MESDAMES DE LA COMÉDIE FRANÇAI.SE
Voulez-vous me suivre boulevard Haussmann ? Nous allons monter un éta^^e et pénétrer dans une chambre à coucher au goût du jour. Vous y reconnaissez, n'est-ce pas, le luxe que d(''{)loient, chez les actrices ou chez leurs maîtresses, les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Les plus riches étoffes ont été choisies pour servir aux tentures et aux draperies des fenêtres. On marche sur un tapis royal. Les meubles, en palissandre sculpté, arrêtent dans les tailles du bois des frissons dt' lumière qui y papillotent. La cheminée, en marbre blanc, resplendit des plus coûteuses bagatelles. La descente du lit est en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir, doublées de soie pourpre, y parlent des plaisirs qui vous attendent. l'Jie délicieuse lampe pend du plafond, tendu de soie. Partout des jardinières merveilleuses montrent
des Heurs choisies, de jolies l)riiyères blanches, des camélias sans parlnni.
Étendue dans un l'auteuil, les pieds nus au feu, c'est M^'" Hortense, une des plus charmantes actrices de la Comédie-Française : le type des filles qui exercent à voronté la fascination sur les hommes. L'œil est vif, la tête blonde et toujours échevelée, le nez provocant, la bouche grande, la lippe sensuelle, la taille pleine de promesses, avec des ondulations séduisantes. On la rencontre le matin à dix heures avec des robes de velours et des jupons sales. Il y a des hommes qui aiment ça.
Mais, semblable à beaucoup d'actrices, elle est sans esprit, malgré son nez ironique ; sans instruction, malgré son expérience ; elle n'a que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses. Peut-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand on éblouit avec des bras ronds, des doigts en fuseaux, des épaules qui appellent une gorge marmoréenne, un col mobile, des jambes d'une élégance admirable ! Hortense fait la joie des hommes. Quand elle joue, tous les yeux sont fixés sur sa croupe andalouse qui imprime alors des torsions lascives à la jupe.
De r;nifro côt/' tlo la cliemiiiée c'est Estlicr Diivitl , que, raiitre jour, Sanglier attenilait avec tant d'impatience. Un profil jiidaïi[ue lait pour escompter ranioiir, encadré par (les cheveux noirs en liroussaille. Une ligne gracieuse de par la couturière, affectant des allures masculines. Une voix charmante, inventée pour chanter le vers. Est lier David possède un grand talent. Elle a le tort de h; cumpromettre par des excentricités d'autant plus inutiles (|ue sa réputation devrait lui suffire.
Au milieu, adossé à la cheminée, le hel Albertus, un troubadour de petit génie, lo peintre adoptif de la maison de Molière — par alliance. Albertus vit dans le bleu, dans le jaune, dans le rouge et dans l'or. Il vit dans et de tout ce qui se voit ; la palette lui sert d(> moyen et de réclame. Il affecte des poses i\enaissance. La bienséance l'a condamné .lu pantalon moderne et à la redingote Ixturgeoise. Mais il s'excuse dans la conversation de ce sacrifice à la mode du jour et donne à entendre que son cieur bat à l'unisson de sa guitare, (pie les pensionnaires de la Comédiel"''ran(;aise enguirlandent volontiers Ars fhMirs i|udn leur jette.
Là, on cause de tous et de tout.
Hortensc défend son directeur des accusations de la presse sérieuse. On lui a fait espérer un prochain rôle dans une nouvelle pièce d'Alexandre Dumas fils ; cinq toilettes et deux pâmoisons; plus qu'il n'en faut pour réaliser de « superbes recettes». Albertus dessinera les costumes et exposera au prochain Salon le portrait de l'étoile.
Esther David penche du côté de M"" Hortense, en se réservant pour l'avenir. Au fond elle blâme les tendances mondaines de son directeur, mais elle a des armes contre sa rivale. Un futur académicien lui a promis un rôle dans une tragédie sérieuse qui servira de contre-poids aux froufrous de la prose de l'auteur de la Princesse Georges. Albertus qui n'a pas de parti pris, dessinera encore les costumes et exposera au même Salon le portrait en pied de la Melpomène de demain.
Tout est pour le mieux.
Aussi la conversation suit-elle son cours sur un ton à la fois badin et réservé, celui qu'on affectait au foyer du Théâtre-Français avant que la gomme y eût ses entrées. On a dit « les filles d'Opéra » et « les dames de la Comédie » ; c'est une réputation à soutenir devant le monde, en plein air. Les privilégiés de l'ai-
cuve étant rares, il n'y a pas de chances pour qu'on revienne sur une expression consacrée.
Cependant, à un certain moment, le dialogue devint plus animé. Il s'agissait d'une ancienne comédienne <lu boulevard qui, après avoir passé cinq ans en Russie, était sur le point de se voir engagée au théâtre de la rue Riciielieu. Dans un théâtre subventionné, une nouvelle recrue est reçue comme un frelon dans une ruche d'abeilles. Marie Parmentier, c'était son nom, était donc sur le tapis. On critiijuait son jeu et sa conduite.
