PAYSAGISTE
Qui ne Ta connu? Qui ne l'a aimé? Avec sa haute stature, ses fortes épaules, son pas grave et ferme, le pas du touriste habitué à porter le sac, sa physionomie en fleur, épanouie et fraîche, ses regards caressants et avisés, sa parole traînante et fine, le vieux maître, Louis Français, survivait, parmi nous, comme le dernier exemplaire d'une noble race d'artistes, robuste et heureuse, dont le typé semble condamné à disparaître. Depuis la mort de Jules Dupré et de Cabat, il était devenu le doyen des paysagistes français, patriarche souriant et juvénile, et, jusqu'en sa dernière année, nul affaissement ni flétrissure, à peine la blancheur de sa barbe légère, ne dénonçait son grand âge. Depuis longtemps, ses deux aînés vivant dans la solitude, il était resté, parmi les artistes d'aujourd'hui, se mêlant à leur vie et partageant leurs espérances, le vrai, presque le seul représentant de la grande génération d'autrefois. On le voyait partout, ce bon géant, gardant ses habitudes de labeur au milieu de tous ses déplacements, ne manquant à aucun devoir, ne se refusant aucune joie honnête! Ce fut l'un des jurés les plus exacts des Salons
pendant quarante-sept ans, et l'un des explorateurs les plus infatigables de la terre natale pendant soixante. Dans les expositions ou dans les banquets, dans les ateliers ou dans les salons, à Paris ou à Plombières, en Bretagne ou en Alsace, sur la Côte d'azur ou sur les bords de la Creuse, toujours aimable, toujours le même, accueillant et ouvert, la chanson sur les lèvres, d'une bonne humeur inaltérable, d'une curiosité facilement ravie, il répandait généreusement autour de lui, parmi ses parents, élèves, amis, camarades, avec ses bienfaits et ses douces paroles, le bonheur paisible dont semblait déborder son âme. Bonheur légitime et noble, celui d'avoir accompli, durant une longue vie, avec honneur et gloire, tout son devoir et toute sa tâche, celui de retrouver encore à quatrevingts ans les mêmes délices qu'à vingt ans dans le spectacle innocent et consolant des choses, dans les sourires du ciel, les murmures de l'eau, les frissons des feuilles! Ses débuts dans la vie, pourtant, avaient été dilficiles. Dans la vallée de Plombières, oii il était né le 17 novembre 1814, son enfance avait été celle d'un petit paysan, coureur de bois et dénicheur d'oiseaux, à qui un bon curé apprend la grammaire et quelques mots de latin (1). La famille, très modeste, était vieille et vénérée dans le pays; son père, ancien régisseur de propriétés, tenait un petit commerce : les ancêtres avaient été armuriers, le grand père lecteur de la princesse de Lamballe. Dès l'âge de quatorze ans, le jeune Louis dut gagner sa vie. En 1838,
(l)Nous devons la plupart des renseignements biographiques à M°^« et M. Girardin, sœur et beau-I'rère de l'artiste, à MM. Alfred Hartmann et Aimé Gros, ses amis, et aux excellents articles publiés par M. Henri Dumesnil {lievue iUusli'ée, l«i" mars 1895) et M. Emile Michel, de l'Institut {Gazette des Beaux-Arts, l^r décembre 1897).
on l'expédia à Paris avec trois écus en poche et des souliers neufs, pour chercher fortune. Il se plaça chez Ménier, libraire, place de la Bourse, aux gages de 10 francs par mois, puis resta chez son successeur Paulin, fondateur de V Illustration^ dans les bureaux duquel, après la révolution de 1830, se réunissaient les rédacteurs du National. Le gamin avait pris part aux trois journées en cassant un réverbère, puis en pleurant à chaudes larmes devant le premier cadavre qu'on ramassa. Dès ce moment, d'ailleurs, il savait ce qu'il voulait, il suivait sa petite idée avec la ténacité douce de volonté et de méthode qu'il garda toujours. Il crayonnait partout, dès qu'il pouvait. Lorsqu'il eut réalisé des économies suffisantes, il se fit inscrire à l'Académie de Suisse pour y étudier, le matin, avant l'ouverture du magasin, le modèle vivant.
Sur ces entrefaites, ayant trouvé l'occasion d'entrer à la manufacture de Choisy-le-Roi oii Bontemps et Jones tentaient de faire revivre l'art oublié de nos vieux verriers, il quitta son libraire. Malheureusement, les efforts de Bontemps ne' furent pas encouragés ; la manufacture éteignit ses fours. Après ce court stage dans l'art décoratif, Français dut reprendre un emploi, cette fois dans un bureau très humble encore, celui de la Revue des Deux Mondes., que venait de fonder François Buloz. Comme tous ceux qui l'avaient vu à l'œuvre, comme Paulin, comme Armand Carrel, Buloz fut frappé de l'intelligence du jeune homme. Bien qu'il l'eût surpris, un dimanche, en flagrant délit d'extase et de croquis, sur la place de la. Concorde, devant les touffes d'arbres fleuris dont elle s'égayait alors, aux quatre angles, entre les balustrades,
il lui pardonna, d'abord, cette frasque, en faveur de sa ponctualité, et lui offrit une situation avantageuse s'il voulait renoncer à sa folie. Buloz avait affaire à un récidiviste ; l'opiniâtreté savoyarde se brisa contre la ténacité vosgienne. Ils se séparèrent. La manufacture de Choisy rouvrait ; Français y courut ; là, on lui demanda trop d'épurés, de géométrie, de chimie ! Il prit son parti : il rentra à Paris, décidé à vivre de ses dessins. C'était en 1834.
Quelques amis, qui se réunissaient rue Laffitte, au divan Le Pelletier, Paul Chenavard, Célestin Nanteuil, Papety, Comairas, Lavoine, Marville, etc., l'encouragèrent dans sa détermination. Jean Gigoux, un Franc- Comtois, presque son compatriote, venait d'ouvrir un atelier; il y entra. Présenté aux éditeurs Curmer et Bourdin, à Edouard Charton, fondateur du Magasin pittoresque, il leur montra des essais qui leur plurent et devint leur collaborateur. C'est ainsi qu'il se trouva, chezl'entreprenant Curmer, associé bientôt à Jean Gigoux, Tony Johannot, Célestin Nanteuil, Meissonier, Paul Huet, Isabey, Steinheil, pour l'illustration de ces chefs-d'œuvre de la libi'airie et de l'art français, le Gil Blas, le Paul et Virginie, la Chaumière indiemie, le Roland furieux.
Rien de plus agréable, encore aujourd'hui, que de regarder, dans le Paul et Virginie et la Chaumière indienne., les petits bois qu'il a signés : frontispices, initiales, culs-de-lampe, encadrements. Soit qu'il entoure, de ses verdures, les figurines de Tony Johannot, soit que, livré à lui-même, dans un coin de page, sur un espace microscopique, ily développe quelque panorama immense ou bien y jette légèrement une touffe de broussailles ou
de fleurs, le dessinateur y montre autant de scrupules dans l'analyse des choses que d'habileté à les grouper sans confusion. L'amour candide qu'on y sent de toute la nature est touchant et exemplaire. La flore française, étudiée en pleins champs, s'y étale tout entière ; la flore exotique, étudiée au Jardin des plantes, n^y tient guère moins de place. Dans les marges, comme dans celles des vieux manuscrits que toute la jeune troupe, Meissonier surtout et Steinheil, étudiaient alors assidûment, les animaux se mêlent aux végétaux: hirondelles et bouvreuils, oiseaux-mouches et perroquets voltigent autour des buissons d'Europe et des palmiers d'Afrique ; des singes gambadent entre les lianes. Les quarante initiales de la Flore^ à la suite de la Chaumière indienne (fruits, feuilles et fleurs),sont toutes de la main de Français, et, toutes, de petits chefs-d'œuvre d'étude et d'arrangement.
