannir équivalemment de leur pays des hommes et des femmes coupables d’un seul crime, celui de s’être donnés à Dieu et à ses œuvres. Ailleurs, en Italie, en Espagne, en Portugal, la maçonnerie universelle poursuit son infernale besogne de perversion morale et sociale. Qu’on y prenne garde! Pendant qu’on chasse les
l’idée FRANÇAISE ET CATHOLIQUE 231
religieux, les socialistes et les anarchistes ont le champ libre. Que les Princes et les Présidents se tiennent pour avertis! Sans religion point de morale et sans morale point d’ordre social. Que les puissants du jour réfléchissent! Tandis qu’on bannit les moines, les bombes ise préparent et les poignards s’aiguisent. La vie se fait ainsi par fois de terribles imprévus. Hier, on ouvrait à Paris et à Buffalo de splendides expositions qui parlaient de progrès matériels, c’est vrai! Hier trente-deux princes de sang royal se promenaient dans les jardins de Christian IX de Danemark, c’est encore vrai! mais hier aussi, Carnot était poignardé, l’impératrice d’Autriche était frappée, et Humbert tombait; mais hier aussi, vous le savez, messieurs, pour en avoir souffert dans votre loyauté et votre dignité de citoyens américains, mais hier aussi, une balle anarchiste, une balle stupide, vous tuait un Président aimé, M. McKinley, sur la tombe à peine fermée de qui vous me permettrez bien de déposer l’hommage de mon respect et de mon admiration.
Or, mesdames et messieurs, en présence de ces regrettables excès, dus à l’éducation sans Dieu, nous avons lieu assurément de bénir la Providence d’avoir entouré l’enfance de notre peuple des fortifiantes influences de la religion.
Ah! oui, qu’ils s’appellent des Récollets ou des Jésuites, des Sulpiciens ou des Prêtres des Missions Etrangères, qu’elles se nomment des Ursulines ou des Hospitalières, bénis soient à jamais ces apôtres de la vraie foi, bénies soient à jamais ces anges de la charité, qui ont veillé sur le berceau de la nationalité canadienne-française. Les
souvenirs qu'ils nous ont laissés sont les trésors les plus précieux de l’héritage national, n’hésitons jamais à l’affirmer et à le proclamer de toute la puissance de notre voix et de toute la force de notre âme. Oui! précieux souvenirs que ceux qui établissent ainsi l’édifice social sur les bases inébranlables des convictions religieuses! Impérissables souvenirs que ceux qui chantent ainsi la foi de nos origines et nous parlent, comme ils parlaient à nos pères, de l’immortalité de nos âmes et de la grandeur de la vertu!
Je ne voudrais pourtant pas donner dans le sermon, mais je suis sûr, messieurs, qu’il ne vous déplaît pas plus qu’à moi-même, de constater une fois encore, d’affirmer et de proclamer que nous devons en grande partie à notre foi catholique d’être restés fidèles à notre passé et d’être restés dignes de lui!
Ah! certes, je le crois et j’y reviendrai tout à l’heure, le peuple canadien-français doit et veut être loyal au drapeau qui protège ses destinées publiques depuis cent quarante ans; mais aussi il a droit de se souvenir!
Il a. droit de se souvenir de l’ancienne mère patrie qui lui a donné avec la vie l’amour du beau et le culte de l’idéal. Il a droit de se souvenir de cette “doulce France” qui l’a abandonné, c’est vrai, mais dans l’antique histoire de laquelle plonge, par toutes ses racines vivaces, son histoire à lui, si belle et si digne de l’autre!
Il a droit aussi de garder et de défendre cette foi catholique par la vertu de laquelle il est resté ce qu’il est; car
l’idée française et catholique
Si nous avons gardé, pur de tout allia 'e. Des pionniers français l’héroïque héritage, Notre religion, notre langue et nos lois...
comme parlait encore Crémazie, c’est à l’Eglise et à ison clergé que noms le devons, et, s’il est vrai, selon la pensée d’un illustre Français de nos jours, M. Brunetière, que “ le catholicisme et la France sont deux choses inféodées l’une à l’autre ”, nous pouvons témoigner que c’est surtout vrai pour nous Canadiens-Français.
