SENLIS
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— Voici, ma petite, ce que je puis vous proposer. Je vous ai entendu chanter, vous avez certainement un filet de voix. Il s'agit de le développer ce filet, de savoir en jouer, et ça ne s'apprend pas comme le domino. En six mois je me charge de faire de vous une excellente musicienne. Je puis alors vous assurer, au moins, pour commencer, vingt mille francs par an, costumes payés, ou dix mille si vous voulez absolument rester à Paris, mais vous n'y tenez pas. Qu'est-ce que vous en pensez?
— J'en pense qu'il me va falloir un professeur et que cela est cher.
— J'en ai un à votre disposition.
— Qui me prendra?
— Rien.
— Rien !
— Absolument rien. Seulement, bien entendu, vous vous arrangerez avec lui quand vous signerez un engagement.
— Son nom ?
— Benjamin de Boiscapet.
— Son adresse ?
— 12, rue des Dames, à Batignolles. Vous pouvez vous y présenter dès demain, dès ce soir, vous serez annoncée.
— Eh bien, c'est décidé.
— Sienez donc.
lîaraiulard présenta un papier imprimé par lequel elle s'engageait à abandonner 10 pour cent de ses appointements pendant les trois premières années à M. Barandard, agent dramatique, demeurant, etc. Puis, il recommença trois saints profonds à droite et trois respectueux à gaucho, et sortit à reculons comme un acteur que l'on vient de rappeler.
BENJAMIN DE BOISCAl'ET
Professeur de chant.
Je ne saurais mieux vous l'aire connaître Boiscapet qu'en reproduisant l'article nécrologi(iue que lui consacra l'auteur de ce livre, lors de sa mort, c'est-à-dire un an et demi après sa première entrevue avec Éloa.
Le voici dans toute son étendue :
L'art ou plutôt les artistes ont perdu, hier soir, à cinq heures de relevée, un de leur type les plus achevés, et certainement le plus curieux. Nous voulons parler de M. Beulamin de Boiscapet, professeur do chant, deuieiirant 12, rue des Dames, à BatiguoUes.
Benjamin de Boiscapet avait quatre-vingtun ans; il était donc, si nos calculs sont justes, de 1795. En 1820, il obtenait un prix de Rome avec une cantate dont .lea paroles étaient, croyons-nous, de M. de Jouy. Cinq ans après, il fondait un théâtre rue Saint- Paul : les Folies Saint-Paul, où, bien que les ouvertures des vaudevilles qu'on y exécutait fussent de lui, il mangea les six mille livres de rente trouvées, à son retour de Rome, sur la table d'un notaire qui, ce jour-là, avait joué le rôle de la Providence.
A bout de ressources, et après avoir cherché en vain à faire représenter deux ouvrages : un opéra-comique en quatre actes : le Seigneur confondu, et un grand opéra : Coriolan, que la postérité ne connaîtra jamais, hélas ! il allait se jeter par-dessus le parapet du pont Marie, quand un éclair illumina sa pensée.
Il résolut d'embrasser le professorat.
Et afin d'éviter toute concurrence, il songea à s'appuyer sur une méthode nouvelle.
Ses confrères commençaient par développer la voix, puis ils apprenaient à s'en servir. Lui avait imaginé la spécialité suivante : Enseigner la manière de chanter sans voix.
Quinze jours avant l'ouverture de son cours, il publiait un vohinie intitulé :
L'Art du chant A la portée de tous les organes,
avec des lettres autographes des maîtres musiciens assez imprudents pour recommander une méthode qu'ils s'étaient bien gardés de lire.
On y voyait des paradoxes dans le genre <lo ceux-ci :
Justesse. — Pour bien chanter il est inutiln d'avoir la voix juste.
Étendue. — Une demi-octave doit suffire.
Timbre. — Le timbre peut être indifféremment : métalli(iue, argentin, cuivré, plein, sonore, vibrant, puissant, éclatant, corsé, mordant, pénétrant, doux, tendre, grave, mixte, couvert, de poitrine, de tète, cristallin, voilé, Télé, creux, vide, sourd, strident, rau<iuo, guttural ou nasal.
Egalité. — Toute voix peut avoir des trous. Il suffit do les boucher habilement.
Son. — La beauté du son est la dernière ([ualité du chant.
Etc.. etc.
11 arriva, et Boiscapet l'avait prévu, que toutes les femmes, qui chantaient assez mal pour s'être vu abandonnées par les professeurs sérieux, abondèrent chez lui, et qu'en moins de trois mois il s'était fait une nombreuse clientèle.
Pendant quarante ans, Boiscapet l'ut le fournisseur assermenté des petits théâtres.
Les fruits secs du Conservatoire, les aspirants auditeurs éconduits, les filles de portiers, les anciennes cascadeuses, les victimes des bronchites, gastralgies, angines couenneuses ou non, firent la queue à sa porte. Il ne savait pas ce que c'était qu'un cas désespéré.
Un jour, il y a de cela deux ans, il proposa à Saint-Germain de lui faire chanter Guillaume Tell.
A l'heure où j'écris, Boiscapet compte certainement — je ne parle pas de la province — plus de cent élèves sur nos théâtres de Paris.
Ce sont les Chevaliers de l'Opéra; les « Tagnards » de l'Opéra-Gomique ; les Suivantes de la salle Ventadour ; les Femmes de chambre des Bouffes-Parisiens; toutes les utilités des
Varit^'tés. des Folies, de la Renaissance, sans compter les Insectes de nos féeries, les Grisettes de nos drames, et la plupart de ceux auxfiiicls est confiée la ronde du troisit'-me acte.
Vous comprendrez facilement de quel effet ,1 été la nouvelle de sa mort.
Elle s'est répandue dans nos théâtres avec la prestesse d'un javelot lancé par une main sûre.
Boiscapct laisse plus de cinquante élèves auxquels personne ne sera assez hardi pour reconnaître une voix quelconque.
Pourvu que les chantres ne s'avisent pas de chanter juste à son enterrement !
Telle devait être l'oraison funèbre de Boiscapet, iUKiuol fut remise la destinée d'Éloa.