L'éducation du dessinateur est complète. Restait à achever celle du peintre. Dès 183S, Français avait montré ses études à Aligny qui l'avait encouragé, à Corot qui était devenu son guide et son ami. Les deux hommes étaient faits pour s'entendre ; Corot rendit toujours à son cadet en confiance aff'ectueuse ce que celui-ci lui offrit toujours en déférence et admiration. C'est à Corot surtout que Français montrait ses études faites en banlieue, au Bas-Meudon, à Saint-Cloud, à Bougival, s'efforçant déjà, sans y parvenir, d'amasser le pécule nécessaire pour suivre quelque jour le maître à Rome. Le premier tableau qu'il osa exposer, au Salon de 1837, Chansons sous les Saules, n'était pas de lui seul; comme dans ses dessins chez Curmer, il n'avait guère fait que le paysage; les
figures étaient presque toutes de son camarade Henri Baron. Les saules étaient massifs, d'une touche incertaine et lourde. Des essais de paysages historiques, Macbeth et les Sorcières^ puis les Nymphes^ en 1837 et 1839, n'attirèrent pas beaucoup l'attention. Son premier succès date de 1841, oii le Jardin antique obtint une médaille de S'' classe.
Chemin faisant, tout en cherchant le style, le jeune peintre se mettait aussi en contact direct avec les paysagistes de la jeune école, romantiques ou réalistes, et, pour les mieux comprendre, les traduisait avec une sympathie passionnée, en d'excellentes lithographies. La suite des estampes formant la collection des Artistes français répandit rapidement dans le monde entier, avec la gloire de Corot, Marilhat, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Diaz, etc., celle de leur interprète. Enfin, au Salon de 1844, V Automne et la Vue de Meiidon^ oii la personnalité séduisante et distinguée de l'artiste s'affirmait avec franchise, le placèrent, comme peintre, en un très bon rang. Thoré, le sincère et rude Thoré, en fit un long éloge, constatant que leur auteur « avait beaucoup d'invention et de fantaisie et un véritable sentiment poétique K. Les Salons de 1845 et celui de 1846, oii parut le Paysage à Saint-Cloud^ avec des figurines de Meissonier, confirmèrent cette bonne opinion. C'est alors que Français réalisa son rêve et partit pour l'Italie ; il y resta quatre ans (1846-1 8S0).
L'Italie est une séductrice presque toujours irrésistible, mais souvent dangereuse pour les peintres, surtout pour les paysagistes. Par bonheur, Français, à trente-deux ans, était formé et il avait bonne tête ; il se laissa enchanter
sans s'abandonner ; il fit de l'éternelle Circé sa conseillère, non sa maîtresse. Il se plut à goûter en elle tous les charmes, exquis ou puissants, de beauté plastique et lumineuse que Claude Lorrain, Nicolas Poussin, JeanBoth, Joseph Yernet, Aligny, Corot lui avaient révélés ou fait pressentir. Il accoutuma ses yeux, en suivant le rythme onduleux de ses cimes azurées dans l'horizon limpide et la poussée majestueuse de ses végétations âpres et robustes sous l'ardent soleil, à chercher, dans tous les aspects de la nature, entons climats, en toutes saisons, les formes les plus significatives, l'ordonnance la plus nette, l'expression la plus lumineuse. Quand il repassa les Alpes, il était fortifié et éclairé ; il n'était pas changé : toutefois, dès lors, sa sincérité française, inaltérable et consciencieuse, s'exprima avec la clarté latine, dans un langage pur et familier, oii la simplicité naturelle de l'émotion première se laisse toujours goûter sous l'apparence, plus du moins accentuée, de la simplification poétique ou de la transposition savante.
De 1847 à J8S0, presque tous ses envois aux Salons sont des études prises dans la campagne romaine, à Nemi, Genzano, l'Ariccia, peintures, aquarelles ou dessins. Les dessins et aquarelles ne sont pas les pièces'les moins réussies ; l'expérience de l'illustrateur et du lithographe se retrouvent dans la précision aisée et délicate de ces notes attentives, où se juxtaposent harmonieusement, sans confusion ni désordre, tant d'exquises observations sur l'allure des arbres, la grâce des fleurs, le charme des fuyantes perspectives. Les végétations des premiers plans, amoureusement analysées comme dans les initiales delà Chaumière indienne^ y jouent toujours le rôle le plus
heureux; cet emploi, à cette même place, du détail juste et expressif, restera, dans ses tableaux aussi, une des constantes habitudes de ce scrupuleux ami de la terre. Dans les peintures, dès lors, s'accentuent, en même temps, des qualités spéciales, une précision ferme et élégante dans la structure des arbres et les irradiations de leurs branches et feuillages, une netteté souple et bien rythmée dans la distribution des masses et des plans, des clartés et des ombres, sous l'enveloppe unie et pénétrante d'une lumière tiède, tranquille, attendrie.
En revoyant la France, comme il arrive souvent à ses fils voyageurs, Louis Français la trouva plus belle. Ses yeux, exercés par la comparaison, la virent mieux, la comprirent mieux, l'aimèrent mieux. Il avait appris, làbas, à lire plus clairement dans le grand livre de la nature, et, quand il le rouvrit, sur le sol natal, à Fontainebleau, à Montoire, dans les Vosges, en Alsace, il le trouva plus intéressant encore. La Vue à Montoi?''e, effet d'automne et la Fin de V hiver (musée du Luxembourg), tous deux en 1853, prouvèrent à la fois sa franchise et la délicatesse de sa sensibilité, la sûreté et la conscience du dessinateur, la souplesse et le charme du peintre. Dès lors aussi, les figures que le paysagiste n'empruntait plus à personne, moins nombreuses, mais toujours placées à propos, s'ajustent si bien à la composition, et si discrètement, qu'elles y deviennent un complément précieux d'expression. Lorsqu'en 1855 il eut achevé le Portrait de son père, assis, appuyé sur sa canne, d'une facture si vigoureuse, libre et colorée, et d'une expression si vive et franche, on sut ce qu'il valait comme peintre de figures. Nous pouvons regretter qu'à ce moment sa modestie
n'ait pas cherché plus d'occasions d'affirmer son mérite sous ce rapport. A l'Exposition universelle, la môme année, il prit sa bonne part de la victoire française. Le Sentier dans les bois, la Fin de l'hiver, le Paijsan reballant sa faux, obtinrent autant de succès par leur franchise vive et discrète que le Souvenir d'Italie par sa puissance lumineuse.
Cette période de 1850 à 1860 est, pour Français, à la fois, la plus féconde et la plus caractéristique. Du même temps datent le Soleil couchant au Bas-Meudon, la Vallée de Munster, la Belle Journée d'hiver, la Maison de campagne (de M. Samson-Davilliers, avec Sylvestre de Sacy sur le premier plan), œuvres capitales recueillies par l'un des plus anciens admirateurs et amis du peintre^ M. Alfred Hartmann. La Coupe de bois, le Ruisseau de Neufpré aux environs de Plombières, le Souvenir de la vallée de Montmorency, les Hêtres de la forêt de Grâce, près Ronfleur, la Vue prise au Bas-Meudon, bien d'autres études, charmantes ou fortes, montraient encore l'aptitude de l'artiste à saisir les effets les plus divers de la campagne française et à les traduire en un langage pittoresque, loyal, riche et clair, toujours naturel, souvent familier, avec l'aisance aimable d'une constante distinction. C'est alors qu'il prend vraiment sa bonne place dans la glorieuse pléiade des paysagistes nationaux qui ont fait connaître au monde les beautés de la terre française, PaulHuet, Jules Dupré, Corot, Théodore Rousseau, Millet, Daubigny, joignant, dans toutes ces toiles, à la scrupuleuse exactitude de l'observation, une nouveauté d'impression et une sûreté de rendu très personnelles.
