Lecontede Lisle : A ^Italie (Poèmes barbares
La France te viendra, les deux ailes ouvertes, Par la route de l'aigle et de la liberté 1
On sentait, en 1855, que la poésie prédisait juste et que la France allait venir. Elle vint. Entre les deux nations latines se scella la fraternité des armes. Aucune des deux ne l'a oublié. Il y a quelques semaines, un passant visitait, dans le vieux Castello des Visconti et des Sforza, le musée du Risorgimento. Quel merveilhux conservateur de souvenirs est le patriotisme italien ! Tous les ouvriers du grand œuvre, soldats, tribuns, poètes, artistes, ont là leur vitrine. Dans ces reliquaires d'héroïsme la part de la France est largement faite ; les turbans de nos zouaves y voisinent avec les chapeaux emplumés des bersaglieri. Verdi a sa chapelle oii sont rangés tous les témoignages de sa gloire. En se penchant sur ces documents jaunis, on en découvre plus d'un de langue française. Nous est-il permis d'en concevoir quelque orgueil ? Messieurs, ce titre de membre de l'Institut de France, dont vous êtes si jaloux, prenez-le donc, lorsqu'il s'adresse à Verdi, dans son sens le plus généreux et le plus large. En 1864, après les succès d'un Ballo in maschera et de la Forza del Desiino, l'Académie des beaux-arts l'appelait à la succession de Meyerbeer. Il prenait place dans notre Compagnie en qualité d'« associé étranger ». Ne trouvez-vous pas qu'avec sa froideur administrative, cette qualification a, cette fois, quelque chose d'inexact et d'incomplet ? Il n'était pas un étranger, celui-là ! Nous étions des siens, il était des nôtres.
Entre son pays et la France s'était conclu un pacte sacré.
Cette large hospitalité, dont elle est prodigue, la France l'offrit à Verdi une fois de plus. En 1867, nous conviâmes le monde entier à venir contempler le spectacle de ce que nous prenions pour le bonheur. Les souverains de l'Europe étaient nos hôtes. Nous traitâmes Verdi en tête couronnée. L'Opéra monta Don Carlos somptueusement. L'œuvre nouvelle était attendue avec une respectueuse curiosité. Elle étonna. Les partisans de l'italianisme accusèrent Verdi de passer à l'ennemi. Ceux-là mêmes qui lui avaient reproché ses rythmes trop faciles, une orchestration trop sommaire, que sais-je encore ? ne lui surent aucun gré d'adopter un style plus sévère. Les passions musicales ont été, de tout temps, ainsi qu'il convient à des passions, d'une superbe injustice. C'est une querelle, qui dure encore, de savoir si l'âpre et spontané génie de Verdi s'est grandi en changeant de méthodes. N'attendez point de moi, et pour cause, que j'ose me prononcer dans un pareil débat. Aussi bien, me rappel é-je cette sentence, proférée par mon grand confrère Saint-Saëns : « On ne parle pas musique.» Mais j'ai eu la fantaisie de relire les feuilletons que la critique de 1867 consacra à Don Carlos. Ils m'ont paru désespérément contradictoires. Avec ce qui a été imprimé en toutes les langues du globe, pour ou contre toutes les grandes œuvres, on ferait une sorte de Corpus à l'usage des profanes. Ils y prendraient une précieuse leçon de prudence et de
modestie. Était-il vrai que Verdi fût tout à coup devenu un autre que lui-même ? Revêtir un habit d'emprunt, c'est un tour d'adresse dont sont capables les personnalités banales. Verdi était trop le fils de son terroir pour se déraciner. Mais s'il était de son pays, il était aussi de son temps. Autour de lui, le drame lyrique avait évolué. Son oreille subtile sut percevoir les bruits annonciateurs d'un ordre nouveau. Moins intelligent du mouvement moderne, il aurait pu persister dans son ancienne formule et l'imposer du haut de sa gloire. Moins jaloux de son originalité, il eût pu aller grossir l'armée des imitateurs. Il sut n'être ni un réfractaire, ni un repentant. Il disait finement : « La musique de l'avenir ne me fait pas peur. »
Ne pas avoir peur du perpétuel changement qui bouleverse les idées et les mœurs, ce n'est pas toujours aussi facile qu'on semble le croire. Comment, dans le chaos des choses qui se détruisent, discerner la clarté de celles qui se fondent ? Un grand écrivain contemporain, habile à parer l'antique pyrrhonisme de grâces rajeunissantes, conseille d'user, à l'égard des nouveautés les plus troublantes, d'une courtoisie qui a ses dangers. Son héros favori rencontre un jeune poète qui lui dit des vers d'une sonore et impénétrable obscurité. M. Bergeret n'y comprend rien, mais il se contente de sourire, de peur « d'outrager la beauté inconnue ». C'est là assurément une prudente méthode pour s'épargner des repentirs. Le public d'aujourd'hui en use largement. Il accepte
que le juste, le vrai et le beau se présentent à lui sous des figures inquiétantes. Quelqu'un a prétendu que cette largeur d'intelligence venait de la fausse honte de « ne pas paraître assez avancé ». Beaucoup de gens ne sont si hardis que parce qu'ils ont peur d'avoir peur. On n'empêchera point les esprits chagrins de se demander — je ne parle que d'art — si le moment ne serait pas venu d'avoir un peu peur... Mais il n'est que temps de revenir à Verdi.
Non, l'auteur de Don Carlos n'abdiquait pas ; il évoluait. Son éloquence enflammée s'imposait la loi des grammaires ; sa fougue se disciplinait. Et puis, tout cela dit, il restait passionnément, jalousement Italien. Qu'elles vinssent d'Allemagne ou qu'elles vinssent de France, les influences trouvèrent en lui un esprit souple au service d'une imperturbable volonté. Depuis trente ans, le rude paysan lombard labourait son champ. Les semences avaient germé, le ciel avait béni son effort. Voici que le vaillant ouvrier entend parler de méthodes nouvelles, ignorées des ancêtres. Il a trop de sagesse pour s'obstiner dans des routines condamnées. Il fait venir les manuels où sont décrits ces procédés modernes, il s'informe, il profite, il progresse. Mais ses pieds restent attachés au champ héréditaire ; il se cramponne à la vieille charrue. « Eh quoi ! lui disent les bonnes gens qui l'ont vu naître, est-il vrai que vous ayez changé ?» — « Regardez-moi, répondit-il ; avec quelques rides et le hâle de l'expérience, n'ai-je pas le même visage ? Regardez ma moisson dernière.
N'estrce pas toujours le même blé qui pousse sur le champ natal où je veux mourir ? »
Exemple peut-être unique dans l'histoire de l'art : ce maître illustre acceptait de se refaire une éducation, sans rien renier de son idéal. Cette attitude imposa silence à l'envie elle-même. La renommée de Verdi s'universalisa. De l'autre côté de la Méditerranée régnait le dernier des pharaons. Le khédive Ismaïl aurait eu l'ambition de recevoir à sa cour le musicien le plus applaudi de l'Europe. Verdi n'alla point chez le pharaon, mais il consentit à lui faire présent d'un chef-d'œuvre. Depuis plusieurs années, il n'avait rien donné au théâtre. Aîda, représentée au Caire le 24 décembre 1871, le révéla plus jeune, plus poète, plus peintre, plus profond musicien que jamais. Ici, je voudrais laisser la parole à l'un des plus qualifiés parmi les nôtres. Un de nos chers doyens, Reyer, avait fait le voyage du Caire pour entendre l'œuvre nouvelle de Verdi. Les directeurs de nos scènes lyriques — je parle de 1871 — laissaient aux musiciens français beaucoup de loisirs. Le bel écrivain qu'est aussi l'auteur de Salammbô n'avait alors que trop d'occasions de littérature. Voilà encore un feuilleton que j'ai eu la curiosité de rehre. Celui-là ne m'a point déçu. Rien ne vaut les maîtres pour parler la langue de l'admiration.
Devenu citoyen du monde, Verdi préférait encore à tous les applaudissements ceux de son cher pubHc itahen. En livrant Aida à l'Opéra du Caire, il avait stipulé qu'aussitôt après la première représentation,
son nouvel ouvrage serait donné à la Scala. La pompe triomphale, cette invention romaine, est restée traditionnelle chez les descendants du peuple romain. Il fait bon d'être un grand homme au pays de l'ovation. Cette soirée du 7 février 1872 eut l'éclat et la solennité d'un sacre. On était loin des jours de deuil où les sombres mélodies du maître excitaient des enthousiasmes défendus. Au bruit des trompettes de la marche de victoire, tout le passé, douloureux et héroïque, se sentit évoqué. Le musicien avait gagné sa cause sur toutes les scènes de l'univers, l'Italie la sienne au théâtre de l'histoire. Les Milanais remirent à Verdi un sceptre enrichi de pierres précieuses qui reposait sur un Ht de lauriers. Il dut reparaître trente-deux fois devant la foule. Rien ne parut trop fastueux pour embellir ces noces du génie et de la liberté.
