DANSEUSES MODERNES
Aujourd'hui nos danseuses sont délaissées par la critique.
On néglige le foyer de l'Opéra, et cela tient, je crois, — quand je dis : « je crois, » c'est une naïveté, j'en suis sûr, — à ce qu'il est un (le ceux où l'on pénètre le moins facilement.
L'entrée n'en est permise qu'à quelques privilégiés, parmi lesquels un grand nombre d'abonnés, les poches bourrées de bonbons ù la rose et de notes de tapissiers. Là ils trônent t'n maîtres, surveillant de près les protégées de Terpsichore et de l'Amour, comme des pa-
chas dans un sérail dont les eunuques seraient transformés eu machinistes et les sultanes Validé en tantes pleines de complaisance ou bien en mères qui ont eu des malheurs.
J'avoue que j'envie le sort de l'abonné. Je ne sais rien, au théâtre, qui soit plus séduisant, plus féerique que ce foyer paré de toutes les richesses, où circulent en maillots roses, en mousselines blanches, en satins multicolores, ce petit troupeau de gazelles légères, ayant bon pied et bec excellent, faciles à convaincre bien que chères à entretenir.
On y est moelleusement assis sur des coussins de velours rouge, entouré d'un tas de fillettes empressées à vous plaire ; n'ayant rien à vous cacher, ni cœur ni jambes, et se laissant aller, comme des oiseaux en cage, à tous les bégaiements, à toutes les joies, à tous les instincts.
Tandis que l'on écoute sournoisement les déceptions d'une marcheuse de seize ans ou d'une pointeuse de dix-huit, l'imagination se perd dans les profondeurs illuminées de la grande glace devant laquelle, le petit doigt appuyé sur une barre flexible, odalisques et ballerines, l'œil en feu, le sourire aux lèvres, la gorge à tous vents, se livrent à des déhanchements pleins de grâce et d'extravagance,
battant dn iiicd, randant des jambes et des bras.
Gela tient à la fois du plaisir et de l'enchan-
tcinont.
Mais il faut se lever, car voici l'étoile; et an foyer l'étoile fait loi.
La tête haute, le regard fier, la bouche dédaigneuse, les narines dilatées comme celles d'une biche qui s'apprête à prendre son vol, elle s'avance haute sur pattes, les mains à plat sur les hanches, secouant la tète pour assurer ses pendants d'oreille et la Hexibilité du cou.
Aussitôt se précipitent les courtisans, la lioiiche on C(cur, égrenant un chapelet de fadeurs qui la font sourire, la complimentant sur son dernier pas ; touchant, comme des pèlerins la robe d'une sainte, les paillettes do son biillonnage et se gaudissant à la musi({uo soyeuse de ses orteils (jui font cracjuiT le satin de ses souliers ronds.
— Mesdames, s'écrie Mérante, c'est à vous. Et il appelle :
— Premier ([uailrillc ! le second ! le troisième ! le (juatrième !
Les (Quadrilles défilent sous l'aîll du maître à danser.
— Eh ! Monchanin ! est-ce que tu te fiches du monde ? Qu'est-ce que c'est que ce maillot ? Tire-moi un peu cela des hanches. C'est au Ghâtelet qu'on entre en scène avec des plis aux genoux. — Et toi, Mercedes ? C'est Montplaisir qui t'a appris à te rougir les coudes pour te donner des airs de vierge ? As-tu ta houppe? Oui, et bien un peu de poudre de riz là-dessus. — Sacristi ! Lapy, les pieds en dehors ! — Et toi, Ridel, les pouces en dedans. — Eh ! là-bas, la troisième à gauche, oui, toi, veux-tu bien m'ôter ces marines de tes cheveux ; tu n'es encore que du troisième, ma petite, et faut pas te donner de ces airs-là. L'uniforme avant tout. Où donc est Julie ?
— Elle est indisposée.
— Ah oui, c'est vrai! Eh bien, la petite; rQusse dansera du second rang au quatre.
Les quadrilles sont passés en revue, comme des militaires, frottant à tour de rôle le dessous de leurs patins sur la planche à craie.
Ils tournent les portants sous les yeux ébahis des pompiers de service et, détachés sur
les gros fonds à l'huile du décor, paraissent enfin emmitouflés de lumière et de musique devant le public émerveillé.
Le ballet terminé, elles s'éparpillent de tous cotés, regagnant Icnrs loges, embossécs, qui sous un cachemire, qui sous un tartan, que leur tendent, à la sortie de scène, cent bras empressés.
Le nii'ticr est dur, peu y résistent. Elles tombent, mortes de fatigue.
C'est que le divertissement a son côté crut'I. La danseuse est à la fois une artiste et une acrobate. Quand elle est entrée en scène, il y avait déjà trois heures qu'elle travaillait à la classe ou chez elle. Il lui faut apprendre à poser comme un modèle antique et à ci-amper comme un clo\vn. Il lui est interdit de veiller, de souper, de se dépenser outre mesure ; ou, sans cela, plus de reins, de jarretage, plus de ballon ! Torpsichore est la seule muse qui ait été vraiment chaste, avec Uranie cependant, que son genre rendait fatalement maussade.
Et les voilà (jui se déshabillent.
Les unes dans une grande chambre carrée
(|ui respire la sueur et l'opoponax, le bully et le saucisson à l'ail ;
Les autres, les grandes de ce monde fantastique, dans des boudoirs de percaline rose ou de perse à fleurs.
En dix minutes, la transformation est faite, car, je l'ai dit, il s'agit de ne pas se refroidir. Un bonjour à celle-ci, un bonsoir à celui-là, un bon mot à tous, et vite en . voiture... ou en omnibus.