Quelques années après, en revoyant l'Italie, il éprouva
le même plaisir qu'en revoyant la France ; il en jouit plus librement. Les Nouvelles Fouilles de Pompéi^ au Salon de 1865, produisirent une impression dont nous pouvons aujourd'hui constater la justesse. La grandeur puissante et calme avec laquelle la lumière, chaude et voluptueuse, caresse les murailles colorées des maisons qu'on déterre et les figures lentes et graves des ouvriers et ouvrières donnent à cette scène réelle la majesté d'une évocation antique. La franchise du paysagiste parisien, s'appliquant au paysage italien, lui fit faire encore d'autres découvertes intéressantes. En 1866, il s'amusa à présenter, côte à côte, au Salon, les Bords du Tibre aux environs de Rome^ le soir, et les Bords de la Sei?îe aux environs de Paris, le matin, et parut, dans les deux, aussi exact que personnel.
Au reste, à mesure qu'il connaissait mieux la nature, il la trouvait, de plus en plus, séduisante et consolante en tous lieux. C'est vers cette époque qu'il écrivait à Edouard Charton cette lettre souvent citée : « Ce que je viens de dire pour ce doux pays, si favorisé, je suis tenté de le dire pour n'importe quel pays, et, à Tâge où je suis arrivé, après tant de pérégrinations, je laisserais volontiers au hasard le soin de m'orienter, trouvant partout de quoi admirer et peindre. Plaines, montagnes, bords de mer, pays du centre, environs de Paris, Paris lui-même, qui est un sujet inépuisable! Je dirai plus, pluie ou soleil, printemps, été, automne ou hiver, tout est également beau, également pittoresque, source d'émotions, d'impressions. Serait-ce que la nature est une grande démocratie ? Oui, mais hiérarchique et ordonnée. En tous cas, ce que je sais, c'est que tous ceux qui l'ai-
ment et qui s'exercent à la comprendre et à l'approfondir, trouvent la récompense de leurs efforts, tout au moins en eux-mêmes. Cela m'amène à dire, pour conclure cette fois, que, si j'étais à recommencer ma vie, je me ferais peintre de paysages... »
Après cette déclaration, peut-on s'étonner de voir ensuite, pendant trente ans, toujours alerte, toujours ravi, Français passer sans cesse, plantant partout son parasol, de Paris à Plombières, de Plombières en Italie, de Nice en Suisse, en Normandie, en Bretagne, en Auvergne ! Tantôt il en rapporte des spectacles grandioses, comme le Mont Blanc vu de Saint-Cergues [Jura]., le Mont Cervin\ tantôt, des impressions graves et pénétrantes, comme le Ravin du Puits-Noir (1873), le Miroir de Scey (1876), la Vallée de Ro s si lion (1879); tantôt, des notes familières, rustiques ou bourgeoises, toujours justes et charmantes, prises tour à tour aux environs de Plombières, dans le val de Cernay, sur les bords de la Seine, à Combs-la- Ville, ou sur ceux de la Sèvre, à Clisson, près des lacs italiens, à FAriccia ou Nemi, devant la Méditerranée, à Capri, Menton, Antjbes, ou dans les élégantes villas de Nice. La plupart de ces petits tableaux ont passé dans les expositions, à Paris, en province, à l'étranger; il en est peu dont l'agréable souvenir ne soit resté dans l'imagination des amateurs. Toutefois, pour connaître à plein la souplesse et la variété de l'artiste, sa joie constante d'admirer et d'analyser, la délicatesse de ses observations et celle de sa main, il faut feuilleter encore les portefeuilles remplis de dessins et d'aquarelles qui le révèlent tout entier.
Français avait trop vécu, de bonne heure, parmi les
écrivains, il aimait trop les poètes, savants ou populaires, dont il savait par cœur et redisait volontiers d'une voix sonore et émue les vers et les chansons, pour que son rêve, par instants, comme celui de toute sa génération, fidèle en cela à la tradition française, ne fût pas inspiré par la littérature. Une représentation d'Orphée chanté par M""' Viardot, en 1863, un souvenir de Daphnis et Chloé^ qu'il avait illustré^ dans sa première jeunesse, en 1872, d'autres impressions théâtrales ou poétiques le ramenaient de temps à autres, vers le paysage historique. Il s'abandonnait à ces visions et s'y enfonçait, d'ailleurs, moins complètement que Corot. Ce qui reste le plus charmant, dans ces idylles antiques, c'est la vérité des détails modernes, comme celle, par exemple, de la flore printanière et des abondantes frondaisons où se perdent les nudités des adolescents dsins Daphnis et Chloé. La science du décorateur, qu'il avait apprise à Choisy-le-Roi, s'y montre aussi dans l'ordonnance bien équilibrée des masses et des plans, dans la simplification stylisée des reliefs, plans et colorations. Quelques-unes de ces compositions ont pu, presque sans changements, être traduites en tapisseries. Lorsqu'on a demandé à l'artiste des cartons pour Beauvais ou les Gobelins, on a pu y constater le même goût et la même habileté.
Pour de tels laborieux, la mort, même à quatre-vingttrois ans, est encore une trahison. Bien qu'elle eût semblé l'avertir depuis quelque temps, ni lui ni ses amis ne pouvaient la croire si prochaine. Elle vint le chercher doucement, un soir de printemps, le vendredi 8 mai 1897. Comme il avait vécu en paix, il s'endormit en paix. « J'ai tenu à le voir une dernière fois dans son atelier »,
disait trois jours après devant son cercueil, chargé de fleurs, M. Roty, le président de l'Académie des Beaux- Arts où Français avait été appelé en 1890. « Son visage avait toujours ce calme, cette douceur, cette sérénité qui le rendaient si beau. La mort l'avait assurément surpris rêvant encore et il continuera ce rêve sous son linceul. » Le rêve de Français, nous le voyons dans ses œuvres : ce fut le rêve, sain et viril, des grands artistes et des vrais poètes, celui qui s'inspire de la nature et de la vie pour faire aimer la nature et la vie. Par cette conception simple et franche de l'art, comme par l'intelligence respectueuse qu'il apporta à s'éclairer librement du passé pour mieux voir le présent, par la clarté, heureuse et salubre, dont il a rempli toute son œuvre, honnête et sincère, ce noble peintre fut donc, vraiment, un bon Français, de fait, comme il l'était de nom; nul n'accepta plus loyalement, pour le transmettre avec plus de conscience, l'héritage légué par Claude Lorrain, Poussin, Joseph Vernet, Corot.
LE
Une des plus nobles existences de ce temps, une vie simple, laborieuse, féconde, vient de s'éteindre. Le marquis Charles-Philippe de Chennevières s'est endormi, au milieu des siens, à l'âge de soixante-dix-huit ans, le samedi saint 1" avril, dans la matinée. La mort paisible qui l'est venu prendre sans bruit le toucha d'une aile si légère que son visage en parut d'abord, et pour de longues heures, comme rajeuni. Jamais son beau profil et ses traits délicats, même aux grands jours de ses triomphes publics, où se redressait si vivement sa tête fine et fraîche, ne prirent une expression plus doucement fière que sur cet oreiller pâle, dans la sérénité du dernier sourire. Les artistes français, qu'ils le sachent ou non, perdent en lui le plus fervent de leurs admirateurs et le plus sûr de leurs amis, et les historiens de l'art national le plus libre et le plus clairvoyant de leurs doyens. La France, si elle est juste, devra le regretter et Thonorer, comme un de ses fils les plus pieux, comme l'un de ses enfants qui, en d€s jours difficiles, l'aura le plus loyalement et le plus utilement servie.
