‹ Artistes et cabotinsChapitre 11 sur 70 · RAPPELS · texte numérisé non relu

RAPPELS

Europe fait silence ! Eloa débite son rôle !

La pièce est finie.

Eloa rentre dans la coulisse.

Elle entend crier : « Eloa ! Eloa ! »

Alors, les cheveux épars, à demi vêtue (car la comédienne est comédienne en toute chose, elle n'est que cela, mais elle l'est bienlj elle accourt, éperdue et tremblante, dans le simple appareil d'nne jeune beauté qui vient de créer un rôle nouveau et que Y enthousiasme a prise au dépourvu.

Des cris partent d'une baignoire.

Eloa désireuse de remercier particuiièrem£nt de pareils connaisseurs s'avance et salue!

Puis elle recule de deux pas et demeure interdite.

Cette grosse femme en larmes, c'est sa mère !

Ce claqueur enthousiaste, c'est Napoléon Duhamel !

Anilidc et Duliamol lapont dos pieds, des mains, di> la cainio, du [)arapluic, crient, vocitV'rciit, liurk-nl. l'ont un tapage épouvantal.lt>.

I^a salU', (jui a di-vinr ces liens du cœur, et (|ui denumde entin à s'amuser, crie, vocifère cl hurle avec les Duhamel, sur lesquels tous les yeux sont maintenant fixés.

Les malheureux sont convaincus que le publie idolâtre les remercie d'avoir mis au monde un pareil talent.

Et tandis ([u'Armide envoie des baisers aux loges, Napoléon salue le parterre avec la dignité d'un homme qui se sent acclamer dans sa fille.

Et cela dure jusqu'à ce qu'un municipal, insouiiaiil des choses de l'art et des joies paternelles, vienne prév(Miir les Duhamel qu'il va les flanquer au violon s'ils continuent à faire ainsi les pantins.

Ce ([ui lui vaut cette admirable réponse de Napolétui :

— Vous n'auriez pas osé agir de la sorte si ma fille avait joué à Compiègne !

LE MOYEN d'y RÉSISTER !

Napoléon et Armide s'étaient pourtant bien promis d'éviter de pareilles émotions.

Armide avait dit :

— J'aime mieux ne pas être là le jour de ses débuts. Cela me ferait trop d'effet !

Et Napoléon avait répondu :

— J'irai seul, dans un coin. Elle n'en saura jamais rien !

Et puis ils avaient songé à la joie que ressentirait leur fille si, en cas de succès, ils étaient les premiers à déposer sur son front la couronne de lauriers conquise par elle, et ils étaient revenus sur leur décision et avaient pris le train.

Ce fut, du moins, l'explication qu'ils donnèrent à Isidore Faucliet, qu'ils surprirent en train de rédiger, chez le concierge, la dépèche suivante :

Sceaux. Au Binocle Social,

Grande représentation à Sceaux. — Début, Eloa Duhamel ! Immense succès ! Rappels, bravos.

Fauchet.

HM'IKMK I) AUTISTE.

Le spectacle terminé, Duliamel, en veine (le générosité (la joie rend le cœur bon!), invita les camarades de sa fille à se rafraîchir au Café des Artistes.

Ceux-ci acceptèrent avec une touchante unanimité, complimentant la débutante en raison directe du nombre de consommations qui arrivaient.

Le train était pour une heure moins un quart, neuf heures et demie sonnaient; on avait le temps, l-^uist ne venait (juc d(^ coniniencer.

A la ciiiquirint' tournée, Isidore Fauchct, li'ut'rcnit'nt |)Ofhard, monta sur la table et <l('manda à l'assistance la permission de baptiser comédienne la nommée Eloa Duliamel.

Il n'y eut qu'un cri : « Oui ! »

Par droit d'ancienneté, le père noble procéda à l'interrogatoire.

Isidore souffla les réponses.

Lk Pkke nohlk. — Quel est le plus beau métier?