En sorte que, mesdames et messieurs, tout en étant loyaux à l’Angleterre, nous avons droit, je le répète, d’être fidèles à nos origines. Que si quelqu’un voulait s’en étonner, je prendrais volontiers au drapeau anglais lui-même, devenu nôtre, la fière devise que porte l’écusson d’Albion, pour redire sous son égide, sans forfanterie mais sans crainte:
Gardant mes souvenirs, donnant ma loyauté,
Je m’en vais tressaillant de joyeuse espérance,
Ami de Dieu, mon maître, en toute liberté,
Je suis sujet anglais, mais toujours... fils de France !
Honni soit qui mal y pense!
Conservation et force d’expansion de l’idée française et catholique au Canada.
Nous avons vu comment “ l’idée française et catholique ” est née avec notre histoire et jusqu’où, par conséquent, c’est notre droit de l’honorer du culte respectueux et aimant d’un inaltérable souvenir. Je voudrais dire maintenant comment cette “ idée ” s’est conservée au Canada sans faire tort h la loyauté légitime due à la couronne anglaise.
Et, ici, pour être clair, il faut distinguer la race française d’avec la France. Comme disait plaisamment quelqu’un, si nous aimons toujours beaucoup la France, nous aimons peut-être un peu moins les Français qu’autrefois.
Je relisais l’autre soir à votre intention une fort belle page d’un très beau livre que publiait, à l’aurore du XXe siècle, l’un de nos meilleurs écrivains, l’honorable juge Eouthier: Québec et Lévis. Après avoir rappelé la première bataille des Plaines d’ Abraham, laquelle de fait, vous le savez, fut décisive par la victoire de Wolfe sur Montcalm, le distingué publiciste écrit:
“ Que va-t-il sortir de cette bataille que le “ monde civilisé ignore? La France sera vain- “ eue, . . Cet effacement de la France de la carte “ d’Amérique entraînera-t-il cependant celui de
l'idée française et catholique
“ la race française? Non! Le jeune arbre trans- “ planté par elle sur les bords du Saint-Laurent “j a déjà poussé des racines vivaces, et c’est en “ vain que les plants anglo-saxons l’entoureront “ de leurs hautes futaies et le jetteront dans “l’ombre. Ils ne l’étoufferont pas!... Non! la “ race française n’a pas trouvé la mort sur les “Plaines d’ Abraham! La France seule y est “ tombée dans la personne de Montcalm! L’épée “ d’Albion a tranché le cordon ombilical qui unissait la mère à l’enfant; mais l’enfant est né “ viable, et il vivra, en ne gardant avec sa mère “ que des liens d’amour filial ”.
Messieurs, M. le juge Routhier a raison. L’enfant était viable. Il a vécu et il saura vivre. Nous l’avons prouvé là-bas, et, vous me permettrez d’ajouter que vous le prouvez ici également.
“ Mais, cette race française, quel sera son “ avenir? se demande encore M. Routhier, avant de quitter ce palpitant sujet. “ Dieu seul le sait, “ répond-il, mais quand le besoin de rêver m’en- “ traîne vers le mélancolique plateau où se livra “ la suprême bataille, il m’apparaît comme un “ autel sur lequel l’élite des guerriers de France “ a fait l’offrande de son sang pour la patrie, et “ je ne puis croire que ce sang ait été versé en “ vain. Si Dieu ne l’a pas accepté pour le succès “ de la France, il a dû l’accepter pour l’avenir de “la Nouvelle-France!”
Quoi qu’il en soit, messieurs, des rêves poétiques de l’éloquent magistrat, l’avenir, il faut l’avouer, reste un secret pour nous comme pour tous; mais le passé nous est un sûr garant que nous avons droit de nourrir des espérances de grandeur future.
Est-ce à dire qu’il faille prêcher quelque part la déloyauté? Oh! non, ce aérait forfaire à l’honneur. Les traités sont là. La parole est engagée, nous saurons la garder! Que si un jour le Canada français, fruit mûr, se détache de l’arbre anglais, de lui-même, sans secousse et sans violence, j’ai confiance que ce sera un beau fruit qui saura plaire au Bon Dieu et faire figure honorable au banquet des nations; mais la loyauté doit rester notre force et, si je ne me trompe, l’une des meilleures garanties de nos destinées nationales.
