‹ Artistes et penseursChapitre 14 sur 28 · MONTICELLI · texte numérisé non relu

MONTICELLI

dant l'hiver de 1862 au boulevard des Italiens, il lui écrivait ce curieux détail : « Le tableau n'a été reçu qu'à une voix au Salon de 1827. Il avait indigné tout le monde, il avait effarouché même mes amis. »

Dans son testament, Delacroix le nomma parmi les sept personnes spécialement désignées pour classer son oeuvre; et après la mort du maître, Burty passa quatre mois dans son atelier à mettre en ordre ses dessins et à en dresser le catalogue.

Il n'avait guère moins d'enthousiasme pour la franche et forte école de nos paysagistes modernes. Les trois quarts de son livre Maîtres et Petits Maîtres sont consacrés à Théodore Rousseau, Dauzats, Plers, Paul Huet, Diaz, Millet. Il admirait entre tous ce dernier, dont il a très bien dit l'extraordinaire faculté d'impression et d'expression.

« Millet, avançait-il hardiment, comptera, dans la plus haute et la plus exacte acception, parmi les vrais peintres d'histoire. Il a peint son pays et la vie agricole. »

Sur un esprit si largement ouvert au charme ondoyant et divers de la vie, l'art de l'Extrême-Orient devait exercer une séduction particulière.

Burty fut un des fervents propagateurs du « Japonisme » en France. Il était désolé de ne point savoir,

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comme il l'aurait voulu, la langue de ce beau pays du Japon. Mais il s'en faisait expliquer les livres, et il en devinait l'âme avec une très intuitive puissance d'assimilation.

La série d'articles qu'il publia sur le Japon dans li Renaissance est richement documentée, étrangement pittoresque, et a le plus vif intérêt. Non sans verdeur, il y relevait du péché d'exclusivisme le critique néo-hégélien, qui dédaigneusement avait appelé le japonisme « un caprice de dilettante blasé ».

En mots précis, il signalait chaque détail essentiel dans les coutumes et les traditions orientales. Transporté de joie, il célébrait cet art nouveau, si fluide, si simple, si fidèle, si intense, et commentait ces illustrations si déliées, si vivantes, si aériennes, de l'Empire du Soleil levant.

Il ne voulait pas qu'on méprisât cette race très délicatement douée; et pour en faire sentir le génie charmant,il citait cette stance dun exilé : a Bien que ma maison soit habitée par un autre maître, n'oubliez pas, fleurs de prunier, de fleurir au printemps sur le bord de son toit! »

Sa dernière tendresse, Burty l'a vouée aux tableaux de Monticelli. Il en avait, avec délices, découvert et acquis de fort beaux. Il leur avait donné une place

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d'honneur dans son salon. Il ne se lassait pas de les signaler à ses visiteurs.

D'abord, son intérêt pour ces œuvres, si captivantes, se compliqua du mystère où se dérobait leur auteur.

Quel était ce Monticelli ? Nul ne pouvait donner sur lui le moindre renseignement. Les quelques poètes qui partageaient à son égard les sentiments de Burty, firent une enquête. L'enquête resta infructueuse.

On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent plus excités. Les spéculateurs ouvrirent l'œil.

Je me rappelle avoir vu alors chez un rusé marchand, tour à tour installé rue Richelieu et rue de Provence, deux ou trois salles pleines de tableaux signés par le peintre mystérieux. Comme le public n'y mordait pas encore, les initiés espéraient les obtenir à bon compte. Mais point d'affaires! L'honnête homme maintenait ses prix. Et les amateurs, presque tous assez peu argentés, n'osaient donner la forte somme.

Pourtant la production semblait arrêtée; l'œuvre ne devait plus s'accroître, affirmait le marchand. L'artiste avait disparu. Ce qu'il avait laissé posséderait certainement une grande valeur vénale, au moment psychologique de la tardive justice rendue au génie.

Malgré ces considérations alléchantes, on tentait rarement l'aventure. Et quand on se trouva disposé enfin à prendre confiance, on apprit que le marchand cachait la vérité.

Monticelli n'était pas mort! Monticelli n'était pas

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une chimère! Il vivait là-bas, à Marseille, dans son coin, sans prétention, sans gloire, presque inconnu, parfaitement insoucieux, travaillant en ouvrier, résigné à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux mais toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, l'air pauvre et supérieur, le geste distrait et familier, l'oeil visionnaire.

Il improvisait deux, trois tableaux par jour, à la hâte, avec une verve endiablée; et quand il n'avait plus le sou, il courait les cafés, ses toiles et ses panneaux sous le bras et à la main, pour les offrir aux consommateurs propices. Il acceptait bravement le peu qu'on lui en offrait, dix francs, cinq francs, parfois moins, et retournait dans son grenier plein de ciel.

Ziem le connaissait, déjeunait avec lui chaque fois qu'il passait par Marseille, le traitait comme un camarade.

Malgré le grand nombre et le bon marché de ses compositions nouvelles, la cote de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa seconde manière, en effet, ses qualités de coloriste étaient exaltées en taches éclatantes et miroitantes, qui, de sa moindre esquisse, faisaient un feu d'artifice, très réjouissant pour les fanatiques, mais inquiétant pour les sages.

Et enfin, il mourut réellement.

Sa mort eut lieu en 1886, à Marseille, où il était né en 1834. Descendait-il, comme on l'a prétendu, des ducs de Spolète? Appartenait-il à la famille de ce « Fra Pietro di Monticelli » dont parle saint François

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