‹ Articles et étudesChapitre 8 sur 45 · LA PREMIÈRE NEIGE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE NEIGE

partement du Quartier Latin, à Paris, nual défendu contre les morsures d’un froid humide par un foyer de cheminée plus poétique que réchauffant, on se souffle dans les doigts pour tenir sa plume ou son livre sans faiblir!. . .

Qu’il est beau notre hiver canadien! et qu’on le regrette sincèrement, quand, dans les vieilles salles des antiques écoles romaines de théologie ou de droit, on s’escrime à comprendre saint Thomas ou Suarez, à déchiffrer les Décrétales ou les Extravagantes, sans parvenir à se débarrasser de cette lourdeur pesante du Siroco, que connaissent si bien tous les étudiants de Rome!. . .

Je vous l’affirme, on le regrette parfois, là-bas, le cher hiver canadien! Certes, c’est beau de vivre sous le ciel d’Italie ou sur la terre de France! Mais dans le sombre cadre de l’hiver européen, de cet hiver aux allures d’automne et aux pluies incessantes, un Canadien ne fait pas toujours joyeuse mine. Il soupire souvent au souvenir des froids secs de son hiver et il pense à sa belle et blanche neige!

Je sais bien que c’est la force de l’habitude qui crée chez nous ce besoin, mais pour un Canadien — où qu’il soit! — un hiver sans neige, c’est... c’est un rosier sans roses, voilà!

Car il est vraiment beau notre hiver! Voyez tomber la neige — il en tombe toujours pendant que j’écris. — Toute l’atmosphère est chargée de mille et mille flocons ténus, qui obliquent sous la poussée des vents, et, se succédant sans cesse, vont

se masser en une couche blanche et molle qui s’étend partout : sur les toits dont elle purifie les laideurs; sur les chemins dont elle cache les noirceurs; plus loin, dans les campagnes, sur les champs qu’elle recouvre comme d’une vaste nappe; ici, plus près, sur les flancs de notre beau Mont- Iîoyal, sur les branches des arbres et jusque sur les croisillons de ces gigantesques poteaux de té! légraphe qu’elle ne réussit pas, hélas! à enjoliver. . .

Partout, partout, l’hiver étend son blanc manteau.

C’est nouveau, c’est gai, c’est doux à voir. Il fait bon humer l’air. Les passants semblent joyeux. Et vous verrez qu’à la sortie des écoles, les enfants, aujourd’hui, crieront avec entrain; car, pour eux, que de joies la neige promet.

Pour eux et pour d’autres encore. Pendant ces jours d’automne, tristes et sombres, jours de brume et de pluie, jours de morne ennui, combien de bonnes femmes attendent que par leurs fenêtres arrive au foyer un rayon de gaieté, un rayon de blancheur, j’allais dire un rayon de neige!

Que de familles ont hâte de voir enfin venues les bonnes soirées, où l’on cause au coin du feu, où l’on s'amuse honnêtement, les bonnes soirées d’hiver!

Et puis, la neige est si blanche, si pure, si belle, quand elle scintille de mille reflets sous les caresses du roi soleil!

Et la neige tombe toujours.

Mais nous ne sommes qu’en novembre, et même

la première; neige

nous ne sommes qu’au dix du mois, à la veille de l’ été de la Saint-Martin. C’est donc certain, cette neige-là, elle ne restera pas. Elle va disparaître bientôt, trop tôt. Elle n’aura contribué, comme sa sœur la pluie, qu’à détremper la poussière des rues, et, toute cette blancheur qui m’enchante, ce soir peut-être, sera maculée, contaminée, changée en une boue noire et laide à voir!

N’en est-il pas un peu de la sorte dans le monde moral? Que d’âmes se sont ainsi trouvées un beau jour — au lendemain d’une retraite, par exemple — vêtues à nouveau d’une parure toute blanche et toute pure! Et non seulement elles étaient parées des blanches livrées de la grâce recouvrée, mais elles étaient purifiées pour de bon, changées, transformées, ressuscitées! Et puis, hélas, en un vil plomb tout cet or s’est changé.

Pourquoi faut-il qu’un souffle impur, un contact corrupteur, un feu destructeur revienne troubler, souiller, ravager l’air, l’atmosphère et la vie de ces âmes?

Pourquoi? Dieu veut le combat dont la palme est aux cieux et l’homme est si faible pour combattre.

Pourtant, si la terre n’est pas libre de garder ou non le manteau d’hermine, dont la nuit d’hier l’a recouverte, 'les âmes, elles, sont libres! La robe blanche, dont les revêt la grâce de Dieu, elles la peuvent garder pure et nette, immaculée et belle toujours.

Et quand même ce serait au prix de quelques sacrifices. Ces sacrifices-là auront là-liaut si belle récompense!

Pauvre neige bientôt maculée, n’êtes-vous pas une image de la pauvre âme souillée?

Jolie neige qui tombez si fine, si pure, si blanche, n’êtes-vous pas une figure des grâces qui surabondent là où le péché avait abondé?

Tombez, tombez, ô jolie neige! vous réjouissez la vue en ces tristes heures du mois des deuils et des larmes. . .

Tombez, tombez, ô grâces divines! Tombez dans nos âmes, gardez-les blanches, pures et belles, sous les regards de Dieu, maintenant et toujours!

Montréal, 10 novembre, 1900. (Semaine Religieuse.)

Page 1