C’est d’ailleurs ce qu’affirme l’histoire de notre dernier siècle d’existence. Sous la protection du drapeau d’Angleterre nous avons merveilleusement progressé. Sans doute il a fallu lutter parfois; mais les joutes pacifiques de la tribune et du Parlement ont remplacé les combats sanglants de jadis. Si par aventure on a tenté de nous étouffer, nous avons su résister. Après nos grands guerriers nous avons eu nos grands orateurs. Les Bourdages, les Papineau, les Morin, les La Fontaine, les Cartier, les Mercier et les Chapleau, pour ne parler que des morts, ont prouvé à la fière Albion que la vieille langue française s’entendait à revendiquer et à défendre des droits de sujets anglais!
Ces luttes-là, mesdames et, messieurs, qui rappellent à s’y méprendre les tournois oratoires des Démosthène et des Cicéron contre les Philippe ou les Antoine, ont bien certes leur noblesse et leur vaillance. D’autant mieux qu’elles n’ont pas fait sortir, en général du moins, nos co-nationaux des bornes ou des limites de la stricte loyauté. Que si des excès regrettables mais généreux
Iv’lDÉE FRANÇAISE ET CATHOLIQUE
ont lutté, par moments, l’obtention de lins excellentes, par des moyens qu'il serait présomptueux pour moi de vouloir juger — comme en 1837 par exemple — on peut estimer que devant l’histoire les oppresseurs d’alors, bien plus que les opprimés, conservent leur large part sinon la plus large part des responsabilités encourues.
Tout cela au reste n’a fait que raffermir notre loyauté. Plus les libertés constitutionnelles qu’on nous octroyait, peut-être par crainte mais non pas moins réellement, étaient larges et dignes, plus nous nous attachions au drapeau qui les portait dans ses plis.
Certes, nous regardions souvent vers les côtes de France! On entendit chez nous les formidables échos de cette tourmente révolutionnaire qui, pour revendiquer en France des droits trop méconnus par l’absolutisme royal, n’en accumulait pas moins des ruines lamentables! On entendit chez nous se répercuter les mille bruits de cette marche triomphale dont Napoléon le Grand remplissait le monde! Ah! oui, le succès des armées françaises, d’où qu’il vînt, sonnait joyeux toujours sur les bords du Saint-Laurent!
Mais on s’était rendu compte que le drapeau blanc ne reviendrait plus, et, noblement, on avait pris le parti de se faire tout seul une place sous le soleil d’Amérique! Pour cela, il fallait être loyaux aux pouvoirs établis, et, je le répète, nous l’avons été, sans faiblesse et sans lâche complaisance, mais aussi, sans trahison et sans arrièrepensée.
Lorsqu’en 1775, les envoyés du Congrès américain, l’illustre Franklin et le distingué Dr Car-
roll, mort en 1815 archevêque de Baltimore, vinrent demander aux Canadiens de se joindre aux colonies anglaises pour se déclarer indépendants, nos compatriotes répondirent qu’ils s’en tenaient aux traités et à la parole donnée. Ce n’est pas le lieu de discuter s’ils eurent raison en agissant ainsi. Je constate simplement un fait historique. A cette époque, donc, dans ce vieux Québec, dont quelques-uns, de nos jours, voudraient suspecter la loyauté, c’est bien plus sur l’élément français que sur l’élément anglais que le gouverneur Carleton s’appuya pour défendre la colonie canadienne en repoussant les troupes d’Arnold et de Montgomery.
Or, s’il a mérité les honneurs de l’immortalité devant l'histoire, ce Eugulus romain qui, pour être fidèle à sa parole, retournait à Carthage se livrer aux tortures qui l’attendaient, on m’accordera qu’il est digne d'admiration le peuple — le peuple pour qui le grand mot de liberté a d’ordinaire tant d’attraits — qui sut pourtant être ainsi fidèle à sa parole et garder la foi des traités.
Vous n’ignorez pas non plus, messieurs, car ces faits sont classiques pour nous tous, que c’est par loyauté toujours que les voltigeurs de M. de Salaberry, en 1813, sauvèrent la colonie d’une autre invasion!
Il y a plus, messieurs. Les luttes pour le droit de nos grands parlementaires se sont faites aussi dans un tel esprit de droiture et de loyauté, qu’un de nos concitoyens, sir E.-P. Taché, a pu proclamer sans qu’on protestât que le dernier coup de canon tiré pour l’Angleterre au Canada le serait par un Canadien-Français! Je pourrais même
l’idée française et CATHOLIQUE
aller plus loin et dire qu’aujourd’hui encore, devant le terrible spectacle qu’offre au monde la guerre du Transvaal, ceux-là qui chez nous protestent indignés, comme le vaillant député de La belle, par exemple, M. Bon cassa, le font au nom de l’honneur et de l’intérêt bien entendu de l’Angleterre, et non pas par déloyauté à son drapeau.
