LE COMTE HENRI DELABORDE
Français de France, aimable, loyal et discret. Il portait avec une modestie superbe un nom anobli dans l'épopée, et il paraissait se douter à peine qu'il Tembellissait d'un lustre nouveau. L'habitude du devoir ne lui donnait aucune raideur ; il était sans morgue comme sans banalité. Il avait la religion de la courtoisie : sa politesse datait d'autrefois ; son incapacité de parler contre sa pensée n'avait d'égale que son exquise indulgence pour la sincérité des autres. Il ne capitulait jamais, en ayant l'air de concéder toujours. Nous imaginons volontiers ainsi les magistrats des anciens parlements qui faisaient à la monarchie d'affectueuses remontrances, ces diplomates du passé qui portaient légèrement de lourds secrets, quelques-uns des messieurs de Port-Royal, — de ceux-là du moins qui savaient sourire, — tous les aïeux respectés en qui s'incarnèrent l'élégance et la dignité de la patrie.
Messieurs, un maître, que le comte Delaborde chérissait particulièrement, nous a donné de lui une méda lie qui assure l'immortalité de son image. Il faut encore que cette douce et austère figure de vieux consulaire revive dans le bronze ou dans le marbre. Il y a là de quoi tenter les plus grands de nos grands statuaires. Donnons, Messieurs, donnons au génie inspiré le soin de sculpter la vertu parfaite. C'est plutôt au bronze, il me semble, qu'il siérait de confier la garde de ce pur souvenir. L'airain défie le temps et l'oubH ; il est impérissable.
Il ne l'est pas plus que l'Exemple.
LA vie publique du marquis de Ghennevières s'est écoulée entièrement à Paris. Notre confrère y a servi l'État, comme il savait servir, pendant plus de trente ans, à travers des révolutions diverses, sous des pouvoirs qui se réclamaient tous d'une origine populaire. Fonctionnaire inventif et vaillant, il eut des initiatives audacieuses et son nom restera attaché à des institutions de progrès. Mais sous tous les dehors de l'existence parisienne et avec la loyauté la plus irréprochable envers la démocratie, il garda le meilleur de lui-même pour la province et pour le passé. Il réserva toujours, dans son être intime, son cœur à la Normandie natale, son esprit au monde d'autrefois. Le passé nous étreint puissamment. C'est folie de vouloir rompre d'une main brutale les liens qui nous rattachent à lui. Il met à s'imposer à notre souve-
1. Notice lue à l'Académie des beaux-arts dans la séance du 22 octobre 1904.
nance autant d'ingéniosité que d'obstination. Au besoin, il se continue parmi nous en certains types, où revivent les passions oubliées et les croyances désapprises. En M. de Ghennevières, il lui plut de réincarner quelques-unes de ses élégances et de ses vertus.
Un contemporain de Mariette attardé dans la société moderne, et qui resta gentilhomme campa-^ gnard au sein des honneurs, — tel fut l'homme, si regretté de nous tous, dont je veux essayer de vous rendre la physionomie.
Charles-Philippe de Ghennevières-Pointel, né à Falaise, le 23 juillet 1820, était de bonne noblesse. Son père, ancien écuyer de main du comte d'Artois, avait épuisé les rigueurs des lois contre les émigrés. Rentré en France, après l'an X, il reconstitua tant bien que mal un patrimoine que d'interminables procès devaient diminuer singulièrement. Il se remaria sur le tard avec dame Marie-Gharlotte Fouchard ; le jeune PhiHppe naquit de cette union. L'enfant, bientôt orphelin de père et de mère, fut envoyé par ses tuteurs au collège d'Argentan. On imagine aisément l'écolier qu'il dut être : curieux d'apprendre, volontiers distrait et songeur, prompt aux enthousiasmes, un peu fantasque, quelquefois batailleur, généreux toujours. Ghaque été ramenait le collégien chez sa sœur du premier mariage^ au château de Saint-Denis de Briouze. G'était un manoir de la Renaissance, une farouche demeure de granit où le petit gars, après avoir vagabondé dans les pacages, s'endormait à la plainte des chouettes. Ge fut là que Phi-
lippe de Chennevières prit le besoin de l'indépendance et la familiarité des revenants. De ses souvenirs scolaires il aimait surtout à évoquer la période des vacances. Il y a dans certaines enfances provinciales un parfum de liberté rustique qui suffît à enivrer toute une existence. Les nostalgies de l'homme mûr se reportaient avec délices vers le lieu des premiers ébats atix prairies normandes. Sa piété attendrie remerciait le vieux domaine de lui avoir révélé la poésie du terroir.
Il avait dix ans, quand la nouvelle de la Révolution de 1830 parvint au collège d'Argentan. Le petit marquis mit la cocarde blanche à sa casquette d'écolier. Des doctrines sucées avec le lait, des traditions répétées chaque jour, les récits des aînés, des mélancolies d'orphelin, toutes les forces du milieu et de la race le confirmaient dans la rehgion des fleurs de lis. Il devait, jusqu'au dernier soupir, observer le credo de ses premiers ans. Il fut tel, sans faiblesse et sans morgue, en homme qui subit son siècle avec une résignation souriante, parce qu'il lui a, une fois pour toutes, soustrait l'essence de son âme. Il est assurément légitime aussi d'opter pour son époque, de s'efforcer de la comprendre, de la vouloir aimer et de lui pardonner ses travers pour avoir le droit de recevoir ses bienfaits. Mais s'il y a chimère à s'enfermer dans une foi proscrite, c'est du moins un noble égarement dont n'abuse point le commun des hommes.
Il était écrit que notre confrère serait antiquaire en toutes choses. C'est là une vocation qui n'a jamais
enrichi personne et qui,- surtout en politique, exige plus que du désintéressement.
M. de Chennevières eut toujours la superbe manie de la fidélité. Ses amitiés de l'adolescence durèrent autant que sa vie. Il ne se donnait qu'à bon escient, mais, le don une fois fait, il lui était infiniment douloureux de se reprendre. Il aimait passionnément à aimer. A Arge^ntan, il s'était lié avec Gustave Levavasseur et Alphonse du Bosc ; au lycée Saint-Louis, avec Gounod qui lui fit plus tard les honneurs de la Villa Médicis. Mais l'ami préféré, le confident des projets d'avenir, le compagnon de rêves et d'aventures, ce fut cet aimable Ernest Lafontan qui devait si tôt mourir. Ardents, chimériques, chevaleresques, les deux jeunes gens partageaient en frères leurs dédains et leurs admirations. Ils lisaient les mêmes livres et se grisaient des mêmes chefs-d'œuvre.
A vingt ans, PhiUppede Chennevières, bien né, bien élevé, bien instruit, à l'abri du besoin sinon riche, voyait la grande route ouverte devant lui ; toutes les ambitions lui étaient permises. Il leur préféra la vie spirituelle.
Il dût rêver d'abord de s'illustrer dans les lettres pures. Le génie de Chateaubriand brillait devant lui comme un phare conducteur. Pour son admiration juvénile, c'était un chevalier de l'esprit humain, et presque un père de l'ÉgHse, que le grand gentilhomme breton qui avait révélé la beauté exotique aux prisonniers des villes et chanté la vérité chrétienne sur des rythmes nouveaux. Chateaubriand avait créé la
poésie des voyages; Ghennevières et Lafontan voulurent débuter par des pèlerinages aux lieux saints de l'art universel. Ils visitèrent ensemble une partie de la France et s'en furent à la première découverte de trésors qu'alors on ne soupçonnait pas. L'Italie les hantait comme une terre promise ; ils allèrent lui demander cette initiation sans laquelle il n'est pas de vraie politesse pour l'intelligence. Dans les Souvenirs qu'a laissés notre confrère, rien ne vaut l'analyse de ses sensations de Florence. M. de Ghennevières fut-il un écrivain au sens professionnel du terme ? Sa vie active, dispersée, fiévreuse lui laissa peu le loisir de s'exprimer dans une forme achevée. Quand il était devant le papier, les idées le sollicitaient toutes à la fois et les mots se pressaient sous sa plume avec quelque tumulte. Il a le style abondant, touffu, parfois broussailleux, mais dru et plein de sève. Il dit ce qu'il pense au petit bonheur, et c'est la sincérité qui se charge de donner de la grâce à la page noircie. Quand l'émotion est forte, la langue a sa beauté un peu agreste et qui ne doit rien à l'artifice. Pour respirer dans sa plénitude ce parfum de sauvageon, il sied de lire ce voyage d'Italie, tel que notre confrère l'a narré au soir de sa vie, avec toute la verdeur de la vingtième année.
A toutes les joies que donna Florence à Philippe de Ghennevières s'ajouta celle d'être admis famihèrement dans l'ateHer de M^i^ de Fauveau. Get honneur, la célèbre statuaire ne le prodiguait point. La postérité est si frivole et si sollicitée de toutesJparts]^que la
sculpture de cette dame risque de connaître l'oubli. En 1841, elle jouissait de tout son prestige. Imaginez le trouble de notre jeune pèlerin passionné rencontrant sur la terre sacrée de la Toscane cette gracieuse Française qui animait l'argile, après avoir suivi Madame dans son héroïque et folle chevauchée. Une amazone de Walter Scott qui sculptait le buste du Prétendant ! Une muse vivante qui avait été brigande en Vendée ! Les deux amis s'attachèrent d'autant plus à leur double rehgion qu'ils l'entendaient prêcher par cette noble bouche. Après s'être délicieusement entretenus avec M^i^ de Fauveau du retour prochain du comte de Chambord et des fresques de Benozzo GozzoH, ils la quittèrent plus quattrocentistes et plus chouans que jamais.
Après l'Italie, ils visitèrent les Flandres, prenant notes sur notes, courant d'admirations en admirations. Cependant les tuteurs du jeune voyageur le pressaient affectueusement de choisir un état. Il consentit à faire son droit ; pour un enfant de la Normandie, c'est presque un devoir.
La santé, déjà très menacée, d'Ernest Lafontan l'obhgeait à demeurer dans le Midi. Afin de ne point se séparer d'un ami si cher, et sans doute aussi pour ensoleiller l'étude des codes, Philippe de Chennevières alla apprendre le Digeste chez le Roi René. Les trois années qu'il passa à Aix (1842-1845) décidèrent de son tempérament intellectuel et de la formation de sa méthode. De tous les séjours propices à la méditation, il n'en est pas de préférable à
vieille cité du roi de Sicile. Aix, endormie au bord de ses fontaines, est par excellence un lieu de paix et de beauté, generoso sanguine parîam. Des destinées d'une parfaite sagesse se sont écoulées sous ses platanes, dans l'atmosphère subtile du passé. Là vécurent d'une existence exemplaire Nicolas-Claude Fabri de Peiresc et le bon marquis de Méjanes. Pour celui qui se sentaii déjà d'humeur à continuer leurs traditions, il était bien difficile, en un tel miheu, de s'absorber dans la jurisprudence. Le Code eut un concurrent redoutable dans le Livre d'heures de René d'Anjou. Les manuscrits et les miniatures du fonds Méjanes, les trésors conservés au musée et dans les églises, toutes les richesses d'art éparses dans cette région bienheureuse, notre étudiant en droit voulut les connaître, les approfondir furetant partout, regardant tout avec des yeux éblouis, promenant au hasard d'une curiosité infatigable son enquête enthousiaste et recueiUie. Il devint là historien et collectionneur. Le goût l'envahit, puis la passion de sonder les civilisations locales, de découvrir sous l'amas des documents les gloires abandonnées ou méconnues. Il apprit à remuer avec délices toutes les poussières de l'ingratitude et de l'oubli. Il se fit le redresseur des torts de l'histoire.
Parmi les morts dont il prenait si vaillamment la défense, plus d'un lui doit son retour à la vie. Méritaient-ils tous cet honneur ? Une critique implacable ne peut-elle relever quelques exagérations dans ce jeune zèle ? On n'imite pas les générosités
du chevalier de la Manche sans hériter aussi de sa promptitude à l'illusion ; il arrive à tous les paladins de confondre les moulins et les géants. Notre confrère fut plus tard disposé à sourire avec bonhomie de quelques-uns de ses premiers enthousiasmes. Il s'égayait sans remords de ce Fensonius qu'il avait cru ramener une fois pour toutes au grand jour de la renommée. Cet honnête artiste, à la fois flamand et provençal, lui devait pour le moins une heure de triomphe. Après la Révolution de 48, Charles Blanc ayant à défendre, comme commissaire du gouvernement, le budget des beaux-arts, voulait convaincre les représentants de la nation des bienfaits de l'histoire de l'art. M. de Chennevières venait de publier le premier volume de ses Recherches sur la vie et les ouvrages de quelques peintres provinciaux de Vancienne France. Charles Blanc était habile et disert et, comme le divin Ulysse, fertile en stratagèmes heureux. Il savait parler aux assemblées et trouver à la tribune l'argument de circonstance. Il brandit le volume de M. de Chennevières et cita Fensonius comme une des plus illustres victimes de l'injustice humaine. Ce nom, sonore et ignoré, fît merveille. Pendant une après-midi, on ne parla que de Fensonius dans les couloirs de la Constituante ; il eut les honneurs de la séance. Cette inofïensif fantôme rentra ensuite dans le néant, mais il avait connu l'apothéose, au moins sous sa forme parlementaire. L'auteur des Peintres provinciaux fut le champion de causes meilleures, dont il gagna le procès pour
toujours. Certains noms qui se trouvent aujourd'hui sur toutes les lèvres furent prononcés par lui pour la première fois. Il donna le type de ces monographies où excelle la critique d'aujourd'hui. Nos érudits se plaisent à reconnaître en lui un inventeur et un modèle.
En 1845, Philippe de Ghennevières avait conquis son diplôme d'avocat et ses licences de littérateur. Il vint à Paris et fréquenta les compagnies d'écrivains. Sa place y était marquée. Théophile Gautier, Baudelaire, Gérard de Nerval, Gavarni, les frères de Goncourt raccueillirent comme un des leurs. Pendant ses années d'apprentissage sous le ciel de Provence, il avait beaucoup écrit en vers et en prose. Sur tous les sentiers de l'école buissonnière sa verve s'était dispersée. Il avait publié des rondeaux inédits d'Alain Ghartier découverts à la bibhothèque d'Aix, beaucoup rimé sous le nom de François de la Boussardière et signé du pseudonyme de Jean de Falaise des Contes normands pleins de belle humeur.
S'il avait cultivé en lui le plus spontané de ses dons, M. de Ghennevières fût devenu un maître conteur, dans la meilleure tradition romane, descendant en droite ligne des vieux diseurs de gabets. Le volume, aujourd'hui rarissime, qui contient ses dernières fantaisies de trouvère, est orné d'une eau-forte de Jules Buisson. Dans cette estampe affectueusement satirique, le député-dessinateur a représenté son ami faisant la sieste sous le pommier natal. Quatre petits amours de Glodion, espiègles et
joufflus, agacent le dormeur ; l'un d'eux tient une pancarte avec cette légende : « La paresse a tué Jean de Falaise ». Ce ne fut pas la paresse qui tua Jean, mais le souci, plus ingrat et plus austère, d'explorer les oubliettes de l'histoire et de restituer au génie national des richesses égarées au cours du chemin. Il est plusieurs fois question de M. de Ghennevières dans le Journal d'Edmond de Concourt. Cet observateur suraigu, qui regarda ses contemporains sans attendrissement, se fait non seulement équitable, mais bienveillant et afïectueux, toutes les fois que ce nom aimé revient sous sa plume. Il s'étonne, avec quelque regret, de voir un esprit si original dépenser tant d'énergie et de savoir à réhabiliter des personnalités secondaires. « Mais, ajoute-t-il, il a toujours quelque conte normand ou vendéen à l'horizon de sa pensée. » Votre confrère aimait à dire des histoires joyeuses ; il s'amusait parfois à les écrire pour le plaisir de ses intimer et de ses proches. Mais elles ne faisaient que les innocentes récréations de son labeur.
A peine arrivé à Paris, il trouva un théâtre digne de ses talents. Sa famille le solHcitait depuis longtemps d'entrer dans la carrière des consulats ; avec une nonchalance voulue, il avait laissé passer l'occasion. Il disposait d'un appui auprès de M. de Montalivet, intendant de la liste civile, de qui relevaient les musées. Le Louvre avait toujours été la maison de son cœur et de son esprit ; ses dimanches de collégien extasié s'étaient passés, en compagnie du bon
Lafontan, dans les vastes salles peuplées de chefsd'œuvre. Après avoir si pieusement erré à travers le temple, il osait espérer à peine qu'on l'admettrait à y sacrifier. Il est à remarquer que M. de Ghennevièrés, écrivain d'une simplicité un peu fruste, dont la franchise répugne aux grands mots, prend un langage presque apostolique toutes les fois qu'il parle du Louvre. C'est « le lieu sacré, la sainte demeure » dont on ne franchit le seuil qu'en tremblant. Cette dévotion dura autant que sa vie. Un arrêté du 1er mai 1846 lui permit de pénétrer dans cet éden, sous la blanche robe du surnuméraire.
L'échelle des grandeurs administratives se gravissait alors avec lenteur. Ce n'était pas une faveur vulgaire que d'obtenir l'emploi le plus humble dans notre musée national. Le directeur d'alors, M. de Caumont, n'avait pas été consulté sur la candidature de M. de Chennevières ; il accueillit cet auxiliaire inattendu sans aménité et rafraîchit son enthousiasme par cette douche toute bureaucratique : « Vous n'êtes pas ici pour faire de l'art, mais de l'administration. » On relégua l'intrus dans un entresol obscur, au fond de la Cour des Sphinx. L'intrus était de ceux qui, pour prouver qu'ils sont supérieurs à leur emploi, commencent par le remplir. Il se mit, avec une ardeur héroïque, à extraire des fiches du Père Anselme. Son compagnon de geôle et de catalogue était Eudore SouHé, dont il devint aussitôt l'ami. Leurs deux natures se complétaient à souhait. Tout en copiant consciencieusement des
fiches, ils rêvaient de réformes et conspiraient contre la routine. « Nous faisions à nous deux, dit joliment M. de Chennevières,la société secrète des amis des arts dans le Louvre. » En 1847, quand il se vit commis de huitième classe, c'est-à-dire au comble de ses vœux, désormais certain de faire carrière, il se permit les longs espoirs et les vastes pensées.
La Révolution de 1848 fit naître en lui de généreuses espérances. Il déclare, avec sa loyauté coutumière, qu'il se rallia d'un cœur sincère à la république de Lamartine. Au milieu du grand remue-ménage d'idées qui se fit alors, il chercha l'occasion de faire entrer dans le domaine des réalités quelques-unes des réformes qu'il avait à cœur. Un de ses projets favoris était le transfert de l'administration des beaux-arts du ministère de l'intérieur à celui de l'instruction pubhque. Les pétitions étaient à la mode ; le jeune commis en adressa une aux « Citoyens représentants ». Quand on relit ce travail, après tant d'années, on en admire la sagesse et la clairvoyance ; on est charmé d'y trouver tant d'avenir. Qu'on en juge par ce passage : « Le ministère de l'instruction pubhque, quand il aurait reconquis l'administration des beaux-arts, partagerait sa sollicitude entre les artistes et les savants. Les arts, qu'il s'habituerait vite à estimer comme son influence la plus brillante et la plus profitable, sauraient exiger de lui la large moitié de son intérêt et de ses travaux... La vue fréquente d'objets d'art d'un goût pur et élevé agira plus vivement pour l'éducation et la morahsation
du peuple que cinquante traités de morale et de science. C'est par les yeux que l'homme se prend toujours, et la jouissance des beaux tableaux l'amènera à la digestion des bons livres et des saines pensées. » — Cette idée, si logique et si simple, M. de Ghennevières ne devait la voir triompher qu'oprès une autre Révolution, au 4 septembre 1870. Certains hommes ont le privilège de jeter aux sillons le grain que d'autres viendront récolter. Ce fut plus d'une fois le lot de M. de Ghennevières. Il en prenait son parti avec une philosophie robuste et, sans amourpropre de semeur, se réjouissait de voir la moisson. Battu sur ce premier point, M. de Ghennevières ne se découragea pas. Il entreprit de plaider auprès du nouveau régime la cause de ses « pauvres et chers musées de province ». Les archives du Louvre regorgeaient, sur les collections provinciales, de renseignements que nul n'avait extraits de leurs dossiers. « Je me pris, raconte-t-il, à feuilleter tous ces documents avec mon entrain de ce temps-là, sans être distrait dans ma besogne par d'autres visites que celles des souris qui me couraient entre les jambes, et que je nourrissais des miettes de mon goûter. » Reprenant une idée de la Convention, s'inspirant d'un vieux travail d'Heurtaut Lamerville au conseil des Cinq Cents, M. de Ghennevières rédigea pour les pouvoirs pubhcs un probant rapport qui concluait à la création de tout un service de centralisation et de contrôle. On ne prit l'idée que par ses vices. Tout le labeur de M. de Ghennevières n'aboutit qu'à l'in-
vestiture de quatre nouveaux fonctionnaires, — desquels il ne fut pas.
L'arrivée de M. de Nieuwerkerke au Louvre permit à M. de Chennevières de fixer son activité, jusqu'alors un peu diffuse, et de faire la preuve de son mérite. De manières affables et d'esprit ouvert, le surintendant savait l'art de manier les hommes et d'utiliser leurs aptitudes. Il trouvait au musée le plus brillant et le plus dévoué des états-majors. C'étaient : Villot, au département de la peinture ; Reiset, aux dessins ; Emmanuel de Rougé, aux antiquités égyptiennes ; le comte Léon de Laborde, à la sculpture moderne ; Adrien de Longpérier, aux antiques. Derrière ces chefs éminents, toute une équipe d'ardents travailleurs : un Eudore Soulié, un Barbet de Jouy, un Clément de Ris, un Darcel, un Tauzia, un Chennevières enfin. Ce dernier cherchait encore sa voie. Après avoir été confiné, par malveillance, dans l'obscure besogne de distribuer des cartes aux copistes, il avait été distingué par Villot et Reiset, et associé à leurs recherches. Mais sa situation demeurait encore indécise ; l'influence lui était refusée. M. de Nieuwerkerke le mit hors de page, en lui confiant le service des Expositions annuelles.
On ne sait plus guère aujourd'hui dans quelles conditions le Salon s'organisait alors. Les artistes étaient admis à recevoir dans les salles du Louvre l'hospitalité du souverain. Chaque année, six mois avant la date de l'inauguration officielle, le Salon Carré et la Grande Galerie étaient" fermés rigoureu-
sèment. Devant les tableaux des vieux maîtres, les charpentiers dressaient une muraille de planches, où s'accrochaient les œuvres contemporaines. Ge système impratique et dangereux, dont le moindre vice était de priver le public pendant quatre mois de la jouissance des chefs-d'œuvre du passé, durait depuis plus d'un siècle. On imagine aisément de quelle légitime clameur d'indignation serait salué le retour à un pareil état de choses. Il fallut qu'une Révolution, en renversant une dynastie, rendît les Tuileries disponibles, pour que les artistes pussent avoir un toit. En même temps, ils étaient appelés pour la première fois à élire leur jury d'admission, à contrôler le placement de leurs ouvrages, à distribuer leurs récompenses. M. de Chennevières, si informé des anciens usages et si épris de sages changements, homme de tradition et de liberté, était bien le fonctionnaire qu'il fallait choisir entre tous pour représenter l'État auprès des artistes dans ces relations d'un nouveau genre.
Le Salon de 1849 trouva donc asile aux Tuileries. En 1850, 1851, 1852, on l'installa au Palais-Royal, dans des baraquements improvisés par l'architecte Chabrol. Mais, à partir de 1852, il fallut céder le Palais au roi Jérôme et à sa famille. Il fut décidé que le Salon de 1853 aurait lieu au faubourg Poissonnière, dans l'ancien local des Menus-Plaisirs. M. de Chennevières, dont le zèle s'accommodait de toutes ces agitations, vint camper, avec ses services, dans les maisoi^nettes délabrées où avaient vécu Gossec
et Méhul. C'était en plein Paris commerçant, à deux pas des élégances du boulevard, un coin de solitude et de verdure. Entre des murs lézardés, couverts de lierre et de clématites, s'ébattaient des lapins et des poules. Cette retraite paradoxale et un peu sauvage était pour plaire à M. de Chennevières. Dans cet îlot d'arbres et de souvenirs, il était heureux et s'épanouissait. Chaque soir, après la tâche accomplie, en compagnie de son collaborateur Buon, il courait sur le gazon maigre et jouait à la balle comme un écoher. Cet aimable exil ne dura que huit mois environ. L'administration domaniale n'a point l'âme poétique; elle décida d'aliéner ces terrains où s'élève à présent l'éghse Saint-Eugène. Le service des Expositions dut plier bagages et émigrer encore une fois. Une exposition universelle et internationale venait d'être décidée pour l'année 1855. Point de Salon en 1854. M. de Chennevières demanda au surintendant la permission de se réfugier à Versailles et d'abriter son matériel dans les magasins inoccupés du palais. Sa proposition fut acceptée, et on lui attribua pour lui-même un logement dans l'aile gauche des ministres.
Pendant huit années, de 1853 à 1861, sauf aux mois rigoureux de l'hiver et pendant la période des Salons, il fut l'hôte du château de Versailles. Ce fut l'époque la plus libre, la plus féconde et la plus heureuse de sa carrière.
Au Musée de Versailles, il retrouvait son cher camarade du Louvre, Eudore Souhé, qui venait d'y
remplacer Salmon. C'était alors une manière d'abbaye, et comme une Thélème archéologique, que la vieille demeure de nos rois. Une véritable confrérie de savants et d'artistes avait élu ce noble lieu pour y vivre de la vie de la pensée. Soulié communiquait à tous son fanatisme pour les reliques dont il était le gardien ravi. Théophile Lavallée, Frédéric Baudry, Dussieux, Delécluze venaient écrire l'histoire de la vieille France dans le plus parfait de ses décors. L'architecte Questel, si digne de conserver la merveille de notre architecture, s'inspirait des leçons de Leveau et de Mansart, en méditant ces grands travaux qui devaient embellir Grenoble et assurer la célébrité de son nom.
Enfin il était donné au marquis de Ghennevières de respirer son atmosphère naturelle. Il vivait de la vie du Grand Siècle ; tout lui parlait de l'époque ordonnée et magnifique où toutes les énergies de la France monarchique s'étaient fondues dans l'unité. Quel décor pour les rêves d'un royaliste, dont la foi pohtique était faite de poésie ! Quel cabinet de travail pour un évocateur du passé !
Après avoir terminé à Versailles ses Recherches sur les peintres provinciaux, M. de Ghennevières collabora activement aux Mémoires inédits sur les membres de r Académie rogale de peinture et de sculpture. Mais il lui tardait de s'affirmer par une initiative personnelle. Un comité tout confraternel, sans solennité, sans investiture ofTicielle, composé de ses confidents les plus intimes, SouHé, Dussieux, Paul
Mantz, Montaiglon, se groupait sous son impulsion, sinon sous sa présidence. L'heure était à l'interprétation intelligente des documents d'archives. Un exemple de méthode, le modèle de l'érudition qui féconde et vivifie, venait d'être fourni par les tra-. vaux de Léon de Laborde sur les Ducs de Bourgogne. M. de Chennevières s'est toujours plu à saluer un initiateur en ce vaste esprit qui fut mêlé à tous les problèmes de son temps, évolua comme un grand seigneur de l'inteHigence parmi les idées et les hommes, pénétra le passé, comprit le présent, devina l'avenir, et nous légua son testament intellectuel dans un livre prophétique qui sert encore de bréviaire aux hommes de progrès. M. de Chennevières et ses collaborateurs s'engagèrent avec une confiance intrépide dans la voie qui leur était tracée. Ils créèrent les Archives de Varl français.