Eloa. — Le théâtre.

— ■ Où mène-t-il ?

— A tout.

— Eli art ?

— A la gloire.

— En amour ?

— A la fortune.

— Notre juge?

— Le public.

— Quoi pour le public?

— Nos rires et nos larmes.

— S'il applaudit ?

— Notre coeur.

— S'il siffle ?

Tous en chœur .■

— De la zut !

On trinqua, on retrinqua. Le père noble embrassa sa filleule et deux grosses larmes étant venues à couler sur ses joues :

— Cela me rajeunit de trente ans, murmura-t-il.

— Eh quoi! interrompit Duhamel, il y a tant que ça que vous jouez ! et vous n'êtes pas à la Comédie-Française?

— C'est la faute à Jenneval ! hurla-t-il. d'une voix de tonnerre.

Cette iléclaration cachait un mystère.

On lui (Icnianda de vouloir bien raconter son histoire.

Et cmiime on avait encore deux bonnes heures devant soi, il commença en ces termes :

nisToiUK i;t mai.iii;iiis di ci.anukai;

Tuor lîL.vr ! TRor bon! ruor loui!

— Je me nomme Clavayrac, et je suis du Midi, ainsi que vous devez vous en douter à mon accent qui, du reste, disparait totalement à la scène. A quinze ans. je pris la résolution de jouer la comédie. Quand on parla de me donner un professeur, je me fichai dans une colère épouvantable. Un professeur avec ma nature, vous voyez ça d'ici ! Ils m'embêtaient avec leurs vibrations et leurs tenues ! Je me nommais Clavayrac, j'avais des idées à uioi, je voulais ne devoir qu'à moi les succès que je méritais. Un autre eût tâtonné, se fût essayé, au lieu d'arriver avec un talent vierge do tout essai et de toute souillure Moi, je pris

le train de Toulouse à Paris, et un beau matin, sans tambour ni trompette, je tombai à la Comédie-Française.

— M. Jouslin de la Salle? demandai-je.

— Que lui voulez-vous?

— J'ai une communication très-importante à lui faire.

Et j'entre sans attendre d'autres explications.

Jouslin me regarde, se recule, me regarde encore, comme un homme qui se sent déjà dominé, quoi ! Moi, je me tenais debout, comme ça, la main sur une chaise, la tète droite, un air noble. Jouslin le remarqua.

— Qu'est-ce que vous voulez ? me demanda-t-il.

— Je voudrais débuter à la Comédie-Française ?

— Comment vous nommez-vous ?

— Glavayrac!

— Je ne connais pas ce nom.

— Parbleu! je n'ai encore rien fait.

— Et vous venez à la maison de Molière !..

— Pourquoi pas ?

— Mais vous ne savez donc pas qu'il faut avoir des titres ou des chevrons ?

— M. Jouslin de la Salle, que je lui ré-

poiuls, à Toulouse, on naît avec le jeu de GelTroy ou de M. Ré^^uier, pourvu qu'on le veuille ! Japporte un talent à moi, voilà tout. Kn voulez-vous ? oui ou non ?

— Je demande à réfléchir, ajouta Jouslin.

Je lui donnai vingt-quatre heures et m'en Mllai.

En tournant la rue Richelieu, qu'est-ce que je vois? Jenneval ! vous savez celui qui joue en province et qui... enfin je ne veux pas (lire du mal d'un camarade. Jenneval monte l'escalier, je le suis de l'œil, il entre chez Jouslin !

Le lendemain je recevais une lettre du directeur qui annonçait que m'engager était impossible pour le moment. Je devinai une traîtrise de Jenneval, je me renseignai, et j'appris qu'il était l'amant de M"" Grandville, ([ui jouait alors les soubrettes. Ce qui s'était passé est bien simple. Jenneval , jaloux , s'était dit : « Voilà un gaillard qui n'a pas dix-sept ans; s'il joue à côté, de Grandville. je la connais, elle va l'aimer. Il faut éviter cela à tout prix. » D'un autre côté il était parent avec Jouslin, lui dicter sa réponse n'était pas difficile, et voilà comment j'échouai à cause de ma tête.

