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QUÉBEC HISTORIQUE

Cette partie de l’œuvre qu’avait entreprise M. Routhier devait être, on le comprend, la plus importante. C’est par son histoire que l’antique cité de Cbamplain est surtout attrayante et captivante. Aussi est-ce bien la partie forte du livre, ce qu’on pourrait appeler la pièce de résistance.

Mais cette histoire de Québec a été racontée

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déjà, et la redire encore n’était-ce pas s’exposer an dangereux écueil de répétitions ennuyeuses? Le juge Routhier a admirablement contourné l’écueil.

Oui! parce que l’histoire de Québec se confond en grande pratie avec l’histoire de tout le Canada, l’auteur a dû nous rappeler des faits que tous nous connaissions. Mais, sous sa plume alerte, ces faits ont revêtu une forme et une vie nouvelles. De sa pensée puissante c’est la philosophie de l’histoire, la leçon de choses, l’enseignement des générations éteintes, qui ont jailli surtout plutôt qu’une série de faits fidèlement rapportés et savamment catalogués.

Oh! certes, ses données historiques sont solides. Garneau, Ferland, l’abbé Casgrain et beaucoup d’autres, l’abbé Casgrain surtout peutêtre, lui ont prêté leurs connaissances, et Dieu sait quelle mine précieuse c’était! Mais, si la mine était riche, le délicat lettré et le penseur chrétien qu’est M. Routhier a su l’exploiter avec un rare bonheur.

Le cadre de cette modeste analyse ne nous permet point de suivre l’auteur de Québec et Lévis, pas à pas, depuis Cartier jusqu’à Champlain, depuis Champlain jusqu’à Frontenac, et puis, au XVIIIe siècle, jusqu’aux dernières batailles, enfin, jusqu’à la domination anglaise. Mais je ne puis résister au charme de citer quelques-unes de ces leçons de choses, que l’auteur fait sortir des événements avec tant de naturel et d’aisance.

Je serai forcément incomplet. Mais je tiens à dire que c’est cette partie du livre qui me paraît la mieux réussie, parce qu’elle est la plus vi-

vante. A mon sens, c’est comme le premier plan d’un tableau de grand maître. Tous les autres chapitres, si intéressants soient-ils, sont au second plan ou à l’arrière-plan. Québec historique est le point central, d’où jaillissent les traits lumineux de patriotisme et de foi, qui vont répandre ailleurs la chaleur et la vie qui font la grande valeur de ce beau livre! Québec historique, c’est l’âme du volume de M. Routhier. Tournons quelques-unes de ses belles pages:

Comme Colomb, Cartier n’a rien fondé de stable; tous les deux cependant ont légué à leur pays de vastes territoires, et tous les deux aussi ont reçu la consécration du malheur, Cartier encore plus peut-être que Colomb. “ Quels mys- “ térieux problèmes, nous dit l’écrivain philo- “ sophe, font naître les décrets de la Providence “en face de pareilles destinées! Tout d’abord, “ Dieu paraît choisir un homme et le guider, “ comme une étoile polaire, à travers les décrets “ et les océans, vers l’accomplissement d’une “ grande œuvre. Puis, tout à coup, il met de “ côté l’instrument ... Il le relègue dans l’ombre, “ quelquefois il l’abreuve de contrariétés et d’af- “ flictions, et ce sont d’autres hommes qui ré- “ coïtent ce que le premier a semé.”

Cette réflexion si vraie est bien faite pour nous préparer à voir avant tout l’homme de la Providence dans Samuel de Champlain. Aussi M. Routhier appelle-t-il le fondateur de Québec, 1 ’élu de Dieu.

Cet élu de Dieu, il nous fait à grands traits l’histoire de sa vie et de ses œuvres. Il nous parle du premier collège des Jésuites, du couvent des

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Ursulines, de l'Hôtel-Dieu, pins tard de l’arrivée de Laval, de Frontenac, de Talon... puis, passant au X Ville siècle, il nous rappelle, toujours a grands coups de plume et sans s’arrêter aux détails, les guerres de nos pères contre les colons de la Nouvelle-Angleterre. C’est la période de l’organisation de la colonie française et de ses premières luttes. Bientôt il en vient à nous expliquer les causes d’affaiblissement qui se manifestent: le manque d’union entre les chefs naturels de la jeune colonie et le désintéressement de la France. Nous arrivons ainsi vers 1750. On sent venir la catastrophe, laquelle en définitive allait nous sauver pour l’avenir et pour Dieu!

Cette catastrophe qui aboutit à la cession , l’auteur de “ Québec et Lévis ” en parle longuement. Il veut nous faire comprendre que c’est là, comme on dit aujourd’hui, le grand tournant de notre histoire nationale et aussi de celle de Québec.

La bataille de Montmorency, celle des plaines d’Abraham et celle de Ste-Foye occupent plus de trente pages sur les quatre-vingt-dix pages consacrées à Québec historique.