Publier les marchés conclus entre les artistes et leurs acquéreurs, divulguer les comptes, les testaments, les moindres actes, chercher sur tous les points du territoire les secrets épars dans nos archives, interroger le génie sur ses propres témoignages, tel était le programme de cette entreprise. Celui qui la conçut pouvait s'en enorgueilhr à juste titre. « J'ai eu ma part dans ce mouvement, dit M. de Chennevières ; je ne la veux ni diminuer, ni grossir. Cette idée a été l'une des imaginations les moins médiocres de ma vie. » Mais aussitôt il s'empresse de faire aussi large que possible la part de ses auxihaires. Il s'étend avec insistance sur les services
d'Anatole de Montaiglon, qu'il appelle plaisamment « l'oncle du recueil ». Sa gratitude s'attarde à ce souvenir. Avec une malice affectueuse il crayonne l'originale silhouette de ce roi des chercheurs, qui fit tant pour les autres et si peu pour lui-même, « véritable personnage d'Hoffmann », qui, avec les allures d'un bon gnome, mena la vie d'un bénédictin. Le portrait fut toujours un art français. M. de Ghennevières était trop de notre race pour n'y point exceller. Cette fois, il mit au service de son modèle toutes les ressources de son esprit et toutes celles de son cœur. Énumérer ceux qui collaborèrent aux Archives, c'est donner le livre d'or de l'érudition. Après les fondateurs, Montaiglon, Dussieux, Soulié, Paul Mantz, nous nommerons Benjamin Fillon, le baron Pichon, d'Arbois de Jubainville, Reiset, Villot, la Sicotière, Renouvier, Champfleury, Duplessis, Victor Cousin. Par malheur, les devoirs administratifs de M. de Chennevières vinrent trop souvent le distraire de sa tâche favorite. En 1856, il dut remettre la direction effective des Archives à Montaiglon. Celui-ci, avec un dévouement infatigable, conduisit l'entreprise jusqu'en 1860. La période de 1860 à 1870 fut féconde en difïîcultés. La fondation de la Société de V histoire de Part français ouvrit une ère nouvelle. Si nous voulions savoir comment fut sauvée cette œuvre patriotique, nous n'aurions qu'à interroger quelqu'un qui siège parmi nous. Dans le cas où la modestie de notre confrère tiendrait à se dérober, nous en appellerions au témoignage de M. de Chennevières sur le
rôle de Guifïrey « le vaillant, le tenace », qu'il eût été si heureux de retrouver ici.
Tout en servant la science, M. de Ghennevières ne négligeait pas l'administration. Depuis longtemps ses talents étaient reconnus. Il assurait, à la satisfaction générale, la conduite des Expositions annuelles. M. de Nieuwerkerke trouva logique de lui donner un nouveau titre à la confiance des artistes ; en 1861, il lui fit attribuer la conservation du Luxembourg.
Connu et apprécié de tous les maîtres contemporains, M. de Ghennevières était mieux qualifié que personne pour choisir les œuvres les plus propres à préparer leur gloire. Il suffît de citer les principaux ouvrages qu'il fit entrer au Luxembourg pour apprécier la sûreté de son goût. L'État lui doit, — je ne parle que des morts, — de posséder la Jeanne d'Arc d'Ingres, la Liberté de Delacroix, le Tepidarium de Ghassériau, le Printemps de Daubigny, la Chasse aux faucons de Fromentin, VOrphée de Français, Vlnondation de Paul Huet, VOrphée de Gustave Moreau, la Peste deDelaunay,leGé7îéra/ Prim d'Henri Regnault, VEspace de Ghintreuil, le Cabinet d'armes de VoUon, la Mère des Gracques de Gavelié, la Jeanne d'Arc de Ghapu, ï Enfance de Bacchus de Perraud, le Vainqueur aux combats de coqs de Falguière. Il créa la section étrangère. Le premier il osa revendiquer dans les ministères des œuvres que la routine, l'égoïsme et la vanité dérobaient aux yeux du public. Dans les négociations de ce genre on risque d'acquérir de redoutables inimitiés. M. de Ghenne-
vières allait à ces ambassades difficiles avec l'entrain d'un garde-française qui monte à l'assaut. Sa diplomatie un peu sommaire triomphait à force de sincérité. On le redoutait, en l'estimant.
Vinrent la guerre et la Révolution du 4 septembre. M. de Chennevières, resté légitimiste de sentiment, n'avait eu qu'à se louer du régime impérial. L'Empereur le traitait affectueusement. Une princesse de la famille des Napoléons, dont la loyauté et la bonne grâce désarmaient les haines, noble et généreuse figure qui vient de disparaître entourée du respect de tous, l'avait accueilli famihèrement dans ce salon, désormais fermé, ou le talent se sentait chez lui. Il donna un regret sincère aux vaincus.
La nouvelle du désastre de Sedan et delà chute de l'Empire lui parvint à Brest, où M. de Nieuwerkerke l'avait envoyé mettre en sûreté quelques-uns des chefs-d'œuvre du Louvre. Il revint à Paris partager les misères, les angoisses et les illusions du siège. Au Luxembourg, métamorphosé en ambulance, son principal souci fut de se prémunir contre les dangers du bombardement. En mars, après avoir fait, comme toujours, plus que son devoir, il alla retrouver en Normandie sa femme et ses enfants.
Le gouvernement de la Défense nationale avait rappelé Charles Blanc à la Direction des beauxarts, plus logiquement organisée et notablement agrandie. Une incompatibihté d'humeur politique se produisit entre l'ancien administrateur de 1848 et le régime du 24 mai. Quand M. de Fourtou eut à
faire choix d'un nouveau directeur, il entendit prononcer partout le nom du marquis de Ghennevières. Il le fit venir et le pressa d'accepter. Pour un homme qui, depuis vingt-sept ans, était mêlé à tous les intérêts artistiques, c'était un devoir de ne pas se dérober à l'honneur de les prendre en mains. Les goûts secrets de M. de Ghennevières l'auraient volontiers retenu à son cabinet d'études. Gependant il n'hésita pas. Le souci du bien public fut le plus fort. M. de Ghennevières avait défini mieux que personne les responsabilités du directeur des beaux-arts : il se déclara prêt à les assumer. Il demanda seulement à demeurer, à tout événement, titulaire de sa conservation du Luxembourg. Quand on lui eut garanti un port de retour, il se lança à pleines voiles sur cette mer, féconde en orages, ou il est si passionnant, si difficile et si flatteur de naviguer.
M. de Ghennevières entrait là comme chez lui. En apprenant l'élévation de son vieil ami, Edmond de Concourt accourut le féliciter. Il le trouva, à sa table de famille, paisible etsemblable à lui-même. Le soir, il note avec émotion, dans son Journal, sa visite « au bon Ghennevières, un bonnet de coton enfoncé jusqu'aux sourcils..., dans son intérieur resté provincial, normand, chardinesque. Les grandeurs n'ont rien changé au train de la maison ». Une heure après sa nomination, le directeur des beaux-arts était au travail.
Nul n'a mieux raconté cette période de fiévreux labeur que notre confrère M. Georges Lafenestre. Il
a de bonnes raisons pour en parler savamment, ayant fait toute cette rude campagne aux premiers rangs de l'état-major. Nous savons par lui ce qu'était le chef. Ce que que fit le lieutenant, il lui plaît de le taire, mais nous avons à cœur de le rappeler. Dès la première entrevue, cordiale et brusque, M. de Chennevières conquit ses collaborateurs. Il procédait par le système de la confiance préalable : c'est le moyen le plus fier, et le plus habile aussi, de provoquer des dévouements. De toutes parts on s'ingénia à satisfaire ce supérieur qui parlait le langage de la camaraderie. On se mit à l'œuvre aussitôt.
Quelqu'un a défini le bonheur « une idée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr ». Au milieu de difficultés incessantes, à travers les obstacles et les embûches, M. de Chennevières connut au moins cette joie d'accomplir, à cinquante ans, la plupart des projets qu'il avait conçus à l'âge des chimères et des illusions.
Il connaissait la France, pour l'avoir parcourue en tous sens, le calepin à la main. Il savait quels trésors d'art elle renferme encore, malgré les fureurs de la barbarie et les excès de zèle de la civihsation. Il avait visité les plus humbles bourgs. Partout il avait rencontré de ces braves gens qui adorent leur petite patrie pour mieux servir la grande. Pendant des années, il avait correspondu, ici avec le conservateur d'un cabinet ignoré, là avec un magistrat amoureux de sa ville, là encore avec quelque abbé archéologue orgueilleux de son égUse. Il savait de quoi sont capables ces tra-
vailleurs obscurs dont chacun apporte sa pierre à l'édifice de Thistoire. Il voulut grouper dans un efïort d'ensemble ces bonnes volontés dispersées. Il convoqua dans un congrès annuel les Sociétés des départements et créa V Inventaire général des richesses d'art. Aujourd'hui encore, ces deux institutions excellentes vivent de la vie robuste qu'il leur a donnée.
Il n'avait pas cessé de réclamer le retour des services d'architecture à leur centre naturel. La fusion de la direction des bâtiments civils dans celle des beaux-arts lui semblait nécessaire pour qu'un même pouvoir disposât de la grande commande. A toutes les époques fécondes, il en avait été ainsi ; entre les manifestations si variées du génie français l'harmonie ne s'était jamais faite que par l'unité dans l'impulsion première. Il ne put vaincre sur ce point les obstacles que lui opposèrent la force de l'habitude et la majesté des situations acquises. Trop galant homme pour chasser sur les terres de ses voisins, il voulut au moins donner un exemple de la vérité de sa théorie. Il fît décider que l'église Sainte-Geneviève recevrait une décoration « où la légende de la patronne de Paris se combinerait avec l'histoire religieuse de la France ». L'école contemporaine, représentée par ses maîtres les plus illustres, lui doit d'avoir témoigné, sur les murs du Panthéon, de sa diversité et de sa puissance. Ce que fut ce travail, c'est ici qu'on le sait le mieux. En songeant à ceux qui en furent les ouvriers, si je regarde autour de moi, je constate, hélas ! bien des vides. Mais j'ai la joie de saluer encore plus d'un
survivant glorieux. En d'autres monuments, M. de Chennevières chercha et trouva encore l'occasion de confier aux artistes des espaces à la mesure de leurs rêves, Les souvenirs du Grand Siècle, la pensée de Golbert et de Lebrun, la volonté homogène qui créa les ateliers de Versailles et la manufacture des meubles de la couronne s'unissaient dans son intelligence au sens profond de la liberté. Peut-être regrettait-il secrètement le temps où la même pensée concevait les peintures des plafonds, les stucs des voussures, les ferrures des portes, les statues des quinconces, les vases des parterres, et jusqu'aux ors d'un carrosse « pour régaler le grand Mogol ». Mais il savait concilier son idéal avec l'infinie diversité de son époque. Il avait de la doctrine sans être un doctrinaire et de la volonté sans domination.
Exhorter les maîtres aux grands défis de la peinture et de la statuaire monumentales ne lui suffisait point. Il vivait de cette vie large et lointaine qui doit être celle du pouvoir. Ses vues ne se tournaient vers le passé que pour lire ensuite plus clairement dans l'avenir. Il aimait la jeunesse et croyait en elle. Il goûtait ce qu'il y a de mystérieux et d'exquis dans l'éclosion d'une âme d'artiste : il savait de quels soins paternels il faut entourer cette fragile floraison. Pour assurer sa suprématie artistique et préparer ses lendemains de gloire, la France possède, depuis Golbert, une institution qui fait partie de sa grandeur. M. de Chennevières, trop patriote pour toucher à une tradition consacrée par le génie, voulut donner néan-
moins à la démocratie ses élèves protégés. Il créa le Prix du Salon et les Bourses de voyage. Chaque année le conseil supérieur des beaux-arts se réunit solennellement pour faire ses choix, dans le libre esprit qui les doit dicter. La tâche est belle à accomplir. Dans la mêlée confuse des énergies, discerner une dizaine de jeunes gens, s'assurer que leur début est d'heureux présage, les chercher dans toutes les directions et dans tous les genres en ne leur demandant que d'être vaillants et sincères, puis les envoyer devant les modèles immortels prendre la mesure de leurs forces et contrôler leur vocation ; les faire entrer par l'enthousiasme dans la voie douloureuse et sacrée, — voilà l'œuvre qui couronne la fête du Salon annuel, et c'est à M. de Ghennevières qu'il convient d'en reporter tout l'honneur.
Ayant donné ses plus belles années aux soucis des expositions, M. de Ghennevières avait longuement réfléchi à ce que doivent être, dans la société moderne, les rapports de l'art et de l'État. Il s'était convaincu qu'il appartient aux artistes eux-mêmes, et à eux seuls, de choisir et d'exposer leurs œuvres ; à procéder autrement, ils abdiquent leur indépendance, tandis que le pouvoir use inutilement son autorité. L'histoire du Salon lui était famihère. On n'était plus en 1667, alors que la puissante corporation académique, obéissant à l'impulsion de Golbert, demandait au Grand Roi l'autorisation de montrer au pubUc les meilleurs ouvrages de ses membres. Depuis que V Académie royale de peinture et de seul-
piure avait disparu dans la tourmente révolutionnaire, il manquait aux artistes français d'être unis par un lien confraternel. Parmi eux, nulle cohésion, nulle entente. Individualités éparses, confondues dans la mêlée démocratique, ils ignoraient les bienfaits de l'association. Il était naturel à M. de Ghennevières de vouloir adapter une ancienne coutume aux besoins de la vie contemporaine. Depuis 1848, il songeait à grouper les artistes en une compagnie d'essence aristocratique, où l'élite dirigerait le nombre. Sa théorie mettait chacun dans son rôle : d'un côté, les artistes, fortement unis, défendant leurs intérêts et faisant leurs preuves en toute liberté ; de l'autre, l'État éclectique et libéral, n'ayant plus d'autre devoir que d'encourager et consacrer le talent. Ce programme, élaboré avec amour, il l'avait successivement proposé à tous les régimes. Déjà, lors de la crise de 1863, il pressait le surintendant de le réaliser ; M. de Nieuwerkerke et le maréchal Vaillant se soucièrent peu d'ajouter une difficulté nouvelle à toutes celles de cette heure orageuse. L'idée, reprise avec ténacité, fut soumise au libéralisme, volontiers audacieux, de Maurice Richard. M. de Chennevières, fort de quatre cents signatures obtenues dans les ateliers, avait établi les statuts de la corporation nouvelle et rédigé sa charte. On semblait toucher au but. La guerre éclata. — En arrivant à la direction des beaux-arts, M. de Chennevières y apportait sa devise : Libertas arlihus restituta. Il adjura M. de Fourtou de s'y conformer, dans un de ces rapports
si vivants, si nets, qu'il aimait à rédiger lui-même, à la veillée. « Je pense, y disait-il, que l'administration n'a point à se fourvoyer dans ces querelles qui profitent aux ateliers, les animent et les échauffent, mais où elle a mauvaise grâce à vouloir imposer son influence qui passe facilement pour une tyrannie. » Ge rapport fut inséré au Journal Officiel, et ce fut tout. — L'honneur de donner la liberté aux artistes devait revenir à un homme d'État dont le souvenir vous est cher ; Jules Ferry avait le don d'oser. Quand fut réalisée sa réforme favorite, M. de Ghennevières était loin du pouvoir. Il applaudit de tout cœur aux premiers actes de la Société des artistes français. « Elle est un peu ma fille », disait-il avec bonne humeur. A vrai dire, elle l'était tout à fait.
M. de Ghennevières se consola de l'ajournement de cette réforme en se multipliant pour en accomplir d'autres. Les projets succédaient aux projets. On renonce à énumérer les questions que cet homme, de santé débile, retenu trop souvent au logis par quelque malaise, a soulevées en quatre années d'une influence parfois marchandée. Ses facultés étaient en ébulUtion. Au lendemain de l'Exposition de 1878, son activité connut la lassitude ; on n'agite pas impunément tant de problèmes à la fois. Ge lutteur si droit, qui livrait des parties redoutables en abattant son jeu, eut une heure de renoncement. M. de Ghennevières, dans les tracas de la vie publique, c'était un peu Alceste à la cour. Il avait eu quelques démêlés avec Oronte, et s'était affligé, jusqu'à la souffrance,
de choses dont Philinte se borne à sourire. « Il faut, disait-il à un de ses confidents, que je relise chaque matin le Meunier^ son Fils et VAne. » Cette fable, où le poète national donne aux hommes en place une si fine leçon de conduite, il convient, lorsqu'on est aux affaires, non seulement de la lire, mais de la vivre à tous les instants. Il n'est pas criminel d'en éprouver quelque énervement. M. de Ghennevières voyait en outre une politique nouvelle remplacer celle qui conservait ses discrètes mais ardentes préférences. Il redemanda sa liberté. Avant de la reprendre, il dressa un dernier inventaire, celui de ses services. Avec un orgueil de bon ton, sans rhétorique, mais sans affectation d'humilité, en la pleine conscience de son mérite, il résuma son œuvre. Dans le rapport qu'il adressa au ministre dont il se séparait courtoisement, nous hsons ces lignes, d'une fierté légitime : « Nous avons accompli notre tâche avec la conviction la plus ardente et le dévouement le plus absolu, avec la passion de la sincérité et de l'impartialité, de toutes les forces, en un mot, de mes collaborateurs et des miennes. Eux et moi, nous attendons, pour l'ensemble de notre œuvre et pour l'activité qu'elle a suscitée au dehors, quelque justice et quelque estime dans l'avenir. » On le voit, le chef n'oubhait pas ses soldats. Eux aussi se souviennent de lui. A peine avaitil quitté son cabinet directorial que l'avenir commençait pour son œuvre. Sa tradition prit force de loi. Au poste qu'il avait rempli avec tant d'éclat se sont succédé des hommes de tendances et de tempéra-
ments divers : il n'en est pas un qui ait hésité à marcher dans les voies droites qu'il avait ouvertes de tous côtés.
Vous étiez là, Messieurs, non pour le consoler d'une chute, — il n'était pas tombé, — mais pour rendre hommage à ses efforts et consacrer son dévouement. Comme il venait de rentrer au Luxembourg, vous l'appeliez à remplacer le baron Taylor. A l'Académie des beaux-arts, il retrouvait des compagnons de lutte, des amis éprouvés, les témoins constants de sa vie. Ai-je besoin de vous rappeler avec quelle bonne grâce, quelle autorité et quelle compétence il tint sa place ici ?
Il quitta peu après le service de l'État. La retraite ne fut pas pour lui un repos. Gomment eût-il fait pour se reposer ? Le haut fonctionnaire, en abdiquant, avait libéré Jean de Falaise. A vrai dire, le conteur s'était défendu de tout temps contre les entraves administratives. Le Normand, lui aussi, avait résisté. Jamais lelien ne s'était rompu entre la vieille souche et son rameau vivace. Dans son ermitage de Saint- Santin, un ancien bastion aménagé en gentilhommière sous le vocable d'un brave saint percheron, M. de Ghennevières put enfin mener la libre existence qui était celle de ses goûts intimes, il lui restait une dernière société savante à fonder : il créa l'Académie de Bellême. Désormais, il ne voulut plus vivre que pour la science et l'amitié. Il se donna Hcence de ne plus être qu'un propriétaire rural, un artiste, un lettré, un collectionneur, un père de famille.
Il était arrivé à cette heure de recueillement et de mélancolie où ceux qui ont puissamment vécu, aiment à regarder en arrière. Sa jeunesse lui remonta au cœur ; il passa la revue de ses souvenirs. Il en avait d'innombrables, d'austères et de charmants, de délicieux et d'amers, de glorieux aussi, ayant beaucoup agi et beaucoup vu. Il avait traité d'égal à égal avec les illustres de son temps, entendu Ingres et Delacroix parler « quasiment dans les mêmes termes » du génie de Michel-Ange, fait souvent le voyage de l'Europe et toujours celui de l'humatiité. Il s'était assis familièrement à la table de ce dîner Magny où Goncourt prenait des notes, où Renan se reposait en rêvant tout haut, où tonnait Flaubert, où Gautier tirait son feu d'artifice aux yeux éblouis de George Sand, où Sainte-Beuve aimait à se taire. Le critique des Lundis, l'homme du siècle qui a le moins erré dans ses jugements, avait, du premier coup d'œil, discerné sous la réserve avisée de M. de Ghennevières une personnalité d'élite. « C'est, écrivait-il, un esprit poétique et délicat, qui admire avec passion, qui écoute avec finesse. » Imagination créatrice, ferveur admirative, esprit de finesse, Sainte-Beuve notait bien les traits essentiels. Mais il fallait au portrait une dernière touche. Le peintre remarque encore chez son modèle « cette bonté fine comme l'or et pure comme lui ». La ressemblance est complète ainsi. M. de Ghennevières possédait la bonté, non pas celle que l'on dupe, mais la vraie, celle qui choisit. « J'ai, dit-il quelque part, horreur de la haine. » Et il ajoute,
en homme dont l'indulgence s'aiguise d'une pointe de fine misanthropie : « Je la trouve démesurée avec l'importance de l'action de mes semblables. »
C'est cette philosophie clairvoyante et apaisée qui fait le charme de ses Mémoires, Nous ne nions point qu'il n'y dissèque parfois d'une main un peu rude certaines réputations. Il voulait payer en une fois toutes ses dettes, celles de ses rancunes et celles de ses admirations. Mais, lorsqu'il doit se plaindre, il se hâte, tandis qu'il s'attarde dans la louange. Il nous parle avec attendrissement et des grands artistes dont la gloire fut mêlée à sa vie, et des savants maîtres qui lui enseignèrent à goûter le beau. Il excelle à ressusciter ceux qu'il a aimés. Il nous peint complaisamment Eudore Soulié, son premier défenseur ; Reiset qui lui ouvrit les portefeuilles du Louvre ; Louis Lacaze, qu'il connut dans sa garçonnière, déjeunant d'un cervelas pour enrichir plus sûrement sa galerie de coloristes ; His de la Salle, qui lui communiqua l'amour des dessins. Aimer, comprendre, découvrir, acquérir, conserver un dessin de maître, c'était pour His de la Salle le but de l'existence. L'ancien garde du corps de Louis XVIII s'était absorbé dans cette passion ; elle remplissait sa vie. Ainsi qu'il sied à un apôtre, il faisait des prosélytes. M. de Chennevières fut un de ses disciples les plus fervents. Nous pourrions en nommer le plus illustre, que chérit la ville de Bayonne.
C'est encore une tradition française que celle-là. Elle eut son représentant le plus parfait avec ce Ma-
riette, en qui M. de Ghennevières vénérait un aïeul. Toutes les tendresses d'esprit de notre confrère, il les : réservait pour le monde évanoui où vécurent ces grands amateurs qui eurent, dans le domaine du goût, presque du génie. Au sortir du cabinet des estampes ou de la bibliothèque du Louvre, lorsqu'il ] promenait sur les quais sa rêverie un peu lasse, l j 'imagine qu'il y cherchait des yeuxde chers fantômes. À D'aventure, il eût pris quelque passant de belle mine ' pour M. de Julienne et l'eût abordé en lui demandant des nouvelles de Watteau. Qu'il eût donc aimé à \ faire au comte de Gaylus les honneurs de la cam- \ pagne percheronne ! Il se serait entendu à demi-mot \ avec ce mousquetaire érudit qui, après avoir pubhé ] sept volumes sur les antiquités égyptiennes, étrus- J ques, grecques et gauloises, se régalait d'un conte J gaillard. Gaylus lui aurait lu son histoire de M^i^ Fré- .\ tillon ; il eût réphqué par les Aventures du petit roi J saint Louis devant Bellême. Ils auraient terminé la i journée en commentant le catalogue de la vente i Grozat. * Après avoir conduit de grandes affaires et avancé J
les choses de son temps, M. de Ghennevières s'en est |
allé le sourire aux lèvres, les yeux tournés vers la |
France d'autrefois. Il avait été l'un des serviteurs les \
plus utiles de celle d'aujourd'hui. Dans tous les partis j
on porta son deuil. |
Il vous avait plu. Messieurs, de m'admettre à |
occuper ici sa place, et c'était déjà un honneur bien |
lourd. Votre bienveillance a daigné me combler davantage. C'est sur un autre fauteuil que le sien qu'il m'est donné de payer à sa mémoire mon faible tribut d'admiration. Une de mes prérogatives m'autorise à vous entretenir de ceux que vous voulez toujours sentir présents et vivants parmi vous. Il m'est doux de débuter dans l'accomplissement de mon devoir en vous parlant de M. de Chennevières. A mes débuts, il avait bien voulu m'accueillir avec aménité et me fortifier de ses conseils. Plus tard, je devais apprendre à connaître tout le prix de son exemple. Il me semble aujourd'hui qu'il m'assiste encore.
LE duc d'Aumale, qui connaissait la France presque autant qu'il l'aimait, vous parlait un jour d'une de nos anciennes provinces : « De l'épaisse forêt, disait-il, qui donna son nom au Quercy, il ne reste plus que des bouquets épars au milieu des vignes et des cultures. Mais le caractère de la tribu qui, la dernière de la Gaule, osa résister à César dans le refuge d'Uxellodunum, a résisté aux vieux chênes. De longues luttes formèrent une forte race qui unit la solidité de l'Auvergnat à la souplesse et à l'audace du Gascon. »
Dans cette contrée entre Garonne, Lot et Dordogne, d'âpres rocs couronnent des vallées fertiles et les sources jaillissent en abondance. C'est la terre natale de Bessières et de Murât, un pays dont on part en sabots, où l'on revient duc ou prince souverain.
1. Notice lue à l'Académie des beaux-arts dans la séance du samedi 5 novembre 1904.
Le Quercynois est pétulant et prompt à gesticuler ; mais dans la mêlée il garde la tête froide. II a de l'héroïsme et delà prudence. Les qualités de cette race ambitieuse, application et facilité, audace et discernement, souplesse et bravoure, nous les trouvons, résumées en un séduisant exemplaire, chez notre confrère Gustave Larroumet.
Une enfance recueillie, une jeunesse ardente^ une vie de travail et de volonté, une carrière menée comme un assaut à la fois méthodique et fougueux, le succès chèrement acquis et crânement porté, autant de bonheur que de mérite et, pour finir, une mort stoïcienne, — voilà Thistoire de cet homme aimable et vaillant.
