‹ Artistes et penseursChapitre 11 sur 28 · ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER

point d'autre... En un mot, les prêtres ne troublent point les États quand on ne s'y occupe point d'eux; et ils les troublent toujours quand on s'en occupe, de quelque manière qu'on s'en occupe. »

D'un autre côté, il signalait « l'effronterie des hommes de parti à nier ce qui est et à soutenir ce qui n'est pas ». Ou bien il s'écriait : « Que la nation paraisse et fasse rentrer dans le néant tous ces attroupements d'idiots qui usurpent son nom, et qui, commandés par des fripons, vont nous perdre, si vous n'y mettez tous la main. »

En attaquant avec cette virulence les énergumènes de droite et de gauche, il se plaçait entre deux feux. Il voyait le péril, se plaisait à le braver : « Me présentant sans ménagement et sans crainte à l'honorable inimitié des brigands à talons rouges et des brigands à piques, je tâcherai, autant qu'il sera en moi, de venger la justice, l'humanité, l'honnêteté publique, des outrages journaliers qu'elles reçoivent. »

On doit trouver tout naturel qu'un indépendant de cette trempe ne soit réclamé ni par les chefs de castes ni par les meneurs de foules.

a Notre inquiétude errante et nos soupçons indéterminés, a-t-il écrit, vont nous jeter dans un de ces combats de nuit où l'on frappe amis et ennemis. » En effet, il succomba sans profit dans les ténèbres de la lutte; et quel bénéfice auraient à le glorifier les émules de ceux qui lui ont tranché la tête?

(Le Penseur du lo février 1904 )

Eugène Delacroix

d'après sa Correspondance intime

Ès les premières lettres de jeunesse, on pressent l'artiste, on connaît l'homme. Tout ?B|j|dM enfant, Delacroix avait perdu son père, )9r^^3\ autrefois député de la Marne à la Convention, puis ministre des Relations extérieures sous le Directoire, et préfet de Marseille sous l'Empire. Il sortait à peine de l'adolescence, quand il perdit sa mère. Avant sa majorité, un procès le ruina complètement. Bien élevé, ayant reçu une solide instruction, le cœur discret, les sens délicats, l'imagination chaude et large, l'esprit clair et hardi, irrésistiblement épris de poésie vraie et de grand art, il se vit de bonne heure obligé de travailler pour vivre. Le premier

argent qu'il gagna vint de plans de machines qu'il faisait le soir, au lavis, comme annexes à des brevets d'invention.

Rien ne le rebuta. Il fut éprouvé pourtant par de nombreuses traverses. L'apprentissage de l'art était long et ardu. L'amour, d'autre part, semble n'avoir pas été un dieu très favorable au débutant. « Je ne sors jamais du sillon de ma vie coutumière, dit-il à vingttrois ans; de plus, je suis timide en amour. » Son jeune cœur a beaucoup souffert par les femmes. Sans doute il les aima d'abord trop passionnément pour se faire aimer d'elles. S^viis amor ! s'écrie-t-il quelque part, avec un accent de douloureuse ironie. Il adorait la beauté comme une chose divine, avec inquiétude et admiration, avec transport et angoisse. Il n'était point « féministe «. Il ne possédait ni la suffisance victorieuse, ni la grâce facile. Ses traits présentaient quelque chose de sévère, d'àprement accentué. Il portait aussi je ne sais quoi de violent et de comprimé dans son caractère. Souvent, il ne faisait pas bien du premier coup ce qu'il voulait faire; et quand il faisait mal, cela le rendait triste. Il n'arrivait à rien qu'avec effort. Il lui fallait une opiniâtre volonté. Le mpindre bonheur lui coûtait de grandes peines. Ombrageux et sensible, il avait besoin d'être encouragé; il accueillait avec un frémissement de reconnaissance et de joie toute louange qui n'était pas banale. Mais il lui manquait l'équilibre triomphant de certains artistes souverains. Sujet à des accès de fièvre bilieuse, il ne se ménageait pas assez. Sa santé devint de plus en

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