UN CONCERT
Eh bienl vous me croirez si vous voulez, Éloa fit des progrès. Elle commença au b-nit de trois mois à chantonner assez agréable-
ment, au point que Duhamel, son vieux père, en avait des larmes aux yeux quand elle fredonnait du Faust, et qu'Armide n'en pouvait croire ses oreilles.
M. Boiscapet songea qu'il était temps qu'elle s'essayât en public.
Il lui donna le conseil d'organiser un concert.
Éloa ne se tint pas de joie, et le lendemain Isidore Fauchet, devenu secrétaire de la rédaction d'un grand journal du matin, recevait la lettre suivante :
« Mon cher ami,
« Rassurez-vous, je ne veux ni vous faire des <; reproches, ni vous demander des secours. Ce n'est « ni l'amante ni la mère qui vous écrit, c'est l'artiste.
« Voulez-vous être assez bon pour annoncer que < je donne, mardi prochain, un grand concert? Vous « trouverez ci-joint le programme.
« Merci à l'avance, mon cher ami.
« Votre,
« Éloa Duhamel. »
« P. S. César a eu quelques convulsions. Il va « mieux, je crois que c'était les dents. »
Le lendemain on lisait dans un des journaux les mieux informés de Paris :
• Mardi prochain, 12 décembre, aura lieu un grand concert à la salle Herz, au bénéfice de
.)/"'■ l'Jloa Duluvnt'l^ artiste lyrique, avec le concours des princijjaux artistes de Paris. M. Boiscapet, l'illustre professeur, demeurant l'i, rue des Dames, à Batignolles, tiendra le /j/auu.
Inutile d'ajouter que c'est à Boiscapet qu'en .ivait ('té confiée la rédaction.
l.liS TKIULLAÏIONS d'uN BÉNÉFICIAIRE.
Si Éloa avait su ce que c'était que l'organisation d'une soirée à bénéfice, elle y eût certes renoncé, malgré l'insistance de son professeur qui y voyait une excellente occasion de se faire un peu de réclame.
Le pul)lic ignore, en général, toutes les comédies que sont obligés de jouer les bénéliciaires, avant d'en venir à interpréter celle (|iii ddit leur être comptée dans la représentalioii.
Il s'agit (l"ab(U-(l de rédiger un programme. Ce progranuiu! diùt s<» cnuipDscr de deux parlies :
La partii' diaïuatiiiue,
La partie lyrique.
En tête de la partie dramatique, si l'on veut réaliser quelque recette, il est indispensable de pouvoir annoncer un acte de la Comédie-Française.
Il faut pétitionner auprès de M. Perrin, qui ne refuse jamais, mais qui doit en référer au comité, dont le vote est presque toujours favorable.
Gela demande bien quelque temps et quelques démarches; mais là n'est pas la difficulté.
A côté de ceux des sociétaires, il s'agit d'avoir des notns à recette : MM. Dumaine, Taillade, Lafontaine ; M°"=' Marie Laurent. Fargueil, etc.
On commence par une visite :
— Mon cher Taillade, je viens vous demander un service.
— Lequel ?
— Je donne un bénéfice.
— Ah ! je comprends.
— Votre concours m'est indispensable.
— C'est une matinée ?
— Oui.
— Annoncez-moi pour quatre heures.
— Merci.
— Ma chère aniio, il faut que vous me sauviez.
— Comment ?
— Je donue un bénéfice.
— Et?..
— Vous m'avez deviné.
— Je ne peux pourtant pas vous refuser. Kh bien, affichêz-moi pour <[uatre heures.
— Merci !
— Tiens ! Durand !
— Oui, mon cher auteur, lui-même. Et vous travaillez toujours ?
-^ Toujours.
— Vous tenez en ce moment..?
— Une petite comédie en un acte, que je ilestine au Gynmase.
— Voulez-vous faire un heureux ?
— Volontiers.
— Je donne un bénéfice dimanche.
— Et vous me demandez la primeur de ma pièce ?
— Précisément.
— Mais la distribution..?
— Rapportez-vous-en à moi.
— Tenez, i)renez-la.
La partie dramatique est à peu près complète.
Elle a exigé trente-deux courses et coûté vingt-sept refus.
Reste à établir un programme lyrique.
— Monsieur Sylvain ?
— Il est grippé depuis hier, monsieur.
— Merci.
— Mademoiselle est au lit. Un rhume épouvantable !..
— Gela me suffit.
— Ah! mon cher maître, puis-je compter sur votre violon ?
— Pour quand ?
— Dimanche.
— Impossible, je joue au Ghâtelet.
— Etes-vous libre, dimanche ?
— Qu'est-ce que vous voudriez ?
— Un solo de violoncelle.
— Eh bien ! c'est chose entendue.
La partie lyrique est composée : Duranchard remplacera Sylvain ; M"^ Amanda, la fameuse Angelina; Bamboùli, le petit prodige nègre.
l'illustre violoniste. Quant au violoncelle, il a promis.
11 s'agit maintenant :
De rédiger le programme de façon à ne mécontenter personne ;
Chose grave !
De s'occuper des affiches, du collage et de leur payement.
De discuter avec la direction, la somme à abandonner pour l'éclairage, les pompiers, la location de la salle, sans compter les services extraordinaires.
De louer des voitures qui seront à la disposition des artistes qui ont offert gratuitement leur gracieux concours.
De songer aux boucjuets pour les dames,
.\ux ral'raichissements pour les hommes.