Gustave Larroumet était né à Gourdon, le 24 septembre 1852. Ses parents habitaient Catus, un gracieux village où son père, ancien officier, vivait d'une petite place de receveur. Cette famille était pauvre et fière. La mère, résignée pour elle-même à une vie médiocre, rêva vite pour son fils un avenir meilleur. L'enfant était éveillé et impétueux ; à l'école il répondait aux questions difficiles. On couva cette jeune intelligence avec une tendresse infinie, mais sans mollesse ; le fils chéri n'était pas un enfant gâté. Dès que l'instituteur communal parut insuffisant, on envoya le petit Gustave à sa grand'mère, qui habitait la ville. M^^ Perié, veuve d'un procureur du Roi, tenait à Gourdon le haut du pavé ; elle aimait le monde et avait reçu à sa table
toutes les notabilités du grand Causse. Elle gardait au fond d'une armoire l'hermine et la croix d'honneur de son mari. Quand le bambin avait été sage , elle lui laissait entrevoir ces reliques, la croix surtout. « Il faut, disait-elle, que tu sois capable de la porter un jour. Tu deviendras savant et la science sera ta richesse. » En attendant des destinées si hautes, l'écolier ne pouvait prouver son bon vouloir qu'en étant premier en version latine ; il n'y manquait point. Une seule ombre au tableau : la plus fâcheuse tendance à l'école buissonnière. Ce devait être un vice bien profond puisqu'il lassa la patience d'un oncle, qui représentait l'autorité virile. L'oncle Sébastopol, comme on l'appelait en ville, avait fait la campagne de Crimée. Après s'être distingué devant Malakofï, il était venu réchauffer de glorieux rhumatismes au soleil du Quercy. Il avait vécu cette belle guerre chevaleresque qui laissa les belligérants sans amertume et devait leur permettre de s'aimer plus tard. Le soir, quand Gustave revenait du collège, si ses notes étaient satisfaisantes, le bonhomme Sébastopol lui pinçait l'oreille et lui disait des histoires de la tranchée. Ces premières empreintes sont ineffaçables ; à force d'entendre des récits de bivouac le gamin prit une petite âme d'enfant de troupe. L'oncle était un brusque éducateur. Pour corriger son neveu de l'école buissonnière il lui infligea l'internat comme il avait donné de la prison à ses zouaves. L'enfant prouva par ses succès l'excellence de cette méthode. Du collège de Gourdon, il
passa aux lycées de Cahors et d'Agen, toujours lauréat, quelquefois puni pour des mutineries, apprécié des maîtres, admiré des camarades. Geux-ci le choisissaient volontiers pour interprète, à cause de son intrépidité dans le danger et de sa finesse de négociateur. A l'exemple des vieux Cadurques, Gustave Larroumet était né brave et éloquent. Il est devenu banal de remarquer que la figure et l'âme gauloises ont peu changé depuis l'époque où elles posaient devant César. Rem miliîarem et arguie loqui. Nous aimons toujours, comme nos pères, les discours et les combats. Chez notre confrère le don du bien dire le cédait encore à l'instinct guerrier ; le goût des lettres passait après l'amour du drapeau. Ce commentateur de MoHère aimait surtout à parler de Napoléon. Son premier poète avait été l'oncle Sébastopol ; la verve conteuse d'un troupier de France avait servi de nourrice à son esprit.
A peine bachelier, il parla d'entrer à Saint-Cyr. Les instances de sa famille l'engagèrent dans la préparation du professorat. Alors il rêva de l'École normale ; mais ses parents, dont les ressources annuelles ne dépassaient pas trois mille francs, ne pouvaient s'imposer de longs sacrifices. En attendant les grands diplômes, il dut aller à Blaye demander le vivre et le couvert au directeur d'un petit pensionnat. « J'ai été pion, racontait-il. Je n'en suis ni fier, ni honteux. » Il connut cette triste vie captive. Deux sentiments, nobles entre tous, le soutinrent dans l'épreuve : l'enthousiasme et l'ambition. Dans sa
pauvre chambre, Larroumet connut l'impatience, jamais le découragement. On ne peut lire sans émotion les lettres qu'il écrivait alors. Il m'a été accordé de jeter les yeux sur ces pages, humides de larmes récentes ; de pieuses mains, encore toutes tremblantes, ont ouvert pour moi le reliquaire où reposent ces feuillets jaunis. Il importe que la tradition persiste dans les familles françaises d'entretenir ces humbles dossiers. Ils attestent les vertus foncières de la race et seront un jour nos meilleurs répondants. C'est à eux qu'il faudra demander des témoignages véridiques sur ce qui fait notre âme traditionnelle ; ils nous défendront contre les romans qui divertissent l'univers en nous calomniant. Les lettres de Larroumet à ses parents forment le journal presque quotidien de ses apprentissages. Toutes les étapes de sa carrière, depuis le premier bon point de l'instituteur jusqu'aux palmes dont dispose votre suffrage, toute l'histoire de ses espérances et de ses succès, vous la trouveriez là, palpitante.
A Blaye, ce pénible début le laissait plein de confiance et d'ardeur : « Sans doute, écrit-il, le métier a ses épines : elles me piquent parfois. Mais je ne suis pas découragé. Rassurez-vous, comptez sur moi. J'ai du sang dans les veines. Je veux imiter mon grand-père. Il a porté la robe du magistrat ; je porterai celle du professeur qui en vaut bien une autre. Et alors, tonnerre ! qui sait si la croix d'honneur ?... Je m'entends. »
Il devait prouver bientôt qu'il avait du sang dans
l€S veines, et du sang bien français. Il était maître d'études à Blaye quand la guerre éclata. Depuis quelque temps, il traversait une crise intellectuelle ; en préparant le baccalauréat es sciences, il avait entrevu les beautés de l'algèbre et de la biologie. Ses dons d'assimilation lui permettaient de passer avec aisance du vers latin à la chimie. Il projetait alors de devenir chirurgien dans l'armée. Mais, à la nouvelle de nos premiers revers, il ne songea plus qu'à aller faire le coup de feu. En octobre, il écrit : « Maintenant, très chers parents, quelques mots sérieux. Plus nous allons, plus l'état de la France devient mauvais, plus le devoir de tout Français est d'aller à son secours. Je me ronge les poings. Sans vos terreurs, j'aurais déjà le fusil sur l'épaule. Je rougis de me voir, grand garçon, bien portant, des plus valides, rester inactif et paresseux. » Ses parents hésitaient. Il leur adresse un nouvel appel, presque violent : « Mon sang bout. Je me reprocherais toute ma vie, comme un déshonneur, de m'être refusé à ma patrie ! » La tendresse d'une mère a le droit d'être faible; mais il est de pieuses désobéissances. Larroumet n'eut pas la patience d'attendre le consentement qu'il implorait. Il prétexta un malaise et demanda un congé. Le chef d'institution ne vit pas le stratagème. Une fois désabusé, il prit peur et envoya aux parents du fugitif une lettre éplorée : « Il n'est pas revenu au pensionnat et l'on m'assure que certaines personnes l'ont reconnu sous l'uniforme de franc-tireur. » Larroumet avait vendu ses effets
et sa montre pour s'équiper. Pendant qu'on le cherchait dans les rues de Blaye, il était bien loin et ralliait le drapeau.
Le volontaire de dix-huit ans fit bravement son devoir. Il écrit de Vierzon à sa mère : « Enfin, j'ai vu le feu ! J'ai pu tenir au bout de ma carabine les ennemis de mon pays. » Quand il revint, brisé de fatigue, épuisé, malade, mûri par la douleur patriotique, son enfance était finie. L'homme avait commencé en lui. Avons-nous besoin de dire que ses parents lui pardonnèrent ? Un juste sentiment d'orgueil exaltait ce pardon.
Il lui fallut rendre son cher fusil, rouvrir ses livres, reprendre le stage interrompu. On le nomma maîtrerépétiteur au lycée de Montauban. Il était hésitant et troublé. Recommencer les humanités ? il ne s'en sentait plus le courage. A vivre du Tite-Live il avait perdu le goût d'en traduire. Il parlait de nouveau d'études scientifiques. Par bonheur, un professeur, tout récemment sorti de l'École normale, enseignait la rhétorique à Montauban. C'était le type accompli de l'humaniste, nourri depuis l'enfance des sucs exquis de l'antiquité. Chez M. Alfred Croiset, l'aptitude au rôle d'éducateur était une vertu héréditaire. Il distingua ce jeune répétiteur dont il était à peine l'aîné. Il lui prodigua les conseils et les leçons, le réconcilia avec les anciens, le rendit aux lettres. Je ne sais rien de plus touchant. que ce patronage de frère aîné à frère cadet. L'histoire de notre Université abonde en traits semblables. C'est
une éeole d'abnégation où l'on pratique sans tapage d'aimables vertus. Je sais quelqu'un qui ne se console du regret de n'avoir pu lui appartenir que par la fierté de l'avoir servie.
Pour préparer la licence, Gustave Larroumet s'en fut, toujours en qualité de répétiteur, suivre les cours de la Faculté d'Aix. Dans la vieille cité reine et comtale, si propice au recueillement, il s'abandonna à l'influence de ses maîtres. L'un d'eux surtout, Eugène Benoist, prit la direction de son esprit. C'était un docte latiniste, qui voyait partout Marins et les Cimbres ; il arrivait de Lorraine et son patriotisme indigné parvenait à extraire d'une ode d'Horace des anathèmes contre les Germains, Larroumet s'amusait à crayonner, avec une espièglerie filiale, le portrait de ce bourru bienfaisant : « Il nous dit que nous sommes des ânes et finit par avouer qu'il est content de nous. » En moins d'une année de cette discipline, le diplôme de licencié était conquis. Le doyen félicita le candidat, dans une harangue digne du Conciones, et lui prédit le bonnet de docteur.
M. Benoist, nommé professeur à la Sorbonne, engagea le nouveau licencié à venir à Paris, comme répétiteur au lycée Charlemagne, pour y préparer l'agrégation. Gustave Larroumet avait pris, une fois pour toutes, cette habitude du succès qu'il devait conserver toujours. II croyait à la chance, mais, pour la disposer en sa faveur, il agissait comme si elle n'existait point. Ses études ne l'empêchaient pas d'être bon compagnon. A la Sorbonne, nul n'écoutait plus
consciencieusement les Benoist, les Egger, les Lenient et les Martha. Le cours fini, l'étudiant donnait congé à l'austérité. Il s'initiait gaiement à cette science de la vie qui ne s'apprend pas dans les livres. Paris est aussi un éducateur. Il est peut-être imprudent de se mettre à son école quand on n'a pas la tête solide et le cœur bien placé. Larroumet prit de ce maître dangereux ce qu'il en faut prendre quand on a vingt ans et un avenir à édifier. Lorsqu'il reçut le titre d'agrégé, il avait appris beaucoup de grammaire et aussi cet art d'évoluer au milieu des hommes, qui n'est pas la moins utile des agrégations.
Le rêve de sa famille, de le voir professeur en robe, était réalisé. Il eut la joie de retourner à Aix, en triomphateur. Il enseignait à son tour du haut de la chaire. Son métier l'amusait. Ce pédagogue de vingttrois ans devint célèbre sur le cours. Quand il se promenait sous les platanes, les gens faisaient cercle autour de lui. On l'aimait pour sa verve et son entrain. Imaginez un sous-lieutenant, nourri de Virgile et qui goûterait Vauvenargues : tel était notre confrère à cette période de sa vie.
Aix l'enchantait par sa tristesse aristocratique et sa mélancohe ensoleillée. Chaque dimanche, une bonne canne à la main et le chapeau sur l'oreille, M. le professeur agrégé s'en allait vagabonder sur les routes en chantant des refrains du Quercy. Le Journal hebdomadaire qu'il envoyait au pays natal ne renfermait plus rien d'amer. Je ne puis résister au plaisir de citer une lettre qu'il adressa aux siens, au cours d'une de
ses excursions dominicales. Il l'écrivait dans une de ces sobres auberges de Provence où l'on fait halte entre deux cyprès poudrés à blanc :
Au moment où j'arrive moi-même, un bataillon venant de Digne entre en ville, tambours et clairons en tête. Qu'ils ont bonne mine, nos petits troupiers, le pantalon dans la guêtre, la capote retroussée, le képi sur l'oreille 1 Ils ont leurs vingt kilomètres dans les jambes et pourtant quel air crâne 1 — Un vieux commandant à forte moustache, un peu gros, assis sans prétention sur une paisible jument grise, les précède, ayant près de lui un adjudant-major, tout pimpant et caracolant. C'est le commandant que je préfère, ce type du soldat sentant déjà sur ses épaules le poids de la vieillesse et des fatigues, mais solide, aimé de ses hommes et dont l'œil terne doit se rallumer vite un jour de bataille ; vieux serviteur chérissant son drapeau comme un famille et le suivant avec cette résignation tranquille qui est le propre des vieux prêtres et des vieux soldats. Çà et là, dans les rangs quelques figures bronzées, de vieilles moustaches gelées en Crimée, rôties en Italie ; mais les jeunes sont en majorité, déjà faits à leur métier, grâce à cette aptitude militaire qui distingua toujours les paysans de race gauloise. Au dernier rang, un farceur, gavroche en pantalon rouge, chantonne en battant la mesure sur le sac de son voisin. Enfin, près du fourgon, un gros aide-major en lunettes, épais, suant, soufflant dans une tunique trop étroite, roule de gros yeux. Halte 1 les faisceaux se forment, les rangs sont rompus, les troupiers se dispersent, le bidon à la main, en quête de vin et de tabac. — Cela me rappelle le temps où, guerrier novice empêtré dans mon uniforme, je cheminais à travers les plaines glacées de la Loire. Il n'y avait alors ni soleil dans l'air, ni cabarets sur la route : rien qu'une immense douleur impuissante et contenue.
Le meilleur de Larroumet est dans cette page : « Quel tableau, si j'étais peintre ! » ajoutait-il. Le tableau existe, et c'est une œuvre de maître. Celui qui écrivait cette lettre devait admirer le Régiment
qui passe et devenir l'ami d'Edouard Détaille.
Il obtint enfin une chaire à Paris. Sans négliger ses élèves, il chercha aussitôt à faire sa trouée dans les lettres. De latiniste il était devenu francisant. Les choses du théâtre attiraient sa curiosité. Ce penchant instinctif devint bientôt un impérieux besoin.
En ce temps-là, enseignait un libre docteur qui régentait le goût public, bien qu'il eût jeté depuis longtemps la toge aux orties. A ses déjeuners hebdomadaires Francisque Sarcey présidait, avec une bonhomie socratique, le moins pédantesque des bureaux d'esprit. Là venaient s'asseoir tout à tour le vétéran et le conscrit du journalisme, l'homme d'hier et celui de demain, le vieil acteur qui conte ses tournées, la comédienne en quête d'un rôle, tous les comparses et tous les premiers sujets de la comédie de l'ambition. Le maître critique, indulgent et gouailleur, s 'épanouissait dans ce tapage. Il faisait son feuilleton tout haut, riant le premier aux endroits comiques, s'interrompant pour dire une anecdote du Boulevard du Crime ou une histoire rabelaisienne. Larroumet avait suivi bien des cours, jamais un seul qui ressemblât à celuilà. C'était de l'enseignement, les coudes sur la nappe, dans l'atmosphère surchauffée du tout-Paris ; une manière point maussade de compléter ses humanités. Sarcey recevait à sa table les neuf dixièmes de ses contemporains ; il eût pu dire, comme Don Diègue : « Je convoquerai cinq cents de mes amis ». Dans cette éhte, un peu nombreuse, il prit en gré le jeune professeur qui lui donnait finement la réplique. Sa
joyeuse pédagogie reconnaissait dans Larroumet son meilleur élève.
Il manquait encore à l'agrégé ce bonnet de docteur que le doyen d'Aix lui avait promis. Il alla le chercher dans un décor de l'ancienne Gomédie-ItaUenne. Il prit pour sujet de sa thèse l'œuvre de Marivaux.
Gracieux sujet qui lui faisait de l'étude un plaisir. Vous connaissez le fm paradoxe de M. Emile Faguet ; la postérité arrivant à se demander si l'auteur de VEpreuve n'était pas une dame de beaucoup d'esprit. Tout le livre de Larroumet confirme ce jugement ingénieux. Bien des volumes avaient été écrits sur Marivaux. En histoire littéraire, il n'est pas de sujets neufs ; Larroumet sut rajeunir le sien. Avec son sens exquis de l'opportunité, il avait saisi l'heure où quelques-unes des œuvres de Marivaux s'établissaient au répertoire. On s'avisait de trouver à cet auteur de jadis des sentiments presque contemporains ; on reconnaissait en lui le précurseur de la comédie que nous aimons. Quand le Dorante du Jeu de V Amour et du Hasard s'écrie : « Je souffre î » il pousse là un cri tout nouveau. Cet aveu ne serait jamais sorti de la bouche d'un marquis de Molière. C'est l'amour passion, l'amour supplice qui entre en despote dans la littérature légère. Sous la mascarade itaHenne, l'Éros antique atteint ses victimes. Racine avait peuplé le théâtre tragique de princesses souffrantes et damnées, mais les amants n'apparaissaient sur la scène comique que le sourire etla chanson aux lèvres. Il y a au fond de Marivaux la même mélancolie secrète
que chez les peintres des fêtes galantes. Les couples enlacés de VEmbarquemeni pour Cyihère sont frères et sœurs de Dorante et de Sylvia. Ils semblent se moquer d'eux-mêmes. Mais parmi les figurants de ce fringant cortège, il n'en est pas un qui ne soit blessé au cœur ; leurs dentelles voilent des plaies saignantes. Nul n'a mieux montré que Larroumet par quels subtils procédés de pénétration Marivaux, confesseur de l'âme féminine, explorait « ces cachettes du cœur ».
Cette soutenance fut une des plus jolies journées qu'ait connues la vieille Sorbonne. L'érudit historien se révéla comme le plus séduisant des causeurs. Informé, original, habile, prompt à la riposte, il tint tête, avec une crânerie de bon ton, à un aréopage qui ne demandait qu'à lui donner raison. Peu de temps après, il entrait dans l'enseignement supérieur et devenait le collègue de ses juges.
Il était à la Faculté des Lettres lorsque M. Edouard Lockroy fut nommé ministre de l'instruction publique. Homme d'initiative et de progrès, le nouveau ministre voulait avoir à ses côtés un jeune professeur ayant des ouvertures sur la vie. On lui désigna Larroumet, qu'il ne connaissait que de réputation. Après deux heures de conversation, l'entente s'établit entre l'homme politique ami des lettres, et le professeur épris de l'action. Du jour au lendemain, Larroumet entra par la grande porte dans cette carrière administrative à laquelle il n'avait jamais songé.
La science de l'administration, si c'est une science,
n'a rien d'ésotérique, mais elle procède comme la grâce efficace : elle descend ou ne descend pas. On ne s'y prépare dans aucun manuel. Il y faut le don spontané, le stage d'une vie difficile, la pratique des hommes. Il y faut encore deux choses qui ne s'acquièrent pas : le tact et la volonté. Larroumet avait du caractère et de la pénétration ; cela valait un double brevet.
Il était auprès de M. Lockroy depuis quelques mois à peine, quand mourut le directeur des ^beaux-arts, M. Castagnary. Le ministre, désireux de faire un bon choix, cherchait partout, et ne trouvait guère. Il s'avisa que le collaborateur de ses rêves était tout près de lui. Il offrit la direction des beaux-arts à son chef de cabinet, qui commença par s'en défendre. L'ofîre était flatteuse ; M. Lockroy savait donner à ses ordres la forme d'un désir. Larroumet aurait eu mauvaise grâce à persister dans son refus. Il demanda la permission de consulter Sarcey. « Cela tombe à merveille, répondit le ministre. Il déjeune avec nous.» On interrogea Sarcey. Il dit : « Parbleu !» — et ce fut un verdict.
Larroumet a spirituellement raconté comment le gouvernement des arts lui était venu sans qu'il s'en doutât. Il lui plaît à dire que ses études antérieures ne l'y avaient point préparé. De son nouveau domaine, il connaissait surtout le théâtre, qui n'en est ni la moins curieuse, ni la plus calme province. Sur les beaux-arts, il avait l'information d'un homme cultivé. Les Musées d'Aix et de Montauban l'avaient
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eu pour visiteur assidu ; il avait lu l'histoire aux cimaises du Louvre, étudié dans les attiques de Versailles l'iconographie des écrivains et des capitaines. Mais il avait l'œil juste, la curiosité délicate, la compréhension vive du beau. Surtout il était sans parti pris, sans théories, sans préjugés, d'esprit libre et de jugement droit. Qu'on ajoute à cela une courtoisie parfaite, de l'assurance sans morgue, du sangfroid et de l'éloquence ; joignez-y ce je ne sais quoi qui dispenserait du reste, et qui s'appelle le charme. Il n'est pas surprenant que l'expérience ait justifié le choix de M. Lockroy.
On s'aperçut immédiatement que sur la mer semée d'écueils le navire était conduit d'une main légère. Larroumet naviguait avec une hardiesse qui n'excluait pas la prudence. En quelques mois il eut le pied marin et le coup d'œil d'un vieux pilote. Les artistes furent gagnés par sa bonne grâce, les politiques par sa fermeté, le grand public par son bien-dire. Cet administrateur avenant gagna la confiance et força la sympathie. Les événements le mettaient à une école difficile : à peine nommé, il dut assumer le souci d'une Exposition universelle. Il supporta sans faiblir cette lourde responsabilité. Toujours prêt, toujours dispos, il gouvernait en dehors. Ses confidents savaient seuls ce que cette élégante allure dissimulait d'opiniâtre labeur.
Du poste qu'il occupait on voit les jalousies et les haines surgir on ne sait d'où. Il ne faut pas en vouloir à ses ennemis, ce serait de l'ingratitude. Il est néces-
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saire d'en avoir quelques-uns ; il n'est pas indispensable d'en avoir trop. Larroumet en eut un certain nombre qui ne lui pardonnaient pas son bonheur. Ils passèrent toute mesure, et ne réussirent qu'à lui amener de précieux concours. Aussi parlait-il d'eux plus tard avec une indifférence oii se mêlait de l'attendrissement. D'illustres dévouements se groupèrent autour de lui. Ainsi réconforté, il accepta gaîment les menus inconvénients de la grandeur.
D'estimé, il devint populaire. On allait à lui naturellement. Ce fonctionnaire excellait à panser un amour-propre malade, à redresser une volonté chancelante, à prononcer le mot qui console. Il avait l'accueil ouvert et le conseil humain. A force d'éviter l'autoritarisme il conquit l'autorité. Il eut même la singulière fortune d'exercer, sans déchaîner trop de colères, ce sacerdoce de la censure, dont on peut dire qu'il est sans gloire et sans joie. La censure a beau faire de son mieux pour vivre en paix avec ses justiciables : elle ne désarme point leurs méfiances. Et j)Ourtant elle pourrait se réclamer du divin philosophe des Lois ! Platon a dit : « Enfants des Muses voluptueuses, commencez par montrer vos ouvrages aux magistrats! » C'est là, en vérité, une auguste origine ; maison affecte de l'ignorer. A force de dextérité, Larroumet parvint à user, sans se blesser luimême, de cette arme un peu rouillée, qui n'est dangereuse que pour celui qui la manie. On sait avec quelle promptitude et quelle sagacité ce directeur des beaux-arts sut comprendre et limiter son devoir.
Respect des droits des artistes et claire notion du rôle de l'État, maintien d'un haut enseignement d'après les chefs-d'œuvre, dévouement aux institutions glorieuses qui assurent la continuité du génie français, union de l'art et de l'industrie par l'école, ni intervention tracassière ni coupable laissez-faire, la répugnance aux destructions brutales, un regard avisé vers ces nouveautés troublantes qui annoncent parfois la formule de demain, piété pour le passé, compréhension de la diversité du présent, et, pour l'avenir, une foi profonde dans la vertu de la liberté, — voilà les quelques idées maîtresses qui animèrent son zèle et dirigèrent sa conduite.
Messieurs, cet esprit de sage libéraHsme est celui qui préside à vos travaux. Vous deviez considérer l'homme qui s'en inspirait comme étant des vôtres. En 1891, vous appeliez Gustave Larroumet à remplacer le prince Napoléon dans la classe des académiciens libres. Sa place était marquée parmi vous. Il vous appartenait par l'éclat de ses services, par son dévouement à toutes les causes qui vous passionnent, par son aptitude à parler votre langue, par sa foi aux dieux que vous servez. Il n'avait pas à faire votre conquête : il eut pourtant la coquetterie de la recommencer.
Les fonctions publiques, si flatteuses qu'elles fussent, le détournaient de sa vocation véritable. Il s'ennuyait de la Sorbonne et elle s'ennuyait de lui. Il demanda à remonter dans sa chaire. Il quitta le pouvoir, volontairement et sans esprit de retour. Il avait
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fondé à la Direction des beaux-arts la tradition de la diplomatie loyale et de l'énergie dans la bonne humeur.
L'expérience de la vie publique avait doté cette nature heureuse de facultés nouvelles ; elle ne l'avait ni assombrie ni détournée. En regardant lutter entre eux les hommes, il n'avait appris qu'à leur vouloir du bien. Il effaça de sa mémoire les petites amertumes qui sont la rançon des grands honneurs. Il fit dans les lettres une rentrée cavalière, en homme qui clôt un chapitre difficile de son existence et qui vient d'apprendre le prix de la liberté.
Sa compréhension s'était étendue. Rien ne vaut d'avoir passé par les affaires ; à voir de près ce qui sera l'histoire de demain, on apprend à mieux lire l'histoire d'hier. On a plus d'indulgence, plus de clairvoyance et plus d'équité ; on n'interroge plus les vieux documents avec les mêmes yeux ; on comprend les passions des morts d'après celles des vivants. Quand il se remit à l'analyse des âmes du passé, Larroumet eut dès lors une manière plus large, plus d'accent dans le style et dans la parole plus de lointain. Sa philosophie avait reçu le baptême du feu.
Pendant quinze ans il sema, sans compter, les bons principes et les idées claires. Vingt volumes, d'histoire ou de critique, attestent l'étendue de sa recherche et la liberté de son esprit.
Tandis qu'il se faisait une belle place dans la littérature, votre bienveillance lui réservait un suprême honneur.
b8 ARTISTES ET AMIS DES ARTS
Votre vénéré secrétaire perpétuel, M. le comte Delaborde, sentant ses forces le trahir, résolut de se démettre d'une charge que sa conscience lui interdisait de remplir à demi. Vous vous rappelez tous. Messieurs, cette séance d'une si noble mélancolie où il vous remit ses pouvoirs pour mieux vous témoigner son dévoûment. En vain vous insistiez pour qu'il revînt sur sa décision ; il persista dans son sacrifice qu'il considérait comme un dernier devoir. Son désir était de transmettre son héritage au brillant confrère qui avait gagné sa confiance. Votre suffrage ratifia son choix. En 1898, vous faisiez de Gustave Larroumet le septième secrétaire perpétuel de notre Compagnie.
M. Delaborde, avec son visage austère et loyal de personnage consulaire, imposait le respect tout d'abord ; la familiarité ne venait qu'ensuite. Avec l'afïabiUté la plus exquise et une intelligence ouverte aux clartés modernes, il gardait le maintien d'un homme d'autrefois. Il avait imprimé à sa fonction une sorte de style dont le secret n'appartenait qu'à lui. Son successeur avait une personnalité trop indépendante et trop d'esprit de conduite pour copier cette inimitable manière. Larroumet voulait, non pas reproduire un modèle, mais suivre un exemple. Ce fut en demeurant lui-même qu'il continua son devancier.
