‹ Articles et étudesChapitre 39 sur 45 · QUÉBEC MONUMENTAL · texte numérisé non relu

QUÉBEC MONUMENTAL

Du reste on aurait mauvaise grâce à récriminer en déplaçant la question. Les nuages et les brouillards ne sont après tout que des voiles que le temps emporte vite. Les escaliers géants, s’ils sont “ un désavantage au point de vue de la circulation,” sont aussi “ un avantage inappréciable au point de vue de la beauté et de l'art.” Grâce à son site, en effet, Québec apparaît de loin comme “ une pyramide colossale d’édifices superposés, de façades, de pignons, de coupoles, de tours et de clochers.” En sorte que, “ l’amphithéâtre de rochers qui lui sert d’assises contribue beaucoup à la grande beauté de Québec monumental” Que si quelqu’un s’obstine à chercher des laideurs quelque part, l’artiste qu’est M. Eouthier lui fermera la bouche avec une explication dont seule est capable une âme poétique: “ Il y a ici des masures qui sont des bijoux, des décombres qui sont éloquents, des brèches qui s’écroulent avec art, des vieilleries qui sont jolies. . . ! ” Que répondre à cela?

Il ne faudrait pas en conclure pourtant que M. le Juge n’aime que “les vieilleries... qui sont jolies.” Oh! non. “Je ne suis ni antiquaire, “ ni très enthousiaste du progrès, dit-il, j’aime “ les ruines et je me réjouis en même temps de “voir surgir de beaux édifices modernes... “ Quand je vois que les vieilles maisons s’en “ vont, je me réjouis de les voir remplacer par de “belles boutiques ou de somptueuses résidences, “ mais en même temps je les regrette les chères “ vieilles...” Aussi, suivez-le au pied des forti-

QUÉBEC ET EÉVIS

fications et des terrasses, devant les palais et les églises. Ecoutez-le parler, et vous me direz si cet ami des “ chères vieilles ” ne sait pas apprécier les charmes et les beautés des “ jeunes”!

S’il affirme qu’il regretterait — et il aurait mille fois raison — de voir démolir “ la citadelle, les remparts, les bastions reliés par des courtines, les batteries . . . tous ces fossiles d’un autre âge...” il n'en parle pas moins, avec de chaleureux éloges et de brillantes épithètes, des enjolivements modernes de la terrasse Dufferin, qu'il appelle le “ plus beau promenoir du monde,” comme Mme de Staël avait nommé la place St-Marc à Venise le salon de V Europe; du Palais Législatif, “qui ressemble aux Tuileries;” de l’Hôtel de Ville, “ dont l’aspect architectural est particulièrement imposant et mouvementé;” du Château Frontenac qui a remplacé le Châ- “ teau St-Louis et qui est un édifice admirable- “ ment beau, dont les proportions sont harmo- “ nieuses, dont les inégalités charment le regard “ et forment un tableau d’ensemble dont chaque “détail est un effet d’art;” du Palais de Justice, de construction récente. . . des belles églises, des couvents, de l’Université Laval...!

Mais, il faut nous borner. Notons pourtant une réflexion tombée de la plume de M. Routhier devant les bâtisses de l’Université Laval. J’en sais qui n’y souscriraient pas volontiers. “ Qué- “ bec, écrit M. le Juge, aurait pu être pour le “ Canada français ce que sont Oxford pour l’An- “ gle terre, ! . . et Harvard pour les Etats-Unis. . . “ Montréal ne l’a pas voulu. . . Je ne dis pas cela “ pour récriminer, mais je regrette que les bril-

“lantes destinées que nous rêvions ne soient “plus guère réalisables.” Certes, je n’ai ni l’intention, ni la prétention de ranimer un débat fameux, qui n’a que trop duré, mais à la vérité est-ce bien vrai que “ Montréal n’a pas voulu ” par mauvaise grâce, comme l’auteur paraît le laisser entendre? Montréal n’a-t-il pas plutôt obéi à des exigences d’un ordre supérieur? Mais fermons la parenthèse.

Le détail qui précède nous fait bien voir que devant tous ces palais et édifices, locaux universitaires, bâtiments d’instruction, maisons de charité et d’apostolat, M. Routhier donne libre cours à sa pensée et l’on sait que cette façon de visiter est de beaucoup la plus intéressante.

Mais il a tenu à mieux. Non seulement, en sa compagnie, chaque monument ancien ou moderne, chaque église antique et chaque chapelle récente nous parlent et nous intéressent, mais il a voulu en plus faire jaillir, de l’ensemble de tous ces temples et palais, un symbolisme religieux aussi expressif que poétique.

Page 1