Né à Falaise (23 juillet 1820) d'une ancienne famille^ élevé à Argentan, propriétaire d'un modeste manoir à Bellesme, où il se réfugiait souvent et oii reposeront ses restes, Charles-Philippe de Chennevières, gentilhomme, provincial, normand, ne renia jamais ses origines. Malgré l'aisance aimable avec laquelle il se mouvait dans les milieux officiels et mondains, ce ne fut qu'un Parisien d'occasion et de nécessité, par intermittences, restant, de cœur, attaché au terroir natal, à ses fraîches verdures et ses libres espaces. De ses aïeux et de sa forte race, il garda toujours et voulut garder le respect pour le passé, la courtoisie des manières, la dignité de la vie, la bonne humeur et le jugement libre, l'initiative hardie et militante, autant de souplesse avisée et de sens pratique dans l'exécution que de rapidité et de ténacité dans la résolution. Orphelin dès l'enfance, et presque son maître au sortir du collège, la liberté dont il jouit si tôt développa chez lui, sans obstacles, au bon moment^ l'activité originale d'une curiosité déjà fort ouverte dans son cercle régional de lettrés et d'antiquaires, en même temps qu'une 'indépendance d'allures et de caractère dont il ne se départit jamais. A vingt et un ans, en compagnie d'un ami de son âge, Ernest Lafontan, envoyé dans le Midi par les médecins, il avait déjà exploré une partie de la France, visité l'Italie, reçu- à Florence la première des initiations nécessaires, et il allait ensuite chercher la seconde dans les Flandres, à Bruges et à Anvers. Pour ne point s'éloigner de cet ami qui devait bientôt mourir à Montpellier, il avait pris ses inscriptions de droit à la Faculté d'Aix ; il y resta trois ans {1 842-1 845).
La vieille cité parlementaire, l'étape hospitalière^
durant trois siècles, des artistes français et flamands, à leur voyage dltalie, gardait encore, sous les lambris de ses vastes hôtels, bon nombre des collections qui l'avaient naguère rendue célèbre. Quelques connaisseurs y maintenaient aussi les traditions anciennes d'une érudition sagace et précise. Le jeune étudiant examina avec soin tout ce qui restait d'œuvres d'art dans la ville du roi René, de Peiresc, de Méjanes, de Granet, et dans toute la contrée environnante, oii le promenaient son amour du soleil et son humeur buissonnière ; il s'accoutuma, en même temps, à contrôler méthodiquement le jugement de ses yeux par les renseignements d'archives ; il commença à collectionner les dessins, chiffons de papier alors peu recherchés et qu'on sauvait à bas prix; il se mit à recueillir les matériaux d'une histoire des artistes du cru, grands et petits. Dès lors, parmi les laborieux du passé comme parmi ceux du présent, il estimait qu'il ne faut mépriser personne, non plus qu'en une forêt touffue le promeneur et le botaniste ne dédaignent, pour leur joie et pour leurs études, les charmantes fleurettes et les utiles arbustes entremêlés sous les puissants arbres, leurs protecteurs et leurs ancêtres. Dès ce temps-là, il se plaisait à ressusciter les oubliés, comme il devait plus tard se faire un devoir de soutenir les jeunes et les humbles. Lorsqu'il quitta Aix, en 1845, le premier volume des Peintres provinciaux était préparé.
Chemin faisant, au gré de ses caprices, il avait pris l'habitude, qu'il conserva toujours, de répandre à bâtons rompus, en articles, brochures, plaquettes, volumes, de tous formats et de toutes couleurs, à tirages restreints^ le plus souvent sans nom ou sous des noms supposés,
ii'importe où et n'importe quand, le trop plein de ses rêves, pensées ou trouvailles. La bibliographie de M. de Chennevières — désespoir des collectionneurs — est un fourré inextricable. Clément de Ris, son vieil ami, essaya de l'établir en 1876, mais sans garantie, « l'auteur ignorant le nombre exact de ses œuvres. L'effet produit ou le coup manqué, il n'y songe plus. Le livre fera son chemin dans le monde, rapide s'il est bon, lent s'il est médiocre, nul s'il est mauvais. » Avant de rentrer à Paris, le licencié en droit avait déjà, au moins, publié à Caen des Poésies sous le nom de François Marc de la Boussardière et des Contes normands sous celui de Jean de Falaise, à Aix les Histo?'iettes Bagiienaudières^ à 200 exemplaires, mais pas pour les Provençaux : cette plaquette, si amusante, d'une langue si primesautière et si colorée, par un Normand, ne devait se vendre que chez les libraires de Normandie. Contes et historiettes eurent un grand succès dans le cénacle romantique ; l'auteur fut bientôt accueilli à bras ouverts par Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, les Concourt, etc., qiii devinrent ses amis.
Malgré ces succès littéraires et ce goût, qu'il ne perdit jamais, pour les opuscules humoristiques, enjoués, moraux ou moqueurs [Nouveaux Contes de Jean de Falaise^ Contes de Saint-Sa?itin, le Petit Saint-Louis devant Bellesme, Mémoires de l'' Académie de Bellesme, Lettres rurales. Affaires de j^etite ville, etc., etc.), c'est à l'étude des artistes et de leur histoire qu'il consacrait dès lors la plus grande partie de son temps. Retombé à Paris, sans situation, « un peu désorienté », il était entré, comme surnuméraire, au musée du Louvre, le 1" janvier 1846.
L'année suivante, il fut, grâce à de puissantes protections, nommé commis de huitième classe; le directeur du musée, M. de Cailleux, qui avait d'autres protégés, lui garda une implacable rancune d'avoir conquis si vite une si haute et si lucrative position. Dans son petit bureau du Louvre, il connut Eudove Soulié, et, par Soulié, Dussieux, A. de Montaiglon, Paul Mantz. C'est alors que se forma ce groupe exemplaire, laborieux et modeste, de chercheurs infatigables, d'érudits consciencieux, de connaisseurs délicats, sans ambition et sans pédantisme, qui vécurent sans bruit et qui moururent pauvres. Jean de Falaise allait bientôt les entraîner tous dans ces patriotiques et aventureuses entreprises des Mémoires inédits de F ancienne Académie et des Archives de l'Art français^ après le succès inattendu des Peintres provinciaux^ en 1847.
La révolution de 1848, avec ses belles flammes d'espérance, mit en ébullition toute cette chaude jeunesse. L'employé du Louvre adressa immédiatement une pétition à l'Assemblée nationale, sur la Nécessité de transférer l'administration des Beaux-Arts du ministère de riïitérieur à celui de t Instruction publique^ pour la soustraire, croyait-il, aux influences politiques. Il fournit à Jeanron, directeur improvisé du musée, les éléments d'un rapport (10 avril 1848) sur la Réorganisation des musées nationaux et des musées provinciaux^ et la nécessité de les relier entre eux suivant les principes proclamés, dès leur origine, par la Convention. Ce rapport contient déjà, entre autres projets, le plan d'un Inventaire général^ estimatif et raisonné de tous les objets cVart formant le patrimoine de la France.