Il se montra, à son tour, le gardien jaloux de vos droits, l'administrateur vigilant des intérêts dont vous avez la garde, votre répondant et votre négo-
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ciateur, l'interprète de vos deuils, l'historien de vos victoires. Pendant cinq années, il siégea au bureau, attentif et scrupuleux, prompt à deviner vos intentions, sachant suggérer la décision du bien général sans jamais imposer son avis. En séance, il faisait preuve d'un tact supérieur ; au dehors, il vous représentait élégamment. C'était un délégué, j'allais dire un ambassadeur, que vous aimiez à montrer. Ses vastes relations, l'accès qu'il avait dans tous les mondes, sa renommée de bon aloi, tout cela le servait et vous servait. S'il s'agissait de fêter un nouveau confrère, avec quelle aisance et quelle mesure il lui souhaitait la bienvenue! Fallait-il, soit ici, soit dans quelque cérémonie officielle, célébrer une de vos gloires, le causeur facile devenait un orateur éloquent. Doué d'une de ces voix méridionales un peu chantantes qui sont une caresse pour l'oreille, il séduisait les auditoires les plus divers. Vous vous réjouissiez de ses succès.
Vous voulez conserver, dans vos séances publiques, une littérature où domine la louange. Il suffit de définir cette manière pour ne pas craindre qu'elle ait au dehors trop d'imitateurs. L'excès de bienveillance n'est pas le travers de la critique contemporaine. Mais vous pensez qu'il y aura toujours assez d'écrivains pour énumérer les faiblesses des hommes ; on préfère ici parler d'eux pour vanter les beautés de leur œuvre ou les vertus de leur vie. Gustave Larroumet s'éleva jusqu'à la maîtrise dans ce noble genre, qui risquerait sans vous de se démoder. Vous
VOUS rappelez dans quel langage il vous entretint du comte Delaborde, de Charles Garnier, de Gustave Moreau, de Falguière. Il aimait à louer ; il excellait à le faire, parce qu'il avait autant de générosité au cœur que de liberté dans l'intelligence, et parce qu'il cultivait en lui le don d'admirer.
On le sollicitait de tous côtés. Les grands journaux, les revues, les conférences se disputaient sa collaboration. Il menait de front les travaux les plus opposés ; professeur recherché, conférencier applaudi, journahste infatigable, se multipliant et brûlant sa vie. Comment parvenait-il à accomplir à la fois ces tâches diverses, en semblant toujours se donner tout entier à celle du moment ? Il était ponctuel au bureau de l'Académie, réguHer aux soutenances et dans sa chaire, assidu dans les commissions, exact à toutes les solennités, partout présent et agissant. Un groupe d'industriels dévoués à l'union du beau et de l'utile l'avait élu pour président ; il était l'âme de cette société. Lorsque disparut Francisque Sarcey, on lui offrit le feuilleton du Temps. Tout le désignait pour recueillir la succession de son maître ; rien ne répondait davantage à ses talents et à ses goûts. Il accepta par surcroît ce grand poste littéraire qui eût suffi à absorber son activité. Il vivait furieusement, comme il eût chargé s'il lui avait été donné d'être un soldat.
Une telle existence était un défi. Un jour, à l'une de nos séances hebdomadaires, Larroumet nous sembla las, avec une tristesse dans le regard. La voix
n'était plus la même ; ce bel instrument de persuasion dont il se servait en virtuose nous parut blessé. C'était le premier coup de grifïe d'un mal qui ne pardonne pas. On parvint non sans peine à lui imposer quelque repos. Nos instances s'unirent aux prières des siens pour qu'il s'accordât une trêve. Il s'absenta quelques mois et, quand il revint, on le crut sauvé. Croyait-il lui-même à sa guérison ? Ceux qu'il honora de ses dernières confidences peuvent témoigner qu'il jouait déjà héroïquement la pieuse comédie de l'espérance. A vrai dire, il se savait perdu. Il consentit encore à partir pour la Corse, affectant d'emporter du travail et de parler d'un retour prochain. Vous vous rappelez tous la tristesse de cette rentrée. Nous le revîmes défiguré, haletant, vaincu, à l'inauguration du beau monument de Charles Garnier. Il trouva encore la force d'y prononcer un discours. Sa dernière démarche fut pour l'art et pour l'amitié.
Sur un livre qui lui a appartenu il a écrit ceci à propos de cette carrière militaire dont il gardait la nostalgie au meilleur coin du cœur :
Le métier des armes est noble, parce qu'il exige d'abord le courage, puis le renoncement et le sacrifice; parce qu'il oblige à mépriser ce que les hommes aiment le plus, la vie ; parce qu'il élève à leur plus haute puissance l'énergie du corps et celle de l'âme ; parce qu'il fait la vie belle et pleine, la mort rapide et sans déclin.
Une mort rapide et sans décfin ! Ce bienfait-là lui fut refusé. Il a dû longuement se regarder partir. Il
est mort debout. Ce fut la fin d'un sage après la vie d'un heureux.
Larroumet avait conquis un à un les biens de ce monde. Si la destinée semblait l'avoir comblé, il s'était montré digne de sa faveur. Les honneurs lui venaient naturellement : il était de ceux qui les justifient. Il allait jouir de cette célébrité dont il rêvait sur les bancs de l'école. La tendresse la plus exquise et la plus discrète veillait à son foyer. Il eût été pour lui facile et délicieux de vieiUir. Le sort ne l'a pas voulu. Il s'est vengé en une fois. Mais il avait rencontré un rude adversaire et il n'a pu vaincre que le corps. L'âme est demeurée libre et n'a point faibli.
Cette mort mit en deuil la grande famille des artistes et des écrivains. Ce fut un drame atroce dans cette autre famille-j plus intime où le père et l'époux étaient chéris autant qu'admirés. La courageuse compagne de Larroumet est retournée là-bas, au pays des fiançailles, vivre de regrets et de souvenirs. Nous pouvons confier la mémoire de notre ami à ce cœur fidèle.
Ce n'est pas ici qu'on l'oubliera. Pardonnez-moi de vous l'avoir si faiblement rendu. Volontiers je me serais contenté de dire : « Je l'ai connu et je l'aimais. » Ces notes ne prétendent pas résumer sa louange. Quand vous voudrez l'honorer dignement vous relirez la page vibrante, écrite au lendemain de ses funérailles, par quelqu'un qui s'entend à chanter la grâce et le courage. « J'ai déjà vu mourir, disait
Edmond Rostand, jamais comme cela. Je regrette de n'avoir pas connu plus tôt un homme dont on pouvait être sûr à ce point qu'il préférait certaines choses à la vie. » Que pouvons-nous ajouter à cet hommage ? La tombe de Gustave Larroumet a reçu le laurier du poète qui est l'Arioste des Cadets de Gascogne.
L'académie des beaux-arts est cruellement frappée depuis quelques mois. Nos deuils se succèdent avec une rapidité telle que nous avons à peine le temps de nous recueillir entre deux adieux. Hier c'était Henner ; aujourd'hui c'est William Bouguereau qu'il nous faut pleurer. La verdeur du talent, l'énergie du caractère , la jeunesse du cœur étaient demeurées chez Bouguereau si vivaces que, mourant octogénaire, il paraît nous quitter précipitamment. Il y a trois semaines il siégeait parmi nous aussi ponctuel et aussi méthodique que de coutume, mais attristé et volontiers silencieux. Quand il se fut acquitté de tous les devoirs académiques dont le chargeait notre afïectueuse confiance il partit pour sa ville natale en nous disant à tous : au revoir ! Cependant son beau visage d'aïeul était voilé de mé-
1. Discours prononcé aux funérailles de M. Bouguereau, le jeudi 24 août 1905.
lancolie. Peut-être pressentait-il déjà- avec cette clairvoyance qui précède l'heure suprême que pour lui le moment allait venir de connaître enfin le repos. Le repos ! c'était bien là, Messieurs, pour cet infatigable travailleur quelque chose d'inconnu. Depuis soixante années il était sur la brèche. Sa vocation s'était déclarée de bonne heure, impérieuse et irrésistible. Après un sévère apprentissage dans l'atelier de Picot il débutait avec éclat au Salon de 1845. Quelques années plus tard il conquérait le prix de Rome en même temps que Baudry. Tous deux partaient pour la villa Médicis en pèlerins passionnés : tous deux devaient tenir au-delà de leurs propres espérancesr les promesses de leurs débuts. Bouguereau fut, à Rome, un pensionnaire aussi irréprochable qu'heureux ; à la fois enthousiaste et réfléchi, s'il mettait son amour-propre à obéir à la règle, il mettait sa joie à se faire l'esclave de sa conscience. Ces années de soleil et d'espoir qu'on passe sur la coUine du Pincio, il les employa à étudier les styles et à pénétrer le génie des maîtres. De cette enivrante période d'initiation il gardait un souvenir attendri et fier, où il y avait moins d'orguei^ que de gratitude. Chargé d'années et comblé d'honneurs, il était, comme à vingt-cinq ans, docile encore à la vieille leçon reçue jadis et toujours fidèle à la religion des gloires du passé. Il avait ardemment aimé les deux Rome, celle des Césars et celle des Apôtres. Dans la fête antique et dans le mystère des catacombes, il avait su comprendre tour à tour la joie
païenne et la sainteté du martyre. Après avoir traduit la beauté profane en chastes idylles, il donnait, comme dernier envoi, ce tableau mystique : Les Funérailles de sainte Cécile, dont s'enorgueillit le musée du Luxembourg. Cet ouvrage de sa robuste jeunesse demeurera peut-être son chef-d'œuvre. Bouguereau était déjà là tout entier, avec tous les dons qui firent sa maîtrise : probité du dessin, charme du coloris, science de la composition, ampleur de l'ordonnance, pathétique sans emphase, habileté incomparable au service d'une scrupuleuse volonté. Quand il revint de la villa Médicis, il était déjà hors de pair parmi les jeunes peintres de sa génération.
Dès lors commença cette existence de labeur incessant, aisé, opiniâtre, qui, hier encore, se continuait sous nos yeux. Épris à la fois des élégances mythologiques et des austérités du drame divin, il obéissait, sans fatigue, à sa double inspiration d'Alexandrin christianisé. Les œuvres succédaient aux œuvres, scènes bibhques ou allégoriques, toujours faciles et heureuses, toujours égales à ellesmêmes, toujours harmonieuses ou séduisantes. Le public adopta vite comme un de ses favoris ce poète de la forme qui parlait sûrement une langue très claire. Quelques essais de décoration, que Bouguereau avait exécutés avec son bonheur habituel, l'imposèrent à l'attention des pouvoirs publics comme un des artistes qui maintenaient dans notre art la tradition franco-italienne de Fontainebleau. Églises, théâtres, hôtels de ville, palais nationaux, il serait
trop long d'énumérer les édifices qu'on le sollicita d'embellir.
Sa renommée passa la frontière. Nous conservons pieusement dans notre mémoire le triomphe que remporta l'art français, en 1873, à l'Exposition universelle de Vienne ; c'était, après toutes nos tristesses, le premier sourire de la Fortune. La patrie mutilée, toute frémissante encore, envoyait à l'étranger ses artistes comme les messagers de sa renaissance. Bouguereau ne manqua pas au rendez-vous ; une acclamation unanime européanisa son nom. Il fut de ceux qui rendirent alors à la France un peu de joie, et, sur le champ de bataille pacifique, l'ivresse désapprise de la victoire. De tous les succès de sa carrière, c'était celui-là qui lui tenait le plus au cœur.
Peu après. Messieurs, l'Académie des beaux-arts l'appelait à recueillir la succession de Pils. Bouguereau nous appartenait depuis près de trente ans. Il était un de nos doyens. Il était surtout un de nos exemples. Le public bénéficiait de ses talents ; nous jouissions, nous, de ses vertus. Suffit-il de dire qu'il était un académicien accompli ? C'était avant tout le plus véridique et le plus droit des hommes, incapable de taire sa pensée, dédaigneux des fausses complaisances, ayant tous les courages de la vérité. Son irréprochable courtoisie savait contredire sans blesser personne ; mais s'il respectait la conviction des autres, il ne cachait jamais rien de la sienne. Il eût tenu tête à une multitude, s'il avait cru avoir raison contre elle. La discussion finie, le rude adver-
saire redevenait sans effort le confrère aimable, le bon compagnon, Tami souriant, dont désormais, hélas ! la place est vide. Comme il va nous manquer, Messieurs, ce champion intrépide, cet idéaliste incorrigible, indifférent aux caprices de la mode, qui ignorait tranquillement les idolâtries passagères et ne servait jamais que ses dieux !
A la nouvelle de sa mort, toute la généreuse famille des artistes s'est sentie diminuée. Ceux-là mêmes qui obéissent à une conception tout autre que la sienne vénéraient en lui une haute conscience et une magnifique volonté. Il ne manquera pas moins à la jeunesse. Il la chérissait et ménageait en elle la gloire de demain ; mais il savait l'aimer sans faiblesse et l'encourager sans flatterie. Professeur d'un dévouement inlassable, il possédait l'art difficile d'être sévère en demeurant bon. A tous, quels qu'ils soient, jeunes et vieux, de quelque appellation plus ou moins exacte que l'on définisse leur effort, à tous les vaillants, à tous les sincères, ceux d'aujourd'hui et ceux de demain, la vie de Bouguereau peut servir de modèle.
Elle vient, cette noble vie, de s'évanouir doucement, après avoir connu de cruelles douleurs domestiques et s'être rajeunie dans la tendresse d'un second foyer. Notre confrère a eu la fin d'un sage de l'Anthologie. Il est parti comme savent partir ceux qui derrière eux ne laissent pas un reproche. Après une dernière pensée donnée aux siens, il a fermé sans colère ses yeux qui n'avaient reflété d'ici-bas que des
images charmantes. Un sourire a terminé cette existence qui n'aura été qu'un long rêve de grâce et qu'une poursuite obstinée de la Beauté.
IL doit être essentiel au bien de l'espèce humaine qu'il y ait, de temps à autre, des individus très heureux. Le passage ici-bas d'un homme comblé par la fortune importe à ce que Renan appelait « la fête de la vie ». C'est un beau spectacle et un bon exemple. Si l'être ainsi privilégié possède encore, par une grâce suprême, le don merveilleux de se faire aimer, sa félicité se multiplie : elle devient un peu la chose de tous. Ne reprochons donc point- au sort d'avoir des favoris ; tout est pour le mieux s'il fait de bons choix. Je ne sais, en vérité, rien de plus déhcieux à étudier, ni de plus édifiant, que l'existence d'un homme heureux dont on puisse proclamer hautement qu'il était digne de son bonheur.
N'est-ce pas là toute l'histoire du grand artiste qui fut Léon Gérôme? Je pourrais presque m'arrêter
1. Notice lue à l'Académie des beaux-arts dans la séance du samedi é novembre 1905.
ici. Ce ne serait pas pour déplaire à son ombre : il n'aimait pas les longues harangues. Mais il a appartenu à notre Compagnie pendant quarante ans ; il est mort plein de jours et d'honneurs ; il s'est intéressé à toutes les aventures de son siècle, il en a pratiqué tous les hommes; l'inventaire de son œuvre admirable de peintre et de statuaire remplirait un volume ; il ne nous arrive pas de nous réunir sans reparler de lui. C'est peu de quelques pages, non certes pour le célébrer tout entier, mais pour saluer dignement sa mémoire.
Que n'a-t-il été son propre biographe ! Ses Souvenirs feraient le plus savoureux des livres. Sur la demande de son ami, Charles Timbal, il consentit, en 1876, à écrire quelques pages sur les débuts de sa carrière. Dès les premières lignes, nous le voyons ressusciter devant nous, avec sa raillerie de bon aloi :
« Pour éviter que, dans l'avenir, sept villes ne se disputent l'honneur de m'avoir donné le jour, je déclare que je suis né à Vesoul. Aucun prodige n'eut lieu le jour de ma naissance et c'est bien étonnant... Le siècle avait alors vingt-quatre ans. »
Les parents de Léon Gérôme étaient des gens de travail. Son père, orfèvre habile et estimé, voulut qu'il fît des études classiques. On faisait de solides humanités sous ces régents de petites villes qui chérissaient les lettres antiques et les savaient bien. Il fut reçu bachelier à seize ans. Ses succès à la classe de dessin avaient flatté l'orgueil de ses parents. Admirez ici un premier sourire de la destinée. Ce fut
le propre père de Gérôme qui, en lui donnant une boîte de couleurs, éveilla chez lui la vocation. Nous sommes, aujourd'hui, largement habitués à ces complicités de l'amour paternel. Peut-être aurions-nous même un secret désir d'inviter les familles à nous prodiguer moins libéralement leurs espérances. Aux environs de 1840 il n'en était pas ainsi. Le projet de devenir peintre, avoué par un fils, déchaînait une tragédie domestique ; selon un rite, alors cher à la bourgeoisie, la malédiction paternelle accompagnait l'aveu. Les parents de Gérôme ne le maudirent point. On l'envoya à Paris, muni d'une lettre de recommandation pour M. Paul Delaroche et de la somme fabuleuse de douze cents francs.
C'était alors un charmant cavalier, hardi comme un page, d'une maigreur élégante, très résistant sous des dehors déHcats. Il avait autant de gaîté que de courage, le don de plaire, beaucoup d'esprit déjà et, de toutes les manières d'en avoir, la moins commune à cet âge : il savait à merveille qu'il ne savait rien.
En ce temps-là, le plus fameux des séminaires artistiques était l'atelier de Paul Delaroche. De tempérament modéré, d'humeur équitable, ce maître cherchait à réconcilier les classiques et les romantiques dans la paix d'un éclectisme intelligent. Cette tentatxve de juste milieu déplaisait, comme de raison, aux deux partis extrêmes ; le bon sens pubhc l'encourageait. Un peu froid, un peu hautain, mais profondément dévoué à la jeunesse, Paul Delaroche
enseignait à une élite les principes de son esthétique ingénieuse. Il tenait école de volonté, de sagesse et de goût. Il ne défendait à aucun de ses élèves de devenir un génie fougueux ; mais à tous il conseillait prudemment de ne pas commencer par la fougue.
Cette pédagogie libérale et ferme convenait à la nature de Gérôme. Sous la direction d'un maître admiré et aimé, il apprit patiemment toutes les grammaires. Soixante ans plus tard, au souvenir de cette période d'efforts acharnés : « Ah ! s'écriait-il, après un beau regard vers le passé, je vous réponds qu'on travaillait dur ! » On s'amusait aussi, prétendon. 11 paraît même que les divertissements n'étaient pas toujours d'une modération éclectique. A la suite d'un incident d'atelier qui fit quelque bruit, Delaroche renonça à l'enseignement.
Gérôme apprit, en revenant de vacances, son inscription d'office au nouvel atelier de Drolling. Il lui déplut de changer de méthode. Son premier maître partait pour l'ItaHe : il l'y suivit. A peine arrivé, il installait son chevalet sur ce Forum qui ressemblait encore au Gampo-Vaccino cher à Claude Lorrain. « Cette année, dit-il, est une des plus heureuses et des mieux remplies de ma vie, et j'ai, à ce moment, fait assurément de sérieux progrès. Je me surveillais beaucoup. Un jour que j'avais fait une étude un peu facilement, je la grattai, quoiqu'elle iût bien, mais je craignais de me laisser aller à ma facilité. » Voici l'homme même. Son talent n'est encore qu'en lisière ; sa conscience est déjà majeure. Presque enfant, il se
jugeait sans complaisance. Octogénaire, il s'examinait encore. Quelqu'un lui demandait, peu de semaines avant sa fin, ce qu'il avait fait dans la matinée. « J'ai appris ! » répondait-il. La veille de sa mort, en face de la dernière ébauche, il gardait, non pas l'humilité, mais l'orgueil de s'estimer toujours en apprentissage. Ne cherchons pas ailleurs le secret de son indestructible jeunesse du corps et de l'esprit.
Après un an de séjour en Italie, il entra à l'atelier de Gleyre. Sa famille voulait qu'il tentât le concours de Rome. C'était pourtant déjà la marque d^un esprit rare de nier la vertu du Grand Prix. C'est encore aujourd'hui une originalité, qui risque de devenir inélégante à force de s'être répandue. Gérôme se plia de bonne grâce au désir des siens. Bien reçu à l'esquisse, il fut éhminé pour la figure peinte. Son échec lui inspira la conviction que le jury avait entièrement raison ; c'est de là sans doute que date sa réputation d'homme paradoxal. Pour apprendre ce qu'il ignorait, il s'imposa la tâche d'exécuter un tableau avec des figures nues. Quand cet exercice d'école fut terminé, il demanda, non sans angoisse, à ses maîtres, s'il pouvait l'envoyer au Salon. Delaroche et Gleyre ne l'en dissuadèrent point.
Au Salon de 1847, alors installé dans les salles du Louvre, tous les regards allaient des Naufragés d'Eugène Delacroix à VOrgie romaine de Couture. L'œuvre du débutant, Jeunes Grecs faisant combattre des coqs, occupait un rang élevé au-dessus de la cimaise. L'œil d'un poète l'alla chercher sur ses hauteurs. Théophile
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Gautier savait voir de loin. « Il faut, écrivit-il, marquer de blanc cette année heureuse. Un peintre nous est né, il s'appelle Gérôme. Aujourd'hui, je vous dis son nom, je vous prédis que demain il sera célèbre. » Le public et le jury partagèrent le sentiment de Gautier. Cette œuvre charmante, dont nous admirons, au Musée du Luxembourg, la fraîche élégance et la grâce naïve, obtint un succès retentissant. On savait gré à cet inconnu d'apporter une note d'harmonie nouvelle. Le jeune peintre fut aussi heureux que surpris de son succès. Il n'avait aucunement songé à faire une révolution ; il savait déjà que les véritables révolutions ne se font ni exprès, ni en un jour. « Mon tableau, devait-il écrire plus tard, avait ce mince mérite d'être d'un bon jeune homme qui, ne sachant rien, n'avait pas trouvé mieux que de s'accrocher à la nature et de la suivre pas à pas, sans force peut-être, sans grandeur et timidement sans doute, mais avec sincérité. « Cela plaisait à dire à notre confrère, qui redoutait, comme un ridicule, de sembler s'attendrir sur lui-même. Au meilleur coin du cœur, il gardait une secrète préférence pour le gracieux essai qui lui avait valu la célébrité.
Les applaudissements qui saluaient son premier ouvrage ne lui donnèrent, avec l'ambition, que plus de zèle au travail. Cependant il devenait un personnage. Des camaraderies ardentes se groupaient autour de lui. Il était le centre de cette petite corporation de la rue de Fleurus, où les néo-grecs travaillaient dans la verdure et dans les chansons. Peu s'en fallut
que ses compagnons, après l'avoir élu capitaine de la garde nationale, ne le sommassent de fonder une école. En l'année 1848, les églises nouvelles naissaient facilement; Gérôme avait trop de tact pour édifier quoi que ce fût qui ressemblât à une chapelle. A vrai dire, il cherchait sa voie.
Nous le voyons s'essayer dans la peinture décorative. Il exécute des panneaux pour l'église Saint- Séverin ; il accepte la commande d'une vaste toile : Le siècle d^ Auguste .
Ge dernier travail lui prit deux années. Mais entre temps il commençait la série de ses voyages. Il était parti, en simple touriste, pour gagner Constantinople par les chemins du Danube ; lorsqu'il revint, il avait pris conscience de lui-même.
Ses deux envois à l'Exposition de 1855 offraient le plus piquant des contrastes. C'était d'abord : Le Siècle d' Auguste, Avec une belle témérité, Gérôme avait voulu résumer dans cette^ toile de dimensions gigantesques la majesté du colosse romain. Les juges compétents se plaisaient à louer, dans cette composition imposante, le groupement heureux des figures, d'ingénieux détails archéologiques, des trouvailles d'attitudes et de costumes, la recherche de l'ordonnance, le souci du style. Mais pour évoquer en une seule page la double vision de l'apothéose impériale et de 1 aube chrétienne, il eût fallu un Bossuet du pinceau. Certes, l'erreur de Gérôme n'était pas vulgaire : il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de ces généreuses imprudences. D'ailleurs, dès qu'il
s^aperçut de l'insuccès de sa tentative, une revanche lui fut accordée.
La foule se pressait devant son autre envoi : Musiciens russes répétant une chanson de marche. Cette fois encore, Gautier donna le signal des applaudissements ; reprenant le sujet pour son compte, il se complut à le repeindre avec tous les tons de sa palette de mots. D'une note prise au hasard d'une halte, d'un effet pittoresque intelligemment regardé et véridiquement rendu, d'une chose vue Gérôme avait fait son premier « gérôme » .
Cette date fut décisive dans sa carrière. Il avait trente-deux ans. Depuis plusieurs années il s'interrogeait. L'incertitude devait être un supplice pour un homme de son caractère. Cette fois, il se répondit sans hésitation ; avec une rare clairvoyance, il comprit son tempérament véritable.
Ce qu'il sentait le mieux, c'était la diversité de la vie. L'homme, en ses perpétuelles métamorphoses, avec l'outillage merveilleux de son énergie, ses engins de travail et de combat, avec ses postures souffrantes et ses élans de domination, demeurant sous tous les climats, à toutes les époques, immuable parmi la mêlée des races et le tumulte des mœurs, l'homme offrait le plus inépuisable des thèmes. Ce serait une fête incessante de voyager par l'imagination dans le lointain du passé, par le corps sur les routes de la terre, à la poursuite de ce modèle éternel. Gérôme n'était pas de ceux qui refusent à l'opinion publique le droit de donner un bon avis. Elle semblait lui
déconseiller les aventures dans le domaine périlleux du grandiose ; il comprit le conseil à demi-mot. Il se sentait doué pour sentir vite, pour voir juste et pour exprimer loyalement ce qu'il avait vu. Il renonça à l'emphase et se fît conteur.
L'expliquer ainsi n'est pas l'amoindrir. Ne lui rend-on pas un nouvel hommage en essayant de le définir avec une sincérité digne de lui ? Aussi bien est-ce une science obscure et décevante que celle des hiérarchies spirituelles. Il n'est pas qu'une manière de servir l'art et la vérité : « On compte, dit la parole évangélique, plus d'une demeure dans la maison de mon père. » Certes, il est sublime de respirer à pleins poumons l'air des sommets. Mais l'Idéal compte moins de héros que de victimes. Pourquoi aller grossir inutilement le nombre de ses vaincus ? A défaut de la magie des chimères, le monde réel offre la richesse infinie de ses formes à ceux qui le contemplent d'un œil ami. Sous le sol ou se joue le drame humain coulent discrètement des sources fécondes. Il n'y a pas de beauté qu'anséjour des dieux, de pathétique que dans l'épopée, de poésie que dans les poèmes. Quand il est parlé par une voix sincère, c'est un noble langage aussi que la prose.
Le plus franc et le plus fin des prosateurs, le portraitiste de l'homme universel, l'interprète de toutes les civihsations, l'observateur, tour à tour amusé et ému, de la variété du monde, voilà ce qu'a voulu être Gérôme, ~ et c'est ce qu'il fut excellemment.
