LE COMTE HENRI DELABORDE
et dure journée, ne livrer au néant que la dépouille d'une âme, ne disparaître que pour mieux demeurer, — ah! Messieurs, ce n'est pas là mourir! N'est-il pas plus vivant que jamais parmi vous, celui dont la sagacité souriante éclairait vos entretiens et que vous suiviez partout comme un guide ? L'implacable loi de la nature l'arrache des bras d'une compagne stoïque et d'un fils tendrement aimé. Ses proches, ses intimes, éveillés, hélas ! de la chère illusion que leur donnait cette robuste vieillesse semblable à la durée d'un chêne, sont livrés tout entiers encore à l'horreur des derniers moments. On ne console pas une épouse, on ne console pas un fils. Mais au désordre douloureux de l'agonie succède la majesté calme d'un délicieux souvenir, et déjà les sanglots vont se perdre dans un murmure unanime de gratitude, de respect et d'admiration.
Gomment fit le comte Delabordepour rester le plus digne et le plus indépendant des hommes en servant l'État comme l'État souhaiterait toujours d'être servi ? Son secret fut dans sa conscience. Il ne connut qu'un maître, maître sévère et exigeant, et ce maître ce fut lui-même. Aussi incapable de solUciter une charge que de s'y dérober, il n'eut de rapports avec le gouvernement de son pays que pour l'aider infatigablement à servir l'intérêt de tous. On lui confia nn jour la garde de nos trésors artistiques ; il y fonda une tradition de conscience et d'érudition. La réunion des musées nationaux vint à s'organiser ; notre glorieux Louvre put vivre enfin de sa vie propre,
assisté de la haute tutelle d'un conseil libéral et éclairé. Il fallait une tête à ce corps nouveau : le comte Delaborde fut désigné d'acclamation. Depuis quatre années, il présidait aux plus délicates délibérations avec l'autorité d'un arbitre et l'affabilité d'un maître de maison, aussi bienveillant que résolu, jamais impatient, jamais lassé, exact comme un grand seigneur, le premier arrivé, le dernier parti. Le ministre des beaux-arts n'eût pas constitué un comité sans s'adresser à son dévouement. Dans notre zèle à lui faire honneur et aussi, avouons-le, dans notre besoin égoïste de nous éclairer de ses conseils, nous sommes allés parfois jusqu'à l'indiscrétion. On eût dit qu'il nous défiait d'abuser de lui. Nos dossiers sont pleins de ses rapports, véritables monuments de raison, tracés de cette minutieuse et nette écriture qui trahissait la probité de son caractère et la rectitude de son esprit. Nous relirons bien souvent ces simples pages ; nous y trouverons toujours un avis précieux, une sauvegarde contre les résolutions précipitées, la haine du bas favoritisme, en un mot la méthode du vrai et la doctrine du bien. Pour tous ceux à qui incomba successivement la lourde charge d'administrer les intérêts artistiques du pays, le comte Delaborde fut un éducateur. Partout où il passait, il faisait école sans jamais dicter de leçons. Laissez, Messieurs, celui qui vous parle revendiquer comme un titre d'honneur le droit de se dire son dernier élève.
Et dans cet homme d'une sagesse si haute, que de grâce et de bonhomie ! Ce fut le type accompH du