‹ Artistes et cabotinsChapitre 66 sur 70 · I.KS l'AHASni'S · texte numérisé non relu

I.KS l'AHASni'S

Et s'il ne fallait compter qu'avec la figuration ! C'est avec tous les parasites de l'art dramatique!

Cet art ne fait pas seulement vivre les directeurs, les autours et les comédiens, mais encore tout un petit monde, ùpre à la curée.

qui se rue, aux alentours des théâtres, spéculant indifféremment sur les fours ou les succès, faisant argent de tout, grâce à des avatars dont la nomenclature serait immense.

Nous n'insisterons, pour être bref, ni sur les chefs de claque, les marchands de billets, les régisseurs des toiles-annonces, les cafetiers dont la sonnette est à la disposition des entr'actes, etc., etc.

Ce sont là professions trop connues aujourd'hui pour qu'on s'y arrête.

Non , nous descendrons un degré de l'échelle qui commence au département des beaux-arts et finit je ne sais où, et nous trouverons à la descente trop de types encore à étudier pour ne point nous contenter d'une simple ébauche.

Parmi les habitués de cette nouvelle cour des Miracles, qui se tient sur l'asphalte, entre la Renaissance et les Folies-Dramatiques, il est un roi : Joseph I".

Joseph I", c'est ainsi qu'on l'appelle, se nomme, de son vrai nom, Joseph Chalumeau. Il a aujourd'hui soixante-quatorze ans, et vend

depuis treute-sept uns du coco à lu |)orte de l'Ambigu.

Avis aux anmteurs de fraîche.

Il a été de toutes les victoires dramatiques. Quand Frederick faisait une création, il conliait sa fontaine à un voisin et manifestait au Paradis.

Après la représentation, Frederick ne craignait point de l'aller trouver et de lui demander coi/D/ient ça avait marché.

L'opinion de Chalumeau ratifiait celle de toute la salle.

S'il souriait, don César était heureu.x.

S'il hochait la tète, comme il fit le soir de ZacJtarie, don César rentrait chez lui, l'àme triste, et souvent il se grisait pour oublier les mauvaises paroles de son conseiller intime.

Chalumeau est un artiste, et c'est pourquoi, hier encore, il vendait sa limonade et maudissait le coquin de sort, en me faisant judicieusement observer que son métier était le seul qui fût d'autant plus fatigant ([u'il produisait peu.

— Moins je vends, disait-il, en relevant sa fontaine sur ses vieilles é|)aules, et plus ça pèse I

Je le soupçonne cependant d'avoir été jadis heureux! à l'époque où la mère Ferdinand lui livrait tous ses charmes.

La nière Ferdinand ! c'est l'amie des auteurs.

De midi à minuit, assise à droite de la Porte-Saint-Martin, il faut la voir débitant ses oranges ou ses berlingots.

— Bonjour d'Ennery!

— Bonjour Dugué !

— Bonjour Glairville !

Elle tutoyait Thiboust et gardait rancune à Victor Séjour d'avoir, sous Louis-Philippe, résisté à ses agaceries irrésistibles.

Un jour, elle s'en vengea dans les bras de Joseph I".

Un fils naquit de cet excès de tendresse.

Il s'est fait commissionnaire en billets après avoir été employé chez M"® Porcher.

Aujourd'hui il a onze mille livres de rente et vit depuis cinq ans avec une ancienne danseuse du Ghâteau-d'Eau.

Entre la fontaine de Chalumeau et l'éventaire de la mère Ferdinand (On dit éventaire et-non inventaire, malgré J.-J. Rousseau, qui a écrit : Une petite qui avait sur son inven-

taire une dovizaine de pommes. Promenade IX .) trône, depuis tantôt onze ans, M'""' Henriette Péraud, la marchande de bouquets.

M"" Henriette Péraud a été à la mode à l'époque où M"^ Fargueil, qu'elle a beaucoup connue, débutait à l'Opéra-Comique, sous la direction Crosnier, dans la .Marquise, d'Adolphe Adam. Gela se passait, j'en demande pardon à M"" Fargueil, en 1835. Puis elle a eu des revers de fortune et de co^ur. Après avoir possédé en Touraine un château, elle en est réduite au kiosque du boulevard Saint-Martin.