Vous me reprocheriez, Messieurs, d'inventorier
son œuvre et de détailler sa vie : l'une et l'autre vous sont familières. Désormais, le voilà parti à la découverte à travers l'histoire et l'univers. La nature l'avait formé avec complaisance pour qu'il fût un peintre voyageur. Elle l'avait fait sain, robuste, infatigable, avec l'humeur et l'endurance d'un soldat. Il était né chef de caravane. L'Orient le hantait,. « Il y a là, disait-il, des sujets qui portent. » C'était une vieille tradition française d'aller interroger le Sphinx égyptien. Gérôme vécut huit mois aux bords du Nil d'une vie intense et enthousiasmée. A chaque étape, une fois le campement organisé, il saisissait sa palette et ses pinceaux. « J'aime mieux, disait-il, trois touches de couleur sur un morceau de toile que le plus vif des souvenirs. » Récemment, une exposition de peintres orientalistes s'enorgueillissait de montrer quelquesunes des études où cette main si sûre, au service d'un œil avide de spectacles, surprenait les instants de la nature. Gérôme revoyait ces essais sans déplaisir. « Tenez ! s'écriait-il avec entrain, celui-ci est allé tout seul ; en voici un qui m'a donné de la peine. Ce n'est pas mal, mais ce n'est pas ça ! » Et ses yeux, restés si jeunes sous leurs épais sourcils, brillaient encore d'avoir reflété des merveilles. Au premier signal, il serait reparti pour son cher Orient, patrie des vieilles splendeurs et des jeunes rêves.
La Plaine de Thèbes et la Prière chez un chef arnaule consacrèrent sa renommée. Mais, tandis qu'il faisait avec éclat ses preuves d'orientaliste, il montrait de son talent un aspect nouveau. Se spécialiser
dans une formule répugnait à cet esprit toujours en recherche. Cette fois, il empruntait aux mœurs modernes un sujet d'une fantaisie douloureuse. Nous allons toujours revoir le Duel après le bal dans nos visites au musée Condé. Le grand châtelain de Chantilly le montrait à ses hôtes avec une prédilection particulière. C'est un des ouvrages les plus populaires de Gérôme. Nous disions qu'il était un conteur. Peuton conter avec plus de discrétion dans la morale et d'habileté dans le récit ? Nulle déclamation, point de rhétorique, la chose elle-même exposée simplement. — En ce matin d'hiver, une farce de Gavarni s'est ensanglantée. Pierrot est mort pour de bon. Ce n'est pas du rouge de théâtre, c'est le sang d'un pauvre cœur humain qui a souillé la neige. Sous leurs oripeaux de carnaval, ces masques, soudain dégrisés, s'épouvantent d'avoir joué malgré eux la tragédie. Le silence du remords vient de se faire autour du vieux forfait de Caïn. Il semble que Colombine soit absente. Regardez mieux ; vous allez sentir sa présence invisible planer sur ce crime de l'amour. Vous croirez ne plus voir qu'elle au bout d'un instant... L'ironie atroce de cette scène donne à rêver longuement. C'est bien là un récit cruel fait, d'un ton d'indifférence aristocratique, par un Français, mauvaise tête et bon cœur, qui veut avoir l'air de sourire, tandis que la voix tremble et qu'une larme vraie glisse au coin de l'œil.
Messieurs, quand elle est traitée avec cette maîtrise, la peinture de genre justifie tout le bien qu'en
pensait Diderot. Son histoire n'est pas un des chapitres les moins brillants des annales de l'art français. Elle se réclame d'une noble origine : elle date de ces « escriveurs de vermillon, » dont le Dante honorait l'aimable génie. Elle embellissait alors les manuscrits du « gai sçavoir ». Une anecdote joliment dite a toujours séduit la race curieuse qui se plaisait aux apologues et aux fabhaux. C'est ainsi que l'art subtil de Gérôme se rattache à la tradition des ancêtres. Il avait hérité de leur philosophie souriante et de leur parler clair. Il devait aux aïeux du goût national le secret de dire beaucoup de choses en de belles œuvres de petit format. Comme eux il était minutieux, précis, pénétrant, un peu narquois, volontiers frondeur, spirituel et galant, moraliste à ses heures, éloquent s'il le fallait, jamais pédant, ni jamais obscur ; comme eux, il savait enseigner sans déplaire et émouvoir en divertissant.
Chaque année, les visiteurs du Salon prenaient plaisir à chercher, à leur place habituelle, ces peintures délicates et achevées : La mort de César, Les Gladiateurs, La Prière musulmane, Les Deux Augures, Le Hache-paille égyptien, Pollice verso. Le Golgoiha, La Prom nade du Harem, La Collaboration, Rembrandt faisant mordre une eau-forte, Rex Tibicen, UÉminence grise Une Conspiration. Le public fêtait son favori ; on l'eût sans doute grandement étonné en lui expliquant de quel effort obstiné étaient sorties ces pages légères. Visiteur de toutes les contrées, contemporain de tous les siècles, le peintre a dû se faire tour à tour
bédouin sous la tente, fellah dans les rues du Caire, janissaire au Bosphore, pèlerin en Judée ; il a compris la férocité romaine à travers Suétone, deviné dans Aristophane et dans Lucien la, Grèce famiUère, lu entre les lignes des vieux livres, revécu la vie de ses personnages et interrogé leurs fantômes. Il lui a fallu subir les fatigues du voyageur, les doutes de l'antiquaire, les découragements de l'historien. Son beau métier d'écrivain des formes, il le rapprend chaque jour en face du modèle. Ce tableau qui donne au spectateur un instant d'émotion fugitive a exigé d'incessants repentirs. Que de notes prises pour la valeur d'un geste, l'agencement d'une draperie, l'effet d'un costume! Quelle lutte pour arriver, par l'exactitude des détails, à la vérité de l'ensemble ! Mais Gcrôme ne demandait pas à la foule de s'apitoyer sur son sort : il travaillait dans la joie. Non qu'il ignorât à quel point l'art est un dur maître; mais, sûr d'avoir mis dans chacune de ses œuvres le meilleur de luimême, ii vivait en bon ménage avec sa conscience.
Noui ne croyons pas que quelqu'un l'ait' surpris jamais dans un accès de mélancolie. On frappait à la porte d- bOn ateUer, une forte voix de commandement vous criait d'v.ntrer. Tandis qu'une bizarre sonnerie exotique vous saluait sur le seuil, on apercevait le maître, à l'autre bout de la vaste pièce, en vêtements et en posture de travail. Il s'interrompait à peine poui- vous accueiilii d'un bonjour cordial et mahcieux. Tout en causant, il continuait. C'était touchant de voir cette tête blanche inchnée sur la
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tâche commencée. Les objets épais, céramiques, étoffes, tapis, masques, armures, raretés de toutes provenances, témoignaient de sa curiosité nomade. Les études, méthodiquement rangées contre les murs, racontaient l'histoire intime de son labeur. Rien de mystérieux, rien de solennel, rien de louche ; l'homme et sa vie se lisaient couramment. Parfois ce travailleur infatigable s'accordait une minute de répit : son plaisir était alors d'apporter un ordre élégant dans les choses qui l'environnaient. Il avait pour les instruments de son esprit des tendresses d'artisan soigneux et reconnaissant. « Voyez-vous, disait-il, en faisant la toilette de ces chers objets familiers, tout cela me connaît. Je suis un vieil ouvrier, j'aime mes outils. » En une heure, il s'était livré à vous tout entier, avec sa gaîté sereine et sa grâce robuste. « Voulez-vous que je vous montre quelque chose ? » ajoutait-il. Et, vous prenant sous le bras, il vous conduisait dans son officine de sculpteur. La passion de la statuaire lui était venue sur le tard. Il s'y abandonnait avec déhces. Il chérissait, pour les difficultés de sa syntaxe et pour la probité de son verbe, celui de tous les arts où il est le plus difficile de tromper. Au peintre acclamé de naguère certaines gens affectaient aujourd'hui de préférer le sculpteur. La gracieuse figure de Tanagra^ VOmphale, le Réiiaire^ la SmIuô équestre du duc d'Aumale avaient forcé la louange. Ces savants petits bronzes, d'allure épique, le Bonaparte à la silhouette de jeune dieu, le César franchissant le Rubicon dans le vent de l'avenir
s'étaient imposés à l'admira ti on de ceux-là mêmes qui n'aiment pas à voir durer les renommées. Là encore, Gérôme déployait ses qualités maîtresses de visionnaire et d'observateur. Informé de tous les secrets de la sculpture, il s'ingéniait à les pénétrer plus avant, cherchant des patines rares, des polychromies, des mélanges de matières, les ors précieux qui avivent le marbre, l'éclat d'un ivoire enchâssé dans le bronze. Quelques-uns s'étonnaient de le voir, à l'âge habituel du repos, commencer une seconde éducation. C'était pourtant la même carrière qui se continuait. Avec le pinceau ou i'ébauchoir, c'était la même main, guidée par le même scrupule ; devant la toile ou l'argile, le même œil interrogeant la nature ; chez le peintre et chez le statuaire, même virtuosité et même ferveur.
La Mode a des ressources infinies d'ingratitude. Ayant changé, elle trouvait étrange que Gérôme fût demeuré le même. Demander à un tel homme d'évoluer selon les caprices de l'heure, c'était vraiment le connaître peu.
Il se sentait, par certains côtés, d'une autre époque que la nôtre. Pour le replacer dans son milieu, il faut aller revoir, à Versailles, la Réception des ambassadeurs siamois. La société impériale s'épanouissait alors en plein triomphe. Dans cette cour rieuse, qui s'étourdissait au bruit des fêtes, l'artiste prend place, sans embarras ni morgue, à son poste de témoin. Il regarde longuement, pour les fixer en sa mémoire, l'éclat des uniformes et des parures, ces officiers
éblouissants, ces femmes exquises, ces messagers en robes de féerie qui rampent au pied du trône, tout ce décor de luxe et d'orgueil. Il est là chez lui. Il sera le chroniqueur, sympathique et charmé, de cette heure brillante. Bientôt l'Exposition de 1867 va s'ouvrir. Toutes les majestés de l'univers ont été convoquées ; l'Art aussi a reçu son invitation. Chacun, dans sa tenue de gala, devra se montrer, en puissance et en beauté, devant la France. Alors le peintre passe la revue de ses travaux. Comme toujours, il est « son critique le plus dur ». Voici pourtant un ouvrage qu'il préfère entre tous : il réserve le Prisonnier pour la place d'honneur. Ce tableau, il l'a conçu, aux belles heures de la jeunesse, en regardant les eaux du Nil rouler les pourpres du soir ; il l'a exécuté avec amour quand il s'est senti maître de sa manière. Ces Arnautes impassibles, ce lâche bouffon, ce vainqueur insultant, ce vaincu farouche, il les a vus passer devant lui dans la solennité d'une nuit d'Orient. En les recréant, si réels, et si vivants de la vie du rêve, n'a-t-il été cette fois qu'un grand imagier ? N'a-t-il pas su, en si peu d'espace, évoquer toute l'âme orientale, féroce et perfide, et résumer un monde de douleurs ? L'anecdote a jailli du cadre étroit pour devenir un drame. Ici l'adresse s'appelle le style, l'observation profondeur, la vérité poésie. Gérôme ne se trompait pas en s'enorgueilhssant de cette œuvre. Elle avait conquis le succès, cette joie d'un jour : l'avenir lui réservait mieux. Déjà le temps a posé sur elle cette patine ambrée dont il caresse les choses
durables et s'est plu à la marquer de son sceau.
Ces dernières années du second Empire virent notre confrère à son apogée. Il était devenu à la fois illustre et populaire. Il avait trop d'indépendance pour courir après les honneurs et trop d*esprit pour s'y dérober. Le pouvoir venait de se prendre de zèle pour une réforme de l'enseignement de l'art. Lorsque furent créés les ateliers de l'État, on jugea habile d'en confier un à Gérôme. Il accepta, à ses risques et périls, la difficile mission de professeur. Il devait la remplir quarante ans. Voici son programme : « Je suis choisi pour apprendre l'orthographe aux jeunes gens ; après quoi, je leur dirai de regarder devant eux, d'étudier la nature, d'être sincères, d'être naïfs et de travailler. » Ses élèves, qui furent innombrables, le chérissaient d'un amour filial. Au jour de l'an l'armée des « Gérômes » allait embrasser le patron. Tous étaient là, fidèles au rendez-vous, depuis le conscrit jusqu'au vétéran. Le bon chef, à la stature de cadet, droit comme à la parade, un gai sourire dans la moustache, passait la revue de ses troupes ; et cela avait quelque chose de crâne et de militaire qui rappelait le salut au drapeau.
La place de Gérôme était marquée à l'Académie des beaux-arts. L'Institut gardait quelque rancune au gouvernement des ukases de 1863. Notre Compagnie a toujours été jalouse de ses prérogatives : elle y voit moins des garanties pour ses droits que des facilités pour ses devoirs. Ayant accepté la direction d'un atelier officiel, Gérôme pouvait craindre quelque
méfiance chez certains membres de TAcadémie.
Mais ce grand séducteur savait s*y prendre avec tant de franchise et de bonne grâce, ses titres étaient d'un tel po'ds que les dernières résistances devaient céder. Il ne lui suffisait pas de prendre part aux travaux de ses nouveaux confrères, il résolut de faire leur conquête. Vous savez à quel point il y réussit. Son zèle, son entrain, ses saillies imprévues, sa façon si personnele d'égayer la sagesse d'un bon conseil, son inlassable dévouement h la gloire commune sont déjà légendaires. Il faisait la joie de vos séances. Dans les circonstances difficiles, tous les regards se tournaient vers lui ; on savait d'avance que cette voix sonore prononcerait la parole attendue. Nous ne nous habituons point à son silence.
Absorbé par de grands devoirs, il ne dédaignait pas les plus petits. Il acceptait allègrement les comités, les jurys, les présidences comme la rançon obligée des honneurs. L'exactitude à remplir les moindres mandats lui paraissait un devoir strict de courtoisie et de probité. « Il faut faire bien tout ce qu'on fait », répétait-il. Il trouvait du temps pour tout. Sa journée finie, et quelle journée ! « Avec qui dois-je dîner ce soir ? » se demandait-il. Et, à l'heure dite, ponctuel comme toujours, on le voyait, la main tendue, la tête haute, le regard clair, la joie aux lèvres, arriver aux rendez-vous de l'amitié. Sa bienvenue lui riait dans tous les yeux.
La France admirait l'artiste pour ses talents ; Paris aimait l'homme pour sa belle humeur. Gérôme
était l'âme de ces réunions sans solennité, où la causerie effleure tout au passage, où les paroles se font légères pour mieux planer sur tous les sujets, où les passions doivent demeurer discrètes et les ironies généreuses. C'était, sans qu'il y prît garde, un causeur délicieux ; il connaissait tant d'événements, tant de pays et tant d'hommes, il avait fait le tour de tant de choses. Jamais de longs récits, mais comme il savait, en quelques mots, réveiller un souvenir ! Ces propos de table, s'ils étaient recueillis, aideraient nos fils à comprendre bien des choses qui sont trop vite devenues d'autrefois. Ge ne serait peut-être pas un manuel d'impartialité. Certains jugements de Gérôme, exprimés avec une concision rigoureuse, demeurent susceptibles de revision. Il n'était pas de ces esprits qui ont l'heureuse chance de tout comprendre et le don facile de tout aimer. Il avait ses préférences et aussi, pourquoi ne pas le dire ? ses préjugés, qu'il ne dissimulait point. Mais si beaucoup de gens prétendent faire des réserves sur quelques-uns de ses arrêts, nul ne suspecte sa bonne foi de juge. Il mettait d'ailleurs quelque coquetterie à exagérer ses intransigeances. Se sentant survivre à sa génération, il se raidissait pour rester debout, parmi tant de choses écroulées. Ce voltigeur des vieilles batailles, inhabile aux ruses de la guerre moderne, gardait l'ancienne tenue, par accoutumance. On disait un jour, devant lui, de quelqu'un, que c'était un réactionnaire : « Pas tant que moi I » s'écria-t-il d'une voix formidable. Il se divertissait ; il se calomniait
un peu aussi par dandysme. En réalité, il ne se refusait pas à comprendre les évolutions inévitables et les légitimes besoins de l'avenir. Il en voulait aux mœurs bien plutôt qu'aux idées. Mais quoi ! il avait fait ses premiers pas à une époque où la chevauchée des ambitions était moins vertigineuse. Le maximum de rapidité était représenté, dans sa jeunesse, par l'allure d'un cheval au galop. En voyant tant de personnes « faire de la vitesse », au risque d'écraser les passants et de bouleverser la route, il se garait avec un peu d'inquiétude. Il avait pris l'habitude de sports plus calmes et d'étapes moins hasardeuses. Ce n'était pas un réactionnaire ; disons qu'il était conservateur avec exaltation. Ce ne sont pas les révolutionnaires qui nous font défaut ; nous sommes assurés désormais que le progrès ne manquera point d'éclaireurs. Ne nous plaignons pas de voir quelques hommes porter élégamment les modes du passé.
Ge satirique un peu rude ne se moquait de tant de choses que parce qu'il en respectait plus encore. Il demandait aux autres les croyances et les vertus qu'il exigeait de lui-même. A ceux qui lui auraient reproché de manquer de souplesse, il eût répondu par la parole d'Horace Vernet : « On ne me paie point pour mentir. » Il fallait l'accepter tel quel. Ge chevalier était si fidèlement épris de sa dame qu'il la trouvait toujours aussi belle et ne lui voyait point de cheveux blancs.
Il prolongeait, par un miracle de la volonté et de l'intelligence, la magnificence de ses vingt ans. Gette
beauté princière que Carpeaux a fixée dans le bronze, revivait, hier encore, dans les portraits que nous donnèrent de lui un de ses élèves préfé^-és et le gendre don* il était si fier, devenus des maîtres à leur tour. Et dans son armature restée intacte, l'âme aussi s*obstinait à ne point vieillir, G'rôme gardait avec une ardeur juvénile le culte de toutes les fiertés françaises. Il savait par cœur notre épopée militaire. Un de ses derniers ouvrages de sculpture aura été TAigle de Waterloo. Vous vous rappelez tous ce magnanime oiseau blessé, dont l'aile déchirée palpite en ore. Ce fut une douleur pour l'artiste et pour le patriote de n'avoir pu voir se dresser dans le ciel ce symbole d'immortelle espérance.
Dans les aimables notes autobiographiques qu'il écrivait en 1876, nous lisons ceci : « Je mourus très vieux, exempt de toute infirmité. » L'ironiste plaisantait avec la destinée pour obtenir d'elle une faveur suprême. La mort a courtoisement exaucé son vœu : il s'en est allé pendant son sommeil.
Ah ! la forte vie. Messieurs ! Quelle leçon de constance et d'énergie ! Quel usage superbe du bonheur! Une pensée unique, b respect de Fart, aura rempli cette vaste existence. Gérôme fut, dans toute l'acception du mot, un artiste, et jamais rien d'autre. Comblé des dons les plus divers, il pouvait rendre compte sans remords du riche dépôt qu'il avait reçu. Sa journée était remplie et sa dette payée.
Le monde l'avait amusé infiniment ; il le lui avait rendu de son mieux.
DEVANT tout autre auditoire que celui-ci, je serais tenté de m'excuser de n'avoir rien à révéler de nouveau sur la personne du grand artiste qui fut Paul Dubois. Sa vie s'est écoulée dans le silence et dans la paix du travail. Elle décourage la curiosité. En vérité, Messieurs, on pourrait dire de notre illustre confrère qu'il ne lui est jamais rien arrivé. — Rien, que d'être un homme sans reproche et de créer des chefs-d'œuvre.
Sa biographie se résume dans l'énumération de ses ouvrages. D'ailleurs, elle a été racontée récemment cette noble existence, et le mieux du monde, par quelqu'un dont j'envie la compétence. Le brillant sculpteur qui a succédé ici à Paul Dubois s'est fait l'apologiste éloquent de celui en qui il saluait un maître. Dubois n'avait pas voulu de bruits humains
1. Notice lue à l' Académie de beaux-arts dans la séance du samedi 3 novembre 1906
autour de sa tombe. Son dernier vœu imposait silence à l'admiration. Seule l'amitié eut la parole devant son cercueil. Un de ses plus chers compagnons de célébrité exprima en quelques mots émus les regrets de tous. Ce fut, vous vous le rappelez, parfaitement simple et plus touchant que les longs discours.
Messieurs, notre deuil dure encore. Mais la figure de Paul Dubois se détache maintenant en pleine lumière. Ses rivaux, ses amis, ses confrères sentent qu'ils sont devenus pour lui la Postérité. Déjà il a pris place dans l'histoire de la sculpture française.
Grande histoire que celle-là, et dont nous sommes en droit de nous glorifier. Elle est écrite à toutes les dates de notre passé. A peine notre nationalité prenait-elle conscience d'elle-même, que le génie de nos statuaires surgissait du terroir. Les imagiers romans firent jaillir du sol une source que rien ne devait plus tarir. Dans la France féodale, chaque province conservait son génie propre. L'art de la province de Champagne manifesta un des premiers son originalité.
Par malheur, sa manière romane a presque totalement péri. Une des tristesses de notre histoire vient du regret de la beauté perdue. Des vieux artisans champenois qui sculptèrentla Vierge et les saints aux porches des églises, il ne nous reste pas même un nom. Nous ne pouvons que deviner leur âme naïve à travers des fragments mutilés. Pour étudier une école locale dans les vallées de l'Aube, il faut attendre le début du quinzième siècle. Alors une bourgeoisie prospère, enrichie par les grandes foires de la con-
trée, assure aux sculpteurs une clientèle. Le pays est semblable au génie de ses artisans d'alors, sans perspectives grandioses, mais amical et baigné de mélancolie. C'est une terre de vaillants travailleurs et de fins imagiers.
Par quel singulier phénomène les artistes de ce coin du territoire renoncèrent-ils tout à coup à rester eux-mêmes ? A l'appel du roi François I^^^, Domenico el Barbiere avait passé les monts. C'était un Italien disert et le plus fécond des virtuoses. Bien qu'adopté par la province de Champagne, maître Dominique demeura quand même « le Florentin ». A force d'audace et d'adresse, il conquit quelque chose de notre sol et de notre esprit. Mais était-ce bien le génie original de sa patrie qu'il apportait à ses trop dociles élèves ? Leur révélait-il une aurore ? Ne leur montrait-il pas plutôt le crépuscule d'un beau jour ? Nos pères prirent pour l'annonciateur d'une aube nouvelle ce messager du soleil couchant. Leur grâce un peu sèche y perdit de sa candeur, leur bonhomie se fit déclamatoire. En croyant se retremper dans une source vive, l'originalité de l'École champenoise s'enlisa dans les sables d'un estuaire.
En bonne justice, Messieurs, la Toscane nous devait une revanche. Elle nous avait expédié jadis un ambassadeur de sa décadence ; un Florentin tard venu avait feint de devenir champenois. Au dix-neuvième siècle, on vit un fils de la Champagne se faire sincèrerem ent florentin, sans pour cela cesser d'être français.
Ce que le jeune Paul Dubois, arrière-neveu de
Pigalle, allait, en 1859, chercher en Itahe, ce n'était pas l'idéal de basse époque dont s'étaient épris ses devanciers. Il venait demander son initiation à la beauté antique.
Une irrésistible vocation l'entraînait. La passion le possédait d'être un artiste, passion absolue, obstinée, qui s'affirmait sans tapage. Les sentiments profonds de Paul Dubois se sont toujours traduits ainsi. Il voulait, à la, façon des doux : ces volontés-là sont invincibles.
Dubois sortait d'une honorable famille bourgeoise. Son père était notaire et le destinait au notariat. Là aussi il faut la vocation ; le jeune homme ne l'avait point. Son âme était ailleurs. Tout d'abord il se crut né pour devenir musicien. La musique fut la confidente et la consolatrice de ses premiers rêves. Il lui resta tendrement fidèle, comme à un bel amour de jeunesse. C'était chez lui un orgueil caché, peut-être une tristesse, d'avoir failli seulement être musicien. Ce silencieux devenait éloquent pour parler de Bach et de Beethoven. Les meilleures heures de son rare loisir, il les consacra toujours à cet art qu'il n'avait délaissé qu'à regret.
Il ne fut ni musicien, ni notaire. Il se fit statuaire et les siens surent lui faciliter son apprentissage. A peine sorti de l'atelier de Toussaint, il obtenait de sa famille une pension pour aller vivre en Italie.
Comment oublier que je compte, parmi ceux qui me font l'honneur de m'écouter, nos jeunes amis déjà presque en partance pour le pèlerinage tradition-
nel ? Ils sont justement fiers d'avoir obtenu le Prix de Rome. Nous ne leur déconseillerons pas l'orgueil. Nous voulons encore qu'à cette fierté légitime se mêlent un peu de gratitude et beaucoup de joyeuse confiance. Ils vont rencontrer, en sortant d'ici, des personnes qui prononceront devant eux le mot d'exil. S'il y a des gens pour les envier, il se trouve aussi, paraît-il, des gens pour les plaindre. Ah ! mes chers amis, le désirable exil ! Il a tenté de glorieux volontaires. Au milieu des portraits qui protègent la salle commune dont vous serez demain les hôtes, vous chercherez instinctivement celui de Paul Dubois. Son nom manque au livre d'or. Dubois n'a pas été pensionnaire, du moins légalement. Vous trouverez néanmoins, à la Villa Médicis, son souvenir et son exemple. Ce fut librement qu'il alla vivre cette belle vie ardente et studieuse qui vous attend là-bas. A défaut des prérogatives du Prix de Rome, il en revendiqua les devoirs.
En cinq années de voyages et d'études, il se munit pour la vie. Des atavismes de sa contrée natale il tenait le goût des idées claires. Tempérament équilibré, sensibilité exquise, il maintenait son cœur et son intelligence dans un état liabituel de santé tranquille. On imagine ce que pouvait inspirer à un esprit semblable un pèlerinage à toutes les stations et à toutes les époques du beau. Il avait la vision trop perspicace pour ne pas comprendre la leçon des modèles antiques. Le respect inteUigent du passé fut chez lui un acte de foi raisonné en même temps qu'un
acte d'amour. Mais après s'être rompu aux disciplines nécessaires, il choisit sa route et il y marcha librement.
L'histoire de l'art venait de faire une véritable découverte. Dupe de classifications arbitraires, elle avait cru longtemps voir l'épanouissement du génie italien dans l'époque où s'était au contraire accusé son déclin. L'art de l'Italie apparaissait enfin dans l'éclat de sa floraison première. Paul Dubois était de son temps. Il se passionna pour ces écoles de Sienne et de Florence où le respect de la seule nature soutenait et guidait les précurseurs. Les primitifs l'enchantèrent.
Ces maîtres de la première Renaissance ont aujourd'hui beaucoup de fidèles. On ne nous fera pas dire qu'ils en aient trop. Peut-être y a-t-il là un excès d'enthousiasme après trop d'ingratitude ? Quoi qu'il en soit, aux environs de 1860, il était difficile, et méritoire, de discerner dans ces œuvres encore mal connues ce qu'elles contenaient d'inspirateur. Paul Dubois sut les aimer sans exclusivisme, les analyser avec clairvoyance et les continuer sans les reproduire. Il était de ceux qui peuvent s'abandonner sans péril aux séductions d'un esprit nouveau.
Du nouveau ! En trouver à tout prix, fût-ce au prix de la raison même, cette gageure est la perte des faibles. La recherche de l'originalité quand même fait tous les jours des victimes nouvelles. Rien ne dure moins que ces révolutions annoncées d'avance. Le nouveau ne se fait pas exprès.