Ces hommages fanatiques, Verdi les recevait avec une simplicité tranquille. Il se sentait l'interprète de sa race, il acceptait docilement et pieusement ce rôle. Au lendemain de la soirée triomphale d^Aïda, une illustre voix se tut dans la patrie rendue au bonheur. Manzoni mourait à Milan. Manzoni, c'était toute la mélancoHe de l'ItaHe d'hier, avec sa grâce souffrante et son opiniâtre espérance. Le vétéran avait assez vécu pour assister au triomphe du droit. Verdi était l'ami du grand vieillard. Sa génération avait appris à lire dans le roman des Fiancés. Il revendiqua l'honneur d'embaumer dans l'harmonie cette pure mémoire. Il offrit d'écrire un Requiem
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pour Fanniversaire des funérailles de Manzoni, La municipalité de Milan le remerciait : « Ne me remerciez point! répondit-il, j'obéis à un besoin du cœur. »
Dans ce Requiem, le remueur des foules traita en tragédien le mystère sacré. On lui a reproché d'être resté, sous les voûtes d'un temple, le poète véhément du théâtre. Ce formidable sujet, une messe des morts, a sans doute inspiré des accents plus mystiques et plus lointains. Tel qu'il est, le Requiem de Verdi demeurera un des cris les plus émouvants qu'ait arrachés à une âme humaine l'eiffroi du grand secret. Une fois de plus, Verdi resta lui-même. Toute son œuvre était une glorification passionnée de la vie. Devant la mort elle-même, ce fut encore la vie qu'il chanta.
fl II eût pu croire que sa tâche était terminée. « Je ne dormirai que sous la voûte de pierre », soupire un de ses héros. De cette parole de lassitude et de tristesse, il se faisait une devise d'action. Il se laissa de nouveau tenter par Shakespeare. Il écrivit Otello. Jadis, en des temps déjà légendaires, Rossini avait prêté au terrible drame sa jeune voix de charmeur heureux. Une cantatrice de génie avait traversé l'Europe, la lyre de Desdémone à la main. Verdi eut l'orgueil de ramasser cette lyre tombée. Il en tira des accents nouveaux. Rossini s'était promené, avec sa nonchalance de grand seigneur, autour de la pensée shakespearienne. Verdi voulut la pénétrer. Avec lago il se fit démoniaque, avec Othello lyrique et guerrier,
élégiaque et attendri pour Desdémone. Avant l'horreur du dénouement, il s'attarde devant ce bonheur que le sort va briser. Un suave duo d'amour confond un instant les deux âmes victimes et nous oublions qu'elles sont condamnées. Dans l'adieu déchirant que Desdémone adresse à la vie, Verdi se fit charitable et consolateur. Ce fort avait aussi le secret des larmes.
Sa dernière œuvre fut un sourire. Après avoir si souvent fait frémir, il eut cette coquetterie de donner de la joie. Autour de la statue bouffonne de Falstaiï il groupa tout un monde gazouillant de commères moqueuses et de jeunes amants. Le créateur de tant de figures tragiques se révélait comme un maître de la gaieté.
C'est un art encore que de savoir porter la gloire. Les robustes épaules de Verdi supportaient allègrement ce fardeau. On lui proposa un jour de le nommer duc de Busseto. Il refusa en riant. Il eût pu dire comme Mirabeau à ceux qui affectaient de l'appeler Riquetti : « Vous voulez donc dérouter l'Europe ? » La Couronne exigea de lui qu'il se laissât nommer sénateur. Il avait trop d'esprit, et surtout trop de patriotisme, pour refuser. Il siégea seulement le moins possible. Il parlait gaiement de ses rares excursions dans la politique. Cavour l'avait naguère contraint de faire partie d'une des premières assemblées de l'indépendance. Verdi adopta pour exécuter son mandat un procédé des plus simples : « Je ne disais rien, a-t-il raconté ; je regardais le comte de
Gavour. Lorsqu'il se levait, je me levais. J'étais sûr ainsi de ne pas me tromper. »
La fortune lui était venue, cette pure richesse de l'artiste à laquelle ne se mêle aucun remords. Il allait, comme un prince voyageur, de résidences en résidences. A Milan, son vieux champ de bataille, il campait comme au jour de ses débuts. Les Français qui vinrent applaudir Oîello le trouvèrent dans une chambre d'hôtel. Ce fut là que Reyer lui parla pour la première fois. Ici je veux citer textuellement notre confrère :
« Des .arbustes verts et des fleurs partout ; le soir, sous le balcon de l'hôtel, de longs vivats et des sérénades. Je rappelai à Verdi que j'av£iis fait le voyage du Caire pour assister à la première représentation d'Aïda, Mais ce qui l'émut véritablement, ce fut de m'entendre chanter, après un dîner tout intime, le grand air de Nabucco, Il me complimenta sur ma mémoire, mais il ne me dit rien de ma voix. » L'hiver, Verdi allait chercher le soleil et la lumière sur la rivière de Ligurie. A Gênes, il logeait au Palais Doria, peuplé d'ombres héroïques, Massenet se souvient d'être allé l'y saluer. Le maître lui demanda des nouvelles de la musique française. « Puis, a raconté Massenet, ouvrant une des hautes fenêtres du salon, il m'attira sur la terrasse d'où l'on dominait le merveilleux port. Spectacle inoubliable ! Cependant, ce qui me reste surtout dans l'esprit de cette vision féerique, c'est le souvenir de Verdi lui-même et de son attitude. Tête nue et droit sous le soleil écrasant,
je le verrai toujours me montrant sous nos pieds la ville chatoyante et la mer dorée, d'un geste fier comme son génie et simple comme sa belle âme d'artiste. Et ce fut comme une évocation d'un des grands doges d'autrefois, étendant sur Gênes sa main de puissance et de bonté. »
A quelques lieues du hameau natal. Verdi s'était construit la demeure de ses rêves. « Quatre murs, écrivait-il, en 1865, à un ami, pour me défendre contre le soleil et les intempéries ; quelques douzaines d'arbres plantés en grande partie par mes mains ; une mare que j'honorerai du titre de lac quand je pourrai avoir de l'eau pour la remplir. » Mais, depuis 1865, la maison et le maître avaient grandi. Autour du château s'étalaient de riches cultures ; des troupeaux de chevaux peuplaient les prairies. Lorsque, coiffé d'un vaste chapeau de paille, le rustique châtelain allait visiter ses fermes, les conladini le saluaient familièrement. Les pauvres gens en avaient long à dire sur le seigneur de Sant'Agata. Là Verdi jouissait du meilleur de sa popularité. Sa vie de bataille s'achevait dans une paix virgilienne. Sous les peupHers qu'il avait plantés, il oubUait le théâtre lui-même, cet autre domaine où il était roi. Un jour, le facteur lui apportait une lettre qui venait de France : le directeur de l'Opéra de Paris demandait Aïda. « Seigneur I s'écriait Verdi, dire que même ici, à Sant'Agata, on ne peut pas être tranquille ! » Et après avoir expédié à l'importun une réponse favorable, le maître allait donner,
avant VAngelus^ un dernier coup d'œil à ses prairies.
C'est ce Verdi satisfait, paisible, d'une majesté souriante d'aïeul, qui s'impose à nos souvenirs. C'est à celui-là que Paris a donné d'inoubliables fêtes. Il participait à nos joies. Il nous fit sa dernière visite lors de la millième de Mignon. Il venait d'apporter à notre Ambroise Thomas son hommage fraternel. Une belle étreinte unit les deux patriarches. C'était un spectacle d'une noblesse infinie que celui de ces deux illustres fronts couronnés par l'âge. Ambroise Thomas nous quitta le premier ; Verdi s'associa alors de toute son âme à notre deuil. — Le 27 janvier 1901 on apprit à Milan que « le grand Verdi » venait de mourir. Toute l'immense cité se voila. On ouvrit le pli qui renfermait ses dernières volontés. « Mes funérailles seront très simples ; je ne désire aucun honneur. Deux cierges, deux prêtres et une croix suffiront. » On lui obéit tout d'abord ; sans fleurs, sans pompes, sans musique, Verdi fut enseveli par un matin d'hiver.
Il pouvait, lui, se refuser des honneurs funèbres. Mais l'Italie eût cru se manquer à elle-même en se séparant d'un tel fils sans magnificence. Le testament de Verdi avait fait généreusement la part des pauvres. L'ancien admirateur du violoniste ambulant de Roncole partageait sa fortune avec les vieux musiciens. Un mois après sa mort, tout un peuple l'alla conduire sous les voûtes du palais qu'il avait élevé à la charité. Le génie latin se complaît aux funérailles héroïques. Milan donna ce jgur-là un spec-
tacle grandiose. L'armée faisait cortège au Tyrtée de rindépendance. Le chœur de Nabucco^ plaintif et guerrier, salua la levée du corps. On coucha Verdi sous la crypte d'une chapelle somptueuse. C'est là qu'il dort, ayant magnifiquement mérité le repos.