Je puis l'avouer maintenant, j'étais Iro]»

i>eaui

Après tout, Je ine moquais pas mal delà Comédie-Française; pourvu que je fisse de l'art, c'était mon affaire. Je m'engageai dans une troupe de province. Au commencement, c'était à qui me disputerait les rôles, tant on avait peur de moi. Vous pouvez demander à M""^ Plessis, elle m'a vu à Orléans. Je patientai, parce que le talent finit toujours par percer. Un jour enfin, le directeur me fait venir et me dit :

— Clavayrac, mon ami, vous avez un immense talent. Je veux vous donner une preuve de mon admiration; vous jouerez dimanche le rôle d'André, du Crime Nocturne.

Gela se passait à Montpellier. On fait les affiches. Vingt-quatre heures après, il n'y avait plus une place à louer. Il n'était question que de cela dans la ville, comme bien vous pensez ! On se rencontrait sur le Mail, c'était pour se dire :

— Vous allez entendre Clavayrac, dimanche ?

— Je crois bien ! J'ai payé ma place le double !

— Le siilislilul iiTa (itrcri cciil Traiics <lo lu iiiicniio !

Vous vous pronionioz au concert :

— Dites-moi, clière amie, vous serez au ( rime \octurne ?

— Parlez bas! Mou mari ne vitulait pas! .l'ai prolité de son absence pour louer une place 1

— Le fait est (|U(' ce diable de Glavayrac !..

— Avec (les yeux connue cela, ma cbère. Va puis lait ! Et un talent ! On n'aurait qu"à en devenir aumureuse !

Enlin on n'entendait plus que le nom de Glavayrac, on ne voyait plus que Glavayrac sur tous les murs. Un moment il fut question d'inviter le roi! Un soir, tandis que nous ri'pétions, je vois dans un coin un honnne (jui suivait mon jeu avec un intérêt extraordinaire. De temps à autre, une exclamation de surprise s'écba[)pait de ses lèvres. D'autres fois c'était un mouvement d'admiration qu'il es(iuissait dans l'ombre. Cela m'avait monté la tète. 11 parait ([ue je fus prodigieux. Dressant, (jui était là de passage, m'en parlait encore il y a quelque temps.

La répétition terminée, mon lionnue se lève, passe sur la scène, je reconnais... Jenueval !

11 cogne à la porte du dirc^ctcur et... tous mes camarades pourront vous le dire, lui compte deux mille francs, s'il consent à lui laisser jouer le rôle à ma place. Le directeur accepte et voyez d'ici l'effet à Montpellier !

J'avais été trop bon !

Ce dernier coup m'acheva, et je demandai à résilier. Depuis ce temps, j'ai parcouru bien des villes, interprété bien des rôles, ramassé bien des couronnes, mais j'ai fait tout cela en apôtre de l'art, voilà tout. Les directeurs me dégoûtent, les camarades me dégoûtent, le public me dégoûte. Ce qu'il leur faut, c'est de la routine et du métier, pas autre chose. Si vous êtes grand, ils ne vous comprennent plus. C'est ce que me disait Delaunay il n'y a pas huit jours : « Mon cher Clavayrac, tu es trop fort pour le public d'aujourd'hui ! »

Voilà comment il se fait qu'à mon âge je ne sois pas à la Comédie-Française, où, sans Jenneval, j'entrais à quinze ans. Enfin, c'est comme cela que ça devait être, et il y a des jours où je m'en félicite en songeant que si les choses avaient tourné autrement, j'aurais pu nuire à la i-éputation de Frederick.

— ôl —

Tout le monde applaudit à la modestie du conteur et minuit (^tant venu à sonner, on se dirigea vers le train.

Page 1