EUGÈNE DELACROIX
trouve encore du prix à l'existence, c'est qu'il puise des consolations à trois sources vives : le travail, la nature et l'amitié.
L'amitié, dit avec raison un de ses admirateurs les mieux informés, fut la note caractéristique de son cœur. Il eut le rare et précieux avantage d'avoir de
vrais amis : Pierret, Piron, Soulier, Guillemardet
Avec quel charme il se rappelle ces dîners de la Saint-Sylvestre, où l'on festinait tour à tour chez l'un et chez l'autre! « Que reste-t-il de l'amour? Cendre et poussière, moins que cela ! Mais des émotions pures de l'amitié dans la jeunesse, un monde de sensations délicieuses! »
Soulier, entre tous, exerça sur lui une influence salutaire; tout jeune, vers 1816, il lui enseigna l'aquarelle, procédé alors presque inconnu en France et qu'il venait d'apprendre en Angleterre. Il lui inspira un vif désir de connaître ce pays et d'en savoir la langue. Delacroix fut par là conduit à lire Byron et Shakespeare, qui lui ouvrirent des horizons pleins de splendeur; en i82f, il passait le détroit; en 1827, il donnait le Sardanapale.
Le voyage qu'il fit au Maroc, en 1832, avec M. de Mornay, ambassadeur de France près l'empereur Muley-Abd-Ehr-Rhaman, développa chez lui un prodigieux coloriste. Le soleil d'Afrique l'enthousiasmait. En Espagne, « tout Goya palpitait autour de lui ».
Était-il las du monde, c'est à la nature qu'il allait redemander la santé physique et intellectuelle. Il y prenait de nouvelles et indomptables forces. « Le
yO ARTISTES ET PENSEURS
bonheur d'un homme qui sent la nature, c'est de la rendre. Cent fois donc heureux celui qui la réfléchit comme un miroir, sans s'en douter; qui fait la chose pour l'amour de la chose, non pas avec la prétention d'être le premier. C'est ce noble abandon qu'on trouve dans les fondateurs des arts. » Quand il avait ainsi pensé, il se remettait à l'œuvre avec une exaltation muette; il rentrait en possession de lui-même, ce Les illusions s'en vont. Une seule me reste; ou plutôt ce n'est pas une illusion, c'est un plaisir réel, le seul où l'amertume du regret ne se mêle pas. C'est le travail. »
En presque chacune de ses lettres, les peintres et aussi les poètes trouveront de profonds enseignements, des encouragements sérieux, de ces paroles franches et salutaires qui font soudain le jour dans les esprits. Il formule nettement ses idées : « L'étude des détails, poussée à un trop haut point, nuit à l'ensemble... Ce n'est pas mauvais signe que de ne pas plaire à beaucoup de gens dans ce temps-ci. . . Le travail donne un bien-être réel; il augmente l'indifférence pour les plaisirs qui ne le sont que de nom, et dont les gens du monde sont obligés de se contenter. »
Delacroix ne s'enfermait point dans les procédés de son art; il voulait ouvrir la voie aux jeunes, féconder les intelligences. Il allait à Nohant; il écoutait George Sand, Balzac, Chopin. Il dessinait des costumes pour les drames de Victor Hugo; il décorait la salle à manger d'Alexandre Dumas; il éprouvait une véritable joie en admirant au théâtre la passion et
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la beauté. A des vers d'une haute inspiration que lui adressait Auguste Vacquerie, il répondait : « Vous avez une fois de plus, et d'une manière poignante, mis en relief les deux oppositions de notre nature : le bonheur dans la brutalité, la tristesse et le doute chez les natures élevées, »
De cette tristesse et de ce doute, il souffrit irrémédiablement; mais il eut la conscience et la jouissance intime de son génie. Il reçut les illuminations qui ensoleillent à jamais une existence; et très rares sont ceux qui n'ont pas à payer par de dures infortunes le droit de léguer à la postérité un grand œuvre.
Monticelli
N peut avoir le sens esthétique au plus haut degré, sans avoir ie génie créateur. A côté des producteurs puissants, qui possèdent les facultés mâles et actives de leur art, il convient d'honorer les hommes d'un goût délicat, juste et sûr, qui, avec des qualités purement subjectives, savent du moins apprécier et faire apprécier à leur exacte valeur les œuvres dignes d'estime, de sympathie et d'admiration.
Parmi ceux-ci, Philippe Burty doit être classé en bon rang. Sauf Thoré, nul écrivain n'a plus heureusement contribué à déterminer l'évolution artistique dans la seconde moitié du xix' siècle.
Il se révéla, dès ses premiers essais littéraires, comme un journaliste de vocation. Vers la fin de sa
carrière, inspecteur des Beaux-Arts, il fut un très précieux fonctionnaire de l'État. Mais, toujours et pardessus tout, il resta un amateur ardent et éclairé des belles choses, un sincère et vaillant ami des vrais talents. Tous ses biographes le caractérisent par cette qualification initiale : « Philippe Burty, collectionneur et critique d'art ».
Il en était encore aux années difficiles, que déjà il collectionnait les estampes. Bientôt ses recherches s'étendirent. Il put rassembler des esquisses, des tableaux. Il constitua un musée intime, soigneusement fermé à ce qui n'était pas l'élite et l'originalité. Il connut toutes les joies de l'exploration, de la découverte, de la conquête.
Successivement il conçut plusieurs nobles passions d'artiste, auxquelles il demeura fidèle jusqu'à la dernière heure.
Une de ces passions fut pour Eugène Delacroix, en qui, avec une conviction persuasive, il révéra hautement le triple génie de la composition, du mouvement et de la couleur.
Delacroix faisait de lui le plus grand cas, et ne dédaignait point de le prendre parfois pour conseiller, pour confident. A propos du Sardampah, exposé pen-