Mes chers amis, qui serez demain au pays de l'enthousiasme, laissez-nous vous recommander ce pèlerinage. Au retour, pourquoi ne reliriez-vous pas ensemble quelques lignes du testament de Verdi ? Il a légué aux jeunes musiciens des conseils que tous autres artistes peuvent méditer. Il leur ordonne de « se livrer à la fugue d'une manière constante ». Il leur prescrit d'étudier les maîtres; il ne leur défend pas d'aimer les nouveautés. Tout au plus les met-il paternellement en méfiance contre les séductions de l'accord de la septième diminuée. « Et maintenant, dit-il, pour conclure, mettez une main sur votre cœur ! »
Grande parole. Messieurs ! Oui, mettez la main sur votre cœur. Là est le secret de créer ; là aussi, le secret de comprendre. Soyez les fils de votre époque, sans blasphémer les religions d'autrefois. Dans votre course vers l'avenir, sachez quelquefois vous retourner du côté de la route ancienne.
« La musique est un art fugitif, disait Rossini; ce qu'admirait une génération, une autre le dénigre. » Soit ! mais il est bon de se rappeler la parabole des deux fossoyeurs. Ils étaient chargés d'enterrer les morts après une bataille. L'un d'eux procédait à sa
funèbre besogne avec un zèle rapide. L'autre tenait à s'assurer si dans ces corps inertes ne palpitait pas encore un souffle de vie. « Bah ! lui disait son com^ pagnon, si on les écoutait, aucun d'eux ne serait mort. » Cependant le bon fossoyeur sauvait des vivants de la sépulture. Beaucoup de gens ressemblent au fossoyeur trop zélé. On enterre aujourd'hui un peu hâtivement les gloires d'hier. Gomment Verdi échapperait-il à la loi d'injustice ? Il a parlé puissamment le langage de la passion, et voici que les fortes passions choquent la délicatesse des raffinés. Cette santé si riche, si débordante, cette santé — comment dirai-je ? — un peu rouge, semble vulgaire aux amateurs de chloroses. Se croire et se dire malade est devenu une élégance. On voudrait condamner l'œuvre de Verdi à la mort sous prétexte qu'elle dégage trop de vie. Ah I fossoyeurs I vous êtes bien pressés 1 Ce n'est pas à vous seuls qu'est remise la destinée du génie. Il est aussi le bien de tout le monde. Par bonheur, la mémoire populaire a d'admirables fidélités. Le septuor d'Ernani, le quatuor de Rigoleîîo, le Miserere du Trovaiore, la cantilène de Violetta mourante, ces grands cris humains retentissent encore. Ils trouveront toujours un écho fidèle au plus profond des cœurs. Dût-elle, un jour, n'avoir plus pour interprètes que d'humbles passants, la voix de Verdi ne saurait mourir. Il ne dédaignait pas d'entendre sa pensée redite par les simples. Un témoin de sa vieillesse se promenait un soir avec lui dans la campagne de Sant'Agata.
Il faisait une belle nuit transparente. Tout à coup, au milieu du silence, résonna un chœur à l'unisson ; c'étaient les paysans de Busseto qui entonnaient V Hymne à la soif des Lombardi. Profondément ému, le maître écoutait sa jeunesse chanter dans ces voix naïves. « Au moins, s'écria-t-il gaiement, voilà des choristes qui ne m'auront pas fait enrager aux répétitions ! » Il tomba ensuite dans une longue rêverie. Verdi était le fils d'une race fertile en philosophes clairvoyants. Prévoyait-il que les plus sûrs défenseurs de son génie seraient les bonnes gens qui aiment la musique d'un amour candide ? Demeurer, malgré les théories, malgré les esthétiques, malgré la mode, un des confidents de l'humanité, est-il une meilleure part ? Nous pouvons être sans inquiétude sur l'immortalité du bon vaillant maître. Elle a l'âme du peuple pour gardienne. Verdi a légué au souvenir universel des chants nécessaires à la joie du monde.
Sans la sensibilité, point de bonheur.»
Stendhal
LA France avait en 1840, à Civita-Vecchia, un consul qui tenait moins à sa qualité officielle qu'à son titre d'observateur du cœur humain. Henri Beyle passait pour un diplomate d'humeur difficile ; en réalité cet ironiste était le plus obligeant des hommes. Un de ses jeunes cousins, qui venait d'obtenir, à vingt-deux ans, le prix de Rome, eut à réclamer son patronage. Beyle écrivit aussitôt à l'un de ses amis italiens : « Ce jeune homme a peut-être une âme. »
C'était d'Ernest Hébert que parlait ainsi le moins complaisant des psychologues. Stendhal avait discerné chez son jeune parent « le don de sensibilité et l'amour des choses que le vulgaire traite d'inutiles ». — Ce brevet d'aristocratie spirituelle décerné par
1. Notice lue à l'Académie des beaus-arts dans la séance du 6 novembre 1909.
un tel juge, Hébert consacrera son existence entière à le mériter.
Ernest Hébert était de bonne bourgeoisie. Son père tenait à Grenoble une étude de notaire. L'histoire de l'art a plus d'une raison de vénérer le notariat : Brunellesco, Masaccio, Léonard descendaient d'honorables tabellions. Malgré ces précédents illustres, la plupart des notaires consentent à avoir leurs fils pour successeurs. Le père d'Ernest Hébert entendait se conformer à cette tradition. Cependant, dès ses premiers jeux, l'enfant crayonnait sur toutes les feuilles de papier qui lui tombaient sous la main. Les Goncourt demandèrent un jour au peintre, devenu célèbre, comment s'était éveillée sa vocation. Hébert leur expliqua qu'il avait eu pour initiateurs les ruisseaux de son Dauphiné. « Ce fut là, dit-il, mon miroir d'idéal. » — Une eau libre, où tout est transparence, et qui chante en se souvenant qu'elle vient des cimes, n'est-ce point là le symbole de son œuvre ?
L'écoher rêveur grandit au miheu de la nature alpestre, conseillère d'orgueil. Mais il était né calme et docile. Le contraste entre la majesté du paysage natal et la modeste étude paternelle ne fit point de lui un révolté du type byronien. Au fond de l'énergie dauphinoise veille le fin bon sens qui donne la patience. A dix-sept ans, ayant déjà ses cartons remplis d'esquisses, Hébert se résigna de fort bonne grâce à aller faire son droit à Paris. Il prétendait conquérir sa liberté à force d'obéissance. A peine
arrivé à Paris, il s'enquit, un peu des sanctuaires de la jurisprudence, et beaucoup plus des ateliers. Un ami de sa famille le conduisit chez David d'Angers,
Les élèves de David d'Angers, chevelus et tapageurs, terrorisaient un coin de Paris pour le mieux édifier. Pour un provincial intimidé, c'était une aventure que d'affronter ce repaire de lionceaux. Le nouveau venu se fît adopter pour sa bonne grâce. Le maître ne tarda pas à prendre en gré ce silencieux aux yeux profonds. Hébert demandait humblement à apprendre ses grammaires : on ne s'était point avisé encore que ce fût périlleux pour le génie. David d'Angers, lorsqu'il avait exposé à ses disciples les principes du dessin et de la composition, ne jugeait point sa tâche terminée. L'apôtre humanitaire estimait qu'un atelier d'artistes doit être une école d'exaltation. Il n'enseignait pas seulement des apprentis, il vouait des adeptes à l'idéal. Hébet sut écouter et comprendre ce grand profeseur d'enthousiasme.
En sortant de la fournaise davidienne, il allait dans sa chambrette étudier le Code. Il menait gaiement sa double vie. Au bout de cinq années d'efforts, il obtenait son diplôme de licencié. Une autre ambition plus haute lui était venue : le prix de Rome. Il s'en ouvrit à David d'Angers. A tort ou à raison, le célèbre statuaire se croyait suspect à quelquesuns de ses confrères de l'Institut. Il conseilla à Hébert d'aller finir son apprentissage chez Paul Delaroche. Delaroche n'apportait point dans l'ensei-
gnement cette sorte de fureur sacrée qui possédait David d'Angers. Il usait de méthodes plus discrètes ; il s'efforçait d'engager les jeunes artistes dans la voie qui leur souriait. Lorsque Hébert se souvenait de ses deux maîtres, le prédicant et le confesseur, il leur faisait une part égale dans sa gratitude. « Comment dirais-je, s'écriait-il, tout ce que je dois au grand David ! » Et lorsqu'il reçut, en 1856, la nouvelle de la mort de Paul Delaroche, il écrivit au fils du peintre de VHémicycle : « Je perds en lui l'ami tendre et dévoué et l'élément de mes efforts dans mon art. Aujourd'hui, je suis au fond de l'Italie, perdu dans un coin de terre que la neige a rendu inaccessible. J'y étais heureux, dans mes privations, à la pensée qu'enfin ton père me serrerait la main en me disant : « C'est bien ! » comme lui seul le savait dire. » Par une après-midi de l'automne de 1839, il y avait sous la coupole une solennité pareille à celle d'aujourd'hui. Ernest Hébert, qui venait d'obtenir le grand prix de peinture, vint s'asseoir à la place qu'occupent nos lauréats. En prenant connaissance du programme, il s'aperçut qu'il n'y était mentionné que comme élève de Paul Delaroche. Un trouble profond l'envahit. L'idée de débuter dans la vie par une ingratitude lui fut insupportable. Il s'approcha du secrétaire perpétuel et lui fît la confidence de son angoisse. Un geste bienveillant lui répondit. Au moment où son nom allait être prononcé, l'huissier vint lui dire : « M. Delaroche vous recommande d'aller embrasser le premier M. David. »
Gela s'est passé sous ce dôme, il y a soixante-dix ans. Que de choses ont changé depuis lors, même dans cette demeure qu'on accuse de ne point aimer assez le changement ! Que de théories mortes, et d'hérésies transformées en dogmes, et de colères apaisées ! Le temps a accompli son œuvre de réconciliation et d'équité. Quelque chose demeure obstinément : la fraternité dans un même culte des générations d'aujourd'hui et de celle de demain. Tradition, dit-on, vieux usages ! Laissez-moi essayer, mes chers amis, de résumer pour vous la carrière d'Hébert. Ce sera vous dire comment une conscience d'artiste sait affirmer son indépendance, sans rompre avec les leçons du passé. Étudier cette vie, c'est regarder la montée d'une âme.