Qu'il avait peu les allures d'un révolutionnaire, le débutant qui expédiait d'Italie ses deux envois au Salon de 1863 I II ne s'était fait précéder d'aucun manifeste contre les tyrannies académiques. Fidèle à son programme d'exil volontaire, il n'était pas même venu de Rome pour surveiller l'installation de ses ouvrages. Le Narcisse et le Saint Jean portaient au catalogue le nom inconnu d'un absent.
Ces deux œuvres caractérisaient la double inspiration à laquelle le jeune artiste avait obéi. Le corps du Narcisse, d'une grâce si souple, ne pouvait avoir été modelé que par un visiteur assidu des musées de Naples et du Vatican. Qui avait appris au sculpteur de ce petit Saint Jean farouche à donner au caractère individuel la noblesse typique ? Quelqu'un de l'atelier de Praxitèle s'était arrêté chez Donatello. Et ce Toscan pénétré d'hellénisme parlait haut et clair le parler de France.
Paul Dubois entra aussitôt dans la renommée. Ce ne fut pas une de ces entrées cavalières comme en font ceux qui veulent enlever la réputation de vive force. Il se fût défendu de viser au titre de novateur. Sans prétendre rien détruire, il apportait à sa génération l'esprit de rajeunissement. A peine osait-il reprendre le chemin de la France. Lorsqu'il lui fallut renoncer aux délices de l'apprentissage, il tremblait de n'avoir pas assez appris.
Les plus belles heures de sa vie italienne, il les avait vécues sous les voûtes de la chapelle Sixtine. C'est un lieu ou l'on ne pénètre qu'avec une sorte d'efïroi
sacré. Au-dessus de la tête du visiteur, le génie de Michel-Ange suspend son prodige. L'âme est saisie tout d'abord de ce vertige qu'un poète appelait: « Le vertige du gouffre d' n haut ». Cette énigme formidable ne livre pas aussitôt son secret. Une lassitude respectueuse vous oppresse. Mais voici qu'aux parois des hauts murs, toute une imagerie radieuse vous rend au monde des chères apparences. Le pontife qui a édifié ce lieu de prières admirait Florence : il avait mandé dans la ville éternelle les peintres de la cité souriante. La Sixtine, qui devait plus tard s'emplir à en éclater de créatures surhumaines, offrit d'abord l'hospitalité de ses murailles au peuple joyeux de la vie. Dans ces foules heureuses, parées comme pour le plaisir, chacun de nous peut se choisir un compagnon d'humanité. Michel-Ange nous enlève, effarés, au terrible empyrée de ses visions; avant de remonter à ses hauteurs, il est doux de reprendre haleine sur un sol famiher et parmi des êtres connus. Le poème de la terre vous repose des tragédies du ciel.
Un esprit aussi méditatif que Paul Dubois sentait profondément tout ce que la majesté des voûtes de la chapelle Sixtine verse de pensées. Mais après les heures d'extase ses yeux se reposaient complaisamment sur les fresques des maîtres de Toscane. Il respirait à l'aise dans cet art que le mystère de l'au delà n'a pas encore troublé ; dans cette civilisation qui s'abandonne à l'ivresse de vivre, il s'épanouissait comme en une patrie retrouvée.
Parmi les figurants de cette fête adorable, quelqu'un se détacha du mur et alla vers lui. Un enfant du popolino, délicat sans mièvrerie, élégant sans fadeur, beau comme un petit dieu qui consent à vivre de la vie mortelle, vint chanter son hymne de jeunesse à l'oreille du pèlerin qui allait repartir pour la France. Dès leur première rencontre, ils se entirent étroitement liés l'un à l'autre. Se quitter pour toujours eût été pour tous deux trop cruel. Ils passèrent les monts de compagnie.
Il n'est pas de statue plus populaire que le Chanteur florentin. Dans sa pose pleine de simplicité et d'abandon, le joueur de mandoline s'écoute lui-même chanter le poème de la nature. Une pensée profonde habite cette jeune tête. Sa beauté est celle d'une race heureuse qui sait rêver, penser et vouloir. C'était le confident de sa sévère et paisible jeunesse que l'artiste avait incarné dans cet enfant.
Par la perfection du dessin et l'harmonie des lignes, le Chanteur florentin était une œuvre de grand style. L'élite et la foule lui firent un-accueil chaleureux. La médaille d'honneur fut votée à Paul Dubois d'acclamation. Pour tout autre que lui un succès aussi retentissant aurait pu offrir des dangers. Le public, exigeant et souvent peu perspicace, eût volontiers demandé à l'artiste de lui renouveler à l'infini le même plaisir. S'il n'eût écouté que son intérêt immédiat, Dubois se serait contenté de devenir le plus savant des sculpteurs de genre. Mais ce qu'il avait appris de l'éphèbe toscan ce n'était pas la chanson banale du
succès d'un jour. Il dédaigna d'imposer des fraternités de hasard à ce cher compagnon de labeur. S'il le garda auprès de lui, s'il prêta toujours l'oreille à ce bruit lointain de mandoline où vibrait un écho de Florence ce ne fut que pour s'exciter à de plus hauts devoirs. — Désormais sa carrière se poursuivra logiquement, harmonieusement, ainsi qu'une marche patiente au chef-d'œuvre.
L'Exposition de 1867 consacra la gloire de notre école de sculpture. Barye était absent mais le Pêcheur napolitain rendait illustre le nom de Garpeaux. Au Narcisse, au Saint Jean, au Chanteur, que l'on revit avec joie, Paul Dubois avait joint un groupe de plâtre : la Vierge et l'Enfant. Cette vierge au visage allongé rappelait, sans les imiter, les madones de Luca délia Robbia et de Mino. Ailleurs en vrai fils adoptif du Quattrocento Paul Dubois n'avait pas dédaigné de se faire artisan. On admirait à la section industrielle deux torchères de bronze ; les figures drapées des porteuses avaient été modelées l'une par un prix de Rome, Alexandre Falguière, l'autre par celui qui aurait pu signer : Prix de Florence.
Entre 1867 et 1873, Dubo's demeura éloigné des Salons. Six ans de silence en pleine renommée ! Une si longue retraite loin de la lutte serait-elle possible et permise aujourd'hui ? Le public ne souffre plus qu'un artiste le laisse se déshabituer de son nom. Cette époque où Paul Dubois resta volontairement à l'écart vit nos malheurs et notre relèvement. C'était devant une autre société, une autre France que l'art
reparaissait. La patrie de l'artiste avait souffert. — Quant à lui il avait grandi.
Le chercheur du pittoresque et de l'expressif, le modeleur ingénieux choisissait, en 1873, un sujet de statuaire pure. Quel artiste n'a point essayé de recréer Eve ? Les uns ont vu en elle la première pécheresse, les autres la tentatrice châtiée, d'autres la mère douloureuse. Les ingénus, les pervers, les profanes, les mystiques, les voluptueux, les chastes, les primitifs et les tard venus, bien des peintres et bien des sculpteurs ont tenté de ressusciter la mère des hommes selon le songe qu'ils faisaient d'elle. Si lettré que fût Paul Dubois, il se méfiait, dans un sujet semblable, de ce que nous oserons appeler le péril de littérature. Il prétendait, avant tout, faire un beau nu féminin. Il appelait son envoi : Eve naissante. Vierge encore, ignorante, heureuse, la première femme s'éveille à la vie. La pensée n'a pas encore attristé cette créature d'innocence et de joie ; elle ne sait pas ce qu'il y a de douloureux dans la conscience. Elle ignore le mal et la peur ; elle est éblouie, surprise et ravie. Ge poème de volupté chaste, le sculpteur l'exprime avec des lignes et des contours. Il est peintre aussi et s'en est souvenu. Dépassant un peu les limites de son art, il ose envelopper le modelé savant de subtile atmosphère ; quelque chose du mystère de Léonard s'est posé sur la forme précise.
Nous venons de dire que Paul Dubois était peintre. Il avait d'abord fait de la peinture pour s'exercer, pour s'assouplir, pour rivaliser affectueusement avec
d02 ARTISTES ET AMIS DES ARTS
ses camarades les plus aimés. Mais cet amant de la vérité, ce contemplateur fut séduit par l'énigme du visage humain. Il se fit portraitiste avec dévotion. Quelques-unes de ses œuvres de peinture, surtout le portrait de ses deux fils et d'exquises images de jeunes filles, illustrèrent son nom parmi ceux des beaux peintres. On put craindre un moment qu'il ne désertât la grande sculpture. Pendant quelques années, lorsqu'il abandonnait ses pinceaux, ce n'était plus que pour sculpter des bustes. Ceux du Docteur Parroi et de Baudry sont des merveilles de vérité. Il en est un devant lequel vous vous attardez volontiers. On l'a placé dans la grande salle du conseil, à l'École des beaux-arts. Jean Henner, le peintre des dryades, le confident des crépuscules, le lecteur d'Horace et de La Fontaine, le causeur malicieux, revit là tout entier, avec sa bonhomie pénétrante ; et surtout le rude ouvrier de la tâche quotidienne, l'ami des petits, le grand frère aîné au cœur sûr, dont l'épargne, confiée à des mains pieuses, va servir à créer de l'espérance.
Nous voici, Messieurs, à une date solennelle de la carrière de Paul Dubois. Au lendemain de la guerre, un comité s'était formé pour élever un monument à la mémoire du général La Moricière.
L'existence de La Moricière, selon la parole d'un de ses frères d'armes, offrait « un exemple saisissant de la fragilité du bonheur ». Le zouave intrépide, l'africain réputé invincible avait connu pour la première fois la défaite sur une colline de la marche
d'Ancône. Le vaincu de Castelfîdardo était tombé avec un principe. Ceux-là mêmes qui servent une autre cause saluent respectueusement son malheur. Les politiques ont le droit d'examiner s'il entra de l'erreur dans ce sacrifice. Ces erreurs-là, si elles peuvent égarer un homme, ne diminuent point l'humanité. Les admirateurs de La Moricière conviaient tous les Français à rendre hommage à cette grande âme, où les fautes elles-mêmes vinrent de la vertu. C'est le privilège de l'art d'exprimer dans son langage immortel les pensées populaires. Quand il est chargé d'une mission semblable, l'artiste se trouve augmenté de toute la confiance que l'on met en lui ; son individualité disparaît pour revivre d'une vie meilleure et plus large. Il est beau d'égaler certaines tâches ; Paul Dubois dépassa la sienne.
Elle était superbe à raconter, la vie de ce capitaine philosophe qui, après avoir refait le rêve des croisés, était mort en prière. Une jeunesse épique, un été rayonnant de gloire, puis tout à coup d'injustes rigueurs, l'épée brisée au service du droit, le plus amer des exils, celui des camps, un long soir de tristesse et de doute, un sursaut d'énergie et, pour finir, une cruelle aventure où tout sombrait, excepté l'honneur ! Cette destinée tragique trouva en Dubois son interprète.
Est-ce ici qu'il faille rappeler l'apparition, au Salon de 1876, du Courage militaire et de la Charité ? L'Académie des beaux-arts revendiqua aussitôt comme un des siens l'auteur de ces œuvres maîtresses.
Une vole enthousiaste appela Paul Dubois à la succession de Perraud.
Le Tombeau de La Moricière ne fut entièrement achevé qu'en 1878, et les visiteurs de l'Exposition universelle durent aller le chercher dans une sorte d'introuvable hangar. C'est à Nantes, sous les voûtes de la cathédrale, qu'il apparaît dans sa pure beauté. Placé en face du monument des ducs de Bretagne, il supporte victorieusement le voisinage de Michel Colombe. L'art du passé n'a rien produit de plus tranquillement magnifique.
Autour du cénotaphe, quatre figures semblent prolonger une veillée funèbre. La Moricière était tendre et humain : la Charité l'accompagne, sous les traits de la plus tendre des mères, nourrice de robustes enfants. C paladin croyait : la Foi, semblable à un"^ vierge en extase, veut s'élancer au ciel du pardon. Ce chrétien avait longtemps cherché la vérit' dans les livres : un vieillard ascétique, au front lourd de sagesse, poursuit auprès de lui le rêve toujours inachevé de la science. Mais ce soldat était un soldat, avant tout : son répondant, «?on témoin, son double, c'est ce guerrier joyeux qui va se lever au premier appel. Il semble immobile et pourtant il frémit de tout son être ; il regarde au loin, au delà de l'heure, là où sont les suprêmes espérances et les devoirs sublimes. Ce qu'il brave ainsi, c'est la peur. Il n'a rien à dire : il se tient prêt et il attend. Ainsi fixés dans l'airain impérissable, ces quatre fantômes étemels protègent la mémoire d'un soldat de France.
Il semblait à tous que le talent de Paul Dubois ne pouvait plus grandir, mais bientôt une occasion lui était offerte de triompher encore, en se renouvelant. L'héritier du domaine de Chantilly entreprenait de rendre son ancienne splendeur à la maison des Montmorency et des Condé. Le duc d'Aumale faisait choix d'un des nôtres pour architecte de cette grande œuvre de science et de goût. Jusqu'aux journées révolutionnaires, la statue équestre d'Henri de Montmorency s'était dressée sur la terrasse du château ; mais l'ami du Béarnais n'avait habité Chantilly que passagèrement. Celui que le duc d'Aumale voulait ramener dans la demeure, c'était le compagnon d'armes de Bayard. Seul le grand connétable Anne de Montmorency lui paraissait digne de présider aux nouvelles destinées du domaine. Ce magnifique et terrible seigneur avait aimé passionnément les arts et la guerre. Rude soldat, politique implacable, — « et n'y avoit à la suite du roy de France âme vivante qui ne le redoutât », — ce dominateur demandait à l'art, tantôt de le consoler de la disgrâce, tantôt de le reposer du bonheur. Il fallait montrer dans son armure de guerre cet ami des arts qui combattait « à belles enseignes découvertes ». Le nouvel hôte de Chantilly voulait replacer, dans un décor de fête, le revenant de l'ancienne seigneurie.
L'exécution d'une statue équestre est le défi le plus audacieux qu'un sculpteur puisse faire à la nature. Les plus grands maîtres n'ont abordé qu'en tremblant ce problème redoutable. Lorsqu'il reçut
de Ludovic le More la commande de la statue de Sforza, Léonard de Vinci se remit à l'étude comme un écolier. Il consacra les plus belles années de son âge mûr à cette œuvre qui devait si tôt périr. Léonard s'attardait en recherches et multipliait les ébauches. Ludovic le More prit pour un aveu d'impuissance ce fier scrupule du génie ; il songea à retirer à Vinci ce travail. L'ambassadeur florentin écrivait secrètement à Laurent le Magnifique : « Et parce que Son Excellence voudrait faire une chose parfaite au superlatif, elle me dit de vous écrire de sa part qu'elle désirerait que vous lui envoyassiez un maître assez apte à un tel travail. Bien qu'elle ait confié cet ouvrage à Léonard, il ne semble pas qu'elle soit grandement persuadée que celui-ci sache l'exécuter. »
Le duc d'Aumale voulait aussi doter Chantilly « d'une œuvre parfaite au superlatif ». C'est pourquoi il avait choisi en Paul Dubois « un maître assez apte à un tel travail ». Il avait trop de confiance en l'artiste et en l'ami pour ne pas savoir attendre. Cependant Dubois, à l'imitation de Léonard, se refaisait une éducation. Il connaissait mieux que personne les statues équestres des maîtres, mais qui donc a dit qu'en copiant un maître, si grand soit-il, on se résigne à être non pas le fils, mais seulement le petit-fils de la nature ? Ce fut la créature vivante, l'insaisissable et décevant modèle que Dubois voulut interroger. Pour reconstituer le cavalier, il s'était fait archéologue. L'étude du cheval lui imposa des recherches de naturaliste. De son double effort résulta une
œuvre, où l'analyse la plus minutieuse s'unissait à un large esprit de synthèse. Cette statue du connétable de Montmorency nous rend la vivante image des élégances et des énergies du passé.
A fréquenter ainsi le monde de l'histoire, Paul Dubois connut la hantise des grands sujets. Il résolut de se faire le poète plastique de nos plus pures gloires.
Messieurs, cette histoire de la patrie que nous ne nous lassons point de relire, est un infini d'héroïsme et de génie. Gomment faire un choix parmi tant de penseurs, de poètes, d'artistes, de citoyens, de soldats, d'apôtres, tant de héros et tant de victimes ? L'admiration se demande, presque avec angoisse, à qui elle doit se vouer de préférence. Mais bientôt, dans ce Panthéon tumultueux, une figure, une seule se détache, et l'âme d'un Français va droit à elle comme au bon génie du foyer. Tous les peuples ont, dans leurs annales, à vénérer des exemples et à exalter des aïeux ; il y a chez toutes les nations de la grandeur humaine. Seule, notre histoire raconte un miracle. La France a pris conscience d'elle-même à l'appel d'une enfant de ses campagnes. Nous fûmes sauvés par la suprême candeur. Il n'y a qu*une Jeanne d'Arc au monde, et ce prodige est une chose de chez nous.
Sous quel visage apparut la vierge merveilleuse aux humbles qui se prosternaient sur son passage ? Quelle fut la prison charnelle de cette âme de lumière? Du corps anéanti sur le bûcher, il ne reste pas l'ombre d'une ombre ; rien, pas même une ébauche, un trait
fugitif. Tout a péri de ce qui était périssable dans cet ôtre d'immortalité. Notre amour ne sait comment imaginer l'objet de son culte.
A ce deuil secret du cœur l'art vient offrir la consolation de son divin mensonge. Déjà les derniers venus de nos tailleurs d'images cherchaient dans la pierre des vieux porches à ressusciter la sainte fée disparue. Ils ont légué à leurs héritiers la tâche impossible de reconstituer sa pure beauté par un prestige.
Ce grand dix-neuvième siècle, où tout fut tenté, a vu les peintres et les sculpteurs rivaliser de zèle et de génie pour rendre à une seconde vie idéale celle qui fut ici-bas l'idéal vivant. Parmi les morts immortels, un Ingres, un Rude, ont voué le meilleur d'eux-mêmes à cette œuvre de résurrection. Après eux, Chapu, Bastien-Lepage, Benouville, Barrias, ont montré la bergère lorraine dans le supplice ou dans l'extase. Permettez que je regarde autour de moi. L'élève chéri de Rude, maintenant le doyen toujours jeune de la sculpture française, a dressé l'image frémissante de la guerrière sur le lieu même où coula son sang. Hier encore, celui qui entra tout jeune dans la renommée pour avoir réconcilié la gloire avec le malheur, faisait s'agenouiller dans un élan mystique la combattante de la prière. Il est des sujets inépuisables, où chacun viendra à son tour s'essayer pieusement. Et dans leur inlassable recherche, les artistes auront la piété d'un peuple pour collaboratrice et pour conseillère. ^
Paul Dubois voulut tout relireîde la miraculeuse
aventure et tout en revivre par la pensée. Tous les raffinements de la technique, tous les moyens de créer la forme, tous les secrets de la spiritualiser, sa science d'ouvrier sans égal et sa ferveur de poète, il s'était juré de les résumer dans cette œuvre.
Au fond du hall de la sculpture, la Jeanne d'Arc nous apparut dans une discrète lumière de printemps. Un grand cri d'admiration salua le chef-d'œuvre et soudain toutes les mains battirent. Muet, confus, presque effrayé, tandis que les applaudissements éclataient de toutes parts, le maître gardait les yeux fixés à terre. Quand il les releva pour remercier du regard ceux qui l'acclamaient, il ne put distinguer personne : cette foule amie ne lui apparaissait qu'à travers ses larmes.
Mériter de vivre une heure pareille, quelle plus haute récompense un artiste pourrait-il rêver? Ce fut la plus belle journée de la vie de Paul Dubois. Un maî re de la médaille tint à honneur de graver cette date. Souffrez que je rappelle encore un épisode de ce jour de joie. L'ovation populaire avait pris fin. Quelqu'un, dont la fonction consistait surtout à se faire le témoin vigilant des victoires de l'art, un passant, — détenteur éphémère d'un peu de pouvoir, — descendait l'avenue des Champs-Elysées en compagnie d'un artiste illustre. Les deux hommes, tout émus encore, s'entretenaient de la scène grandiose à laquelle ils venaient de participer. L'artiste, fils ardent et généreux de ce Midi qui nous a donné tant de maîtres, exprimait, avec l'éloquence innée de sa race,
l'admiration que lui inspirait son émule de gloire. Il 8e plaisait, pour traduire son enthousiasme, à trouver des formules de la plus magnanime humilité. Son interlocuteur 1-écoutait avec respect. Et rien n'était plus noble à entendre que le panégyrique de Paul Dubois dans la bouche de Falguière.
Le lendemain, le triomphateur se remettait humblement à l'ouvrage. Il avait encore d'autres ombres héroïques à évoquer.
Paul Dubois se souvenait d'avoir admiré^en Italie les fragments dispersés d'un tombeau. François I®' avait commandé à Agostino Busti Bambaja le monument de Gaston de Foix : Milan en conserve le gisant « presque heureux dans la mort, dit Vasari, au souvenir de ses victoires ». Dubois songeait à réveiller de son sommeil le jeune capitaine endormi ; il voulait replacer sur son cheval de guerre ce général de vingttrois ans « dont sera mémoire tant que le monde aura durée ». A celui que les routiers appelaient « le tonnerre d'Italie », la fortune n'accorda que quatre mois ; ce fut assez pour qu'il prît dix villes avant de s'abîmer dans la victoire. Lorsqu'il tomba sous les coups des Espagnols, le vainqueur de Ravenne avait reçu toutes ses blessures par devant. Quels destins auraient pu être promis à cet enfant prodigieux qui rêvait d'un trône I Ce montagnard, qui marchait pieds nus dans la neige, avait deviné la guerre future Gaston de Foix, c'est encore Du Guesclin, — et déjà Turenne. Dubois l'imaginait, ce héros de légende, tel qu'un saint Georges de style français. Mais le projet
secrètement caressé, ne naquit pas même à la première vie de l'ébauche. L'artiste donna la préférence à un autre chevalier adolescent, plus doux, plus aimable encore, dont le souvenir est moins loin de nous.
Dans l'atelier un peu froid, un peu nu, d'où le faux luxe était banni, la statue commencée de Marceau attendait l'heure de la perfection. Le deuil du héros français est porté dans toutes les armées du monde. Hic cineres ubique nomen ! Ce qu'il y a pour nous de consolant dans sa mort, un de vous l'a exprimé puissamment dans le plus émouvant des tableaux. Paul Dubois, lui, voyait le jeune chef républicain dans son dolman du 11® chasseurs, sur le bel alezan qu'il montait au matin d'Altenkirchen, lorsqu'une carabine tyrolienne mit fm à son rêve de justice et de liberté. L'attitude, le geste, l'allure gracieuse et guerrière étaient déjà trouvés. C'était bien le soldat des justes causes, capable de pardonner après la victoire. Cependant Paul Dubois cherchait toujours. Nous étions seuls à penser que l'œuvre fût terminée. Telle qu'elle est, cette statue inachevée et définitive, elle pourrait se dresser sur son socle. On y graverait cette parole de Byron : « Marceau a préservé la blancheur de son âme et le monde a pleuré sur lui ! »
Une autre pensée, plus religieuse, plus haute encore, remplit les dernières méditations de Paul Dubois. De jour en jour et d'œuvre en œuvre, l'idée créatrice grandissait en lui. Il conçut un monument de deuil et d'espoir à la gloire de la France elle-même.
Il s'absorba dans ce rêve grandiose à un âge où sont interdites à Thomine les trop longues espérances. Sans doute, il savait bien qu'à lui, le perpétuel douteur de lui-même, le temps ne permettrait jamais de réaliser une telle pensée. Il consacra pourtant tout ce qu'il conservait de tendresse et de force à ce monument qu'il ne pouvait finir. Il fallait à cet idéaliste une belle chimère pour remplir et charmer ses derniers jours. Voulant exprimer toute l'âme de la France, il commença par traduire sa douleur. Le groupe qu'il appela simplement Souvenir fut son testament d'artiste et de patriote. Ce que ne disent pas les deux sœurs orphelines, le secret de leur farouche désespoir, n'essayons pas de le trahir par des mots. Il n'appartient qu'à un artiste inspiré de traduire ainsi le deuil d'un peuple.
La journée du grand laborieux allait finir. Il pouvait en rendre compte avec fierté. A tout ce qu'il y a de bon dans les choses humaines, à la jeunesse, à l'espérance, à la charité, à la foi, au courage, il avait su communiquer la flamme du beau. La mort le surprit, l'outil à la main.
Tel était l'artiste. Ce que fut l'homme, est-il besoin de le redire ? Paul Dubois n'eut pas un ennemi. Il remplit de hautes fonctions et reçut tous les honneurs ; il porta dignement tout le poids de la célébrité. Mais ses deux seules passions furent pour son art et pour son foyer. Entouré de tendresse, ne se livrant qu'à quelques amis d'éhte, il vécut indifférent et comme étranger aux bruits du dehors. Il cachait
sa vie. On ne peut raconter de lui que son œuvre. Ce fut dans la grande cour de cette École des beauxarts, où il avait vécu vingt-sept ans, que la foule de ses admirateurs vint lui adresser le suprême adieu. C'était bien le cadre qu'il fallait à ses funérailles. Il y a dans ce lieu magnifique tant d'avenir et tant de passé ! Les génies d'autrefois entouraient le bon créateur de beauté ; l'auteur du Narcisse, de VÈve naissante et de la Jeanne d'Arc s'en allait prendre place parmi ses pairs. A peine Paul Dubois avait-il exhalé son dernier souffle que déjà, pour sa pure mémoire, commençait un immortel lendemain.
Vous n'avez pas oublié la solennité qui consacra le centenaire de la villa Médicis. Pendant quelques jours, la vaste demeure sembla trop petite pour contenir ses hôtes. Les maîtres en cheveux blancs y fraternisaient avec leurs élèves. C'était la fête de l'espérance en même temps que celle du passé. Pour ma part, je garde un souvenir particulièrement ému de la soirée qui précéda le banquet officiel. Le directeur de l'Académie avait réuni à sa table quelques amis ; des illustrations de l'école française s'y rencontrèrent avec les confrères de Saint-Luc. Au dessert, le maître de la maison se leva. Sa voix blessée par l'âge était peu f ai te^ pour dominer les grandes assemblées ; dans ce milieu intime, elle prenait un charme captivant. Eugène Guillaume ne fit pas un discours. Il laissa pendant
1. Notice lue à TAcadémie des beaux-arts dans la séance du 9 novembre 1907.
quelques instants parler son cœur. On eût cru par moment qu'il conversait avec lui-même. Il dit, sans autre art que celui de l'émotion la plus vraie, toutes les raisons que nous avons de chérir l'asile où depuis un siècle la pensée française vient se recueillir. Il termina par une sorte d'hymne d'amour à la France et à l'Italie. Nous écoutions, comme on écoute une belle mélodie d'autrefois. Jamais je n'ai compris mieux que ce soir-là le sens profond de ce mot : l'autorité, et pourquoi certaines paroles, lorsqu'elles sont prononcées par certains hommes, viennent nous atteindre en plein cœur. Pour créer, avec si peu de mots, tant de poésie austère et touchante, il fallait le prestige de toute une vie de vertu. Telle avait été. Messieurs, la vie d'Eugène Guillaume, et voilà pourquoi sa simple éloquence tombait de si haut.
