‹ Artistes et cabotinsChapitre 68 sur 70 · BARIN · texte numérisé non relu

BARIN

HISTOIRE D UNE CLARINETTE , D UN PRINCE RUSSE ET d'un EMBALLEUR.

« Ceci n'est point un conte.

« C'est une véritable histoire, dont le dénoùment a eu lieu il y a trois jours à la mairie du deuxième arrondissement. Ceux qui, comme nous, se nourrissent dans le sérail, et qui en connaissent, par conséquent, les détours, reconnaîtront facilement, sous le mas-

que, les trois personnages de ce petit roman.

«Au mois de lévrier de rannée 187..,, M"" É. Duli se couvrait de gloire dans un des théâtres du boulevard, mettons l'Ambigu, si vous voulez. Après une série de déboires, elle atteignait enfin l'apogée de sa réputation dramatique.

'< Gomme bienvouspensez, les adorateurs ne lui faisaient pas défaut, mais M"" É. Duh. était lille d'expérience. Elle avait trop souvent cru aux belles promesses des gens de sa cour pour s'y laisser prendre à nouveau, et, un soir, elle s'était juré de ne céder... qu'après la rédaction d'un contrat en due et bonne forme, passé devant l'autorité.

M Cette décision prise, elle la fit tambouriner à Monaco, où elle se trouvait, alin (|iit' personne n'en ignorât.

• Puis elle revint à Paris.

<( La sévérité de ses nouveaux principes rebuta le plus grand nombre. Mais trois d'entre ses courtisans demeurèrent et, après avoir mis M"" K. Duli. au courant de leurs prétentions, lui dtHnandèrent (luelics coiidilions olle mettait encore à sa main.

a M"" É. Duh. promit de (lovonir la teinmo de celui qui, dans les trois mois, aurait l'ait le plus grand sdcrilice pourso rapprocher d'elle.

« Au mois (le mars suivant, un curieux incident se passa pendant une représentation à .. l'Ambigu.

(I Le chef d'orchestre venait de faire exécuter une ouverture d'Artus. Au final, il avait remarqué qu'il manquait une partie. Laquelle ? Tout musicien s'en fût aperçu aussitôt. Le moyen de conduire dix années de suite l'orchestre d'un théâtre de drame sans avoir l'oreille un tant soit peu rébarbative ! Mais il était prévenu, c'était le principal ; aussi se promit-il de redoubler d'attention, durant le trémolo du deuxième acte, pour lequel tous les musiciens étaient employés.

« Il n'y manqua pas. L'instrument qui ne jouait pas était une clarinette engagée depuis la veille. Et cependant elle paraissait souffler avec conviction, enflant les joues, tournant les yeux, faisant marcher alternativement tous ses doigts.

« L'acte terminé, le chef prit la clarinette à part.

« — Je suis enchanté, lui dit-il traîtreusement, de la façon dont vous vous êtes com-

portt'. Un passage seulement m'a paru faible, la rpprisc en mineur; mais une répétition vous sul'lira. Reprenez à j)artirdela troisième mesure, je vous écoute.

« La clarinette rougit, pâlit, balbutia, et. se jetant aux genoux de son inquisiteur :

« — Ayez pitié de moi, s*écria-t-il, je ne sais pas jouer de la clarinette !..

« — Gomment !

Il — .\près la fm du spectacle vous saurez tout!

« Le clicf, soupçonnant un mystère, consentit à lui conserver son pupitre jusqu'au dènoùment.

Il Après le baisser du rideau, la clarinette lui conta son bisfoire.

« Huit jours après l'aveu de notre clarinette, on lisait dans un grand journal de Paris, sous le titre de :

NOUVELLES DE l/ÉTR.VNliER.

« Le prince ErikofF vient de donner sa dé- « mission au czar. On parle beaucoup dans le

« monde diplomatique de cette décision im- « prévue, à laquelle, suivant V Agence Bavas, « la politique serait absolument étrangère. « Selon toutes probabilités, le prince viendrait «. se fixer à Paris. »

« Il y vint, en effet, devançant l'autorisation de son maître qui avait demandé huit jours pour réfléchir.

« On le vit à toutes les premières. On ne parla que de lui dans les cercles. Au Persil, on vanta ses attelages, ses chevaux de selle. Il soutint le siège de cinquante comédiennes à la mode, ne leur abandonnant pas le moindre avantage. Ce fut le lion du moment.

(I A la fin du mois, V Invalide Russe publiait un ukase annonçant la confiscation des biens du prince, qui demeure aujourd'hui, complètement ruiné, au cinquième étage d'une maison de la rue des Martyrs.

« Au point où en était arrivée M''^ É. Duh., les serments de vertu sont des serments d'ivrogne.

Il Le leiulemain de sa proclamation, M. F..., un des })lus riches emballeurs de Paris, mettait à la disposition do M"» É. Duh. un superlte appartement au boulevard Haussmaun, un coupé à deux chevaux, et lui donnait droit de crédit chez tous les principaux fournisseurs de la grande ville. Il n'était ni jeune, ni spirituel, ni beau ; mais il avait la pratique des choses et savait qu'il n'y a pas une femme qui n'aimât mieux tenir qu'attendre.

« Éblouie d'un [)areil luxe, triomphant des rivales, à peu [très certaine de l'avenir, M"" É. Duh. se laissa faire... n'osant exiger davantage. Mais sans s'en douter, elle avait si bien empoigné son homme que ce fut lui qui, le premier, dans la crainte (ju'on ne lui volât son trésor, proposa un mariage.

a Le soir des liani.;aiUes , deux hommes denuandèrent h parler à M"" F..., qui les

recul.

■c lis vi'ii;iiriil n'clanicr la panil.- ciniinée.

■< — Et qu'avez-vous fait pour vmis rapprocher de moi? demanda-l-clle. sans perdre un instant contenancf.

• — .l'.ii joué de la rbii-im'l If ;'i IWnibigii. dit l'un.

« — Je me suis attiré les colères de l'empereur de Russie, s'écria l'autre.

« — ^Etmoi, exclama l'emballeur, qui avait tout entendu et surgissait comme dans les coups de théâtre, j'ai perdu 25 p. 100 sur le bois des Iles ! D'ailleurs il est un peu tard, nous sommes mariés d'aujourd'hui et voilà trois mois que...

« M""^ F... l'arrêta d'un geste.

<i II allait compromettre sa femme.

» Telle est l'histoire véridique qui défraie en ce moment toutes les conversations.

« Et quand, devant la petite Blanche, on s'étonne de cette préférence pour un marchand de bois, elle répond en levant les épaules :

« — Que voulez-vous, l'habitude des planches ! »

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