‹ Artistes et penseursChapitre 12 sur 28 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

plus précaire. L'art fut le but unique et constant de son existence; il lui sacrifia tout, et, en dernier lieu, sa vie elle-même. « Pour avoir la tête plus lucide, pour être plus propre au travail, dit Léon Riesener, il avait fini par supprimer le déjeuner et ne mangeait plus qu'une fois par jour. »

Les yeux fixés sur l'idéal, il s'obstinait résolument à le conquérir, et ne prétait qu'une attention un peu distraite aux réalités courantes. Avec les fières audaces et les élans superbes du génie, il gardait certaines faiblesses. Il avait souci d'une consécration. Les petitesses et les tracasseries d'une fortune médiocre lui donnèrent une sorte de misanthropie. Il devint fataliste.

En i8f f, il pouvait se croire officiellement accepté; il pensait avoir remporté une réelle et définitive victoire. Mais le monde impérial était peu fait pour l'apprécier, et bientôt on l'arracha cruellement à son rêve. Le Salon de 18^9 fut pour lui un désastre. Presque tout le monde l'abandonna. Blessé au cœur, il n'exposa plus. Le conseil de fabrique de Saint-Sulpice refusait en même temps sa Moîitée au Calvaire et son Christ desce?idu au tombeau. Mésaventure peu surprenante : jamais le Bas-Empire ne saurait être favorable au grand art. Nous regrettons fort que Delacroix l'ait appris à ses dépens.

Disons, d'ailleurs, que ses inconséquences doivent être imputées bien plutôt à son milieu qu'à lui-même. Il eut tant de combats à livrer, tant d'iniquités à subir; il fut abreuve de tant d'amertumes! Ces déboires

expliquent les boutades du peintre discuté : « Il faut de la vertu pour se faire un dieu du Beau uniquement, écrivait-il. Eh bien! plus on le déserte, plus je l'adore. Je finirai par croire qu'il n'y a au monde de vrai que nos illusions. »

Son âme, longtemps fermée, jalouse de solitude, s'ouvrait mal. Il épuisait seul ses chagrins. A la mort de sa mère, il voyait sa douleur si peu démonstrative qu'il se demandait s'il était insensible. Il se trouvait gêné par les larmes des autres. La crise arrivait plus tard, et c'était un accès de morne désespoir.

De loin en loin, lui échappaient des phrases mordantes, des mots aigus et trempés de froide ironie : « Les plus favorables pour moi s'accordent à me traiter comme un fou intéressant, mais qu'il serait dangereux d'encourager dans ses écarts et dans sa bizarrerie. »

Il comprend que son inquiétude nerveuse et ses retours de sauvagerie sombre ont des analogies avec les côtés malheureux du tempérament de J.-J. Rousseau. Il s'en raille, lui-même; il ne s'en guérit pas. « A mesure qu'on avance dans la vie, observe-t-il en i8f I, les attachements sincères sont plus rares, et les artistes surtout sont plus isolés que les autres hommes. Il y a un masque sur toutes les figures, et les sentiments s'en ressentent naturellement. » Puis il résume en quelques mots toutes ses mélancolies : « Quand un homme est malheureux par des chimères, à quel degré de malheur ne peut-il pas bientôt descendre! »

S'il ne jette pas le manche après la cognée, s'il

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