La nomination de M. de Chennevières, en 1852, comme inspecteur des musées de province et des expositions des Beaux-Arts lui permit enfin, avec l'appui d'une administration ferme et confiante, de donner corps à quelques-unes de ses idées, notamment à celles qu'il avait émises dans son Essai sur la réorganisation des Arts en province. Une exploration générale et minutieuse dans les grandes provinces, Bretagne, Picardie, Normandie, Provence, Languedoc, Gascogne, etc., compléta son instruction sur l'état des choses et les mesures à prendre. L'année suivante, il commençait la publication des Portraits inédits d'artistes français. En même temps, de 18S2 à 1870, pendant dix-huit ans, avec le concours de ses collègues des musées, il organisait successivement tous les Salons annuels, d'abord au Palais-Royal, puis aux Menus-Plaisirs, puis au Palais de l'Industrie, à la suite de TExposition de 1855, où l'installation des Beaux-Arts lui avait été confiée. Les services qu'il rendait étaient, d'ailleurs, régulièrement récompensés. Conservateuradjoint au musée du Louvre, puis conservateur-adjoint au musée du Lipcembourg (1861), il avait obtenu le titre de conservateur à ce dernier musée en 1868. La croix de chevalier de la Légion d'honneur lui avait été donnée en 1855, celle d'officier en 1869. En 1870, profitant des intentions libérales du ministre, Maurice Richard, et reprenant un de ses projets favoris soumis, dès 1863, au gouvernement, celui de rendre aux artistes toutes leurs libertés et de leur fournir des moyens puissants d'action, en leur permettant de s'organiser en corporation indépendante et active, M. de Chennevières avait préparé et publié les projets de statuts pour une Société des peintres,
LE MARQUIS DE CHENNEVIÈRESl 269
sculpteurs, architectes et graveurs français, sous le nom d' « Académie nationale des Beaux- Arts ». Ce projet qui avait réuni 400 signatures, celles de presque tous les artistes notables, échoua, devant quelques oppositions dogmatiques, par suite des indécisions et des timidités de l'administration.
Telle était déjà la somme des services rendus, des travaux accomplis et des expériences accumulées par le conservateur du Luxembourg, lorsque le maréchal de Mac-Mahon, président de la République, l'appela à la direction des Beaux- Arts, le 23 décembre 1873. On ne pouvait choisir un homme mieux préparé. Cette nomination, à la suite d'une crise politique, ne laissa pas de causer grande surprise et profond émoi dans l'administration centrale des Beaux-Arts. Nous avions pour Charles Blanc, son prédécesseur, si cordial et si ouvert, une affection profonde; beaucoup d'entre nous étaient connus pour leurs origines, attaches et opinions républicaines. L'installation du nouveau directeur se fit sans solennité et sans tapage; mais, avant la fin de la journée, il connaissait déjà son personnel et son personnel le connaissait. A ceux qui avaient occupé, près de Charles Blanc, des postes de confiance, il avait tendu la main, en les fixant au fond des yeux, de ce regard doré si pénétrant, doux comme une caresse lorsqu'il aimait, aigu et sec comme une flèche lorsqu'il méprisait ou se défiait; il leur avait, en quelques mots, promis la même confiance, en échange du même dévouement. Mains serrées, engagements pris. De politique, entre le chef et les soldats, jamais question. On ne parlait que de la France. Le chef se sentait trop d'autorité
pour avoir besoin déjouer à l'autoritaire; aussi libérai dans ses idées que libre dans ses jugements, toujours prêt à couvrir de sa responsabilité, avec promptitude et énergie, contre tous, au dedans et au dehors, les actes de ses subordonnés, il encourageait, chez eux, le franc parler, comme il conservait le sien auprès de ses ministres. 11 n'avait en aversion profonde que la bassesse et l'ingratitude, la flatterie et la servilité.
Nous avions appris, ce premier jour, que nous avions à notre tête un galant homme. Le lendemain nous savions que c'était un homme supérieur. Au bout de quarante-huit heures, comme un général de carrière, bien informé, bien documenté, connaissant les terrains oii il va manœuvrer, les troupes et le matériel dont il dispose, leur nombre et leurs qualités, il avait déployé ses plans, il entrait en campagne. C'était au surlendemain de nos désastres, en pleine crise politique, industrielle, commerciale. Les plans étaient hardis, la campagne fut admirable ! Ramener d'abord, par une prompte opération de commandes grandioses et d'encouragements soutenus, toutes les forces multiples, mais éparses et inquiètes, de l'art vivant, pour les jeter, comme aux grands siècles, en des entreprises collectives de haute portée sociale et nationale ; ressaisir, en même temps, par une organisation plus vivante de la science historique, dans le glorieux passé de la vieille France, tout ce qui pouvait servir de modèle et d'excitation aux activités de la France nouvelle; assurer, par le réveil des idées de liberté et d'unité dans la production, par le rajeunissement de l'enseignement, à tous les degrés, suivant des méthodes plus souples et plus techniques, le relèvement delà
■science et du goût chez les artistes et artisans français grands et petits, pour les mettre en état de conserver victorieusement leur suprématie menacée par l'effort croissant des concurrences étrangères : telles furent, dès la première heure, et très nettement, ses hautes vues d'ensemble. Durant quatre années, pas un jour, pas une heure, où il n'agît, où il ne pensât dans ce but, avec cette résolution, passionnée et obstinée, d'affirmer la grandeur de l'art français dans le passé, de prouver sa vie, sa force, son originalité dans le présent, de préparer et d'assurer son expansion dans l'avenir.
Durant ces quatre années, ce fut aussi, dans les combles étroits et bas du Palais-Royal où s'entassaient tous nos services, un branle-bas perpétuel. Ce diable d'homme, toujours souffreteux mais toujours alerte, si insinuant et si entraînant, nous avait mis à tous le diable au corps. Nous avions en lui une foi vive et complète; nous croyions avec lui, revivre aux grands jours de l'art français, de Suger, Primatice, Colbert, Lebrun. Pour quelques-uns d'entre nous, peu de répit en dehors des vacances d'été ou des courses joyeuses aux congrès, concours, expositions chez nos braves provinciaux! Peu de soirées, dimanches ou fêtes ; mais comment y penser avec un conducteur si enthousiaste, amical et prévenant? On travaillait toujours, on travaillait d'arrachepied, avec la joie de belles luttes, moins encore au Palais-Royal que dans la petite chambre du Luxembourg, où sa santé délicate enfermait fréquemment le directeur. C'est là, devant les tisons, qu'accroupi sur sa chaise basse, son petit bonnet rouge, son bonnet normand, enfoncé jusqu'aux oreilles, toussotant, roulant
et déroulant, à défaut de ses fidèles cigarettes, de nouveaux et interminables projets, il se trouvait le plus à l'aise; c'est là qu'il accumulait, griffonnait, corrigeait, dictait avec une fécondité formidable, rapports au ministre, projets de décrets et d'arrêtés, circulaires et prospectus, etc. Personne ne détestait plus que lui les paperasseries inutiles, les formules encombrantes, les chinoiseries compliquées, les commissions décoratives, les rapports compendieux, tout ce qui retarde et énerve l'action, tout ce qui embrouille et atténue les responsabilités ; toutefois, en véritable homme d'action, résolu et pratique, il savait à merveille faire jouer, quand il fallait, les rouages traditionnels de l'administration. Il apportait à cet exercice nécessaire la même précision et la même sagacité qu'à ses dépouillements minutieux d'archives, oii il avait appris à mieux juger et mieux aimer les vivants, par l'indulgente fréquentation des morts, oii il avait cherché et retrouvé dans ce qui n'est plus le secret de ce qui doit être.