Remarquez, messieurs, que je n’apprécie pas, surtout ces récents événements, car il ne me convient point de paraître entrer sur le terrain politique, simplement je signale des faits, je constate et je conclus. Les Canadiens-Français, s’ils ont gardé le culte de la vieille France, ne manquent pas d’autre part au respect qui est légitimement dû au drapeau d’Albion. Leur fidélité ne nuit pas à leur loyauté pas plus que leur loyauté ne nuit à leur fidélité.
Quand donc, durant vos voyages au Canada, vous verrez à côté de l’étendard anglais les trois couleurs françaises claquer à la brise, ne vous étonnez pas et surtout ne vous méprenez pas.
Ce drapeau aux trois couleurs, ce sont les Anglais eux-mêmes qui l’ont arboré chez nous, les premiers, au lendemain de la guerre de Crimée, dans laquelle, il vous en souvient, les armées anglaise et française avaient sympathisé. Nous nous plaisons certes à saluer de nos acclamations le beau tricolore, parce qu’il est un symbole de la France et parce que, indirectement au moins, il nous parle de souvenirs aimés, mais il n’est pas et il ne doit pas être un insigne de déloyauté.
Pardonnez - moi, mesdames et messieurs, d’avoir insisté quelque peu sur cette question
de la loyauté du Canadien-Français. Une étude sérieuse sur la conservation et la force d’expansion de l’idée française au Canada m’a paru nécessiter ce développement.
Il ne me reste qu’une considération générale à vous soumettre, et celle-là, j’en rends grâce au ciel, elle est admirablement consolante: Sous la protection intéressée peut-être mais large et bien entendue de l’Angleterre, la race aux idées françaises du Canada a étonnamment progressé.
Les 60,000 abandonnés de 1760 sont aujourd'hui deux millions et même trois millions en vous comptant, messieurs. Et assurément nous vous comptons, car vous êtes toujours nos frères, et le drapeau étoilé est assez large, lui aussi, pour protéger les droits du sang et les libertés publiques de qui que ce soit.
Et qu’on ne s’avise pas de croire que cette force admirable de notre sang, que cette fécondité merveilleuse de la femme canadienne-française, si digne par toutes ses belles qualités d’être la mère d’un grand peuple, qu’on ne croie pas, dis-je, que cette extraordinaire natalité que le monde nous envie, est de l’histoire ancienne! Non, messieurs. Il y a des défections quelque part, il y a diminution dans les grands centres, mais en général et dans les campagnes surtout les familles de dix, quinze et dix-huit enfants se trouvent encore facilement. D’ailleurs, tant que la morale de l’Evangile sauvegardera notre population, il en sera toujours ainsi; car bon sang ne peut mentir et noblesse oblige!
De cette marche dans la voie du progrès, me permettrez-vous de citer une preuve éclatante?
e’idée française f,t cathoeique
Considérez ce qui se passe dans nos Cantons de l’Est. En 1850, sur une population de 3,000 âmes, Sherbrooke comptait 500 Canadiens- Français. En 1900, sur environ 11,000 âmes la même ville compte plus de 7,000 de nos compatriotes. En 50 ans nous avons augmenté de quatorze pour un, tandis que les autres nationalités ont à peine gagné deux pour un.
Partout au reste dans ces admirables pays de Sherbrooke, Compton et Stanstead, dont on avait prétendu faire, au commencement du dernier siècle, une sorte de réserve pour les Canadiens d’origine anglaise, partout l’élément franco-canadien, plus pauvre d’argent mais plus riche de vitalité et d’enfants, gagne du terrain, de l’influence et de la prépondérance.
Ajoutons, pour conclure, que les derniers recensements du Dominion ont établi que là où la population a augmenté, c’est à l’appoint canadien-français qu’on le doit, ou peu s’en faut.