Mais qu'elle a vu de choses !

Et comme elle connaît son monde!

Comme elle sait qu'il faudra ce soir trois bouquets à la Renaissance, trois à la Porte- Saint-Martin , deux au.x Folies, sans compter les bouquets qu'elle compose depuis bientôt di.K ans, moyennant cinquante centimes, puur les jeunes premiers du Gymnase , qui jouent l'ii habit noir.

Personne ne sait mieux quelle louer, avec bénéfice, les fleurs que, dans un moment de délire, est censée prodiguer une foule enthousiaste.

Je sais des roses qui , durant cinq représentations, ont couronné cinq fronts différents, et qui, malgré l'émotion bien naturelle de l'artiste acclamée, n'avaient en rien perdu de leur éclat et de leur fraîcheur.

Je voudrais écrire un long poëme sur les donneurs de contre-marques , les ramasseurs de bouts de cigares, et le porteur de bonnes nouvelles! un petit blond fadasse que les habitués connaissent bien. Sa spécialité est de les mettre en relation avec les comédiennes en renom de beauté sur l'ancien boulevard du crime.

Il serait curieux de poursuivre la série des inspecteurs d'affiches , dont le chef était , il y a sept ans, intendant chez une demi-mondaine polonaise qui a épousé , depuis , un prince de Prusse ; des concierges de théâtre, Mercures en haillons des poulets ambrés ; des marchands de lorgnettes et de programmes ; des crieurs de photographies ; des chercheurs de voitures; des loueurs de parapluies ; des aides-souffleurs ; des organisateurs de loteries au bénéfice de la veuve d'un ancien machiniste. Facilis descensus Averni!

Je m'en tiendrai à la présentation d'Adol-

plie (lia, je le sais, brigue lu impularitr, ([(jnt le rêve est de voir son nom iinpriniéen toutes lettres, et que je vais rendre bien lieureux tout à l'heure.

Adolphe a dix-sept ans, il est donc jeune. 11 est brun , assez joli garçon , et donnait l'autre jour au gardien de la paix de service sa parole d'honneur que son dossier était aussi pur que la diction de .Maurice Simon.

Et cependant Adolphe a été successivement assassin, voleur, violateur, chapardeur et banqueroutier.

Pas un crime, pas un vol , pas un viol , pas un détournement, pas une faillite dont n'ait été Adolphe depuis cinq ans.

Je parle, bien entendu, des méfaits (jui se commettent sur les théâtres de nos boulevards, avec autorisation de la censure , devant le conmiissaire de service, en plein gaz.

Sitôt que parait un drame avec figuration de canailles, on fait signe à Adolphe, ([ue l'on trouve au café tous les soirs, de so[)t heures à minuit.

On lui donne trois francs par soirée, et le voilà chef de chœur, conduisant une bande, recrutée par lui à vingt sous par tête, à travers les dédales du drame en vedette.

Personne comme .Vdolphe pour choisir au

Temple un pantalon jaune à carreaux verts , des souliers éculés, une veste en loques, une cravate rouge, une casquette de soie crasseuse, un brùle-gueule nature.

Adolphe a joué dans le Sacrilège, Canaille et C% les Deux Orphelines , les Bohémiens de Paris, Léonard, les Oiseaux de pilote, les Drames du cabaret, que sais-je encore !

Eh bien, Adolphe était jusqu'alors inconnu. Jamais un bout de nom sur l'affiche !

Voyons! est-ce juste?

Je suis heureux de l'avoir mis en relief.

Il y a peut-être, pour Adolphe, un bon parti au bout de cet article.

Et il avait d'autant plus besoin de réclame qu'il lui est impossible de se pousser dans le monde.

Il n'aurait qu'à devenir comme il faut !

Sa carrière serait perdue !

Adolphe est le roi des utilités... et des parasites !

Page 1