De ne point oublier le service de la presse, des amis, des amis des coopérants et des amis de vos amis, sans compter celui du portier et des fournisseurs, etc.
Eutin le grand jour est arrivé !
Ciel !
Taillade est malade !
M"'-" Fargueil, ne voulant pas jouer après
M"" T..., a averti au dernier moment qu'il ne faudrait pas compter sur elle.
Duranchard a perdu son oncle et M"" Amanda a sa migraine.
Et voilà notre programme réduit à sa plus simple expression.
Seul, Bambouli paraîtra !
Le public va crier !
La presse tempêter !
Les camarades s'amuseront aux dépens du bénéficiaire.
Et quand la buraliste apportera la recette, on s'apercevra — trop tard — qu'elle est inférieure de 19 fr. 50 au montant des dépenses.
Mais il aura eu son bénéfice !
Éloa u' aurait osé s'adresser à Taillade ou à M'^'^ Fargueil ; elle se contenta de concours plus modestes. Le numéro le plus important était celui où Claveyrac devait dire le récit de Théramène, après des variations sur le trio des Masques composées et jouées par Boiscapet.
Eh bien, faut-il l'avouer? Ce soir-là, la salle Herz était à peu près vide. On n'y vit, outre les billets donnés, que deux farceurs
— lôT —
«[ui avaient conuu dans le temps Éloa, (jui comptaient arroser, à la fm du concert, tout ce classi(iuc do Un cliampagne, et une dame de provi-nce qui avait cru entrer au Théàtre- Taitbout.
Éloa en l'ut pour ses frais de location, et ijuand elle s'en plaignit à Boiscapct :
— Patience, lui répoudit-il, patience, en ce moment vous semez, mais vous récolterez un jour.
Éloa (|ui ne demandait ({u'à se laisser persuader, se consola bien vite de son insuccès, et compta plus que jamais sur les couronnes (fue lui réservait l'avenir.
LA TULU-U ALVEUGNli.
Six mois après, Éloa donnait une seconde audition.
Cette fois il ne s'agisait plus de paraître <lans un concert, mais dans un grand opéra inédit, lequel, ayant été successivement refusé dans tous les théâtres lyriques, avait Uni par venir échouer au tliédtre de la Tour-d'Au-
vergne. L'auteur avait loué la salle pour trois soirées consécutives.
Je soupçonne la plupart de mes lecteurs de ne point connaître le théâtre de la Tour-d'Auvergne,
Il a son histoire, et son histoire devrait être un long poëme.
C'est un petit théâtre qui se trouve dans la rue dont il porte le nom, entre la rue Neuve- Goquenard et la rue Rochechouart, juste en face de l'atelier de Garrier-Belleuse.
C'est là que se font les premiers pas chancelants de tous ceux qui aspirent aux gloires théâtrales.
C'est le point de mire des calicots et des filles de portières.
Il n'est pas une de ces tendres enfants, fatiguées de tirer le cordon aux locataires attardés, ambitionnant une renommée relative, une toilette à la mode, un protecteur momentané, qui tout en faisant revenir sur le poêle de famille le miroton traditionnel, n'ait envisagé la Tour-d'Auvergne comme l'Eldorado de ses rêves ambitieux.
La Tour-d'Auvergne, c'est le point éclairé
(jiii vous attire, comme la chandelle la phalène imprudente.
En temps ordinaire on y donne des reprises, dans lesquelles s'essaient les néophytes de l'art.
C'est là que viennent trébucher ces mignonnes créatures, dont le métier consiste à nous divertir avec leur minois chifFonné, leurs sourires agaçants, leurs œillades provoquantes, Imirs ondoiements paillards, leurs costumes [deins de fausses promesses et leur débit égrillar.l. ■
C'est le tremplin qui les doit élever jusqu'à la Comédie-Française, ([uand un faux mouvement ne les fait pas choir à la porte de l'hôpital.
Nous y avons vu défiler sous nos yeux les élèves de Ricourt, ce roi des recruteurs, qui voyait des étincelles de génie dramaticjue à tout le monde, i\ sa bonne, à sa laitière, à son tailleur.
Son savetier a joué Oreste.
Nous y avons applaudi les disciples de Monrose.
On peut s'y amuser encore aux essais de la classe Talbot.
Quelquefois la salie est louée par des ama-
teurs, et ces amateurs peuvent être des poètes.
Témoins André Gill, d'Hervilly, Richepin, Garjat, etc., etc.
La chambrée offre alors des aspects inaccoutumés de grande fête et menace de s'écrouler sous le poids du clan parnassien , qui reçoit le mot d'ordre du passage Ghoiseul.
Mais, en temps ordinaire, le public y est moins communicatif , moins admiratif, plus pensif.
Ce sont les mères! aux bonnets roses, aux tartans huileux, aux cabas où gisent confusément les répliques de Gélimène, les notes de la couturière, vingt-cinq centimètres de crochet commencé, la déclaration impertinente du voisin d'en face, un paquet de poudre, un flacon de rouge et du saucisson à l'ail.
Ge sont les pères, interrogeant d'un œil inquiet les auditeurs de leurs filles , et de l'autre surveillant les amoureux qui se produisent.
Ge sont enfin les habitants du quartier, les peintres en joie, les eutreteneurs et les porteurs d'eau.
Telle était la salle où allait être représentée
LA 1 II.LE DE GRENADE (irtmil opéra eu 5 actes