M. de Chennevières n'était pas, on le pense bien, assez candide jpour s'imaginer qu'avec un tempérament pareil l'existence lui serait facile ni longue sous les ministres changeants et divers qu'il lui fallait prévoir. Il n'avait accepté le poste que sous deux conditions : la première, que l'autonomie fût rendue aux musées nationaux oii il avait, comme conservateur, trop bien constaté les inconvénients d'une trop grande dépendance ; la seconde, qu'il conserverait, à tout événement, ses fonctions du Luxembourg. Il eût désiré aussi être débarrassé de la direction de théâtres, qu'il considérait comme difficilement compatible avec le labeur incessant et mul-
tiple des entreprises projetées, et l'eût volontiers échangée contre la direction des bâtiments civils, dont la séparation accidentelle des Beaux-Arts lui semblait, avec raison, illogique et fâcheuse. Sur ces derniers points, il dut se résigner à attendre; il attendit toujours. Très décidé, d'ailleurs, sur le terrain circonscrit où il allait opérer, à ne rien sacrifier, ni de ses convictions, ni de sa dignité, il rédigea, dès la première heure, sa lettre de démission éventuelle. Ce petit pli cacheté, je le vois encore, à droite, dans le coin du grand tiroir du bureau directoral. Que de fois, jetant avec humeur sous son bras sa serviette bourrée, partant pour la rue de Grenelle, il l'empocha, cette lettre, en nous disant : « Je l'emporte! vous voyez ! Attendez-moi ici et faites les paquets. » Nous faisions les paquets, puis, quelques heures après, on le voyait rentrer, enjoué et souriant: « Allons, mes enfants, ce n'est pas encore pour cette fois. Je ne vous laisserai donc jamais tranquilles ! Voilà de la besogne ! » Et il mettait sous clef le pli protecteur. C'est grâce, sans nul doute, à cette attitude résolue, qu'il put, jusqu'en 1878, résister, durant sept ministères des plus variés, à toutes les oppositions d'inertie ou de défiance, à toutes les intrigues d'intérêts froissés ou d'inintelligences déroutées que soulevait forcément une initiative si rare et si tenace. Dans des conditions pareilles, il n'y a pas de temps à perdre. Le nouveau directeur n'en perdit point. Sa nomination est du 23 décembre 1873. Quatre jours après, une commission supérieure des Beaux-Arts, restreinte et compétente (transformée plus tard, contre son avis, en trop vaste conseil des Beaux-Arts), est établie et fonctionne. Les vacances du jour de l'an tombaient juste à point
pour lui permettre de préparer ses premières sorties. Le 11 janvier 1874, fidèle à sa parole, en prévision du Salon, il rappelle aux artistes leurs éternelles doléances, leurs désirs, sans cesse renouvelés, d'émancipation, la manifestation solennelle de 1870, les statuts de l'Académie nationale approuvés et signés par eux, il leur offre, en conséquence, la liberté. Les artistes tirent la sourde oreille. C'est en vain, deux fois encore, dans la même année, que le ministre les mettra en demeure de prendre en mains leurs affaires. Presque personne ne bouge. On a peur de la liberté offerte. 11 faudra, quelques années après, un Mentor plus brutal, comme Ton dit alors, « pour les jeter à l'eau » et pour leur imposer cette indépendance, active et fortifiante, qu'ils avaient si grand tort de redouter, et dans laquelle ils ont su trouver, comme le prévoyait bien M. de Chennevières, avec plus de causes d'émulation, un sentiment plus juste de leur dignité et de leurs intérêts. Quoi qu'il en soit, il fallut faire encore le Salon de 1874, puis celui de 1875, puis les suivants. Le libéralisme du directeur ne s'y put montrer que dan« les modifications du règlement. Au jury nommé par l'administration fut substituée une liste d'artistes notables, établie par l'élection, parmi lesquels le sort désignerait, chaque année, les jurys d'admission et de récompense. L'institution du Prix du Salon assura, chaque année, à un jeune artiste un séjour libre en Italie, dans des conditions moins rigoureuses que celles du prix de Rome ; en même temps", la création des Bourses de voyages offrit à quelques autres les moyens d'aller, durant une année, étudier où il leur plairait, suivant leurs tendances personnelles. Dès le 25 janvier 1874, les
musées nationaux avaient été réorganisés, et M. Reiset, le doyen des conservateurs, chargé de leur haute direction, avec l'assistance de ses anciens collègues réunis en Conservatoire. Le 7 mars suivant, paraît, au Journal officiel^ la première annonce des grandes commandes, le Projet de décoration du Panthéon.
M. de Chennevières insistait, dans ce rapport, sur l'intérêt urgent qu'il y avait, pour la gloire du pays, « à résumer et à concentrer les efforts de l'école française dans son expression la plus haute » sur les murailles d'un édifice public, « à utiliser au décor d'un monument digne de ce nom, d'un monument vraiment national, le groupe d'artistes qui venait de montrer à Vienne que la France n'avait point perdu sa suprématie en matière d'élégance et de goût », en lui fournissant l'occasion « de monter aux sommets les plus élevés et les plus nobles de l'art religieux et patriotique ». Dès le 7 mai, le projet ayant été approuvé et les programmes établis, on ouvrait « ce large concours, mémorable peut-être, utile en tout cas à l'émulation de la génération actuelle, o\\. les artistes français, surexcités par la solennité du monument et par le but national de l'œuvre, n'épargneront, à coup sûr, ni leurs forces, ni leur courage ». Les travaux étaient confiés à MM. Galland, Donnât, Puvis de Chavannes, Delaunay, Meissonier, Gérôme, Joseph Blanc, Lehmann, Cabanel, Baudry, Gustave Moreau, Fr. Millet, Chenavard, pour la peinture, MM. Perraud, Cavelier, Chapu, Cabet, Carpeaux, Hiolle, Mercié, Fremiet, Falguière, Paul Dubois, Guillaume, pour la sculpture. MM. Chenavard, Gérôme, G. Moreau, Lehmann, n'ayant pas accepté, furent immédiatement remplacés par MM. Hébert, Jean-
PaulLaurens, Henri Lévy, Humbert. Le même jour, la décoration du Palais de la Légion d'honneur était confiée à un autre groupe de quinze artistes. Bientôt suivent les commandes pour le Palais du Luxembourg (plafonds et escaliers) et le Palais de justice à Paris, et pour divers édifices de province, à Montpellier, Bordeaux, Rouen, Angers, etc. L'intention de M. de Chennevières était d'entreprendre, méthodiquement et régulièrement, la décoration de tous les édifices ouverts au public, hôtels de ville, palais de justice, facultés, bibliothèques, musées, chambres de commerce, etc. Une enquête, poursuivie dans la dernière année de son directorat, lui avait permis d'établir ce que la France possédait de surfaces murales qu'on pouvait livrer aux peintres et aux sculpteurs. Il voyait là, pour de longues années, le moyen de charmer les yeux, de former les pensées, d'élever les cœurs de tous les Français par le spectacle des grands souvenirs ou des grandes espérances ; il y voyait aussi celui de fournir un champ populaire et patriotique d'activité salubre et utile à la foule croissante des jeunes artistes qui resteraient condamnés, sans l'appui de l'Etat, à s'étioler et à s'éparpiller en des besognes mesquines pour les amateurs ouïes marchands, et à ne poursuivre désormais d'autre rêve de gloire plus viril et plus haut que celui d'une notoriété éphémère par les succès d'expositions et les applaudissements des coteries parisiennes. Pour le passé, les jalons furent plantés de même et aussi vite. Les musées de province n'attendirent pas plus que les musées nationaux. Dès le 3 avril 1874, 492 œuvres d'art modernes, peintes ou sculptées, accumulées dans les magasins, étaient réparties entre 192 collections dé-
partementales. Dès le 15 mai, V hwentaire général des richesses d'art de la France^ commencé et poussé avec activité, mettait, pour la première fois, en relations directes et suivies, l'administration des Beaux-Arts et les amateurs de province. Le succès de cette entreprise colossale, qui a servi d'exemple aux gouvernements étrangers, fut assuré et complété par l'organisation d'une réunion annuelle des Sociétés des Beaux-Arts. La première réunion eut lieu en 1877. Les vingt et un volumes des mémoires publiés sous la direction dévouée de M. Henry Jouin forment aujourd'hui, avec les Archives de l'art français^ continuées, depuis 1872, par M. Jules Guiffrey, le collaborateur le plus actif de Y Inventaire.^ la contribution la plus utile, et d'un intérêt chaque année grandissant, à l'histoire glorieuse de nos arts nationaux, si longtemps négligée à notre dommage et honte, et que nous commençons à peine à connaître aujourd'hui. Le projet d'une Exposition à Paris des chefs-d'œuvre des musées provinciaux, lancé, dès le 4 décembre 1874, échoua par suite de l'insuffisance des locaux disponibles ; mais l'idée, partiellement reprise, sous le titre Ôl Exposition des portraits nationaux, fut réalisée, en 1878, au Palais du Trocadéro; on sait ce que cette exposition, d'ailleurs mal installée et à la dernière lieure^ a laissé d'instructifs souvenirs dans la mémoire des artistes, des amateurs, des historiens. Quant à l'institution fondamentale des Monuments historiques, l'honneur de notre pays, sa dernière force de résistance au vandalisme enivré de sottise et d'ignorance qui sévit, chez nous, par intermittences, comme l'accompagnement obligatoire de nos activités hâtives et désordonnées et la rançon
fatale de notre fécondité productive, il va sans dire qu'elle tenait, dans les préoccupations du compatriote de M. de Caumont, de l'ami de Quicherat, Mérimée, Violletle-Duc, Guilhermy, Jules Cousin, Darcel, la première place et la plus haute. Les dessins et relevés des monuments historiques envoyés, en 1874, à l'Exposition de Londres, à celle de Paris en 1876, au Trocadéro en 1878, apprirent à tous ce qu'avaient été, depuis des siècles, nos architectes et nos sculpteurs. Le Musée du Trocadéro^ l'une des fondations les plus instructives de notre temps, devait, un peu plus tard, sous l'un des successeurs de M. de Chennevières, sortir de la même idée. Ce n'est point non plus, à son grand regret, M. de Chennevières qui put voir voter, à la fin des fins, par les Chambres, la loi définitive sur la Conservation des monuments historiques et des objets d'art d'unintérêt national ; mais c'est lui qui l'avait proposée, dès 1875, et fait déposer sur le bureau de l'Assemblée par M. Waddington.