Tout le monde savait qu'elle était incapable d'interpréter le classique et qu'elle posait pour il nile honnête.
— Aussi bien, s'écria Hortense, que ce dernier point chatouillait désagréablement, nous connaissons ces Irucs-là. Des pimbêches qui veulent attraper un Ixm nigaud , (picliiiu! comte italien en déconliture ou ([ut-liiuo prince russe sur le retour.
— Et puis, de répliquer Esther, quand on veut jouer \a. comédie, est-ce qu'on peut être sage? J'en appelle à Albertus (jui sait ce que c'est.
Albertus, directement inlerpellé, s'êlrndit
sur une causeuse et, après avoir allumé une cigarette:
— Je vais vous dire, répondit-il ce que, nous autres artistes, détachés des biens du monde théâtral, nous en pensons.
LliS COMÉDIENNES MARIÉES.
11 prit un Théophile Gauthier et se mit à lire :
« Je regrette qu'il y ait des comédiennes qui s'adonnent à la vertu, et malheureusement le cas n'est plus rare.
« Aujourd'hui on se marie extrêmement, et l'on se montre très-sévère sur l'article des mœurs. En sortant d'une scène pathétique, la grande coquette donne le sein, dans la coulisse, à son nouveau-né, que lui tend sa femme de chambre; beaucoup de ces dames ne veulent plus jouer de rôles d'amoureuse qu'avec leur mari, et le public s'en aperçoit de reste au laisser-aller de leur jeu tout à fait conjugal. Nous ne doutons pas qu'elles ne
soient d'excellentes ménagères ; nous croyons même qu'elles font très-bien les reprises et raccommodent les hauts-de-chausses d'une Wxmn supérieure. Elles ne salent pas trop le pol-'au-feu et ne laissent pas brûler le rôti ; nuiis nous aimerions mieux qu'elles eussent (lo l'esprit, de la verve, do la folie, de la pétulance dans leur jeu; toutes ces qualités domestiques, fort bonnes pour des bourgeoises, ne valent rien pour des actrices.
Hortense et Esther sourirent et s'inclinèrent en signe d'assentiment.
— « L'économie, poursuivit Albertus, est tme belle chose; mais il est on ne peut plus rnnuyeux de rencontrer dans la rue la blanche vision de la veille avec des soques, un chapeau douteux et un parapluie suspect. On connaît les trois toilettes de M"° Julie : la toilette bleue, la toilette rose et la toilette blanche ; on pourrait citer beaucoup de robes aussi connues au théâtre. Quelle difl'érence de cette l>auvroté à la magnificence que les comé- (Hcniies déployaient autrefois dans leur costuiuo !
IVîiuditnirc Mp[)liuidit à cet exitrde.
— « L'Opéra lui-même, coiitiiiii;i-t-il, ce grand satrape subventionné, montre une prédilection funeste pour les étoiles qui peuvent s'envoyer au blanchissage, et ceci est d'autant plus condamnable, que les salaires des comédiens, chanteurs et danseurs, se sont élevés à des taux exorbitants, et en dehors de toutes proportions avec ceux des autres artistes. Il nous semble que cet argent serait mieux employé en satin, en velours, en dentelles, en perles, en diamants, en plumes, en fleurs rares, qu'en dépôts à la caisse d'épargne; nous ne verrions aucun inconvénient à ce que les comédiens rencontrassent, sur la fin de leurs jours, à l'hôpital, les poètes et les écrivains qui ont été la cause première de leur opulence. »
— A la bonne heure ! interrompit Hortense.
— C'est mon avis ! s'écria Esther. Vous verrez bientôt que le théâtre, oi^i se réfugiait le peu d'originalité que comportent nos mœurs d'automates, n'existera bientôt plus que sous la forme d'un pensionnat où les mères enverront leurs filles pour faire des mariages avantageux 1
— Le vrai mari d'une actrice, fit Albertus,
c'est le public, qui ne veut pas qu'un mari voie ces belles épaules si coniplaisammcnt découvertes. Le mari gêne sa fantaisie amoureuse. 11 renconire la grosse face épanouie et bète de ce monsieur quand son imagination entreprenante ouvre à demi la porte du boudoir de la loge; le nom d'un mari sur une actrice, c'est une chenille sur une rose. N'est-ce pas, mesdames?
— Parbleu ! s'écria Hortcnse, l'amant a quelque chose de plus vague.
— Et puis ça laisse du champ aux espoirs ! dit Esther.
— A moins que l'époux soit d'une composition spéciale comme celui de... tenez, comme celui dont parle votre femme de chambre.
La soubrette avait annoncé M. et M""= Camélia.