Au Canada, on ne parle pas beaucoup de liberté peut-être, mais on en jouit, messieurs, ce qui vaut mieux. Jusqu’à un certain point au moins, grâce à ce gouvernement responsable que nos pères ont gagné à force d’éloquence et de patience, nous sommes véritablement nos maîtres. “ Notre état social, écrivait il y a six “ ans Edmond de Nevers, repose sur les bases les “plus démocratiques... Tous ceux qui aujour- “ d’hui se trouvent à la tête de notre société sont “ fils ou petits-fils de cultivateurs, de négociants “ ou d’ouvriers. Il n’est aucune famille au Ca- “ nada dont quelques membres ne se soient oc- “ cupés, pendant les dernières générations, de
“ travaux manuels; aussi le travail est-il juste- “ meut honore dans notre pays.” Et c’est parce que notre population est laborieuse et chrétienne, qu’elle reste morale et forte, et aussi longtemps qu’elle restera morale et forte, je veux dire catholique et française, car pour nous c’est la même chose, elle ne craindra pas l’avenir, messieurs, et elle marchera de succès en succès.
Notre prospérité matérielle a augmenté considérablement. Nos jeunes générations s’instruisent mieux qu’on ne le faisait jadis. Ce sont là d’heureux présages. Chaque année quelquesuns de nos compatriotes rapportent de Home ou de Paris, soit en théologie, soit en médecine, des grades académiques qu’ils ont oibtenus haut la main. Nos orateurs sont goûtés en France et en Angleterre. Nos écrivains se font lire. Nos journalistes sont industrieux et bien informés. Aux premiers rangs de la société, nos Evêques font bonne figure dans l’Eglise de Jésus-Christ et nos hommes d’Etat sont loin d’être inférieurs à leurs collègues anglais. Chose curieuse, ceux qui passent pour parler le mieux, en chambre, même l’anglais, ne sont pas toujours des Anglais d’origine!
Un jour, mesdames et messieurs, le général de Charette était reçu à Montréal par les Zouaves pontificaux canadiens. J’étais alors un jeune écolier d’environ quatorze ans et j’assistais dans la salle des Pères Jésuites, rue Bleury, à la séance de réception. De toutes les belles choses qui se dirent là, mon imagination d’enfant fut frappée par ce trait dont je vous garantis l’authenticité: “ Je demandais à M. de Lamori-
L'iDÉE FRANÇAISE ET CATHOLIQUE 243
cière autrefois, racontait M. de Charette, comment il fallait s’y prendre pour former un bon bataillon de zouaves; car il faut bien savoir que chez les zouaves de Pie IX on avait de toutes les nationalités et qu’il convenait par conséquent, dans la composition des cadres, d’avoir égard au tempérament national de chaque individu. M. de Lamoricière me répondit : “ Placez les Fran- “ çais les premiers et les Anglais les derniers. “ Les Français avancent toujours et les Anglais “ ne reculent jamais.” Or, continuait M. de Charette, j’en ai toujours conclu que les Canadiens pouvaient occuper n’importe quel rang: ils ont quelque chose de la ténacité anglaise et ils n’ont pas perdu la “ furie ” française!
Mesdames et messieurs, il y a du vrai dans cette aimable boutade. Je ne sais pas ce que l’avenir réserve à notre race; mais il me paraît permis de proclamer, par son passé, qu’elle est capable de grandes choses. Elle est capable d’avancer toujours et de ne reculer jamais.
Or cette force d’expansion, elle la doit à “ l’idée française et catholique ” qu’elle a su garder en toute liberté, si bien que le peuple canadien a incontestablement le droit de redire en présence de qui que ce soit:
Gardant mes souvenirs, donnant ma loyauté,
Je m’en vais, tressaillant de joyeuse espérance ;
Ami de Dieu, mon maître, en toute liberté,
Je suis sujet anglais, mais toujours... fils de France.
Cette idée française et catholique qui est notre héritage et notre force, elle est aussi, mesdames et messieurs, votre héritage et votre force, à vous, Franco-Canadiens des Etats-Unis. A Dieu ne plaise que j’ose m’immiscer dans des
questions très graves pour lesquelles je ne me reconnais ni compétence ni autorité. Mais il découle une conclusion pratique de tout ce que je vous ai dit, que l’on me permettra bien de préciser, la voici: C’est la fidélité à nos vieux souvenirs dans la loyauté aux pouvoirs établis qui a été la cause de nos progrès dans la voie du bien. Messieurs, c’est une leçon que notre histoire nous donne à tous.
Où que nous soyons, restons fidèles à notre foi et à notre langue, c’est notre droit! Mais respectons toujours profondément les autorités civiles et religieuses sous lesquelles nous sommes providentiellement placés, c’est notre devoir d’abord, et, en fin de compte, ce sera la clef de notre succès.
