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COMMENT ON FAIT UNE SOIRÉE THÉÂTRALE

A l'époque où se passe cette histoire, et il n'y a pas bien longtemps, il est, en effet, d'usage de faire précéder, dans les journaux bien informés, les Courriers de Théâtre, d'une Soirée Théâtrale, que l'on signe d'un pseudonyme quelconque.

La plupart do ces chroniques au jour le jour ont trop d'influence sur le public et trop d'importance aux yeux des artistes pour que nous ne racontions pas ici comment elles se font.

Je vous prie tout d'abord de remarquer que le rédacteur d'une Soirée Parisienne ou Théâtrale est un malheureux journaliste condamné à une chronique par jour, ce qui n'est pas toujours aisé, et, déplus, à une chronique devant être quotidiennement variée, tout en étant resserrée dans les étroites .limites d'un sujet (jui ne cban|j;e jamais : le lliéntre.

Gela dit à leur plus grande gloire, reste à savoir en quoi consiste ce rude métier.

Le matin, en se levant, il se demande quel sera l'événement théâtral.

Si c'est une première, la vie est belle. Il tient son sujet.

Le nom de l'auteur? Pliilidor. Bon. Sommes-nous-bien avec Philidor? Mon Dieu oui. Voilà deux fois de suite que nous lui sommes agréable. Allons voir Philidor. En voiture pour la rue du Bac.

— Monsieur Philidor?

— 11 n'y est pas.

— Ah !

— Il est mi théâtre. C'est ce soir...

— Oui, je sais. Merci. Cocher, au théâtre du Gymnase.

— Bonjour, monsieur Philidor,

— Bonjour, cher ami. Je n'ai qu'une minute... Des raccords à faire.

— Je m'en rapporte à vous. Donnez-moi donc quelques indiscrétions?

— Je vous devine. C'est que le temps me presse. Voyons, des indiscrétions? Je ne sais pas, moi. Dumas n'est pas de la pièce. Il y a deux ans qu'elle était dans les cartons. Elle s'appelait primitivement : Un Adultèi^e. On compte sur un grand succès. Voilà tout ce que je sais. Cela doit vous suffire. A ce soir, chauffez-moi ça! hein?

Et Philidor rentre dans les coulisses.

— Hem! hem! se dit notre chroniqueur, voilà qui manque d'intérêt pour le public. Allons au secrétariat.

— Monsieur Derval, votre serviteur.

— Ce cher ami, comment va?

— Très-bien, merci. Eh bien, c'est ce soir?

— C'est ce soir. Et vous voudriez?..

— -l-Àl —

— \'(jus l'avez dit.

— Qii'ost-ce (lue je pourrais vous trouver d'intéressant? La scène se passe à Paris. Au premier acte, une salle à manger; au second, nn salon ; au troisième, une chambre. — Très-belle location. — On s'attend à un grand succès. — Landrol est pariait; cela doit vous suffire. — A ce soir, chauil'cz-nous ça, hein ?

Et comme le cabinet de Derval vient dètnenvahi par vingt solliciteurs de places, impossible de pousser plus loin la conversation.

— Uial)lo ! diable !

Heureusement que voici, à la porte du théâtre, Lisimon, un des interprètes, qui sera plus proli.xe.

— Ali! mon clicr journaliste! quel plaisir de vous serrer la main. Vous avez tant d'esprit, et vous avez toujours été si bienveillant pour moi!

— Vous êtes content?

— Comme ci, connue ça. Mou nMo esl mauvais.

— Connaissez-vous quelque chose?..

— Qui puisse intéresser vos lecteurs? Oui. On m'a rap[)elé à la ré[)étition générale. Le débutant est bien faible. Philidor compte sur moi pour sauver le second acte. — La neliti-

Rachel a eu, le jour de la lecture, une scène avec son amant. — On dit qu'elle est la maîtresse du directeur. — Je vous recommande mon entrée du troisième acte. — Avec ça, je crois que vous avez un excellent article sur la planche.

Et comme il s'en va plus embarrassé qu'auparavant, il croise son collègue chargé de la critique qui , l'arrêtant au passage :

— Dites-moi , cher ami , mettez-y la plus grande discrétion. Il ne faut pas que nous nous gênions mutuellement. Réservez-moi le sujet de la pièce, le jeu des artistes et la biographie du débutant? Je compte sur vous. A tout à l'heure.

Et il dit au cocher :

— Ramenez-moi où je vous ai pris!

Et le soir, à minuit, il se trouve en face de dix pages blanches qu'il lui faut remplir, au risque de passer .pour un monsieur mal renseigné.

Le lendemain, ce n'est point une première, mais une reprise. Cette fois, il s'agit d'une pièce à grand spectacle. Il se rattrapera sur la mise en scène. Malheureusement, comme

il y avait une proini(''ro la veille, il lui a été impossible d'assister à la répétitiDii générale. Il rcssautc en voiture.

— Cocher, au Cluïtelet.

— Bonjour, mon cher Rochard.

— Cher ami, asseyez-vous donc.

— Je voudrais avoir : 1° la description des vingt-deux tableaux, avec les noms des décorateurs; -2° celle des sept cent vingt-deux costumes avec les noms des dessinateurs ; 3° celle des cinquante-quatre trucs avec les moyens employés pour les obtenir ; 4° la biographie do la première danseuse et celle des quarantehuit interprètes ; nos lecteurs sont exigeants. A ({uelle date remonte la première? Quelle était l'ancienne distribution? Comment a été la répétition d'hier? Faudra-t-il être aimable pour le chef machiniste? Qui a mis la pièce en scène? Qui a suivi les répétitions?