Les pèlerins de Rome, en 1840, c'étaient, avec Hébert, le sculpteur Gruyère, Vauthier, graveur en médailles, l'architecte Lefuel, le musicien Gounod. Hébert a raconté lui-même, en termes émus, les troubles du départ, les vastes espérances suivies des premiers doutes, les amitiés formées soudainement pour durer toujours. Le gouvernement de la Villa Médicis était confié alors à l'une des plus hautes gloires de l'art français. Ingres s'était retiré sur le Pincio à la suite de l'échec de son Saint Symphorien. Les contemporains des hommes de cette taille n'ont point le recul nécessaire pour les mesurer b. leur stature. Ingres avait fui le Paris du Salon annuel pour ne plus se sentir coudoyé par ses détracteurs. Irrité, malade il méditait des chefs-d'œuvre comme des
vengeances. Ce qu'il y avait de magnanime dans cette attitude n'était pas toujours aperçu par les témoins immédiats de sa vie. Hébert s'était laissé dire que l'approche du « Père Ingres » était redoutable.
Il aborda ce maître impérieux comme on affronte un danger. Il s'attendait à des brusqueries, il ne sentit que « bonté cordiale ». Le directeur fit installer le nouveau pensionnaire dans une chambre d'où l'on dominait le paysage romain : « Ce panorama grandiose, confesse Hébert, ne me produisit alors aucun effet. Ce ne fut que plus tard que les voiles tombèrent et que je sentis la beauté de ce que j'avais sous les yeux. » Il ne découvrit pas Rome tout d'abord. Sa première découverte fut Ingres lui-même : « Peu à peu je me sentis enveloppé, conquis, par le charme austère de cet homme, si grand par le talent, si simple dans sa vie privée, qui ne lisait qu'Homère et n'aimait que les Grecs et Raphaël dont il savait parler en homme de leur race. Moi aussi, je ne tardai pas à le suivre dans sa route hautaine vers un beau idéal bien différent de celui que j'avais rêvé avant ma conversion. »
Conversion ; retenons le mot. Admirablement doué, déjà habile, catéchisé par David d'Angers, discipHné par Delaroche, Hébert n'était, en arrivant à Rome, qu'un écolier de bonne volonté. Le rayonnement d'une haute conscience lui révéla la pure doctrine. Il embrassa cette religion de l'idéal dont Ingres donnait ainsi la formule : « N'adorons le beau qu'à genoux ! »
Était-ce chez le maître étroite pédagogie ? Hébert put s'apercevoir très vite que cette prétendue intolérance était une légende. Pour son envoi de première année, il avait crayonné en hâte une figure de berger antique, selon la manière en dehors de laquelle, lui disaient certains de ses camarades, il n'y avait point de salut. — Que nos jeunes amis n'abusent point de cette confidence : — Hébert s'était mis quelque peu en retard. Les promenades à cheval l'avaient souvent distrait de l'atelier. Et puis, en montant l'escalier de la place d'Espagne, il s'était attardé souvent devant les contadins couchés sur les marbres saturés de soleil. Plus d'une étude improvisée au hasard des flâneries était suspendue aux murs de sa chambre. « Surtout, lui disait-on, lorsque le père Ingres viendra vous voir, gardez-vous bien de lui montrer vos croquis de paysans. » Arrive le jour de cette inspection redoutée. Les travaux de l'école buissonnière étaient dissimulés soigneusement, l'envoi s'étalait en belle place. Paraît M. Ingres, en tenue de visite officielle : chapeau noir, redingote, souliers vernis, canne à pomme d'or. Il regarde le débardeur du Tibre métamorphosé en pâtre. Il se montre courtois et encourageant. Hébert respire. Comme il se retirait, Ingres ouvre par inadvertance la porte de la cachette aux choses défendues. Il tombe sur une étude de pifïeraro. Il fronce les sourcils : « Qui a fait cela ?» — « Moi, Monsieur le directeur. » Il y eut un terrible silence. — « Eh bien ! gronde enfin la voix du maître, c'est
très bien I w Ingres jette un dernier regard sur le berger conforme au règlement. « Et ça, c'est mauvais I » prononce-t-il. Et il s'éloigne, après avoir serré la main du jeune homme interdit, tremblant et ravi. « Je rentrai dans mon atelier, dit Hébert, troublé jusqu'au fond de l'âme, mais comprenant que M. Ingres avait l'esprit plus large à lui seul que tous ses élèves présents, passés et futurs. »
Merveilleuse clairvoyance du génie ! Ingres avait aperçu d'un coup d'œil qu'un tempérament personnel s'annonçait chez ce jeune homme ardent et sincère. D'un geste paternel, il le poussait dans sa voie. Il n'était un despote que contre ceux qui ne savent rien voir et qui n'ont rien à dire.
Ce petit pifîeraro, grelottant sous ses haillons pittoresques, ce sera le guide favori d'Hébert. L'immensité romaine l'avait d'abord comme écrasé. « J'en fus effaré », disait-il. Il ne prit que peu à peu conscience de toute cette grandeur et de lui-même. Il était peintre : les fêtes de la couleur lui montrèrent la créature humaine plus belle sous le ciel italien que partout ailleurs. Il était poète aussi, et contemplateur, et compatissant. Chez ces gueux aux allures de héros, chez ces enfants qui portent leurs défroques comme des parures, chez ces vierges aux poses de canéphores, il devinera les souffrances cachées. Sous la jeunesse, sous la gaîté, sous la beauté même, il découvrira les drames de la maladie et de la faim. Dans les yeux de l'artiste amoureux de lumière le spectacle de la douleur humaine fera jaillir la source
des larmes. Alors il se choisira dans rimmense domaine un coin de solitude. Il s'assiéra au bord du Tibre, sous un pin qui tremble au souffle des fièvres. Là sera le lieu préféré de son cœur et le refuge de son rêve intime. Est-ce à dire qu'il va se faire, lui le pèlerin passionné, parti à la conquête du style, le portraitiste servile de la misère ? Non, le Beau reste le but de sa recherche. Peintre avant tout, artiste d'abord et quand même, il donnera de la grâce à la douleur. Et c'est en poésie qu'il traduira la vérité. C'est le droit d'être lui-même qu'Ingres lui avait conféré, à sa première visite, avec ce large libéralisme dont on peut user envers les forts. Hébert gardait la fierté de ce baptême. Alors qu'Ingres n'était plus là pour le soutenir, il entendait toujours derrière lui cette grande voix qui savait si bien, en parlant de discipline, accorder la liberté. Hébert n'était pensionnaire que depuis une année lorsque prit fin le directorat de M. Ingres. Paris, le Paris maudit et regretté, avait réclamé son lutteur. Ce départ fut pour Hébert une douleur. Le maître le traitait comme son enfant. La journée finie, il était admis dans le simple salon de M^^ Ingres aux séances de musique. On exécutait pieusement un quatuor. Gounod se mettait au piano ; il chantait au maître ses mélodies préférées. Ce musicien aimait la peinture, Hébert adorait Beethoven et Mozart. Entre ces deux jeunes hommes, affables, déférents, enthousiastes, Ingres s'épanouissait. Il s'est fait là de merveilleuses débauches d'admiration.
Lorsque vint le jour du départ, tous les pensionnaires conduisirent leur directeur jusqu'à Ponte- Molle. Ils virent pleurer Ingres, alors qu'il jetait sur le dôme de Saint-Pierre un dernier regard. Le soir, un mot ingrat, celui de « libération » fut proféré à la table commune. Cependant Hébert songeait à l'écart : « Nous avons perdu notre guide. »
L'autorité morale d'un Ingres n'est pas un objet de transmission. Le nouveau directeur de la villa Médicis, M. Schnetz, avait trop de finesse pour s'essayer à cette inimitable manière. Le gouvernement de Schnetz, au témoignage d'Hébert, fut « aimable, enjoué, un peu goguenard, mais toujours bon et indulgent pour les faiblesses humaines ».