M. Routhier a pu largement bénéficier des heureux travaux de l’historien distingué qui donnait aux lettres canadiennes, en 1891, les deux beaux volumes de “ Montcalm et Lévis,” M. l’abbé Casgrain. Et, il faut le dire à l’honneur de l’un et de l’autre aussi bien qu’à celui de nos héros des “ dernières batailles,” ces pages sont parmi les plus belles de toutes les pages des histoires humaines. Qu’on relise, par exemple, celles qui nous racontent les morts de Wolfe et de Montcalm!

Qu’on relise surtout les cinq pages dans lesquelles, sous le titre “ V avenir est à Dieu ”, M. le Juge dégage pour nous une leçon d’espérance de tous nos désastres d’alors, ou plutôt de leur héroîcité, et se permet des rapprochements significatifs entre ces temps douloureux et ceux plus heureux dans lesquels il écrit:

“ Que va-t-il sortir de cette petite bataille “ (celle de Wolfe contre Montcalm) que le monde “ civilisé ignore?. . . Dans cette lutte sans gloire “ et sans témoin, sur ce théâtre encore à demi- “ sauvage, la France sera vaincue; et sa défaite, “ comme nation, sera définitive en Amérique. Le “ Dieu des armées . . . se sert de l’Angleterre “ pour mettre la France hors du nouveau monde “ et lui en fermer les portes à jamais.”

“ Cet effacement de la France de la carte “ d’Amérique entraînera-t-il cependant celui de “ la race française? Non! Le jeune arbre trans- “ planté par elle aux bords du St-Laurent, y a “ déjà poussé des racines vivaces, et c’est en vain “ que les plants anglo-saxons l’entoureront de “ leurs hautes futaies et la jetteront dans “l’ombre: ils ne l’étoufferont pas!... Non! la “ race française n’a pas trouvé la mort sur les “ plaines d’ Abraham! La France seule y est tom- “ bée dans la personne de Montcalm! L’épée d’Al- “ bion a tranché le cordon ombilical qui unissait “la mère à l’enfant; mais l’enfant est né viable, “ et il vivra, en ne gardant avec sa mère que des “ liens d’amour filial.”

Et plus loin, après avoir remarqué que la conquête coûta à l’Angleterre 80 millions, ce qui occasionna en partie les taxes qu’elle voulut impo-

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ser a la Nouvelle-Angleterre et contribua à amener la déclaration d’indépendance des Etats- Unis, laquelle indépendance à son tour força l’Angleterre à traiter avec plus d’égards les Français du Canada, M. Routhier constate, avec un légitime orgueil, qu’après 140 ans, la race française au Canada n’est ni détruite, ni fusionnée, ni assimilée, puis il se demande — anticipant sur le thème qu’il développera au dernier chapitre — Quel sera l’avenir de cette race? Et il écrit ces lignes: “ Dieu seul le sait! Mais quand “ le besoin de rêver m’entraîne vers le mélanco- “ lique plateau où se livra la suprême bataille, “ il m’apparaît comme un autel sur lequel l’élite “ des guerriers de France a fait l’offrande de son “ sang pour la patrie, et je ne puis croire que ce “ sang ait été versé en vain. Si Dieu ne l’a pas “ accepté pour le succès de la France, il a dû “ l’accepter pour l’avenir de la Nouvelle-France.”

En effet, séparé de sa mère, l’enfant a vécu. Malgré les vexations dont il a été l’objet, le peuple canadien-français a grandi. L’Angleterre a fini par reconnaître ses droits. Sans doute il y a encore et il y aura souvent à lutter. Mais les joutes pacifiques ont pris la place des sanglants combats d’autrefois. Loyal à son vainqueur, le Canadien-Français à su forcer ses respects, notamment en 1775 et en 1813. Sans cesser jamais d’aimer la France, et tout en soutenant le bon renom de la race française, il n’a pas marchandé <\ la fière Albion son estime et sa fidélité. Quand pourtant les Anglais ont voulu l’étouffer, il a su résister. Si parfois il est allé jusqu’à des excès regrettables mais généreux, comme en 1837. le

plus souvent, ce qui valait mieux, il a lutté par les armes des revendications pacifiques de la tribune et du Parlement! C’est à force de courage, on peut le dire, que “ nos pères ont conquis une à une toutes les libertés nécessaires au bon fonctionnement du gouvernement parlementaire.”

Pendant longtemps Québec fut le théâtre où se déroulèrent ces grandes scènes de notre vie nationale. Plus tard, d’autres villes — une autre ville surtout! — lui disputèrent plus d’un honneur. Rien n’empêche cependant que la vieille cité de Champlain ne soit restée digne de ses illustres origines. Et, pour finir cette partie par un mot de M. Routhier, “ depuis quelques années surtout, des espérances de grandeur future viennent se joindre à la gloire de son passé.”

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