— Ma foi, je ne sais rien de tout cela. Castellano seul... Mais on ré|H'te en face et vous ne pourriez le voir. D'ailleurs, vous y serez ce soir?

— Oui, mais je dois faire mon article à minuit, le metteur en page n'attend pas et cela finira i\ trois heures du matin.

— C'est vrai. Eh bien, écrivez.

Il noircit quarante-quatre pages, trente de plus qu'il ne lui en faut. Aucun détail n'a été omis, et il se dit : Mes lecteurs seront contents.

Mais comme l'un d'eux a remarqué que la Reine des eaux, qui n'est apparue qu'à une heure et demie du matin, avait un signe sous l'œil droit et que notre journaliste a omis — pour raison — de le mentionner, il va recevoir, le lendemain, une lettre où il lui demandera : « Si c'est comme ça qu'il tient ses lecteurs au courant de ce qui se passe ! ! ! »

C'était bien la peine !

Aujourd'hui, mercredi, première représentation, aux Bouffes, de la Petite Rikiki.

Fichtre, voilà qui est sérieux, la musique est d'Offenbach.

— Cocher, aux Bouffes!

Cette fois il a tout! Comte s'est prodigué. La salle devant être superbe, il a consulté la feuille de location et inscrit les noms connus.

Il est bien entendu qu'il ne parlera ni des chanteurs, ni des chanteuses, ni de l'orchestre, ni du compositeur, ni de la musique : cela revient de droit au critique musical.

A une lieure du matin, il relit ses épreuves avec un air de contentemeut.

Et le lendemain il s'apprête à goûter aux joies d'une honnête satisfaction, quand il sonjie avec stupeur qu'aujourd'hui jeudi il n'y a ni première, ni reprise, ni déhuts!

Que dire?

A huit heures, il va à la Gomédie-Fran-

Pas un visage connu , pas le moindre accroc !

Il est neuf heures.

Il court à rOpéra-Comique.

On joue la Dame blanche. Seul son oncle, tlanqué de ses deux cousines, lui donne l'occasion de reconnaître trois figures amies. Mais raconter cela, quel intérêt?

Il file aux Folies-Dramatiques. Il a donc uuhlié qu'on y fait relâche!

Au Cirque, la représentation est terminée.

.\ la Porte-Saint-Marfiii. toujours le même drame et toujours le même monde.

H est onze heures et demie.

Et le voilà au bureau de la rédaction, la tête dans les mains, fouillant les coins pour y trouver l'inspiration. Tout à coup un reporter arrive. La petite Sylvia, des Folies- Marigny, s'est trouvée mal en scène à dix heures!

C'est un point de départ. Le reste s'improvisera aisément... avec quelques considérations, et il commence.

« Hier, à dix heures, à la lin du second « acte des Brigandes, W^" Sylvia, prise d'un « étourdissement , s'est laissé choir, devant « le public, sur un canapé ! etc. »

Malheureux! il n'y avait pas de canapé.

Tous ses collègues vont s'écrier :

— Elle est bien bonne! // n'y était pas/

Aujourd'hui, vendredi, il' y a les débuts de M. Rambone, au Lyrique; mais, pour diverses considérations, il est interdit d'en parler.

Allons au Ghàteau-d'Eau.

La salle est vide!

Le moyen de s'en occuper alors, à moins de faire la biographie des ouvreuses.

Heureusement que voici Bisheim, qui vient (le quitter sa femme pour promener la petite Amanda.

11 constate la présence du monsieur — ce (jui rentre dans ses attributions — en mettant l'indiscrétion sur le compte du peu d'intérêt qu'offrait le spectacle.

Et il reçoit les témoins du spectateur et les malédictions de la direction, qui lui retire ses entrées.

Demain, samedi, première à Beaumarchais.

L'auteur, un commençant avide de réclame, lui a envoyé, ainsi qu'à tous ses confrères, les détails de son drame. Il en profite pour faire une partie de son article à l'avance et ne rester (jue deux heures place do la Bastille.

Le lendemain, trois articles absolument semblables paraissent dans trois journaux différents.

Et malgré les fatigues d'une semaine cluirf/ée, voilà qu'ils passent pour trois farceurs qui s'entendent

Toi est, en quebiues mots, le rude métier .luquol sont journellement condamnés de

pauvres gens qui n'ont rien fait à la société. Il eût été naturel d'en confier l'exécution à d'anciens repris de justice sachant mettre l'orthographe , les ex-notaires , par exemple; non, on a préféré torturer déjeunes écrivains, qui \a plupart du temps ne méritaient pas cet excès de rigorisme du sort : n'ayant, comme compensation, que la faculté de disposer de certains directeurs de théâtre, et de faire valoir une femme qu'on veut lancer.

Mais cette dernière puissance, ils la possèdent et si bien que, grâce à une de ces Soù'ées dans laquelle on vantait au-delà de toute mesure le talent et les charmes de « la toute gracieuse Éloa Duhamel », elle reçut un beau jour de M. Bichu, qui venait de succéder à

M. Billion, comme directeur de l'Ambigu

Mais n'anticipons pas.

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