Les années passaient, Hébert se cherchait encore. Son activité se dispersait un peu. Un de ses- essais avait même inquiété David d'Angers. Le tableau. Rêveries, fut jugé par le théoricien de l'art sacerdotal comme une concession à l'esprit de frivolité. L'élève égaré reçut de son maître une homélie menaçante. Dans cette gronderie paternelle, dont il est facile aujourd'hui de sourire, Hébert ne vit qu'un Sursum corda. « Je vous réponds, écrivit-il à David, pendant que je suis encore sous la profonde impression qu'ont produite en moi ces lignes noblement et largement tracées par l'homme qui joint toujours la vérité dans les actes à celle de la parole. » Il ne veut pas que son maître pense qu'il s'est distrait à la poursuite du succès facile. « J'ai passé cet été à étudier le vieux Michel-Ange, dans cette seule
pensée de me donner la force et la noblesse sans lesquelles on ne doit pas s'adresser aux hommes. »
Pour obéir à David d'Angers il songea à une vaste composition : Le Christ pacifiant le monde. Il voulait s'y faire l'interprète d'un refrain de Déranger :
Peuples, formons une sainte alliance 1
C'était un sujet conforme aux doctrines philosophiques que David d'Angers préconisait. Hébert s'y essaya avec une application sincère. Sa main s'efforçait d'obéir, mais, comme on dit, « le cœur n'y était pas ». Son originalité, confuse encore, mais frémissante, subissait mal la tâche imposée. Était-ce chez lui de la vanité ? Il se refusait au contraire à penser que son apprentissage fût sitôt fini. Il cherchait des prétextes pour prolonger sa cure d'idéalisme. Schnetz se prêtait avec bonté à laisser s'attarder à la Villa Médicis ce pensionnaire qui redoutait l'heure du départ. Un accident cruel qui l'immobihsa pendant quelque temps fut pour Hébert une raison de plus de ne point partir. Mais le moment toujours reculé arriva enfin. Hébert était resté huit ans à Rome. De cette période de ferveur inquiète, il rapportait une loi morale qui allait dominer sa vie.
Des ennuis l'attendaient en France. Un nouvel accident l'arrêta à Marseille. Il dut y séjourner pendant plusieurs mois. Le dévouement du docteur Roberty l'assista pendant cette période de trouble et de soucis. Hébert sut créer toujours autour de lui une atmosphère de tendresse. Il fut un merveilleux
artiste de l'amitié. Il se serait volontiers fixé à Marseille ; il y trouvait les deux éléments essentiels à son bonheur, de la bonté et de la lumière. Mais Paris l'appelait impérieusement.
Le voici dans son modeste atelier de la rue de Navarin. L'année 1850 est une date mémorable de sa carrière. Il débute par deux œuvres maîtresses. C'est d'abord un portrait de sa mère. Ce portrait, il nous était accordé récemment de le revoir dans la maison du maître. Une main pieuse soulevait en tremblant le voile qui protège l'icône tutélaire. Rien de plus délicieusement français que cette image de tendresse et de gravité. Hébert, dont on a dit parfois qu'il s'était trop italianisé, a docilement suivi ce jour-là cette tradition des portraitistes de France dont le génie s'appelle vérité. Lorsqu'on le félicitait d'avoir exprimé un demi-siècle de vertu dans cette page touchante, il répondait avec un beau sourire : « Il ne manquerait plus que cela qu'un artiste ne sût pas faire le portrait de sa mère. » On nous promet que dans quelques mois nous reverrons à l'École des beaux-arts l'œuvre entier d'Hébert. Nous pourrons admirer à loisir cette merveille d'émotion. Nous penserons alors à cet admirable mot de Charles Blanc : - « Si les peintures d'Hébert nous captivent, c'est qu'il y a compromis son cœur. »
En revenant de Rome par Terracine, il avait traversé les Marais Pontins. Là, dans le coin lugubre et maudit, l'Italie lui avait dit la parole d'adieu. Du dernier regard jeté sur la terre de félicité
il emportait une vision cruelle. Il voulut traduire en beauté ce que la souffrante Italie des contrées de la fièvre lui avait confessé de son secret.
Plus d'un demi-siècle a passé sur le tableau de la Malaria. Aux caprices de la mode il oppose l'éternelle jeunesse de son charme. En ce radeau qui glisse sur l'eau troublée du marécage, quelques pauvres créatures humaines se sont entassées pour fuir la mort. Un ciel de plomb pèse sur elle comme une menace. Le peintre a caressé ces tristes victimes d'une main fraternelle. Il nous dit, et dans quel langage ! le renoncement de l'agonisante, l'orgueil farouche de l'aïeule, l'espoir que veut garder la jeune mère, le stoïcisme tranquille du chef qui conduit la tremblante caravane vers des cieux meilleurs. Deux des personnages du drame représentent l'intime pensée du peintre poète : l'enfant qui frissonne sous un manteau troué, c'est le petit pifïeraro de l'escalier de la Trinité des Monts, son premier inspirateur : cette jeune fille dont on ne voit que la tresse d'or, cette nonchalante, cette dédaigneuse qui garde de la dignité dans l'épouvante et de la séduction dans la misère, cette vierge romaine, belle quand même, ce sera sa muse familière.
Il est des œuvres qui s'imposent avec une autorité souveraine parce qu'elles viennent dire au monde quelque chose qui n'avait point été dit. La Malaria força l'admiration, en ce Salon de 1850 où l'on voyait, avec cinq tableaux d'Eugène Delacroix, des œuvres de Decamps, de Ghintreuil, de Daubigny, de Troyon
de Millet, de Théodore Rousseau, de Corot. Un nom nouveau venait s'inscrire à la suite de ces noms glorieux.
Il arrive parfois qu'un premier succès, trop foudroyant, égare un artiste. Au moment où le grand chemin d'ambition s'ouvre devant lui, que voyonsnous chez Hébert ? Plus que jamais, le besoin de se recueillir. Alors que le Paris tentateur lui prodigue ses sourires, il retourne à Marseille où l'attirent de douces amitiés. Des passants s'étonnent de reconnaître chez cet exilé volontaire le peintre déjà célèbre de la Malaria. Hébert s'oubliait à Marseille, auprès d'im compagnon de travail et de rêve. Ricard et lui étaient bien faits pour s'aimer. Ce délicieux et noble Ricard lui enseigna ses délicats procédés ; il lui donna surtout l'exemple d'une vaillance qui se passait de gloire.
Une autre amitié lui fut infiniment précieuse. Jules Dupré n'était son aîné que de cinq ans, mais sa gravité douce lui donnait l'autorité d'un chef. Hébert apprit de ce grand rustique à fondre sa vision personnelle dans la vie universelle. Entre tous les conseils que lui donna le Sylvain panthéiste, il devait surtout retenir celui-là : « Ne mettez jamais votre sentiment au régime ! » La méthode de Dupré ordonnait de s'abandonner à la nature avec candeur. « Ce fut pour moi, a déclaré Hébert, après la révélation de la beauté en Italie par l'art antique et par la race indigène, le second coup de foudre qui m'éclaira. »
N'est-il pas bon, Messieurs, de rappeler comment le service de l'art était consenti par ces âmes austères et quels échanges elles aimaient à faire de ce qu'il y avait en elles de plus pur ? D'un coin perdu de la montagne italienne, Hébert écrivait à Jules Dupré : « Je vous ai souvent envié, ô grand paysagiste, vous qui vous trempez à la vraie source de vérité, quand vous vous sentez affaibli. » Et il envoyait au cher conseiller, qu'il appelait « vieux maître », sa déclaration d'indépendance : « J'ai résolu de ne plus peindre que la chose ou le fait qui m'aura ému. »
Désormais la période d'initiation est achevée. Hébert sera traditionahste parce que l'étude des maîtres l'a rendu respectueux des exemples immortels. Il sera idéaliste, étant un aristocrate de l'esprit. La nature trouvera en lui un perpétuel écoher, docile et ravi. Il aura toute l'humilité de l'artiste véritable ; il en aura aussi tout l'orgueil. Il a conquis de haute lutte le droit d'être lui. Il peindra désormais sous la seule dictée de son émotion.
