LE CHOEUR
Chantons, dansons, célébrons ce prodit^e! Fût du troisième et dernier acte.
L\ D.VNSEUSE.
Si nos directeurs résistaient au ténor ou à la prima dona, la danseuse, indispensable dans la plupart de nos œuvres lyriques, lui viendrait porter le dernier coup.
C'est à la fois l'être le plus gracieux, le plus étourdi, le meilleur et le plus mauvais, le plus sage et le plus dissipé, le plus travail-
leur et le plus somnolent, mais toujours le plus exigeant et le plus cher.
Vous rappelez-vous ce que pense du sourire le Minuccio de Carmosine? Oui. Eh hien, servons-nous do ces admirables lignes de de Musset et appliquons-les , sans crainte , à la danseuse. Gomme le joueur de viole, nous pourrons vous défier de trouver sur terre une chose plus gaie et plus divertissante à voir qu'un ballet , quand c'est une belle fille qui danse. Quel chagrin y résisterait? donnez-moi un joueur à sec, un magistrat cassé, un amant disgracié , un chevalier fourbu , un politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés : Antoine après Actium , Brutus après Philippe, que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un inquisiteur sans ouvrage : montrez à ces gens-là seulement une jambe fine sous un ballon rose ! pas un ne s'en défendra, sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un sot.
Si donc, pour continuer toujours comme Minuccio, cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile d'un papillon ; cette chose qui s'appelle une danseuse, réjouit tout et console de
tout, uest-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche trésor peut, il est vrai, n'tHre qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi, ni aux autres; mais la beauté ne saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se prodigue; à chaque pas qu'elle fait, la richesse lui échappe et s'envole autour d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, dans ses pieds comme une musique, dans son regard comme un rayon de soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant se fasse un peu , comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du plaisir qu'elle donne!..
Et il en a toujours été ainsi, depuis que la danse existe, c'est-à-dire depuis que le monde est monde; car, il faut bien remarquer ceci, à savoir que nos pieds nous ont été donnés , non pour marcher, mais pour danser. Eucliaris ou Prosipope, Gamargo ou Saugalli sont delà môme essence, à des siècles de différence.
Et c'eét pourquoi je les aime toutes les quatre, pane que c'est avec elles que je limite
les temps. Je m'en sers pour jalonner l'histoire. Dis-moi, siècle, comment on dansait, je te dirai ce que tu étais.
Et comme il ne faut rien avancer qu'on ne prouve, je veux faire danser sous vos yeux trois ballets.
Vous me direz ensuite si là n'est pas l'histoire universelle.