Qu’adviendra-t-il vraiment de notre race? Je l’ignore: si les discussions sont aux hommes, l’avenir est à Dieu!
Mais ce que je sais, ou ce qu’au moins j’ai essayé de vous faire voir, mesdames et messieurs, ce que je sais et ce que vous savez, c’est que “ l’idée française et catholique ” est pour nous tous un précieux patrimoine, que nous avons droit d’aimer sans manquer de loyauté aux drapeaux d’Angleterre et d’Amérique. Ce que je sais et ce que vous savez, mesdames et messieurs, c’est qu’il fait bon de garder nôtre “ l’idée française et catholique ” ; c’est qu’il plaît à nos cœurs d’être Canadiens-Français; c’est que, dans cet esprit, nous aimons à chanter avec sir Georges-Etienne Cartier:
O Canada, mon pays, mes amours !
Février 1902. ( Revue Canadienne.)
QUEBEC ET LEVIS
Etude écrite pour la “ Revue Canadienne ”.
Un beau Livre Canadien à l’aurore du XXe Siècle.
'est toujours une banalité, au début d’un travail, de parler de son incompétence à traiter le sujet dont on va s’occuper. Un prédicateur de talent s’étant avisé un jour — c’était à la basilique de Québec, précisément — d’expliquer très au long son peu de préparation à développer le thème que les circonstances lui imposaient, quelqu’un disait fort spirituellement: “Mais alors, il n’avait qu’à ne pas monter en chaire, le bon abbé! ”
Que si donc, quelque convaincu que je puisse être de mon incompétence et quelque réelle qu’elle soit, je m’excuse d’oser parler au public lettré, du beau livre qu’au déclin du siècle dernier M. le juge Routhier a voulu léguer à notre siècle XXe, on me dira peut-être : “ Vous n’avez qu’à ne pas écrire!”
Oui! mais le moyen de vous taire, alors qu’on vous prie de la façon la plus aimable d’y aller de votre article? Le moyen de vous taire lorsqu’on
vous ouvre le plus gracieusement du monde les pages de la chère Revue Canadienne ?
Le moyen de vous taire quand au sortir d’une lecture attentive des 350 pages de “ Québec et Lévis ”, signées par M. Routhier, vous vous sentez le cœur si délicieusement ému?
Le souvenir de toutes les gloires de la patrie canadienne, pieusement évoqué sur cet admirable théâtre qu’est l’historique rocher de Québec, vous a fortement remué la fibre patriotique. Vous vous rendez compte jusqu’où il est bon à l’âme de relire cette histoire que nos pères ont si noblement écrite, le plus souvent en lettres de sang. Qu’importe alors! Il vous semble vraiment — périlleuse illusion peut-être — que vous n’avez qu’à laisser courir votre plume, que tout jaillira de source. Vous devenez brave! Après tout, on a toujours le droit de dire à ceux qui nous font du bien qu’on les aime et qu’on les remercie !
D’ailleurs, pas n’est besoin d’être artiste pour admirer franchement les bonnes et fortes œuvres des maîtres. Et dût-on leur faire çù et là quelques reproches, qu’importe encore! leur bienveillance et leur autorité elles-mêmes nous protégeraient; car les puissants à l’âme bien née sont d’ordinaire indulgents et débonnaires pour ceux qui sont faibles.
Il y a plusieurs manières d’apprécier un livre.
A l’école du village, et même ailleurs, on aime surtout dans un livre l’aspect extérieur, le côté graphique, les “ images ”. Pour savoir si c’est un beau livre que l’on tient en main, on examine s’il est bien gros, si la reliure est riche, s’il a de
QUÉBEC ET EÉVIS
belles images, s’il est doré sur tranche... Une respectable grand’mère fit un jour une colère parce que son petit-fils avait reçu au collège, en premier prix, un livre qui n’était pas doré sur tranches! Pensez donc! Un premier prix! Il est vrai que le fils du voisin avait reçu, lui, un premier pr;x doré sur tranches et que la brave et honnête vieille. . . ne savait pas lire!
Admettons cependant, pour parler plus ■sérieusement, que ce côté graphique, cet aspect extérieur d’un livre a bien son importance et reconnaissons qu’à la vérité il convient de s’en occuper et de l’apprécier ailleurs qu’aux distributions des prix!