L'avenir le préoccupait plus encore. La question de l'enseignement des arts en France était, selon lui, la question capitale, celle dont le règlement, dans un sens conforme aux besoins et aux aspirations de la société moderne et de l'esprit nouveau, lui semblait le plus instamment exigé par les efforts et les progrès accomplis sur ce terrain, à l'étranger, notamment en Angleterre et en Allemagne, depuis 1851, depuis le tocsin d'alarme sonné aux oreilles de notre patriotisme vaniteux et engourdi par Prosper Mérimée et L. de Laborde. Depuis 1875 jusqu'en 1877, le Conseil supérieur des Beaux- Arts, qui se réunissait régulièrement et fréquemment, et dont les commissions étaient très actives, n'eut point
de plus pressante occupation que celle-là, et, le 7 décembre 1877, il pouvait présenter à la signature du ministre, avec un résumé de ses travaux rédigé en son nom par M, Eugène Guillaume, l'ensemble des mesures proposées. Presque toutes ces mesures ont été appliquées successivement depuis cette époque. Toutes avaient pour but, en rétablissant l'idée et la tradition de l'unité de l'art, d'en répandre la théorie et la pratique à tous les bouts de la France, dans les milieux industriels et dans les classes ouvrières. C'est dans le même esprit de progrès et de liberté, par une application intelligente à notre époque des exemples et des expériences d'autrefois, que M. de Chennevières préparait la réforme et le développement des écoles de Beaux-Arts, soit à Paris, soit dans les départements, où il voulait les multiplier, en leur rendant leur caractère régional et particulier. S'il répète, en effet, sans cesse, « qu'il n'est point partisan d'un art gouvernemental, d'une peinture d'Etat, d'une sculpture d'Etat », il affirme aussi sans cesse que l'Etat, « s'il ne doit point se faire responsable des principes toujours transformables de l'art, ni le tyran des mobilités du goût, doit fournir sans relâche et abondamment à la jeunesse tous les moyens imaginables de s'instruire des premiers éléments du dessin, et d'appliquer ces éléments au perfectionnement de l'industrie publique, comme aussi de l'art supérieur, si le génie s'y joint par surcroit ». Les règlements des Ecoles nationales des Beaux-Arts à Paris, à Lyon, à Dijon, furent successivement étudiés ou modifiés, dans ce sens, autant que le permettaient les circonstances. L'Ecole de dessin et de mathématiques, à Paris, arbora franchement
le titre à' École des Arts décoratifs, et devint vite le modèle de ces écoles laborieuses et fécondes, sous la direction ardente de M. Louvrier de Lajolais, dont l'activité et le désintéressement apostoliques allaient bientôt ressusciter les écoles de Limoges et d'Aubusson. La réorganisation de la manufacture de Sèvres et de la manufacture des Gobelins, la fondation d'écoles spéciales pour les tapissiers et les céramistes, la création d'un atelier et d'une Ecole de mosaïque^ l'ouverture en commun, avec V Union centrale des Ai^ts décoratifs, d'une Exposition générale des Tapisseries, l'appui énergique et les encouragements chaleureux accordés, sans arrière-pensée d'absorption ou de pression, à toutes les sociétés de ce genre et, en général, à toutes les tentatives d'action indépendante et de décentralisation, soit à Paris, soit en province, manifestaient, à la fois, de tous côtés, les convictions réfléchies et l'esprit pratique de la direction. Pour se rendre quelque compte de la suite et de la résolution avec laquelle M. de Chennevières conduisit de front toutes les parties de sa gigantesque entreprise, il faut lire son rapport au ministre du 1" janvier 1878. Encore ce rapport ne révèle-t-il pas cent autres projets complémentaires qui s'agitaient déjà dans cet esprit plein de ressources et dont quelques-uns seulement reçurent divers commencements d'exécution. Au moment oii cette pièce de défense fut rédigée, M. de Chennevières éprouvait quelque irritation et quelque fatigue des oppositions croissantes que suscitait, devant lui, l'agrandissement de sa personnalité. Parmi les dons qu'il possédait, il n'avait point, malheureusement, celui de l'éloquence; dès qu'il sortait d'un petit cercle de familiers
et de spécialistes, dans une assemblée publique, dans une commission nombreuse, il s'embrouillait, balbutiait, se taisait. La place restait, et souvent la victoire, aux beaux parleurs et aux jongleurs de phrases ; c'était une angoisse profonde, pour ses amis, d'assister au supplice mal dissimulé d'un esprit si abondant, lucide et ferme, qui, d'un mot, eût pu crever ces outres vides et gonflées, mais qui ne trouvait pas ce mol. Il savait bien qu'il n'était pas seul dans ce cas, que beaucoup d'hommes supérieurs, de pensée ou d'action, valant par ce qu'ils font et non par ce qu'ils disent, se trouvent ainsi, chaque jour, immolés à la rhétorique. Aussi en voulait-il épargner, le plus possible, la peine aux artistes, aux savants, aux administrateurs dont il s'entourait et ne leur faisait-il qu'à contre-cœur perdre leurs temps en commissions, discussions, conversations, rapports et enquêtes, estimant qu'ils étaient tous faits pour produire, penser, agir, non pour bavarder et ergoter.