Hébert avait été l'un des premiers de sa génération à étudier les Primitifs. Il avait lu les récits du drame sacré dans les églises de Toscane et d'Ombrie. A la basilique supérieure d'Assise, un génie inconnu a dit toute l'horreur du sacrilège de Judas. A l'Arena de Padoue, Giotto vint raconter à son tour le crime inexpiable. Les peintres sermonnaires du Trecento ont une balbutiante éloquence qui ne s'imite point. Si leur candeur ne se recommence pas, ils ont ouvert à l'art des perspectives infinies. Hébert osa re-
prendre, après tant d'autres, l'œuvre à jamais inachevée d'interprétation. Je ne sais rien dans toute son œuvre de plus noble que son Baiser de Judas. Une clarté surnaturelle inonde la face du Christ tandis que tout le reste, la trahison et l'indifférence, demeure noyé de ténèbres. Jésus se laisse souiller de l'infâme caresse, mais sa pensée plane au-delà de cette minute d'ignominie. Il est le Juste qui consent, qui pardonne et qui sait. En venant ajouter au commentaire inépuisable sa parole de sincérité, l'artiste moderne semble vouloir dissimuler son savoir. Il ne poussera pourtant jamais plus loin la science des modelés, son don subtil de distribuer l'ombre et la lumière. Mais ceci ne serait rien encore. Le poète a guidé la main du peintre. Avec cette œuvre, d'un si profond pathétique, Hébert atteignait au plus haut style.
Un de ses confidents intimes lui demanda un jour pourquoi il ne s'était pas voué dès lors à l'interprétation des grands drames de l'héroïsme et de la foi. Il fit cette réponse : « Je n'ai pas osé. » Les maîtres seuls connaissent ces timidités orgueilleuses.
Son caprice de voyageur le ramenait alors plus volontiers vers les spectacles du drame humain. Il s'arrêtait longuement, au pays italien, devant quelque belle créature qui passait, la cruche à l'épaule. Ses Cervaroles, ses Pasqua Maria, ses Rosa Nera, ses lavandières, vierges hautaines, matrones accablées, enfants insoucieuses, semblent autant de reines exilées. Les mauvais souffles du marais voisin ne
peuvent rien contre leurs formes pures. Les grands altistes ont un type de beauté qui les hante jusqu'à l'obsession. Toutes les princesses de Nattier gardent le sourire des danses de Versailles ; Chardin, peintre des ménagères, voit ses modèles dans le demi-jour du foyer ; les filles de Rubens resplendissent de santé triomphale. On a dit des femmes que peignait Hébert qu'elles semblaient presque toutes se souvenir du radeau de la Malaria. Il est rare en effet qu'elles sourient. Elles ne daignent point pleurer. Sur leurs lèvres closes erre une sorte de moue dédaigneuse qui dit leur mépris du destin. Hébert a créé ainsi un type inoubhable de suavité féminine. On en retrouve le charme attristé chez la paysanne de Gervara, chez l'épouse asservie du ménage rustique, chez la martyre chrétienne, jusque sous les diamants de la mondaine enivrée de luxe et de bonheur. Il les adorera toutes en les plaignant, A la beauté de chacune d'elles il ajoutera de la mélancolie et du mystère.
Ce rêveur attendri n'en travaillait pas moins dans la joie. « Ah 1 s'écriait-il souvent, que je suis heureux d'être peintre ! » Mais dans les plus radieuses fêtes de la nature il cherchait le secret douloureux. Un jour au jardin de la maison natale, il s'oubha à contempler un banc de pierre perdu dans l'ombre d'un petit bois. Il fit le portrait de cette ruine charmante, dont un rayon de soleil venait consoler l'abandon. Un grand poète écrivit quelques stances au bas de ce paysage. De ces vers de Théophile Gautier, je ne citerai qu'un
seul, OÙ le doux et profond esprit d'Hébert est défini tout entier :
Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses.
Plus de quinze années s'étaient écoulées depuis le succès de la Malaria. La célébrité s'était faite la compagne de ce nomade qui semblait la fuir. D'illustres amitiés songèrent à donner des consécrations officielles à cet indépendant. En 1867, la direction de l'Académie de France à Rome se trouva vacante. Le surintendant des beaux-arts, M. de Nieuwerkerke, l'ofïrit à Hébert. Il l'accepta aussitôt.
Qui donc a dit : « Le bonheur, c'est un souhait de la jeunesse exaucé dans l'âge mûr »? Revenir, à cinquante ans, sur cette coUine du Pincio où sa sensibihté s'était éveillée, retourner à la Villa Médicis investi de la magistrature spirituelle qu'il avait vu exercer par un Ingres, reprendre, une fois de plus, le chemin de cette Italie où restait la moitié de son cœur, c'était pour Hébert aller vivre un rêve. On lui confiait une dignité, il y vit un apostolat. Au prestige d'un nom célèbre il joignait sa fermeté souriante et sa fine courtoisie. Gomment il comprit sa mission, est-ce à vous, Messieurs, qu'il faille le rappeler ? Il vous arrive de dire de quelques-uns de vos collègues : « C'est un Hébert. » Vous entendez par là que certains d'entre vous ont subi comme un sortilège. Lorsque Hébert, hier encore, venait prendre séance à l'Académie, il saluait de son bon sourire d'aïeul les anciens romains devenus ses confrères. On eût dit qu'il
passait encore ses pensionnaires en revue. Et^c' était fête dans tous les cœurs où se cultive la fleur de fidélité.
Il se prodiguait à sa fonction. Le directeur de la Villa Médicis tenait, à Rome, la situation d'un ambassadeur de l'art français. Chez ce grand seigneur de la peinture ont défilé toutes les célébrités de l'univers. Les plus illustres virtuoses se sont fait applaudir dans ce salon, où les dieux de la musique n'étaient pas les moins vénérés. Mais ses meilleures heures, Hébert les passait, loin des bruits du monde, dans cet atelier ouvert sur les prairies de la Villa Borghèse. Plus d'un de vous est allé frapper à cette porte, qui s'ouvrait si facilement. Le maître s'interrompait de sa tâche pour commenter, de sa lente voix pénétrante, la splendeur des Stances de Raphaël ou la majesté de la Sixtine. Vous aUiez chercher là le mot qui ranime, le conseil qui exalte. Vous jetiez les yeux sur le chevalet : c'étaient la Pasiorella, la Zingara, ou quelque portrait d'une élégance altière. Le talent du maître s'épurait encore dans la chère lumière retrouvée. Ceux-là mêmes qui lui avaient reproché parfois de trop « mélancoliser » l'Italie saluaient chez lui un renouveau de force et de santé. La Lavandara^ qu'il peignit alors, semble oublieuse des menaces de la fièvre. Elle est pleinement consciente de se savoir belle ; elle montre toutes les perles de son sourire. Elle proclame la pensée heureuse de son poète et, comme lui, s'abandonne à la joie.
A cette période de bonheur de sombres jours
allaient succéder. Lorsque éclata le coup de foudre de 1870, Hébert, relevant de maladie, se trouvait dans l'Isère. A la nouvelle de l'entrée des Italiens dans Rome, il trembla pour l'autonomie de la Villa Médicis; il écrivit aussitôt au commandement des troupes royales, en un style dont la fierté fut comprise. Peu après, il regagnait son poste. Il s'arracha alors et de la chère maison paternelle et du sol sacré que menaçait l'invasion. Ainsi que tant d'autres, ce bon Français avait cru jusqu'alors qu'une providence particulière préservait sa patrie du malheur. Le patriotisme sommeillait dans les plus nobles cœurs comme un sentiment auquel serait permis le repos. D'admirables vers de Sully-Prudhomme expriment, avec des mots trempés de larmes, cette sorte de langueur où s'endormaient les énergies ; un réveil atroce rendit aux âmes généreuses la piété jalouse. L'heure n'était plus ni au dilettantisme de l'art pour l'art, ni aux coquetteries du cosmopolitisme. Hébert eut alors une de ces inspirations comme en avaient les maîtres d'autrefois, lorsque le sang coulait dans les rues, aux jours de haine et de cruauté. En jetant un regard d'adieu sur ce verger superbe du Dauphiné, qu'il craignait de quitter pour toujours, il fît un vœu. Il jura, 'il retrouvait la vallée natale préservée des souillures de l'envahisseur, de suspendre dans l'église de son village l'image de la madone préservatrice. Ainsi aurait fait Fra Angelico en tremblant pour sa Florence bien-aimée. L'artiste des temps modernes et le bienheureux de Fiesole communièrent ce jour-
ERNEST HEBERT Igî;
là, à travers les siècles, dans un même idéal de candeur et d'amour.
Il regagna la Villa Médicis. Il n'y retrouvait point tous ses pensionnaires ; plusieurs d'entre eux étaient retenus là-bas par le grand devoir. Alors pour la première fois de sa vie, Hébert vit dans l'Italie une terre d'exil. Les lettres qu'il envoyait à ses amis d'élection trahissaient les déchirements d'une âme prisonnière.
