‹ Artistes et cabotinsChapitre 67 sur 70 · ENFIN · texte numérisé non relu

ENFIN

Ce fut le 23 août 187..., par une chaleur tropicale, qu'Éloa se vit confondue dans les raufis de la fij^uration du théâtre de l'Ambigu. On donnait le Courrier de Lyon, pour la rentrée de M. Paulin Ménier. La pièce fut jouée devant les banquettes vides; mais la presse, à court d'articles, vu la pauvreté de la saison théâtrale, ne manqua pas d'en parler longuement , se lançant dans des considérations à perte de vue, qui sur l'abolition de la peine de mort , qui sur l'infaillibilité do la justice, qui sur le drame moderne, qui sur ce qu'il piuivail !..

Parmi les journalistes présents à la reprise se trouvait Isidore Fauchet. Vous jugez de sa stupéfaction quand il reconnut Eloa parmi les figurantes. Son cœur d'amant ou de père n'eut pas un abattement, mais son amour-propre de journaliste fut cruellement iroissé. 11 ne voulait pas qu'il fût dit (ju'une femme qui avait été honorée de ses faveurs

fût ainsi méprisée d'un vulgaire directeur: qu'on la reléguât au septième plan. Après le second acte, il courut chez ses principaux confrères et leur demanda un article bien senti, dont il leur donna le sens. C'était, bien entendu, à charge de revanche. Le lendemain, dix feuilles publiques chantaient les louanges d'Éloa et menaçaient le pauvre Brichu, successeur de Billion, s'il ne se décidait pas à rendre enfin justice à la malheureuse artiste qui , « victime de sa vocation , « avait préféré se perdre dans des rangs obs- « curs, plutôt que de demander un renom à « la mauvaise conduite » .

Bichu fut frappé. Il demanda Éloa Duhamel. Quand il connut ses états de service, il eut la conviction que, rompue à ce point au métier, elle devait avoir tout ce qu'il faut pour tenir un rôle. Il faut vous dire qu'avant d'être directeur de théâtre , Bichu travaillait dans les peaux et cuirs. Il ne pouvait pas avoir en lui une confiance illimitée, et était bien obligé de s'en rapporter quelquefois à l'expérience des autres.

Éloa devina l'influence de Fauchet , et en conçut une joie intime. « C'est d'un honnête

«homme ce qu'il a l'ait là » , s'écria-t-elle quand elle apprit cette nouvelle à sa mère.

— Tu vois, Éloa, lui dit Armide, qu'il est bon d'avoir des amis partout.

Et, jetant un coup d'œil plein de bonhomie au jeune César, qui était en train de faire pipi dans une casquette, elle ajouta :

— A condition qu'ils ne vous fassent pas d'enfant.

Mais il n'y avait aucun reproche dans ces mots, la prévoyance seule les lui avait conseillés.

Éloa était sauvée.

Brichu lui donnait 250 francs par mois et 5 francs de feux, ce qui pouvait monter, tout compris , à 4,500 francs par an.

Le théâtre nécessitait peu de toilettes de ville: c'était donc, en somme, une excellente situation, couronnement d'un édifice élevé à la sueur de son jeune front.

LL l'INACLE.

La première yièt-e (ju'Éloa interpréta à l'Ambigu fut l'Incendiaire , ou la Vendre en

1190. Il faut en convenir, elle obtint un succès fou et, ma foi, presque légitime. Les journaux la mirent aux nues. Napoléon Duhamel faillit en perdre la raison et poussa la démence jusqu'à composer un album de tous les articles louangeux consacrés à sa fille, et à l'envoyer à Chisleliurst, avec la suscription suivante :

A mon Unique Prince,

Hommage

Et

Témoignage d'admiration

De son

Humble sujet,

Napoléon Duhamel,

Chevalier de la Légion d'honneur.

Quant à Armide, elle s'acheta un bonnet à rubans verts et devint d'une telle insolences que, deux fois de suite, elle faillit faire perdra la place à son mari.

Détail particulier : on avait amené César .'i la première ; il était en zouave.

A la fin du premier acte, un monsieur demanda à son voisin, assez haut pour qu'on l'entendit, ce que c'était que cette demoiselle Éloa.

Et César de s'écrier :

— C'est maman, parbleu 1 cst-y l)ète ! Je laisse à penser si l'orchestre fit des fjorges chaudes et si César reçut le fouet.

Durant trois mois, ce fut une série de trioniplios. On no parlait plus (juc d'Eloa, les jonrnanx n'en avaient que pour elle. On racontait volontiers que c'était une révélation et l'on alla jusqu'à prononcer le nom de la (iOmédio-Franraisc.

Éloa ont un instant de vertige; elle vit défiler devant ses yeux tous les personnages des boudoirs d'Hortense et d'Esther David, et se crut reine de tragédie. Mais, hélas! la vogue ost fugitive comme tant d'autres choses icibas, et bientôt le bruit qui so faisait autour d'elle étant venu à so calmer, Eloa retomba, non pas dans l'oubli, — elle jouait tous les jours, — mais dans uno simplo obscurité.

Ou('](|ues mois après, l'Ambigu ferma ses portos. La direction n'avait pu résister à l'inditl'éronc»; du public. Dégoûtée do l'art. Eloa voulut d'abord renoncer au théâtre. Armide Duliamol lui demanda si cotait donc </H'elle (irait l'intention de se Jeter dans la débauche.

Napoléon fut de l'avis de sa femme. Éloa partit faire une saison dramatique à Monaco, ce paradis des filles de joie, des joueurs et des faux barons. Elle en revint escortée de trois adorateurs qui, durant trois semaines, ne la quittèrent plus.

Ces trois adorateurs...

Mais pourquoi ne point faire comme les dramaturges? passer entre les jambes du temps, afin de hâter la scène finale.

Voici ce qu'on lisait dans l'Événement, du 3 janvier 187... : sous la signature de Ta-

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