La plume à la main, il se rattrapait; ce n'est pas que là, non plus, en cas de' presse, il rencontrât toujours, du premier coup, dans sa période abondante et souple, mais touffue et enchevêtrée, la clarté qu'il avait dans l'âme. L'extrême abondance, comme la délicatesse et la subtilité de ses idées, l'encombraient d'abord, et le jour ne s'y faisait que par degrés. Néanmoins, il est bien rare que dans ses fouillis les plus négligés ne jaillisse pas, constamment, en des phrases et des expressions vivaces, d'une saveur un peu archaïque, très pénétrante et profondément française, son exquise originalité. Les allocutions qu'il prononça, par nécessité professionnelle (distributions de prix, inaugurations, enterrements.
banquets, etc.), en fournissent d'inléressants exemples, Dans ces discours, plus soignés, si la phrase juste n'arrive pas toujours du premier coup, quand elle frappe, c'est d'un trait sûr et vibrant, et qui s'enfonce. Ses éloges, très brefs, des grands artistes qu'il eut la douleur d'ensevelir, Corot, Barye, Diaz, Daubigny, sont, dans leur laconisme ému, des modèles de jugement délicat et élevé. Il se raillait d'ailleurs volontiers de son manque d'éloquence suivant la formule, et sur l'exemplaire qu'il me donna de ses allocutions, il mit, suivant sa coutume, une dédicace enjouée : « Au malheureux qui a entendu tous ces discours-là, son bourreau ».
Les ennuis de toute sorte qu'il éprouva, durant la préparation de l'Exposition universelle de 1878, achevèrent de l'exaspérer. Le 18 mai, il remit sa démission, cette fois développée et motivée, en des termes tels qu'il fallut l'accepter. Après avoir énuméré rapidement les travaux faits durant ces quatre années : « On n'accomplit pas, disait-il, une telle besogne sans luttes incessantes, partant sans fatigues, même quand on a été secondé comme je l'ai été, à toute heure, par des collaborateurs d'une activité, d'une intelligence et d'un dévouement admirables. Aussi, monsieur le ministre, ma lassitude est extrême, comme mon dégoût et mon énervement. J'ai la conscience d'avoir fait preuve, dans mon administration, de quelque indépendance d'esprit, d'une impartialité absolue et d'une certaine logique dans l'ensemble de mes entreprises. Je savais bien que pour agir il fallait me résoudre à combattre; j'ai combattu pendant quatre ans sans relâche. Mais aujourd'hui je suis à bout de forces, et les attaques systématiques et profondément
injustes vont grossissant chaque jour contre moi. C'en est assez, assez, assez, et je vous supplie de me permettre de prendre un repos que je crois avoir bien mérité. »
Quelques mois après sa sortie des affaires, l'Académie des Beaux- Arts, dans laquelle il ne comptait que des amis, mais vis-à-vis de laquelle il avait toujours tenu à garder son indépendance, lui rendait justice et se faisait honneur, en l'appelant à remplacer le baron ïaylor.
Le repos, pour un homme de cette trempe, ne saurait être le désœuvrement. M. de Chennevières reprit d'abord ses fonctions au musée du Luxembourg, puis, lorsqu'il fut mis brusquement à la retraite, l'année suivante, il s'enferma, avec dignité, au milieu de ses collections, parmi ses souvenirs, et reprit sa plume d'historien et de critique. Les lecteurs de la Gazette des Beaux- Arts savent avec quelle sagacité d'aperçu et quelle saveur de langage cette plume savante et familière étudia, en 1879, les Dessins de Maîh^es anciens exposés à r École des Beaux-Arts^ et, l'année suivante, les ouvrages contemporains exposés au Salon de 1880, puis, un peu plus tard, l'histoire des Décorations du Panthéon. En 1889, il analysait encore les gravures et les dessins exposés au Champ-de-Mars. En même temps, V Artiste ne cessait de recevoir, par fragments, une quantité énorme de notes, mémoires, confidences, qui ont fini par former de gros volumes, les Souvenirs d'un Directeur des Beaux-Arts, et les Essais sur la peinture française. Le premier de ces ouvrages est le seul où l'amertume des outrages subis et le regret de l'œuvre interrompue semblent troubler çà et là, par un nuage d'acrimonie, l'indulgence et l'impar-
tialité ordinaires de ses jugements. C'est aussi celui où la richesse de ses idées et la chaleur passionnée de ses convictions et de ses affections s'épanchent avec le plus de verve. Parmi les portraits contemporains si vivants qui s'y succèdent, il en est de poussés au noir, il en est de teintés en rose, mais la sincérité extrême du peintre y donne toujours à ses sympathies, à sa reconnaissance ou à ses rancunes, un accent et un entrain extraordinaires ; quelques-uns de ces portraits sont dignes des grands écrivains du xvn'' et du xvni^ siècle.
M. de Chennevières mourut en travaillant. Il y a quelques mois, il envoyait de Bellesme, à ses amis, une étude sur le statuaire normand Le Harivel-Durocher, A Paris, dans ces derniers jours, il achevait, pour VA?'tiste, la publication commencée d'une minutieuse et instructive étude sur les dessins de sa chère collection.
L'étude des innombrables idées que M. de Chennevières, dans sa longue passion pour l'art national, idées critiques, idées pratiques, a répandues et semées, soit par ses publications, soit par son action administrative, exigerait des développements considérables. Il ne se targuait point, dans sa modestie, d'en être toujours l'inventeur ; il en reportait le plus souvent l'honneur à Colbert, au comte d'Angiviller, à Emeric David, à de Caumont, à Léon de Laborde, croyant qu'il y a plus de mérite à bien connaître ses devanciers, à reprendre ou développer leurs fondations et leurs pensées, qu'à prétendre innover, à tout coup, sur un champ déjà vieux et fatigué par de longues expériences. Le temps ne lui fut pas laissé de réaliser tous ses projets; il les a suffisamment fait connaître pour que l'ensemble, fortement
coordonné, apparaisse comme une des conceptions les mieux appropriées aux qualités et aux traditions du génie français, qui aient pu se former dans Fesprit d'un ami des arts devenu chef d'un grand service public, ayant pour devoir de raisonner en homme d'Etat. Quelquesunes de ses entreprises ont échoué pour des causes extérieures ; quelques autres ont été négligées ou abandonnées ; la plupart prospèrent et lui survivront, car l'esprit dont elles procèdent, son esprit, aujourd'hui flotte partout. Ainsi que l'a dit, devant son cercueil, en termes justement et fortement émus, M, Henri Roujon, directeur des Beaux-Arts : « M. de Chennevières, loin du pouvoir, disposait encore d'une influence que sa modestie ne soupçonnait pas. Ceux qui lui succédèrent tour à tour sont là pour attester que son intervention, dont il lui plaisait d'être avare, était demeurée toute-puissante. Chacun d'entre eux, d'ailleurs, quelle que fût sa personnalité, tenait à honneur de s'inspirer souvent de l'exemple de M. de Chennevières et de continuer ses traditions... Le souvenir de certains hommes est comme une autre conscience, plus libre et plus haute, qu'on interroge dans les heures de crise. »
Dans ces excellentes paroles, prononcées au nom de l'Etat, et dans les innombrables témoignages de deuil qui ont suivi sa mort, le marquis de Chennevières a trouvé ce qu'il demandait franchement et ce qu'il attendait patiemment, « quelque justice et quelque estime dans l'avenir ». Est-il permis d'espérer qu'une image fidèle de ce bon Français, si vaillant et si laborieux, où quelque artiste reconnaissant aura mis un peu de son cœur, pourra bientôt rappeler ce qu'il fut et ce qu'il fit, dans
quelqu'un des lieux qu'il aima, par exemple au Panthéon, qui lui doit sa parure ? Bronze ou marbre, on doit bien, pour le moins, un buste à celui qui en fit tant faire et passa sa vie à veiller sur nos gloires! On a dressé des statues entières, avec ou sans accompagnement d'allégories déshabillées et dansantes à de moins braves gens qui ne le valaient pas et qui ont moins fait pour le pays !
Avril 1899.