Tous ses pensionnaires lui étaient chers. Il n'avait pu pourtant se défendre d'une préférence pour l'un d'entre eux, un être d'exception, un indépendant, presque un indocile, type éclatant de jeunesse débordante en qui l'on sentait palpiter le génie. Hébert avait voué à Henri Regnault une tendresse inquiète Regnault, qu'aucun obstacle n'arrêtait dans la satisfaction d'une passion ou dans l'accompHssement d'un devoir, n'était pas revenu. Il avait couru où était le danger. Il devait ne jamais revenir. Une balle brisa ce front promis à la gloire. Ce fut pour Hébert un coup terrible. Il écrivait à Gounod : « L'Académie a donné pour la cause de la défense nationale le plus précieux et le plus cher de ses enfants. Pauvre petit Regnault ! C'était un diamant incomparable, dont j'aimais le charme et l'éclat. » Et voici en quels termes il plaignait le malheureux père : « S'il peut y avoir une consolation dans cette amère douleur, c'est de penser qu'il meurt, le cher enfant, de la plus glorieuse mort qu'on puisse rêver et pour la plus sainte cause. Il n'a connu que la poésie de la vie et il a cueilli
la palme des héros martyrs. Qui n'enviera cette existence et cette mort ? Son nom sera doublement immortel. » Ah I Messieurs, que ces simples paroles disent bien le doubie hommage que veulent les héros : cri de douleur et cri de; fierté ! Les hommes qui ont vécu Tannée terrible se sentent à la fois meurtris et consolés lorsqu'ils passent devant le monument où sont gravés les noms de Regnault et de ses camarades d'immortalité. C'est outrager nos jeunes générations que de les supposer capables de laisser tomber en déshérence ce patrimoine de deuil et d'exemple. Mais, avec les pures passions héréditaires, conservons aussi les rudes formules qui les définissaient ! Nous entendons souvent aujourd'hui dire de ceux qui tombent pour le drapeau : « Ce sont des victimes du devoir. » Assurément l'expression est belle. Nos pères disaient mieux : « Morts au champ d'honneur ! »
Et puis la vie reprit son cours. L'ordre et la paix se rétabhrent dans la maison voilée de deuil. Le directeur et ses pensionnaires se remirent au travail. Dans l'ateHer d'un jeune statuaire s'ébauchait le mâle chef-d'œuvre qui devait dire, au nom de tous, la parole d'invincible espoir : Mercié sculptait le Gloria Vidis. Hébert, lui, était tout entier à l'accomphssement de son vœu. La Vierge de la Délivrance, qu'il avait promise au village dauphinois, est avec la Malaria le plus populaire de ses ouvrages. La gravure a vulgarisé cette madone qu'on admire encore aujourd'hui dans l'église de La Tronch \ L'ordre du maître
est qu'elle demeure là toujours ; vous sauriez, Messieurs, s'il en était besoin, vous faire les gardiens de sa volonté... En vain lui parla-t-on quelquefois de donner à son œuvre de prédilection une place plus pompeuic. Il répondait : « Je n'ai peint cette Vierge ni pour le profit, ni pour l'honneur. »
Gomment n'eût-il pas été hautement inspiré, lui, le peintre de la femme, le chercheur de spiritualité, par ce type de la Vierge-mère où les artistes de tous les temps chercheront toujours l'expression suprême du sacrifice ?
Il en avait étudié le mystère devant les raides madones primitives ; il avait regardé la vierge byzantine s'adoucir sous l'influence franciscaine ; elle lui et it apparue encore, parée tantôt de splendeur royale, tantôt de grâce rustique, aux porches de nos cathédrales françaises ; sous les doigts amoureux de Raphaël, il l'avait vue s'épanouir et s'humaniser. Hébert voulut se souvenir à la fois de tous les maîtres et de toutes les formes de leur prière. Il se rappela aussi que les Siennois du xiii^ siècle peignaient Marie sur leurs gonfalons. Sa Madone se dresse, en sa majesté triste, comme un symbole d'espérance. Tout un avenir dort en ses yeux profonds. Cette Vierge de la Délivrance, conçue par un artisie patriote dans un élan de foi ingénue, c'est quelque chose de plus encore qu'une admirable belle œuvre d'art ; c'est l 'ex-voto d'une génération.
Lorsque Hébert revint de Rome, ayant résigné ses fonctions de directeur de la Villa Médicis, l'Académie
des beaux-arts l'accueillit à bras ouverts. Tout
I imposait, l'éclat de ses talents, l'indépendance de son caractère, la haute dignité de sa vie. On lui savait gré ici d'avoir traversé, tn diplomate aussi avisé que loyal, le moment difficile pendant lequel le gouvernement de notre école romaine avait été enlevé à l'Institut par un caprice du pouvoir. Le 21 mars 1874 il était appelé à la succession de Couder, Il retrouvait à l'Académie deux compagnons bienaimés de sa jeunesse, Lefuel et Gounod.
Peu après, une occasion lui était offerte d'affirmer le grandissement qui s'était fait dans La manière et dans sa pensée. M. de Ghennevièrts, alors directeur des beaux-arts, avait conçu le plan d'une grandiose décoration du Panthéon. Ghennevières voulait que la décoration de l'abside résumât la pensée maître se de l'œuViC. Il voulait encore que cette pensée fût écrite dans cette langue du mosaïste qu'un vieux maître toscan appelait « la peinture pour l'éternité ». Hébert vit là un beau prétexte de recommencer un apprentissage, li alla revoir à Venise, à Ravenne, à Rome, à Palerme, les grandes pages des décorateurs anciens.
II rapporta de ce voyage des cartons bourrés d'études. On ne comprend quel chercheur il iut de la perfection qu'en feuilletant ces notes prises de verve devant les modèles qu'il rêvait d'égaler. Ce fut seul ment en 1884 qu^ le public put juger ce grand travail. L'œuvre apparut grandiose, farouche, imposante par sa simplicité même, digne de la majesté du lieu. Le programme religieux et patriotique était rempli :
« Le Christ révèle à l'ange de la France les destinées de son peuple. » A la droite du Christ, la Vierge, dans l'attitude hiératique des « orantes », intercède pour la France. L'ange tutélaire, le glaive en main, semble attendre les inévitables réparations. De chaque côté du groupe sacré, se tiennent agenouillées deux femmes de France, les plus saintes et les plus pures, la bergère Geneviève dont le sourire fit reculer l'invasion et cette autre protectrice immortelle, Jeanne d'Arc, transfigurée par le martyre. Ce fut pour Hébert un triomphe.
Presque au lendemain de cette, consécration nouvelle, il était appelé pour la seconde fois à la direction de la Villa Médicis. Il y revenait non pas seulement en représentant du gouvernement, mais en mandataire de l'Académie.
Le pâle étudiant romantique, le tremblant pèlerin de 1840, le vaillant directeur de l'année terrible était devenu un patriarche couronné de neige. Mais sous les blancs sourcils l'œil de feu brillait toujours. La même foi animait encore cette énergie qui refusait de vieillir. La même loi courbait cette volonté sereine: travailler, travailler encore, travailler jusqu'au dernier souffle. Hébert écrivait alors à un ami : « A mesure que j'avance plus loin dans la vie, je deviens plus insatiable de perfection. » L'atelier planté sur la muraille romaine attendait son hôte. L'inspiration de l'idéaliste obstiné allait encore s'épurer et s'agrandir. Il se plut alors aux sujets épiques. Ce fut à ce moment qu'il peignit la figure superbe sous laquelle
il écrivit cette dédicace : Aux héros sans gloire. Cette fîère beauté s'accoude sur une stèle où pas un nom n'a été gravé. C'est en sa mémoire fidèle que s'inscrivent les héroïsmes oubliés. A l'artiste déta hé des vanités passagères, au penseur chargé d'années, au chevalier de toutes les nobles causes, la Beauté apparaissait comme l'interprète de toute justice et la réparatrice suprême.
Il est une autre œuvre d'Hébert à laquelle il ne cessait de travailler alors, presque en secret. La capitale modernisée du jeune royaume, cette Rome active, bruyante, utilitaire, ce n'était plus l'asile adorable des amants du passé. Dans cette joyeuse ville bouleversée Hébert ne reconnaissait plus la cité du souvenir et du silence. Chaque jour il voyait tomber sous la pioche quelque morceau d'histoire: ces débris glorieux qui s'envolaient en poussière, il lui semblait qu'on les lui arrachait du cœur. La Rome de ses premières amours lui apparut alors sous les traits d'une muse irritée. Elle était sembl ble à l'une de ces robustes filles du Tran^tévère qui gardent dans leur démarche quelque chose de la majesté du peuple romain. Sa beauté de médaille antique s'était encore anoblie au souffle de Michel-Ange. Sur ses épaules magnifiques elle portait le fardeau des siècles, un monde de crimes, de repentirs et de vertus, toute sa sublime et sanglante aventure. Elle avait vu passer devant elle la brutale chevauchée d'Alaric et contemplé sans frémir les incendies de l'invasion. Rien n'avait pu faire baisser son regard.