C’est évidemment ce qu’à compris l’éditeur de “ Québes et Lévis ”, M. Alphonse Leclaire, le sympathique directeur de la Revue Canadienne. Il a soigné l’impression du livre et les “ images ” avec une attention scrupuleuse. S’il voulait bien me le permettre, je lui dirais même, qu’à mon humble avis, il a un peu péché par coquetterie. La toilette de son livre me paraît recherchée. Sans doute il a voulu que l’écrin fût digne du joyau à enchâsser. Et certes, je prétends bien que les belles et substantielles pages de “ Québec et Lévis ” méritent une riche mise en scène. Mais l’embarras, c’est que tout ça, comme dit l’autre, ça coûte cher. Et, ce beau livre ferait si bien dans les mains des petits et des pauvres, dans nos collèges et ailleurs; mais douze piastres?. . .
Je n’insiste pas non plus sur l’addition des “ biographies et monographies ” des hommes illustres de Québec et d’ailleurs, qui fait suite à
l’œuvre de M. Routhier. Elle peut avoir son utilité; mais elle enlève au volume de son unité et ne lui donne peut-être en retour qu’une valeur relative assez discutable. Je sais du reste que M. Routhier n’a eu rien à faire avec cette addition et c’est de (l’œuvre de M. le Juge que je dois surtout m’occuper. (1)
Je m’en tiendrai donc à une affirmation générale. C’est à savoir, qu’à coup sûr, “ Québec et Lévis ”, par son aspect extérieur et son côté graphique, est un superbe et beau livre. C’est un in-quarto, de plus de 500 pages, magnifiquement imprimé, abondamment illustré, richement relié et. . . doré sur tranches comme pas un!
Sans aucun doute, si on le donne en prix, il fera l’orgueil des petits-fils et les délices des grand’mères, de celles qui ne savent pas lire aussi bien que de celles qui portent lunettes d’or pour psalmodier leurs heures!
Pour ceux qui lisent et savent lire (ce n’est pas toujours la même chose!), ce qui les intéressera davantage, cela va de soi, c’est l’œuvre de M. le juge Routhier.
M. le Juge est un patriote convaincu et un chrétien éclairé. Son dernier livre suffirait à l’établir si d’ores et déjà sa réputation n’était faite
(T) J’ai appris, depuis que j’ai écrit ces lignes, qu’il existe des exemplaires de l’ouvrage de M. le juge Routhier, reliés sans cette partie biographique et avec un luxe beaucoup plus grand encore que celui de la reliure que j’ai devant les yeux.
QUÉBEC ET EÉVIS
à cet égard. Il me souvient avec quel bonheur, dans nos années de Lettres, au séminaire de Ste- Thérèse, nous entendions parler de ce “ frère aîné ”, aussi remarqué pour ses succès littéraires que pour sa science d’homme de loi. Devenu professeur à mon tour, j’ai souventes fois communiqué quelques-unes des belles pages de Routhier aux chers jeunes gens qui me sont confiés et, eux aussi, j’ai vu qu’ils appréciaient le charme de son commerce délicat. Entre temps, je garde la souvenance d’une anecdote qui démontre à sa façon que le bon renom littéraire de l’érudit magistrat est connu au loin. Qu’on me pardonne le caractère trop personnel de cette anecdote. C’était à Lucerne, en Suisse, au mois de septembre 1893, à une réunion des jeunes catholiques de la noble Helvétie. Au moment oh j’était présenté à M. de Montenagh, ce Monsieur, ex-député de Fribourg, entendant que j’étais Canadien, se mit à fredonner à mi-voix:
O Canada, terre de nos aïeux,
Ton front est ceint de fleurons glorieux.. .
Puis, avec un fin sourire, il me disait: “C’est de M. le juge Routhier, n’est-ce pas? Vous voyez, monsieur l’abbé, que je connais le Canada!”
Ce que cette poétique évocation de la patrie absente fit alors sur moi d’impression, voilà que ces jours derniers la lecture de “ Québec et Lévis ” l’a fait admirablement revivre en mon âme. Et c’est pourquoi, la première parole qui se glisse d’elle-même sous ma plume à l’adresse de l’auteur du beau livre que je veux apprécier, c’est un merci qui vient du cœur. Vrai! on se sent
meilleur, quand on comprend mieux de quel beau pays on est le fils!