« 0 sculpteur, disait Michel-Ange, ne cesse de ciseler en toi-même ta propre statue. » L'existence de Guillaume fut conforme à cette loi magnifique. Je ne prétends pas en dégager toute la leçon. Cette intelhgence s'est manifestée sur tant de domaines que je risquerais de me perdre à la vouloir suivre partout. Statuaire, écrivain, philosophe, notre confrère s'est prodigué avec une abondance harmonieuse. Il a rempli toutes les charges que l'État puisse confier à un artiste et il les a toutes égalées. C'est le sculpteur surtout dont vous voulez qu'on vous entretienne. Malheureusement pour moi, c'est l'aspect de la multiple activité d'Eugène Guillaume sur lequel il me reste bien peu à dire. L'artiste émi-
nent qui lui a succédé ici vous retraçait hier cette carrière remplie d'œuvres. Avec une sincérité charmante, il se proclamait le disciple de celui dont il faisait savamment l'éloge. Ce nom de maître, que M. Allar donnait à son prédécesseur, souffrez qu'à mon tour j'ose en saluer Guillaume. Moi aussi, j'ai été son élève, dans un art moins glorieux que la sculpture, mais qui a ses difficultés et ses joies, celui de servir les artistes et d'apprendre à les aimer.
A l'époque où Eugène Guillaume daigna me faire le don précieux de son amitié, il était déjà plein de jours. Presque toutes les grandes actions de sa carrière étaient accomplies. Il lui restait pourtant une dernière tâche à remplir. Votre suffrage venait de l'appeler à la direction de la villa Médicis. En même temps, j'étais chargé de l'administration des beauxarts. « Nous avons débuté ensemble », aimait à me répéter mon bienveillant ami. Ce n'était pas là seulement une de ces formules où excellait sa courtoisie. Il pensait, avec une parfaite sincérité, que pour un homme qui cultive sa conscience l'existence est un début perpétuel. Il venait me demander de le conseiller; mais c'était moi qui, de nos entretiens, sortais fortifié de bons conseils.
Était-ce donc un devoir nouveau pour Eugène Guillaume que d'aller diriger l'illustre maison où il avait tant laissé de lui-même ? Avant d'obtenir le prix de Rome, il était déjà Romain d'adoption. Très jeune, il avait été voué, pour ainsi dire, à la villa Médicis. n me souvient d'une promenade que je fis en sa com-
pagnie dans les jardins Doria-Pamphili. Ges parcs romains sont, au coucher du soleil, d'incomparables lieux de méditation. Nous cheminions côte à côte. Il se taisait, écoutant les jeunes années chanter au fond de ses souvenirs. Tout à coup sa figure s'égaya, comme si une bouffée de printemps la ranimait. « Cher ami, me dit-il, et sa voix était tout amusée, vous voyez cet arbre ? » Et il me désignait un de ces pins parasols comme les aimait Poussin. « Eh bien ! poursuivit-il, j'ai grimpé à cet arbre ! Il y a bien longtemps ! J'accompagnais à Rome mon maître Pradier. « Regarde ce pin », me dit Pradier, « tu vas monter jusqu'à son sommet. » Je n'étais pas un gymnaste fort habile. J'avais, en outre, un pantalon blanc tout neuf que je craignais de mettre en lambeaux. Pradier riait de mon embarras. « Allons, monte ! » cria-t-il, « nous allons voir si tu es digne d'avoir le prix de « Rome ». Cette formule magique me donna du courage et, ma foi ! j'arrivai jusqu'à la cime. Je n'avais pas déchiré mon pantalon blanc. Peu après la prophétie de Pradier se réalisait... »
Après quelques minutes de silence, Guillaume me dit, d'une voix redevenue grave : « Depuis, je suis monté sur bien des arbres ! Je me reproche de n'en avoir pas touché le sommet. »
Son visage s'était de nouveau voilé de mélancolie. Il me vint à l'idée que dans cette âme d'artiste, passionnément éprise de beauté, persistait le regret d'avoir tant donné d'elle-même à d'autres soucis que ceux de l'œuvre d'art. Peut-être se cachait-il là
une tristesse, presque une douleur. Guillaume regrettait les heures dérobées à l'atelier. Son atelier ! Le meilleur de son esprit était là pourtant, dans ce studio situé au fond d'une rue déserte. Il me fit un jour l'honneur de m'y donner rendez-vous. Autour de l'ébauche encare fraîche, les modèles des œuvres antérieures étaient alignés sous une couche de poussière. Le maître en passa la revue d'un regard rapide. Une pensée d'orgueil le rajeunissait. « C'est ici, s'écria-t-il, et ici seulement que j'aurai vécu ma vie véritable ! »
Il disait vrai. Son œuvre de sculpteur suffirait à sa renommée. Mais faut-il penser que de nos jours il y a danger pour un homme à refuser de se spéciahser ? Notre époque comprend mal ces intelligences encyclopédiques qui osent faire le tour de la vérité. Guillaume avait hérité des artistes de la Renaissance leur curiosité universelle. Il eût voulu exceller dans les sept arts. L'État y a gagné un serviteur dont il ne pouvait lasser le zèle. L'art français, hâtons-nous de le dire, n'y a rien perdu.
Gomment la vocation s'éveilla-t-elle en lui ? Dans la capitale de sa province, tout lui parlait de beauté plastique. On respire à Dijon l'air du génie. Guillaume adolescent assistait à la triomphante maturité de Rude. Ses regards allaient des prophètes de la Chartreuse aux chefs-d'œuvre du maître contemporain. Quel milieu inspirateur pour quelqu'un qui a reçu l'étincelle sacrée ! La ville des ducs mettait son orgueil à demeurer digne de son passé. Dans l'école
de dessin, fondée par Devosges, se dressait toujours le modèle antique. Prud'hon et Rude s'étaient formés là à son tour Guillaume y vint apprendre ses grammaires. Lorsqu'il osa, à dix-neuf ans, se présenter chez Pradier, rue de l'Abbaye, il apportait dans son bagage d'étudiant une riche provision de principes. Pradier, initiateur exquis, cultiva tendrement cette nature d'élite. Il la nourrit d'antiquité. A toute occasion, il montrait du doigt à son élève favori la route de Rome. Dès 1845, Guillaume partait pour la ville de ses rêves.
Il avait vingt-trois ans, et, avec les ambitions les plus hautes, l'esprit d'humilité et le pouvoir d'admiration. Rome allait être pour lui l'éducatrice sans pareille. « Qui a bien vu Rome, disait Gœthe, en garde du bonheur pour sa vie. » Rome mit sous les yeux de Guillaume la fête éblouissante de son passé. En même temps elle joua devant lui le prologue du drame de sa résurrection.
Les années qu'Eugène Guillaume passa à Rome, des premiers mois de 1846 à la fin de 1850, furent exceptionnellement tragiques au pays des grandes tragédies. Tout d'abord, il assista à l'explosion d'espérance qui salua l'avènement de Pie IX. La vieille idée guelfe semblait se rajeunir en la personne d'un pontife populaire. Guillaume s'enflamma pour ce noble rêve d'une nation ressuscitée par l'homme de Dieu. Cette belle chimère ne dura qu'un jour, dont le lendemain fut ensanglanté. Au lendemain de février 1848, la Révolution était partout. Dans Rome,
un juriste venu de France, un de ces sages vaincus d'avance qui croient à la souveraineté de la raison, demandait une halte entre le monde qui devait périr et celui qui ne pouvait encore commencer. Bientôt Pellegrino Rossi tombait sous le couteau d'un assassin. Le Pape se retirait à Gaëte. L'implacable idée mazzinienne s'installait au Forum ; l'antique puissance des tribuns du peuple rentrait au Capitole. La France décidait alors d'intervenir. On imagine en quelle anxiété vivait notre colonie du Pincio. Le directeur, Alaux, et les pensionnaires assistaient à des événements dont le sens leur demeurait caché. Mais ces enfants de France, perdus dans l'Italie bouleversée, ne connaissaient que la religion du drapeau. Ils auraient eu honte de s'interroger sUr les raisons de la querelle ; en pareil cas, la voix du devoir se confond avec celle du canon. M. Alaux prêchait à ses compagnons un calme qui n'était pas dans son cœur. La bonne humeur française fut la plus forte. L'Exposition des envois se fit comme d'habitude. Que nos jeunes lauréats qui vont partir pour Rome méditent cette date ! Il y a eu un chapitre héroïque dans l'histoire de notre bon vieux règlement.
Cependant le directeur de l'Académie résolut de faire quitter Rome aux pensionnaires avant le duel qui se préparait. Obtenir des tout-puissants triumvirs l'autorisation de prendre congé d'eux n'était pas d'une diplomatie facile. Eugène Guillaume fut désigné unanimement pour cette mission. Il prit ce jourlà une leçon de politique expérimentale dont il se
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souvint toute sa vie. Les triumvirs siégeaient au Palais de la Consulta : Saffi, toujours en uniforme de garde national ; Armellini, semblable à un quirite législateur ; et Mazzini, figure ascétique, capable d'une terrible douceur. Mazzini se mit en frais de séduction ; il protesta de la sympathie du pouvoir révolutionnaire pour les hôtes de la villa Médicis. Résister à un Mazzini rassurant, presque paternel, des professionnels de la diplomatie y auraient renoncé ; notre plénipotentiaire improvisé ne se laissa point séduire. Il s'était mis en tête qu'il triompherait du machiavélisme tribunitien. A force de douce insistance, il obtint des passeports et des chevaux. Le 8 mai, les pensionnaires et leur directeur partaient pour Florence. Ils avaient emporté avec eux le drapeau. Après la chute de la République Romaine, ils revinrent achever leurs envois.
De cette aventure de sa jeunesse, il était resté à Guillaume un sentiment, assez déhcat à définir — comment dirai-je ? — une certaine mansuétude résignée à l'égard des révolutions. Ses parents l'avaient élevé dans le respect de la monarchie ; assurément, il lui resta toujours de son éducation première une préférence pour les gouvernements d'ancien style. Mais on ne vit pas quatre-vingts ans sans voir la vérité constitutionnelle revêtir des aspects successifs. Sa rencontre avec Mazzini, la vision de la chevauchée de Garibaldi, tous ces souvenirs d'une tempête où s'ébauchait la création d'un peuple laissèrent à Guillaume un penchant à l'indulgence envers tous ceux
qui font l'histoire. On eût dit qu'il craignait, en se prononçant contre tel ou tel tâtonnement du progrès, de blasphémer une justice future. Aux divers gouvernements qui se succédèrent dans son pays, il se borna à demander la permission de travailler avec eux à l'œuvre française.
N'allez pas croire, au moins, qu'Eugène Guillaume n'apprit à Rome que la politique. S'il avait déjà pris l'habitude de mener son existence spirituelle en partie double, il gardait à l'art le cœur de son cœur. Les distractions du siècle ne purent le détourner de son vrai chemin. C'était son éducation de statuaire qu'il était venu parfaire au pays des modèles éternels.
Il venait de voir les rostres se relever pour une heure, et retomber au silence. Sa rêverie s'envola dans le passé. Songer, pour un artiste, c'est chercher une forme à ses songes. Cet esprit de sédition qui venait, encore une fois, de souffler sur le vieux sol, comment s'incarnait-il aux temps héroïques ? Deux fantômes des révolutions antiques apparurent alors au jeune sculpteur, et il osa évoquer les Gracques en face du Forum redevenu muet.
Il interrogea cette obscure tragédie devant laquelle l'histoire hésite. Que voulaient exactement ces stoïciens impatients qui tentèrent de refaire un monde en une heure ? L'économique de ces grands seigneurs démagogues passionne et déconcerte les savants. Consciencieux comme il l'était, Guillaume dut relire toutes les biographies anciennes et modernes. Mais toute l'archéologie du monde eût été impuissante à
l'inspirer. L'art possède, pour pénétrer la pensée des morts, un secret que l'érudition ne connaît pas.
Guillaume eût obtenu, par un miracle de thaumaturgie, que les Gracques revinssent poser devant lui, qu'il les aurait faits moins ressemblants, non point à ce que fut leur figure périssable, mais à la double image idéale qui subsiste d'eux dans l'âme populaire. Avec cette seconde vue de l'artiste, où il y a du sortilège, il nous a rendu les deux frères sous leur aspect d'immortalité. Ont-ils, ces deux créateurs d'illusions, commis le crime de promettre un bonheur dont ils ne disposaient pas ? Quelle énigme se cache sous leurs fronts superbes et bornés ? Leurs lèvres semblent frémir encore de la harangue interrompue. Les voici conformes à la vision que se fait d'eux leur éternelle cHente, la crédule et souffrante humanité. Prophètes imprudents, peut-être funestes, héroïques à coup sûr, du moins achetèrent-ils de tout leur sang le droit de réclamer un ordre nouveau. On a vu certains de leurs arrière-neveux acquérir ce droit à moindre prix. Leurs meurtriers les divinisèrent après le supplice, et leurs images furent dressées dans les temples auprès de celles des dieux. Des statues tardives, c'est ainsi qu'en politique s'exprime le remords. Ces idoles expiatoires ont péri. Il appartenait à la piété d'unmoderne d'en ranimer la poussière. L'œuvre d'Eugène Guillaume semble dérobée à l'autel domestique devant lequel pleurait Gornéhe.
Lorsque l'auteur du Tombeau des Gracques Tewint de Rome, la célébrité avait commencé pour lui. Nous ne
disons pas : la fortune. Le retour à Paris, après le séjour à la villa Médicis, est toujours une redoutable épreuve. Les plus vaillants ont senti leur énergie mollir à ce premier contact avec la vie. Par bonheur, il s'est trouvé des cœurs généreux pour adoucir aux jeunes artistes l'amertume de ce passage. Hier encore, un don magnifique, qui portera le nom d'un grand peintre, prouvait que notre Académie de France possède d'incomparables amis. La génération d'Eugène Guillaume n'était pas aussi favorisée. Il lui fallait faire son entrée dans l'inconnu sans autre soutien que son courage. Guillaume trouva le secours immédiat dans la protection- paternelle de Pradier. Cette sorte de parenté adoptive, qui unit le patron à son disciple, est une des plus anciennes, une des plus nobles traditions de notre école ; les maîtres d'aujourd'hui ne sont pas disposés à la laisser périr. Jamais^Guillaume n'oubUa avec quelle bonté ingénieuse et déUcate Pradier lui épargna les découragements ; cinquante ans après, il en parlait avec des larmes dans les yeux. « Heureux, a-t-il écrit, ceux qui sont restés les amis de leurs maîtres ! En vieillissant, ils s'aperçoivent que la reconnaissance qu'ils leur ont gardée est un des meilleurs sentiments qu'ils aient portés dans la vie ! »
Au patronat est toujours venue s'ajouter cette camaraderie fraternelle dont sont nées tant d'heureuses collaborations. L'amitié d'un architecte, déjà célèbre, fournit bientôt à Eugène Guillaume une nouvelle occasion de s'affirmer. Dans les bas-reliefs de
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la vie de sainte Clotilde le Romain d'hier, le néogrec anacréontique demanda aux artisans du moyen âge leur leçon de candeur et de simplicité. L'histoire sacrée exaltait cette âme profondément religieuse. Imagier de Bourgogne, Guillaume se sentait aussi le compatriote de Pierre le Vénérable et de saint Bernard. Il y avait dans ce statuaire un théologien qui rêva toujours aux noces idéales de la Foi et de la Raison. Un de ses pèlerinages de prédilection avait été ce cloître de Sainte-Marie-Nouvelle oii se voit le triomphe de Thomas d'Aquin. Là éclate la gloire dominicaine. Par sa promptitude à l'indulgence, Guillaume était plutôt, à vrai dire, de tempérament franciscain. Mais sa piété de croyant philosophe habitait aussi la somptueuse cour spirituelle dont les peintres de la chapelle de Florence ont entouré le saint des Prêcheurs. Les quatorze vertus y vivent en bonne inteUigence avec les docteurs de tous les âges ; Abraham et Justinien ne s'étonnent point d'y rencontrer Gicéron. La Grammaire, la Géométrie, la Jurisprudence, la Rhétorique siègent en voiles de vierges auprès de la Charité. L'hérésie s'écroule lamentablement sous les pieds de l'Ange de l'École. Guillaume se sentait assez solide dans son orthodoxie pour ne maudire personne. Son néo-thomisme était pitoyable même à Averroès. En art, en philosophie, en histoire, il professait un éclectisme souriant. Aussi, quelle que fût sa préférence pour les héros de la douceur, a-t-il pu se complaire pendant de longues années dans l'intimité de Napoléon.
Il aimait à scruter les âmes profondes. II tenta de fixer les images successives de celui que le poète a nommé : « le passant prodigieux ». Du maigre lieutenant d'artillerie au captif défiguré de Sainte-Hélène, dix hommes différents apparurent à l'univers. Guillaume suivit une à une les métamorphoses de cette volonté formidable. Ge fut une des plus grandes tâches de sa vie.
Il n'était pas seulement le portraitiste des morts héroïques. Des contemporains, des amis, Baltard, Hittorfï, posèrent devant lui. On a dit du Berlin aîné d'Ingres, qu'il n'était pas seulement l'efïîgie d'un individu, mais le vivant symbole d'une caste. Ge don de généraliser un type se retrouve dans le buste que Guillaume fit de François Buloz. Quelque chose de la force romaine s'y voyait encore ; mais, disait un spirituel commentateur, inventer la Bévue des Deux Mondes, n'est-ce pas être de la race des fondateurs d'empire ?
Le buste de Msr Darboy est un pur chef-d'œuvre. Guillaume rendit au deuil public l'efïîgie d'une noble victime, mais c'était mieux qu'un portrait ressemblant. Le visage transfiguré du bon pasteur s'embellissait de toute la majesté du martyre et de toute la sainteté du pardon.
Pendant des années, sans se lasser jamais, et sans jamais se satisfaire, Guillaume travailla au groupé du Mariage romain. Rien de plus simplement solennel que ce couple dont les mains enlacées symbolisent l'union de deux âmes austères. Guillaume
voulait que d'un bloc de marbre se dégageât une idée maîtresse. Son Mariage romain n'était pas seulement pour lui un prétexte à de nobles attitudes et à d'amples draperies. Ces deux époux, ce jeune consulaire, cette vierge de la famille des Scipions, sont de Rome sans doute, mais quelque chose de la douceur chrétienne s'ajoute à leur dignité. Une loi meilleure que celle du Forum scelle leur pacte d'amitié. Ici le droit romain s'est attendri. Guil'aume mit dans cet ouvrage son idéal de la vie domestique ; il y exprima son respect de la loi et son culte de l'amour.
Il avait désiré tout connaître des disciplines de son art et en posséder toute la technique. Mais ce mé ier, qu'il rapprenait chaque jour, il le rêvait serviteur de l'idée. Sur les luttes qu'il faut livrer à la matière, il a écrit des pages inoubliables. Il voulait que l'artiste sortît triomphant de ce combat et qu'il pût dire à l'inerte adversaire : « Tu es vaincue ; en te rendant belle, je t'ai contrainte à penser ! »
L'orgueil de cette victoire, il l'exprima dans la statue d'Orphée. Le poète dresse sa lyre dans le ciel et tout son être frémit. C'est le vaies qu'un souffle divin domine. Œuvre admirable où le style ne perd rien de sa pureté en se faisant fougueux. Guillaume fit, ce jour-là, le plus passionné de ses ouvrages. « Avec un pareil sujet, disait-il finement, il fallait perdre un peu la tête. » Ceux qui aiment à demander à un artiste d'être un autre que lui-même, lui ont reproché parfois de n'avoir pas perdu la tête plus
souvent. Mais quoi ! il y aura toujours, pour nous consoler des timidités trop consciencieuses, tant de gens dont le génie consistera à perdre la tête à tout propos.
Chez cet infatigable travailleur veillait un analyste un peu inquiet, toujours en proie à ces doutes que la médiocrité ne connaît pas. Nourri de Dante, Guillaume trouvait beau que le poète ait placé les artistes dans le Purgatoire, au lieu de l'épreuve et de l'espérance. Il vivait, lui, dans l'angoisse de la vérité. Il n'aimait pas seulement son art à lui, il voulait aimer aussi celui des autres. Tout en admirant son époque, peut-être l'eût-il souhaitée plus organique et plus homogène. Ce théoricien de l'ordre, qui croyait à l'efficacité de l'esprit d'obéissance, se trouvait parfois un peu dépaysé au Salon annuel. Au fond du cœur, il gardait la nostalgie des civilisations disciplinées. Le moment de l'histoire où il se serait senti en parfaite sécurité d'esprit eût été cette heure radieuse de l'épanouissement du génie florentin. Il se voyait volontiers parmi les convives du banquet de Laurent le Magnifique. Il eût aidé Marsile Ficin à entretenir la lampe qui brûlait nuit et jour devant le buste de Platon. Il eût vieilli glorieusement en regardant vivre et mourir l'âme de Florence. Au déclin de son âge, après avoir sculpté l'image d'une de ces patriciennes lettrées dont la grâce enchantait le siècle, il eût aimé à terminer sa journée de travail par un sermon de Savonarole. Le terrible apôtre lui eût inspiré une vénération mêlée
d'effroi. Peut-être aurait-il tenté d'assouplir cette conscience de fer et de lui faire comprendre qu'il ne faut pas trop exiger de l'humanité. Il eût suggéré aux moines de Saint-Marc une solution de juste milieu, un mélange de la suavité platonicienne et de l'esprit biblique, la réconciliation des deux antiquités dans une loi de beauté et d'amour. A coup sûr, il se serait séparé de Savonarole le jour où le réformateur exigea un holocauste d'œuvres d'art. Proscrire, condamner, haïr, cela Guillaume ne le pouvait pas.
Après avoir si longtemps prêché d'exemple, il était mûr pour la prédication des préceptes. En lui confiant la direction de l'École des beaux-arts, le gouvernement sanctionnait un choix que les artistes avaient fait avant lui. Guillaume resta douze années dans ce grand poste. Ce qu'il y fut, ai-je besoin de le rappeler, à vous qui avez été ses collaborateurs ou ses élèves ? Il fit de sa chère école une cité d'ateliers en rumeur, en même temps qu'une Sorbonne de la beauté. Il eut parfois des luttes à livrer. En 1864, le défaut de la jeunesse n'était pas dans un excès de docilité. Mais il savait toucher aux susceptibilités d'une main si légère ! Il possédait pour enseigner la recette suprême. Il pouvait beaucoup sur la jeunesse : il l'aimait.
Elle aussi l'aima d'une tendresse parfois un peu intimidée, mais sincère et fidèle. Sa tradition n'est pas oubliée. A Athènes, lorsqu'un cosmète sortait de charge, il rendait ses comptes à la Cité. Avait-il maintenu les éphèbes de son collège en bonne santé
du corps et de l'âme ? Leur avait-il imposé le respect des grammairiens et la crainte salutaire des dieux ? Si sa magistrature était approuvée, son buste était dressé dans le gymnase et les jeunes gens y suspendaient des fleurs. Le cosmétat d'Eugène Guillaume, n'est-il pas vrai, Messieurs ? c'est une date heureuse, et qui vous est chère, dans l'histoire de notre éphébie.
Il eût volontiers achevé sa vie, entre l'École des beaux-arts et son atelier. Ses meilleurs loisirs appartenaient à notre Académie. Depuis 1862, il était des vôtres. Il considéra toujours que, dans sa carrière comblée d'honneurs, la plus intime récompense lui avait été décernée ce jour-là. Comment ne se seraitil pas donné tout entier à une compagnie qui porte, dans la société moderne, un nom platonicien ? Pendant presque un demi-siècle, il participa à vos travaux. Vous auriez voulu l'avoir plus complètement à vous. Toutefois dans sa vie encombrée de devoirs, le devoir académique primait tous les autres.
Vie encombrée, ai-je osé dire ! et je me repens de cette parole. Les instants qu'un homme consacre au bien public ne sont pas des instants perdus. L'autorité qu'avait conquise Eugène Guillaume, son aptitude à toutes les présidences, le désignaient pour les magistratures difficiles. Cédant aux sollicitations d'un ministre ami, il consentit à quitter l'École et accepta la Direction des beaux-arts. C'est une des dignités les plus enviables que puisse recevoir un administrateur. Mais, me croirez-vous ? c'est une
fonction essentiellement contraire à la méditation. Un des sulpiciens qui furent les maîtres de Renan disait, après avoir lu les débats de la Chambre des députés : « Gomme on voit que ces gens-là ne font pas oraison ! » Un directeur des beaux-arts, quelque tristesse qu'il en éprouve, doit renoncer à l'oraison pour tout le temps où il reste en charge. Il lui serait pourtant bien nécessaire de se recueillir, ne fût-ce que pour discerner son devoir dans la mêlée des doctrines et des ambitions ! Mais, au moment où il va entrevoir un peu de vérité morale, on le demande à la commission du budget. Il n'y a pas de démarche plus honorable ; il n'en est point de plus contradictoire au principe d'extase. Eugène Guillaume était habitué à une activité moins dispersée. Il garda toujours de son trop court séjour, rue de Valois, une certaine impression de tumulte qui lui causait de la mélancolie. Il disait, plus tard : « Qu'il est difficile, quand on est là, de ne pas faire de mal ! » Il y resta peu, mais assez pour y créer beaucoup de bien.
Fonctionnaire d'un régime répubHcain, il pensait que le plus précieux service qu'on pût rendre à la démocratie était de l'affiner et de l'anoblir. Il voulut répandre dans le pays tout entier la notion du beau. Il créa un enseignement rationnel et donna une méthode à toutes les industries qui vivent du dessin. En quelques mois, cette grande œuvre fut accomplie ; ses bienfaits durent encore.
Cependant, au ministère de l'instruction publique et des beaux-arts, s'installait une forte volonté lé-
formatrice. Une amitié déjà ancienne unissait Guillaume à Jules Ferry. Entre ces deux graves esprits la collaboration eût été féconde. Ferry désirait garder près de lui ce rare conseiller, mais Guillaume estimait que son œuvre administrative était terminée. Il aspirait à une vie moins fiévreuse. Il s'ennuyait de son atelier. Jules Ferry lui rendit à regret sa liberté. « Cher ami, disait l'artiste à l'homme d'État, n'oubliez pas que je suis sculpteur. Rendez-moi à mon art. Si vous le voulez bien, je ferai votre buste. » Il l'a fait, ce buste. Il nous a donné le Ferry de la période d'espérance, type de ténacité montagnarde et de courage tranquille. Avec cette calme sculpture de Guillaume, avec l'incomparable portrait de Donnât, ceux qui pleurent en Jules Ferry le chef sans reproche et sans peur retrouvent son visage tel qu'il était avant que l'injure des partis ne l'eût assombri. « Pour bien juger certains hommes, a écrit Guillaume, il faut être éclairé par l'affection. » En art aussi, l'amitié est bonne conseillère.
