QUÉBEC PITTORESQUE
Ce qui frappe le voyageur à son arrivée à Québec, c’est son site incomparable. Certes on peut l’écrire, le dire et le répéter sans cesse, notre pays est favorisé entre tous. Si notre climat est un peu rude, nous n’en vivons pas moins au sein d’une nature admirablement accidentée et
QUÉBEC ET LÉVIS
admirablement belle. Nos fleuves et nos rivières, nos montagnes et nos vallées sont dignes de faire envie à plus d’un Européen, notre Canada est vraiment beau.
O Canada, belle patrie !
Mais la cité de Québec en particulier est une enfant gâtée de la nature. Que dire de son Saint-Laurent? Que dire de son cap Diamant? Ce serait témérité de m'essayer à en parler après M. Kouthier. Que mes lecteurs ouvrent plutôt “ Québec et Lévis ” à ses premières pages. L’auteur, animant de son souffle poétique notre beau fleuve, “ cette œuvre admirable de la nature, cette merveille de grandeur et de beauté ”, le leur montrera “ ne passant pas devant la cité “ de Cbamplain sans se détourner pour la mieux “ voir, faisant un demi-tour pour la baigner et “ la caresser plus longtemps, ouvrant ses bras “ pour mieux l’embrasser, parlant enfin et disant aux voyageurs: “ Voici ma ville bien-ai- “ niée, le plus beau joyau de ma couronne...” Puis il leur décrira, comme avec un pinceau, “ ce “ rocher aux larges assises et aux sommets liar- “ monieusement superposés, qui sert de piédestal “ à la ville, pour la grandir, pour l’élever au-des- “ sus des autres, pour lui fournir l’air frais et “ pur des hauteurs, pour que le soleil se lève plus “tôt et se couche plus tard sur ses murs, pour “ qu’on puisse de loin la saluer, l’admirer et con- “ templer ses charmes caractéristiques.”
Plus loin, sous le titre “ l’arrivée à Québec,” M. Routhier, faisant tomber soudain le rideau qui semble cacher la ville aux regards du voya-
geur venu d’outre-mer, se complaira à chanter “ le panorama idéal, le poème de pierre se déta- “ chant en relief dans les lueurs roses du soir, la “ montagne d’édifices couronnée par la vieille for- “ teresse ...”
Une fois son voyageur débarqué, il le conduira d’étage en étage, de point de vue en point de vue, de merveille en merveille, toujours courant et sans prendre haleine, jusqu’à la terrasse, jusqu’à la citadelle, jusqu’au dernier sommet, et le fera s’écrier là-liaut, ravi: “C’est encore plus beau que je ne l’imaginais!”
Franchement, à la suite d’un guide aussi convaincu et aussi enthousiaste, le lecteur ayant vu Québec de jour, volontiers en recommencera l’escalade de nuit. Pour aller plus vite, il prendra le tramway, à la rue d’Auteuil redeviendra piéton, montera, montera encore, montera toujours, jusqu’à “ l’escarpement le plus élevé de la “ montagne au pied, de laquelle coule le grand “ fleuve. — Bientôt, dans la nuit calme, des “ éclats de fanfare lui arriveront de l’abîme qui “s’ouvre sous ses pas, immense, insondable... “ tandis que sur la terrasse accrochée à mi-hau- “ teur, une fonle énorme lui apparaîtra circulant “au milieu des lampes électriques...!”
Oh! alors, “les féeriques jeux de lumière! les “traînées de reflets! les serpents de feu!...” c’est toute une constellation qui le charmera de ses éblouissements, et il se dira: “ Il n’y a pas une “ ville au monde qui puisse offrir à sa population, “ chaque soir d’été, un aussi ravissant spectacle!”
QUÉBEC ET LÉVIS
Est-ce assez pittoresque? Ou même, ne F est-ce pas trop? Certes, j’en conviens, tout cela est admirablement enlevé; mais n’est-ce pas aussi enlevant jusqu’à l’idéal et, peut-être, jusqu’au delà de la réalité? Je ne cacherai pas que j’ai bien quelques doutes.
Si par moment les vives couleurs du tableau se nuançaient d’ombre, la vraisemblance y gagnerait, ce me semble. En tout cas, l’artiste vous a une manière de décrire et de peindre, qui fait vite oublier qu’on n’arrive à la terrasse et à la citadelle qu’après d’interminables ascensions!
Et puis, j’imagine qu’à Québec il ne fait pas toujours beau temps. . . que le soleil aux rayons d’or et que la lune aux reflets d’argent ne se commandent pas à volonté? Sans doute, l’auteur à bien droit de choisir son temps et de mettre le soleil et la lune au programme de ses ravissantes descriptions. Mais je me demande si quelques lecteurs ne seront pas sceptiques. Si tout cela, se diront-ils, n’allait être qu’enthousiasme et féerie?
Eh bien, quand même, ce serait très beau! D’ailleurs il faut toujours convenir qu’ici l’enthousiasme est solidement appuyé et la féerie superbement soutenue par la nature! Mettez, si vous le voulez, quelques ombres au tableau: concédez que les côtes sont longues à monter et que, vues de là-haut, les cheminées de la basse ville, les masures et les vieilleries ne sont pas toujours belles à voir. Ça n’empêche pas qu’il a raison, M. le Juge, sa ville est bien belle, aussi belle que forte: N attira fortis. . . et pulchra!