Ce vieux rocher de Québec, où il y aura bientôt 300 ans, Samuel de Champlain jetait les bases de la colonie naissante du Canada, il est digne d’être chanté. “ Ce théâtre idéal, déjà sacré par le sang des héros, mérite de l’être par le génie de la poésie! ” C’est là, en effet, que se sont joués depuis trois siècles la plupart des grands drames de notre histoire nationale. Québec, c’est la ville française par excellence, c’est l’arche sainte de nos meilleurs souvenirs, comme dit M. Routhier, “ c’est la nationalité française faite monument!” Il faut aimer Québec! — quand même on n’aimerait pas toujours les Québecquois, et Dieu sait pourtant s’ils sont aimables! — Faire aimer Québec c’est donc oeuvre de bon patriote! Et c’est là le but que se propose évidemment l’auteur de “ Québec et Lévis ”.
“ Celui qui a connu et aimé Québec, dit-il en “ terminant son introduction, ne l’oublie “jamais. . . Redire sa dramatique histoire et ses “ légendes, ses infortunes et ses grandeurs, “ peindre les beautés et les charmes de sa pitto- “ resque nature, faire parler les lieux où elle “ subsiste depuis trois siècles, interroger les “ pierres de ses monuments et de ses ruines, “ voilà le travail que l’on m’a confié, et je le com- “ mence avec amour, plein d’admiration et d’en- “ thouiasme pour mon sujet.”
Ce travail qu’il commence avec amour, voici comment M. le Juge entend le développer. Une
QUÉBEC UT LÉVIS
ville c’est un ensemble d’habitations qui occupent quelque part un coin de la terre. La nature fournit le site et l’homme y construit ses monuments. M. Routhier étudiera donc le site incomparable de Québec vu de jour et de nuit, et il nous donnera: Québec pittoresque. De l’étude de la nature à celle des constructions la transition est toute simple. M. le Juge, après un coup d’œil général, s’arrêtera aux fortifications, aux palais, aux églises et autres édifices remarquables, et il écrira: Québec monumental. Le nombre, la position, l’ordonnance, l’harmonie des constructions, tout cela peut devenir un symbole et exprimer une pensée; de l’ensemble des édifices et de leur site M. Routhier fera donc se dégager — en poète! — le symbolisme chrétien de la vieille cité de Champlain, et nous aurons: Québec symbolique et religieux.
Mais tout cela ce n’est que l’étude de l’aspect extérieur de Québec. Ce qui fait la vie et l’âme d’une ville c’est son histoire, ce qui l’auréole et la poétise c’est la légende: l’érudit magistrat scrutera les légendes en artiste, il approfondira l’histoire en philosophe, et, nous lirons ainsi, après Québec légendaire , les bonnes et fortes pages de Québec historique. Précisément à cause de son histoire mouvementée, vécue autrefois sous l’égide du drapeau aux fleurs de lis et depuis 140 ans sous la garde de l’étendard britannique, Québec est habité par une société dont la physionomie particulière est digne d’intérêt: la plume alerte de M. Routhier nous parlera de Québec social. Cette société vit, s’agite et se meut au milieu de pierres qui parlent et de souvenirs qui,
deçà et delà, ne sont pas sans éloquence, c’est dire que pour être plus jeunes de plusieurs siècles que les villes de la Grèce et de l’Italie, Québec a bien aussi ses ruines et son archéologie, d’où: Québec archéologique. A propos de ces pierres qui parlent et de ces ruines qui font songer, quelle poussière fut jamais éloquente comme celle qui dort sous les tombeaux des cimetières? L’auteur finira donc par nous conduire en pèlerinage dans La ville des morts.
Avant de conclure, M. le Juge se doit ià luimême, et il nous doit bien un peu aussi, de justifier son double titre, Québec et Lévis, il nous parlera donc de Lévis. Enfin il convient de tirer une conclusion, une leçon ou une espérance de toutes ces données de l’histoire et de la vie québeequoises, M. le juge Routhier plongera l’œil de sa pensée dans les superbes horizons d’un avenir idéal, et, de confiance, il nous fera admirer: Québec au XXe siècle.
Tel est le plan du livre. Un peu compliqué de prime abord, mais à la vérité bien suggestif et très riche en promesses. Or nous allons voir que l’auteur, qui est tout à la fois un penseur et un lettré, est homme à tenir ses promesses.