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QUÉBEC SOCIAL

Ces “ espérances de grandeur future ” s’appuient d’abord sans doute sur “ la gloire du passé ” elle-même. M. Routhier y revient dans son chapitre intitulé Québec social! Et cela se comprend bien.

La physionomie de la société d’une ville, quand on sait la saisir, doit indiquer en effet son état d’âme et faire pressentir l’avenir de l’être moral, dont elle est la haute et intelligente expression.

Québec, qui fut 150 ans le centre et le boulevard de la race française en Amérique, s’est fait, au contact de l’élément anglais, une physionomie spéciale. “ Nous sommes bien restés Français, écrit M. Routhier, mais un peu différents des ancêtres. On dirait qu’un peu de l’âme anglaise

QUÉBEC UT iJîVIS

a passé en nous, a diminué notre chaleur native et nous a communiqué quelque chose de son calme flegmatique.” Et comment cela s’est-il accompli ? Voici.

D’abord, au lendemain de la cession, la société s’épura. Les fonctionnaires et spéculateurs véreux repassèrent les mers. Grand nombre de nobles, amis des plaisirs, suivirent aussi le drapeau blanc dans sa retraite. Ne restèrent au pays — avec le clergé — qu’une poignée d’hommes d’honneur, qui allaient soutenir et consoler les quelques mille colons abandonnés, et avec qui les Anglais auraient à compter.

Mais de leur côté il leur fallait compter avec la nouvelle société anglaise. Celle-ci ne fut pas très aimable d’aibord, mais si parmi les gouverneurs anglais, il is’en trouva qui se montrèrent durs et injustes, d’autres respectèrent le droit des gens et surent se faire aimer: Murray et lord Dorchester, par exemple.

Peu à peu, le temps fit son œuvre. Après avoir changé de théâtre, les luttes entre Français et Anglais devinrent moins acerbes. Après 1791 surtout, de meilleures relations sociales s’établirent entre les vainqueurs et les vaincus de la veille.

Le Canadien-Français entendit bien se répercuter jusque sur ses rives les échos douloureux de cette tempête révolutionnaire, qui balayait làbas, au cher pays de France, le trône et l’autel, et, si cela l’attrista, ce ne fut pas pour lui faire regretter d’être à jamais séparé de cette France de 1789, rompant violemment avec un passé, qui, pour avoir eu ses faiblesses, n’était pas sans

gloire. Quand le vent du large nous apporta les bruits glorieux des marches de Napoléon à travers l’Europe, le Canadien-Français ne fut pas sans s’en griser un peu. Mais, c’était si loin làbas! On y était si occupé! Il se rendit compte que ses gens ne reviendraient plus jamais, et il s’arrangea pour se faire tout seul sa place au soleil. C’est ainsi que les Français s’unirent aux Anglais, subissant nécessairement l’influence du milieu, mais gardant toujours leur caractère propre. Or, c’est là assurément un grand signe de force, qui autorise incontestablement “ des espérances de grandeur future.”

Ayant ainsi expliqué comment la société québecquoise a été amenée à donner une certaine tournure anglaise à sa personne restée bien française, M. le Juge s’arrête à nous raconter, d’une plume plus légère, quelques agissements de la “ société ” actuelle de Québec. Ce sont, choses surtout d’intérêt local.

J’y relève volontiers une boutade spirituelle, qu’à propos du goût prononcé de ses concitoyens pour les choses de la politique, M. le Juge leur décoche, avec la tranquillité d’un homme qui serait sans péché à ce sujet:

“ Vous connaissez, dit-il, les avantages qu’ont “ certains oiseaux pour traverser les mers: ils “ peuvent à la fois nager et voler. Eh! bien, la “politique est une mer agitée à traverser; et, “ parmi ceux qui s’y aventurent, les chançards u sont ceux qui savent nager, même entre deux “ eaux, et voler, sans calembour.”

Ma foi, si j’étais avocat, je voudrais être juge tout de suite, c’est trop commode!

QUÉBEC ET EÉVIS

Plus loin, M. Routliier se plaint que les lettres ne sont pas assez encouragées au Canada. Il écrit qu’on ne travaille pas assez. Ce qu’il a raison, Monsieur le Juge!

Ah! tenez, si nous travaillions! Comme au temps du bon La Fontaine, c’est le fond qui manque le moins. Quand donc serons-nous convaincus? Pourquoi ne pas plus et mieux cultiver les chères et bonnes lettres françaises, sur les bords de notre aimé St-Laurent? On parle souvent, en certains milieux, de réformer l’instruction. Nous en sommes et nous le voulons bien, pourvu que ce soit avec mesure et aussi avec l’intelligence des vrais besoins de notre race. Mais, si nous parlions moins et si nous agissions plus! Ça vaudrait mieux! On entend parfois des jeunes, tous frais émoulus des collèges — où souvent ils ont été instruits par charité! — pousser des cris de paon pour réclamer la réforme des méthodes surannées. Les gens qui les connaissent haussent les épaules: “Si seulement, se disent-ils, nos nouveaux Lycurgues s’étaient donné la peine d’apprendre le quart de ce qu’on voulait et pouvait leur enseigner!” D’autres, ceux qui ne les connaissent pas, prêtent l’oreille à leurs doléances, parce que leurs cris sont perçants; mais, en définitive, ces cris-là n’avancent guère les choses!

La meilleure réforme, la plus importante, la vraie, ce serait de ne pas compter rien que sur les méthodes et de travailler plus et mieux.

Donc, on ne travaille pas assez!

C’est par l’affirmation de cette bonne vérité, dure à entendre peut-être mais bien utile — et

c’est pourquoi j’y insiste à mon tour — que M. le juge Kouthier termine son chapitre sur Québec social :

“ Puisque les Canadiens-Français, écrit-il, ne “ sont en Canada ni le nombre, ni la richesse, ni “ l’influence politique, ni la force matérielle, il “ faut qu’ils deviennent la puissance intellec- “ tuelle. Les dons naturels ne leur font pas dé-

faut, et j’en conclus que c’est le travail qui “ manque. Oui! la génération actuelle aime la “ vie facile, le “ far niente et elle se désintéresse “ trop, à la fois, de la lutte pour la vie et du culte “ de l’idéal!”

C’est là, sans doute, une vérité générale qui admet d’honorables exceptions. Que si quelquesuns pourtant, la main sur la conscience, croient pouvoir protester, et j’en sais qui auraient ce droit, qu’ils ne se hâtent pas trop. Qu’ils étudient autour d’eux, à droite et à gauche, dans la mêlée de la vie, avant de réclamer contre le spirituel laudator temporis acti, qui nous donne à tous des conseils si précieux à retenir!

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