Peu après la mort de Charles Blanc laissa vacante la chaire d'esthétique au Collège de France. Le vote spontané des professeurs désigna Guillaume. Occuper une chaire magistrale dans la maison du libre examen, c'était un de ses rêves les plus chers. La doctrine qu'il professa au Collège de France n'avait rien de cette raideur dogmatique qui a fait à l'esthétique tant d'ennemis dans les ateliers. Les artistes se méfient des théories, surtout lorsqu'elles sont professées, ne disons pas par des profanes, disons
par des laïques. Cette fois, c'était un des leurs qui parlait, avec une sagesse prudente, des choses qu'il connaissait le mieux. Le nouveau professeur d'esthétique ne cédait rien des principes essentiels. En face de la frénésie des nouveautés, il maintenait la majesté des grammaires. Mais il savait aussi combien la figure du beau est complexe et changeante. Il refusait de croire avec Hegel — un laïque — que les destinées de l'art pussent être jamais accomplies. « Tant qu'il y aura, disait-il, un œil humain pour voir la nature, l'idéal renaître sous mille formes. » C'est la tristesse et la grandeur de l'artiste de courir éperdument vers un but qui s'éloigne sans cesse. « L'idéal, s'écriait Guillaume, il nous échappe, il nous fuit. N'importe ! il faut toujours reprendre la poursuite. » Il découvrait mieux que personne par quels chemins avaient marché les aïeux ; il suivait sur toutes les routes la course parfois désordonnée des vivants. A tous les poursuivants, quels qu'ils fussent, il ne demandait qu'une foi sincère.
Cette compréhension, si large, si souple, si humaine, jamais Guillaume ne la prouva plus magistralement que dans son apologie de Michel-Ange. Lorsque l'Italie organisa l'apothéose du grand Florentin, Guillaume fut désigné pour représenter la France à ce jubilé du génie. Il tint à laisser le témoignage des sentiments qui l'avaient guidé dans ce pèlerinage. Guillaume a beaucoup écrit. Lorsque l'Académie française l'appela à elle, elle n'eut garde d'oublier parmi ses titres son étude sur Michel- Ange
sculpteur. Parmi tant de belles pages qu'il a signées, il n'en est pas de plus profondes. Quelle merveilleuse méthode que l'admiration ! A force de ferveur, ce paisible théoricien de la mesure nous sert de guide à travers l'œuvre de celui que posséda le génie du démesuré. Un voyage dans la pensée de Michel-Ange, c'est une aventure dantesque, quelque chose comme une visite au pays défendu de l'au delà. Un conducteur virgilien nous précède et devant lui les noires fumées s'évanouissent. Le héros nous apparaît dans la lumière.
Cette vie inimitable, que l'art a ravie et torturée, Guillaume l'étudié heure par heure. Il voudrait s'attarder sur la jeunesse heureuse, alors que le statuaire du Bacchus caressait l'image d'un dieu joyeux et insensé. Mais la source de volupté ne pouvait pas désaltérer cette âme. L'idéal antique ne lui suffisait pas. Ce que Michel-Ange voulait arracher à la matière, c'était une forme impérissable pour son christianisme inassouvi. Parmi toutes les œuvres du maître, il en est deux devant lesquelles nous arrête complaisamment son pieux historien : la Déposition du Dôme de Florence et la Piela de Saint-Pierre. Lorsque Michel-Ange posa le Christ sur les genoux de sa mère, il n'avait pas encore épuisé l'amertume de la destinée. Il consentait encore à donner de la grâce à la douleur. Mais voici venir les heures de tristesse et de colère. Le front du Pensieroso se courbe sous un fardeau de remords. La civilisation romaine, si vaine de son charme, se réveille du rêve le plus
coupable que puisse faire un peuple : être une patrie sans soldats. L'Italie n'est plus libre et Vittoria Golonna est au tombeau. La bouche adorable s'est tue qui disait les paroles d'espoir. Citoyen sans loyer, poète sans muse, le sublime sculpteur pousse ce cri désespéré : « J'ai rogné les ailes de mon âme ! » Son tragique testament, il l'exprime dans ce groupe mutilé, meurtri, dont il nous faut deviner la forme dans l'ombre de Sainte-Marie-des-Fleurs. Écoutons Guillaume en commenter le mystère :
« C'est, dit-il, le plus intimement personnel et le plus pathétique des ouvrages de Michel-Ange. L'idée de la pénitence s'en exhale. Dans la pénombre où il est placé, l'œil le scrute et s'en repaît avec une avidité insatiable. La lueur incertaine qui vient des fenêtres éloignées, la lumière qui change selon les heures du jour et les brusques alternatives d'ombre et de clarté produites par les nuages qui traversent le ciel ajoutent leurs effets inattendus à ce que l'ébauche a de saintement poétique et à ce qu'elle inspire de mélancolie. L'effort du grand artiste, son effort suprême, marqué dans cet ouvrage inachevé et qu'il avait mis en pièces, semble témoigner d'une défaite de son génie aux prises avec l'idéal. On sent, en présence de cette apparition, que son âme habitait un monde invisible et son désespoir nous dévoile les incurables tristesses qui, chez l'homme moderne, se mêlent à l'amour de la beauté. »
Telle était, Messieurs, chez Eugène Guillaume,
l'écrivain, disons mieux : l'interprète du sens caché des choses.
A ce penseur, à ce docteur, à cet artiste irréprochable, il restait un suprême exemple à donner. Il était logique, il était beau que sa vie s'achevât sur ce Pincio où ses enthousiasmes juvéniles s'étaient éveillés. Il fit au foyer une rentrée d'aïeul. La villa Médicis eut ses énergies dernières ; elle recueillit son dernier soupir. La présence de son esprit y persiste. Ghers jeunes amis, qui serez demain sur la colline, regardez bien à travers les chênes du Bosco ; une ombre douce s'attarde sous leur ombre. Sachez interpréter ce qu'elle murmure. C'est un art aussi que d'écouter les voix lointaines. Lorsque le fils d'Ulysse partit pour la pieuse aventure, la déesse lui conseilla de commencer par une visite à Pylos. « Vat-en droit, lui dit-elle, vers Nestor, dompteur de coursiers. Il est doué d'une parfaite sagesse et ne te dira point de mensonges. » — Des lèvres de Nestor les paroles coulaient douces comme le miel. Il avait déjà vu deux âges d'hommes nés et nourris avec lui dans la divine Pylos ; il régnait maintenant sur le troisième âge. Télémaque obéit à Minerve. « Mais, demande-t-il, comment aborderai-je le vieillard ? — Va î répond la déesse, tu trouveras toi-même en ton cœur une partie de ce qu'il faut dire. Le reste, un dieu te l'inspirera ! »
PENDANT le carnaval de 1842, on répétait à Milan un opéra nouveau. L'atmosphère de la Scala semblait changée. Tous les ouvriers du théâtre désertaient leur travail pour venir écouter les répétitions. Des murmures d'admiration étonnée interrompaient les chanteurs. icChe foîanoval » (Quelle chose nouvelle !) se disait, en son parler milanais, ce premier public. Le soir de la représentation, le maestro vint, selon sa coutume, s'asseoir à l'orchestre entre une contrebasse et un violoncelle. Dès le finale du premier acte, les applaudissements allèrent le chercher à cette modeste place. La soirée ne fut qu'un long triomphe. Un chœur, surtout, souleva une tempête de bravos. Des Hébreux captifs chantaient la patrie lointaine et la liberté perdue. Dans cette paraphrase du Super flumina Bahylonis, la mélancolie se faisait mena-
1. Notice lue à l'Académie des beaux-arts dans la séance du 7 novembre 1908.
çante. Un vent d'espérance passa sur la foule. Le lendemain, il n'était question, dans tout Milan, que de Nabucco. On se répétait le nom du compositeur, un nom bref, sonore comme un appel aux armes : Verdi ! Uii artiste, presque inconnu la veille, entrait brusquement dans la renommée ; le choral de l'indépendance italienne venait de lancer son premier défi.
D'où sortait-elle cette jeune voix un peu rude, mais si mâle et si franche ? « Sono un paesano l » aimait à répondre Verdi, lorsqu'on l'interrogeait sur ses origines. Ses parents tenaient une auberge à Roncole. Son acte de naissance, daté du 12 octobre 1813, est rédigé en langue française. Le territoire du Taro formait « un de nos départements au delà des Alpes », Sous la main souveraine de Napoléon, l'Italie du Nord jouissait au moins de la sécurité. Mais voici venir pour elle de dangereux libérateurs. Les armées austro-russes terrorisent les villages. La femme du locandiere de Roncole s'enfuit, épouvantée, en serrant son enfant dans ses bras. L'église du village lui offre un asile. Tandis que le massacre et l'incendie font rage au dehors, la mère éperdue monte jusqu'aux cloches avec son précieux fardeau. Elle attend là que la horde furieuse ait terminé son œuvre de carnage. Son fils est sauvé. Cette fragile vie, qui devait être si forte, devait son salut au clocher natal. Sous l'humble toit de l'éghse de Roncole, Verdi avait reçu comme un second baptême.
Les Enfances Verdi font un touchant poème villageois. Pour cadre, cette nature, solennelle et triste,
qui se prosterne au pied de l'Apennin. Une masure au milieu des chanvres et des maïs : c'est l'osteria tenue par Carlo Verdi et sa femme. L'enfant grandit dans l'humble auberge. Il est songeur, silencieux et docile. Parfois un musicien ambulant fait halte devant la pauvre demeure. Giuseppe quitte aussitôt son travail ou ses Jeux ; il écoute, en extase, les sons que le mendiant virtuose tire d'un mauvais violon. Le curé lui fait servir la messe. Un jour de fête, l'enfant de chœur a failli négUger le service divin ; l'orgue lui avait donné trop de distractions. De retour au logis, il supplie son père de lui permettre d'apprendre la musique. Un vieux prêtre du voisinage a justement une épinette à vendre ; on en fait don à l'enfant ravi.
Cette épinette, Verdi la conserva toujours comme une relique et comme un tahsman. Elle occupait une place d'honneur dans sa villa de Sant'Agata. Un jour, un des familiers du maître eut la curiosité d'explorer le vieil instrument. Sous un des marteaux du clavier, il découvrit l'inscription suivante : « Par moi, Stefano Cavaletti, furent faits à nouveau et garnis de cuir les sautereaux de cette épinette, à laquelle j'ai adapté une pédale. Et j'ai fait gratuitement ces sautereaux en voyant les bonnes dispositions que montre le jeune Giuseppe Verdi pour apprendre à sonner ledit instrument. » — Qu'était-ce que Stefano Cavaletti ? Une de ces âmes de candeur comme on en trouve quelquefois au village, et plus souvent dans les contes de fées.
Avec une épinette pareille, comment le protégé
de Gavaletti n'aurait-il pas fait des progrès merveilleux ? A onze ans, Verdi était titulaire de l'orgue de Roncole ; il touchait un traitement annuel de trente-six francs sans compter le casuel. Avec la quête qu'il faisait, à son profit, au moment de la récolte du blé, il réalisa des années de cent francs. Je m'oublierais volontiers, Messieurs, à rappeler un à un les épisodes de cette vaillante et austère enfance. Tout y exhale un parfum salubre ; c'est l'air des champs qui monte à la tête, avec l'odeur des humbles vertus. Le petit villageois de Roncole n'eut que de pauvres gens pour mécènes. C'est d'abord Antonio Barezzi, un distillateur de Busseto chez qui Giuseppe entra comme apprenti. Ce Barezzi jouait habilement du cor, de la clarinette, de la flûte et de l'ophicléide. La Société philharmonique du bourg tenait ses assises dans sa maison. C'est encore le maître de chapelle de la cathédrale, Giovanni Provesi, un peu compositeur et bon technicien. Provesi donna à Verdi les premières leçons de contrepoint. « Tu deviendras un maître », lui prédisait-il. Chez son patron Barezzi, tout parlait de musique à l'apprenti. La demoiselle de la maison, Margherita, possédait même un piano, un vrai piano de facture viennoise. Tous ces braves gens ne songeaient qu'à encourager la vocation de leur jeune ami. Verdi resta, jusqu'à sa seizième année, dans ce chaud milieu de confiance et d'affection. A cet âge, sa résolution est prise ; il sera compositeur. Le Mont-de-Piété de Busseto lui accorde une bourse pour lui permettre de se rendre à Milan.
11 part pour la grande ville. N'ayant pu être admis au Conservatoire, il choisit pour professeur le maestro al cembale du théâtre de la Scala. Vincenzo Lavigna prévoit l'avenir de son élève. Il le note ainsi : « Giuseppe est un brave jeune homme, studieux, d'une grande intelligence. Un jour viendra où il me fera grand honneur, ainsi qu'à sa patrie. »
A vingt ans, Verdi est grand homme au village. Il est maestro communal de Busseto, aux appointements de trois cents lires. Il compose des hymnes, des sérénades, des marches militaires que la banda municipale exécute, chaque dimanche, après les vêpres. Cependant Margherita Barezzi, la demoiselle qui possédait un piano viennois, était devenue une belle jeune fille. En chantant ensemble les mélodies des maîtres, les deux jeunes gens s'étaient fiancés. Giuseppe demande et obtient la main de Margherita. Ses apprentissages sont finis. Il va s'établir à Milan avec sa jeune femme. Toutes les hautes ambitions lui sont venues.
Quel tempérament s'était formé à cette école du grand air ? Cette âme ardente, ramassée, volontaire, aspirait passionnément à l'action. Pour les artistes dominateurs, l'action c'est le théâtre. Un vœu guerrier les consacre à cet art de hasard et de défi. Ce maigre jeune homme de vingt-trois ans, aux yeux impérieux, aux lèvres serrées, au visage ravagé par le rêve, a tout en lui d'un combattant. Il ressemble aux soldats des anciennes guerres, durs marcheurs et bons porteurs de fardeaux. Le théâtre est une
citadelle qu'il faut prendre de haute lutte. Il monte à l'assaut.
AVec quelle fougue et quelle audace, on le sait ! D'aucuns prétendent qu'on ne le saurait déjà plus. Entendent-ils par là que Oberio di San Bonifacio, représenté à Milan le 17 novembre 1839, n'était pas un parfait chef-d'œuvre ? Les spectateurs de la Scala eurent leurs raisons pour admirer cet essai de jeunesse. L'imprésario du théâtre offrit à Verdi un traité de quatre mille lires autrichiennes par ouvrage nouveau ; il lui commanda même un opéra bouffe. Mais, en même temps, le deuil entrait dans la modeste maison de la Porta Ticinese, Laissons parler Verdi lui-même : « Mon bambino tombe malade. Les médecins ne parviennent pas à découvrir la cause de son mal, et le pauvret, languissant, s'éteint dans les bras de sa mère, folle de désespoir ! Gela ne suffit pas. Peu de jours après, ma fille tombe malade à son tour, et sa maladie aussi se termine fatalement. Mais ce n'est pas tout encore. Aux premiers jours de juin, ma jeune compagne elle-même est atteinte d'une encéphalite aiguë, et le 19 juin 1840, un troisième cercueil sort de ma maison. J'étais seul... Seul ! Et, au milieu de ces terribles angoisses, il me fallait écrire un opéra bouffe ! »
Verdi payait sa dette à la douleur. La terrible créancière le soumit cruellement à la loi commune. Mais c'était la seule visite qu'elle devait faire à ce grand heureux. On dirait qu'elle n'osa plus rien réclamer à cet homme, à qui elle avait tant pris en une
seule fois. Verdi faiblit sous le poids de ses chagrins. Son second ouvrage, ce Giorno di Regno conçu dans les larmes, réussit médiocrement. Il eut alors cette heure de renoncement qu'ont connue les volontés les mieux trempées. Il jura même de renoncer au théâtre.
Serment d'artiste. Bientôt, après la lecture d'un poème tiré de la Bible, l'inspiration de Verdi se réveillait. J'ai dit le triomphe que remporta Nahucco. « Che foîa nova ! » Ce cri des ouvriers de la Scala fut répété par toute l'Italie. Le lendemain de cette soirée victorieuse, un voyageur partait pour Bologne. Il était grave et silencieux ; ses compagnons respectaient sa rêverie. « Ah ! c'est beau ! c'est très beau ! » murmurait-il, en songeant aux mélodies de Nahucco, Ge voyageur était Donizetti.
Le nouveau venu arrivait à son heure. La souveraineté de la musique italienne semblait en péril. Bellini venait de mourir. Le suave Sicilien n'avait fait que passer sur la terre du plaisir. Il avait été tout amour. Cette voix, si fragile et si pure, avait dit la cantilène des âmes blessées. Et puis, brusquement, la plainte de Norma s'était évanouie dans la clarté lunaire. Une autre voix, la plus riche de toutes, se condamnait volontairement au silence : Rossini se taisait. Le roi de la scène italienne, — lassitude, orgueil ou caprice ? — avait abdiqué. Il menait au loin la vie nonchalante d'un monarque en exil. Déjà la verve de Donizetti, légère et féconde, trahissait la fatigue. L'opéra, cette création du génie italien, cherchait
celui qui viendrait le ranimer et le rajeunir.
Des besoins nouveaux travaillaient les âmes. Ces maîtres d'hier : Bellini, avec sa délicieuse tristesse enfantine ; Rossini, si abondamment joyeux ; Donizetti, insouciant et facile, avaient bercé la génération brisée par les guerres de l'Empire. Ils s'étaient faits les complices charmeurs de cette molle Italie où Stendhal goûtait, en égoïste, la douceur de vivre. Tous trois consentaient au sommeil des volontés. Avec eux la musique italienne s'était appelée joie et indifïérence ; après eux, livrée à l'innocente tyrannie des virtuoses, allait-elle se perdre en de vains bruits ? Il fallait à l'Italie « des années quarante», des conseils d'espérance et d'énergie. Chez ses poètes grondait un stoïcisme désespéré. « 0 ma patrie ! s'écriait Leopardi, que de blessures ! Quelle pâleur livide l Pleure, ô mon Italie, reine de beauté ! » C'était du renoncement encore. Tandis que la musique gazouillait comme un oiseau captif, la poésie ne savait que gémir. Une nation qui veut vivre n'a que faire ni des roulades, ni des sanglots. La patrie de la musique demandait un chanteur qui lui parlât le langage des forts. Ce chanteur a été Verdi. Il apporta la vérité dramatique à un art qui se mourait de frivolité. Il prêta son verbe violent et clair à une âme qui voulait être bouleversée.
On raconte qu'avant la représentation des Lombardi, Verdi alla voir la Frezzolini dans sa loge. « Soyez sans inquiétude, lui dit la belle cantatrice. Je mourrai en scène, s'il le faut, mais nous triomphe-
rons ! » La Frezzolini prononçait là, sans le vouloir, une parole hi torique. Mourir en scène ! C'était, avec toute l'emphase méridionale, dire un adieu solennel à l'art de mensonge et de facilité. La vérité humaine s'emparait victorieusement de ce théâtre dont les virtuoses des vocalises auraient fait une insouciante volière.
A quelles sources le jeune novateur allait-il puiser ses inspirations ? A toutes les grandes créations du génie poétique. Ses excitateurs, c'était tantôt le Tasse, tantôt Shakespeare, tantôt Schiller, tantôt le plus glorieux des contemporains, Victor Hugo. Avouons-le, entre les mains de librettistes pressés, certains chefsd'œuvre subirent de hardies modifications. Ni le Tasse, ni Shakespeare, ni Schiller ne pouvaient se plaindre. Victor Hugo faillit se fâcher ; il comprenait mal qu'une de ses conceptions fût repensée par un autre. Verdi apportait dans ses emprunts autant de témérité que d'innocence. Il estimait que la musique a sur toutes les créatures, qu'elles soient des filles de la réahté ou des filles du rêve, un droit supérieur d'adoption. « Rappelez-vous, disait-il aux librettistes dont il entendait rester le maître ; rappelezvous que je suis un homme de théâtre. Ce qu'il me faut à moi, ce sont des caractères et des situations. » Et les œuvres succédaient aux œuvres avec une sorte de furia : Ernani, les Deux Foscari^ Alzira, Aitila, Macbeth, I Masnadieri. « Le temps, dit un proverbe, ne respecte pas ce qui a été fait sans lui. » Peut-être s'est-il vengé trop sévèrement de ces pages rapides.
Mais quoi 1 un révolutionnaire, c'est toujours quelqu'un d'un peu pressé. Verdi, tout à l'ivresse du combat, s'emparait du théâtre à la cavalière. Les purs du dilettantisme crièrent à la barbarie ; l'opéra du bel canîo leur parut ensauvagé. Ils reprochèrent au musicien véhément qui culbutait leurs habitudes « de manquer de mélodie ». Leurs pères avaient bien traité de « iedesco » le Rossini de Sémiramis ! Mais, en revanche, entre le jeune compositeur et le grand public, quelle fraternité ! A la Fenice^ c'est la grouillante et tapageuse foule vénitienne qui s'entasse dans la salle étroite. Elle sait que la censure autrichienne s'est émue du sujet àJErnani, Elle attend impatiemment le chœur des conspirateurs ; elle le scande de bravos furieux. Un autre soir, c'est Attila qui s'écrie : « L'Italie est à moi. » — « Elle est à nous, a noi ! a noi ! » répond le public qui se dresse dans un sursaut de révolte. Lorsqu'un des personnages de Macbeth prononce le mot de « patrie », l'enthousiasme se change en émeute. Les garnisaires allemands pénètrent dans la salle pour contenir cette foule qui va être le peuple de Daniel Manin.
Est-ce à dire que Verdi, oublieux du rôle supérieur de l'artiste, se faisait le courtisan des passions populaires ? Il avait trop de fierté pour flatter la foule. Mais ses chants juvéniles vibraient dans un air chargé d'orages. Etait-ce sa faute si, à travers toutes les péripéties du drame éternel, dans tous les aveux de la douleur humaine, dans tous les cris d'amour ou de souffrance, l'Italie cherchait des consolations à son
martyre et des raisons pour sa vengeance ? Verdi n'était point le serviteur des circonstances. Il était la voix même, la voix loyale et retentissante d'une patrie qui s'essayait.
A quarante ans, après quinze ouvrages bruyamment acclamés, il était devenu l'idole du public. L'heure allait sonner pour lui des œuvres mieux méditées et des pensées plus hautes. Il avait épuisé le succès. Il était à ce moment solennel des grandes destinées où le succès change de nom et va s'appeler la gloire.
Prenant encore une fois Victor Hugo pour inspirateur, il écrivit Rigoleiîo. Jusqu'alors, chez Verdi, le dramaturge lyrique avait été plus soucieux d'action que de psychologie. On pouvait lui reprocher de tenir moins à la qualité qu'à l'intensité de l'émotion. Cette fois son style s'ennoblissait. C'était encore du drame, du drame avant tout, mais avec la recherche de la vérité des caractères. Le public ne s'y trompa point : Bigoleiio alla aux nues dès le premier soir. Les esprits frivoles s'énamourèrent des cavatines. La tragique beauté du Quatuor obtint des applaudissements plus sévères. On perçut là le son des choses durables. Ce jugement des spectateurs de la Fenice est valable encore. Des générations ont passé depuis le 11 mars 1851. Mais, un soir quelconque, que devant n'importe quel public de n'importe quel pays de l'univers viennent s'aligner quatre chanteurs. A la première phrase du ténor, toutle monde a reconnu le Quatuor de Rigoletio. Et chacun s'abandonne à la furieuse
mêlée de ces quatre âmes. Le même frisson vous reprend tout entier. C'est du crime et de l'innocence, de la vengeance et du pardon ; c'est de la souffrance et de la vie ! C'est un des cris les plus poignants qu'ait poussés au théâtre la passion humaine.
De ces cris-là, Verdi ne cessera plus d'en trouver. Désormais, l'improvisateur heureux devient un des maîtres de l'émotion. Sans doute, des négligences se trahiront encore dans son style. Sa muse démocratique consentira encore à des formules faciles. Mais en chacune de ses œuvres nouvelles quelle puissance de clarté, quelle palpitation ! Après Rigoletto, Le Trouvère. Cette fois, on ne pouvait reprocher au musicien de prendre des libertés avec un chef-d'œuvre de littérature. Qu'importe ! lorsque la voix du prisonnier s'élève dans la nuit, qui donc s'aviserait de songer au mélodrame obscur et puéril ? Une femme aimante se désespère ; un être jeune, héroïque et tendre adresse à la vie un suprême adieu. Il est, dans la musique dramatique, peu de pages qui se soient imposées pareillement à tous les esprits. Cet hymne d'amour et de deuil a conquis l'admiration du monde entier ; sa beauté ne parvient pas à vieillir.
Peu après, paraissait en France un livre adorable. La Dame aux Camélias illustrait pour la seconde fois le nom de Dumas. Le musicien des conflits violents subit à son tour le charme de ce poème du sacrifice. On prête à Rossini un mot doucement malicieux. Les œuvres de Verdi ne lui étaient point in-
connues. « C'est, disait-il en un jour de belle humeur, ce mousicien qui a oune casque ! » Depuis les Lombardiy Verdi n'avait pas quitté son armure de guerre. En prenant pour guide une douce pensée française, il se découvrit une sensibilité nouvelle. La Dame aux Camélias fut une grande faiseuse de miracles. Elle avait désarmé les vieilles morales. Un de ses triomphes fut encore d'attendrir le plus farouche des musiciens dramatiques. Les accents de tendresse, l'opéra italien les avait désappris depuis que Bellini s'était tu. La Traviaia, ce n'était point la mélancolie de Norma, légendaire et lointaine, mais de la douleur moderne et saignante.
En vérité, les poètes ne sauraient se plaindre des musiciens qui continuent leur pensée. Il est une limite indéfinissable que les plus subtiles littératures ne sauraient franchir. Là finit le royaume du verbe parlé. « Ge qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante », a écrit un moqueur. Il y a dans cette boutade un blasphème. Ge qui se chante, c'est le mystérieux secret que les mots ne peuvent révéler. Au delà des psychologies les plus pénétrantes, il reste quelque chose d'inachevé et de jamais dit. La musique exprime ce que le simple langage humain ne dit pas, Dumas avait donné à son héroïne le souffle de vie ; Verdi lui arracha ses aveux intimes. Il fallait les deux interprètes, le poète et le musicien, pour obtenir la confession totale de cette âme.
Il était alors, — il est encore, -~ pour les renommées artistiques les plus hautes, une consécration
que Paris seul pouvait conférer. Plus d'une fois Verdi avait été notre hôte. Il n*avait pourtant jamais travaillé pour le public parisien. Le Gouvernement impérial préparait l'Exposition universelle de 1855. La direction de l'Opéra méditait d'imposantes solennités théâtrales. A qui commander un ouvrage pour la fête colossale qui se préparait ? à Auber ? à Halévy ? à Berlioz ? C'eût été au moins légitime. Nous avions déjà, parfois au détriment des nôtres, la coquetterie de l'hospitalité. Le choix des directeurs de l'Opéra se porta sur Verdi. Scribe, chargé de lui fournir un livret, choisit les Vêpres siciliennes. Ce n'était point un sujet essentiellement français ; mais le patriotisme italien nous était cher, quoi qu'il eût fait en des temps très lointains. Cette représentation des Vêpres siciliennes fut un événement historique. Toute la colonie italienne de Paris vint y passer la revue de ses forces. Sans avoir jamais fait de politique, Verdi était un des hommes représentatifs du Risorgimento. Depuis Nabucco, sa musique conspirait. Son nom servait de formule cabalistique aux conjurés de l'indépendance. Tous les opprimés de l'univers avaient les yeux tournés vers la France. Les poètes revendiquaient pour notre pays le rôle de champion du droit.
Lève-toi, lève-toi, magnanime Italie 1
s'écriait l'un d'eux (1),