Maintenant elle se raid-ssait con're une barbarie nouvelle. Après l'insulte des hordes gothiques, l'outrage lui venait de ses propres fils ; et c'était pour la rendre plus bî^lle que des impies mutilaient sa beauté. Hébert s'éprit éperdument de ce fantôme : il s'enferma avec lui. Il ne montrait sa Rofna sdegnata qu'à de rares initiés. Il eût voulu ne la jamais finir. Il ne put consentir à s'en séparer. Bientôt, nous pourrons tous admirer cette œuvre magnifique où l'élégiaque s'est fait tragédien. C'est un cri de regret, presque de colère, qu'a voulu poui-^er la voix mélodieuse. Cet- 6 sibylle, échappée des voû'^es de la Sixtine, pleure Fur les ruines désespérément. E^le laisse tomber sur les travaux humains tout le poids de son mépris. Elle porte en elle le deuil de tout ce que l'humanité saccage de beauté dans sa course. Hélas ! chaque gêné a^ion recommence à sa manière le crime d'Attila. Et c'est une loi cruelle qui veut que les cons-ructions de l'avenir se fondent sur des paradis dévastés. Mais il n'est pas de poésie qu'aux nécropoles et de vertu que dans le passé. C'est la douloureuse rançon de ceux dont la destinée se prolonge qu'il leur faille, avant de partir eux-mêmes, voir beaucoup de choses aimées, et d'idées saintes, et d'êtres chers s'évanouir avant eux. Hébert prit cette muse dédaigneuse pour confidente de son adieu à tout ce qu'il avait dû regarder mourir. Mais ce serait méconnaître l'inépuisable générosité de son cœur que de voir dans la Roma sdegnata l'interprète d'une philosophie du renoncement. Il l'a placée pour qu'elle
pût mieux contempler la gloire détruite, sur les hauteurs de la Villa Médicis. Mais lui-même, sous ce vieux toit dont il était seigneur, que faisait-il alors, sinon d'aider de tout son zèle à l'œuvre future ? Avec quelle indulgence il permettait à la jeunesse d'affirmer sa foi dans la vie I II n'était pas de ceux qui maudissent l'avenir. Son secret désir eût été dé terminer ses jours dans la maison de l'espérance.
Ce fut une douleur pour lui de quitter la colline du Pincio pour la troisième fois. Il s'était enraciné sur le sol romain. « Rome m'a enlacé », écrivait-il à Henner. Nous crûmes un moment qu'il ne nous reviendrait plus, qu'il resterait, comme Poussin, comme Claude Lorrain, le prisonnier volontaire de la grande ensorceleuse. Mais trop d'amitiés le rappelaient ici, dans l'autre Ville souveraine qui sait si bien conférer la gloire. Écoutez dans quels termes il annonçait son retour à Gounod : « Cher musicien bien-aimé, nous allons enfin rentrer chez nous, dans notre cher pays où l'on sait pratiquer l'amitié. Espérons que malgré notre lointaine origine nous vivrons encore longtemps, appuyés l'un sur l'autre, la main dans la main. »
De suprêmes honneurs l'attendaient à Paris. Il n'avait jamais daigné les solliciter ; il les reçut avec la dignité la plus simple. Nous le revîmes dans tous les milieux où sa présence était joyeusement fêtée. Ici d'abord, où ses moindres paroles se recueillaient comme d es oracles. Il nous arrivera souvent
encore de jeter les yeux vers la place qu'il a laissée vide. Rappelez-vous le jour où il plaida, une fois de plus, la cause, souvent discutée, toujours victorieuse, de sa chère Villa Médicis. Ses alarmes étaient sans doute exagérées, mais qu'il était beau à voir, ce vétéran des anciennes batailles, marchant au canon comme une recrue ! Il partageait ses loisirs entre toutes les nobles joies qui avaient charmé sa vie. A ses côtés veillait une tendresse féminine, doucement obstinée, qui prenait dans un cœur d'épouse une grâce filiale et une force maternelle. Notre bon maître se laissait conduire par la main partout où son inlassable curiosité le sollicitait ; soirées intimes, où, après avoir célébré la peinture et la poésie, on se grisait de musique ; représentations théâtrales, où le lettré passionné allait applaudir une renommée naissante ou revoir un chef-d'œuvre. Chaque année, le doyen de l'art français était fidèle au rendez-vous du Salon. Un jour, en face d'un rayonnant portrait de jeune femme, une unanime acclamation jaillit des poitrines. L'ancêtre jeta alors sur la foule un regard d'amour :
Et Ton voit de la flamme aux yeux des jeunes gens. Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.
Toute la personne d'Hébert s'était spiritualisée. Grâce à l'un de vous, cet incomparable exemplaire de grandeur intellectuelle sera conservé. Aimé Morot a voulu peindre le portrait de l'aïeul. Ce chefd'œuvre est placé, au musée du Luxembourg, en
face d'un des chefs-d'œuvre d'Hébert, le Baiser de \ Judas. Il y a dans cette blanche figure la majesté ^ d'un mage, mais d'un mage indulgent à l'huma- \ nité. L'ouvrier sans reproche a fini sa journée ; les i outils n'ont point quitté ses doigts, mais il se re- \ pose un moment et s'abandonne à la rêverie du soir. ] Il regarde au fond de sa conscience. Il écoute lui \ parler la voix intérieure qui ne ment jamais. Que ; lui dit-elle ? « Tu peux être en paix avec toi-même. \ Tu as fait un loyal usage des dons qui t'étaient dé- i partis. Tu t'es approché de l'autel d'un cœur fer- ■ vent ; tu y es monté à ton tour, ainsi qu'un digne ' fils des célébrants du grand culte. Le monde n'a été ^ pour toi qu'un clair miroir où se reflétait ton rêve, j Tu n'as jamais été que toi-même. Une seule rehgion \ a rempli ta vie. Tu n'as aimé ici-bas que ce qui mé- \ rite l'amour. Il n'est pas dans ta longue existence | une heure que tu aies à regretter. Tu laisseras après | toi, avec le parfum d'une pure mémoire, des œuvres ^ dont se réjouiront les yeux des hommes et qui dé- ' fendront ton nom de périr. »
Hébert pouvait murmurer le Nunc dimitiis du sage a qui n'attend plus rien de la terre. La mort le toucha j respectueusement. Il était retourné au pays natal, .^ auprès des ruisseaux qui avaient bercé ses premiers | songes. Une brise traîtresse de la vallée vint glacer j; ce cœur infatigable. 1
Sur la tombe où il repose, auprès de la Madone de son vœu, on pourrait graver deux lignes d'un écri-
vain du moyen âge. Le bon peintre Cennino Cennini a laissé un traité savant où sont énumérés les procédés de l'art de peindre. Les formules du vieil artisan ont pu périr. Ce qui reste vrai de son livre, c'est une hiérarchie des vocations : « // i/ a, dit-il, ceux qui vont à Varl pour le gain et ceux qu'y conduit la beauté de leur âme. »
IL y a dans l'histoire de la musique plus d'un souvenir de renommée précoce. Tel n'a pas été le lot d'Ernest Reyer : il fut le vivant exemple du succès tardif. Aussi l'étude de sa carrière comporte-t-elle un double enseignement. Les pessimistes peuvent considérer son cas particulier comme une leçon de prudence, un peu amère, à l'usage des jeunes compositeurs. Peut-être est-il d'une philosophie meilleure d'y voir la preuve qu'ici-bas tout arrive, même la justice, et que la gloire sait récompenser tôt ou tard les âmes dignes de la mériter.
C'est pour cette dernière interprétation que Reyer lui-même avait opté. A défaut d'autres richesses, la destinée l'avait gratifié d'un don inestimable, la bonne humeur. En son stoïcisme joyeux, il crut toujours que le sort lui devait une revanche ; cette
1 Notice lue à TAcadémie des beaux-arts dans la séance du 11 novembre 1911.
revanche, il a passé à l'attendre les trois quarts de sa vie. Ce n'est pas tout d'attendre, il y a la manière. Examiner de quelle manière Reyer attendait, c'est l'occasion de saluer une des plus droites consciences d'artiste que notre époque ait admirées.
Louis-É tienne-Ernest Rey (1) — notre confrère ne prit que plus tard le nom romantique de Reyer — était de tranquille bourgeoisie. Il va sans dire que sa vocation musicale rencontra comme premier obstacle l'opposition de sa famille. Les parents de Reyer jugeaient la profession de compositeur peu lucrative ; cela fait moins honneur à leur libéralisme qu'à leur clairvoyance. Ces bonnes gens, bien que presque marseillais, faisaient pour leur fils des rêves sans exagération : ils l'avaient voué à la comptabi- Hté. L'enfant, déjà d'esprit contrariant, ne montrait qu'une seule aptitude, celle de chanter du matin au soir. Reyer nous disait un jour : « Figurez-vous que j'ai eu une adorable voix de soprano. » Et il ajoutait immédiatement, avec le cHgnement d'yeux que vous vous rappelez et le demi-sourire caché dans la rude moustache : « Pourquoi riez-vous ? » Insensibles au charme de ce soprano, ses père et mère, dès qu'il eut seize ans, l'exilèrent en Alger pour y apprendre la tenue des livres. Son oncle maternel le mit en face de belles feuilles de papier administratif ; le premier soin de l'apprenti comptable fut de s'en servir pour écrire des romances. Il ignorait absolument la mu-