MONTICELLI
d'Assise dans ses Fioretti, et qui, profondément mystique, eut des conversations familières avec l'archange Michel?
Il vécut quinze ou seize ans à Paris; en 1870, il revint pour toujours en Provence. Il aimait passionnément la musique, surtout celle des tziganes. Il eut un platonique enthousiasme pour la beauté blonde de l'impératrice Eugénie, dont la figure rayonne dans ses plus heureuses compositions.
C'est sur les œuvres appartenant à sa manière primitive, qu'il faut le juger; elles lui assurent une belle place dans l'art de son époque. Naguère, elles nous consolaient de « ces peintures grises et malades », de ces bonshommes en zinc et de ces paysages inanimés, qui remplissaient chaque année les salles d'exposition.
Chez lui, on trouve ce qui fait défaut à tant d'autres peintres : la poésie. Et ce n'est pas peu de chose, même en peinture! C'est l'instinct, c'est la conscience des harmonies de l'univers.
Le talent de Monticelli tranche singulièrement sur les productions coutumières de l'école française, qui est plus intellectuelle qu'éblouissante, et qui possède plutôt la forme que la couleur.
6o ARTISTES ET PENSEURS
De lui surtout, on peut dire: « Il ne montre pas un arbre ou une figure, mais l'effet du soleil sur cette figure ou sur cet arbre. »
Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare. Ici, le Dùcaméron; là, le Songe d'une Nuit d'été. Il a ce « style de fête », dont parle Carlyle. Il est pétri de clarté provençale, comme Rubens de fraîcheur flamande.
Sans effort, en se laissant bonnement aller à son imagination, il évoque des visions adorables, où il réunit, en des décors et sous des costumes d'éternelle beauté, les charmeresses de tous les âges et de toutes les patries, les Eve et les Béatrice, les Dalila et les Calypso, les Hélène et les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les courtisanes corinthiennes et les marquises de la Régence.
Il a reconquis pour nous ce suave et romanesque domaine de Watteau, où fleurit « l'élégance d'une vie surnaturelle ». Il en a renouvelé la grâce. Il y a retrouvé « le sourire de la ligne, l'âme de la forme, la cadence des poses », en des bosquets d'apothéose naïve, en des bois baignés d'un clair de lune bleu, en de chatoyantes campagnes pleines de vibrations musicales et de pénétrants parfums, en des Fêtes galantes d'une volupté divinement mélancolique.
Mais, j'en avertis les gens positifs, il faut être un peu poète pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages lyriques et de ces fantastiques paysages. Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne magique. Alors seulement, un tableau de Monticelli,
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avec toutes ses imperfections, toutes ses défaillances, est au regard et à la pensée, suivant l'expression de Shelley, « une joie pour toujours ».
Signalons à part le panneau qu'on voit dans l'église d'Allauch, et que Monticelli a consacré à la mémoire de sa fiancée, Rose Aubanel, morte à vingt ans : blanche et de blanc vêtue, elle est portée au ciel par des anges sur un lit de nuées et de rayons. Le peintre ingénu des féeries d'amour a-t-il retrouvé sa bienaimée là-haut, dans le plus féerique de tous les paradis ?
(L'Evénement du 7 mars 1891.)
J.-J. Henner
ENNER portait vertement sa robuste et féconde maturité; c'était plaisir de le voir >|v»j^>|v au travail dans son vaste atelier de la place \A)M^£/1 Pigalle, alliant à une activité si juvénile encore une possession si calme et si sûre de son art. — A première vue, dès l'abord, on sentait que l'on avait devant soi un homme d'une valeur exceptionnelle. Non point que l'on trouvât en lui l'exubérance et l'éclat, dont s'éprend la foule. Sa nature n'était aucunement en dehors; son accueil était réservé, froid, attentif. Il ne se livrait qu'à bon escient; il s'ouvrait seulement à qui pouvait lire en sa pensée. La physionomie exprimait surtout l'énergie contenue.
la franchise et la bonté. — Plébéienne figure socratique, avec une douceur rude, mais susceptible de piquante ironie. Les traits étaient rondement modelés, accentués fermement. Le front haut dominait de petits yeux d'un gris bleuâtre, à la prunelle intense et pénétrante. Le nez était court et fort, la bouche large avec un sourire discret et voilé. Une barbe grisonnante, plus roide que touffue, couvrait le menton et encadrait le bas du visage, dont elle allongeait un peu l'ovale. Les cheveux, clairsemés et blanchis déjà, étaient légers comme un duvet, avec des clartés argentines. Cou solide, épaules carrées, apparence ramassée et trapue.
Dans l'artiste consommé, on devinait le fils du paysan d'Alsace, né là-bas en pleine campagne, poussé au grand air. Il avait neigé sur cette tête expressive; mais rien ne saurait rendre la fraîcheur de ce limpide regard, pur et lumineux comme un regard d'enfant, invinciblement jeune comme le génie.
Le costume de travail était aussi simple que le travailleur. Veston et chemise de flanelle, bonnet de velours noir.
Les hautes murailles de l'atelier, du plafond au plancher, étaient couvertes de tableaux, d'études : essais de la Villa-Médicis, portrait du menuisier de village que le maître fit à quinze ans, têtes d'amis, effigies de famille; et plus loin, près d'une belle tapisserie antique, les grandes compositions, les ébauches devenues des œuvres illustres. De côté et d'autre, à terre et tournées vers le mur, ou posées sur le che-
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valet, bon nombre de toiles, les unes commencées à peine, les autres déjà presque achevées : belles mondaines en élégantes toilettes, nymphes ou déesses sous des ombrages idylliques. Henner était un producteur qui aimait son métier; il ne se reposait guère qu'en changeant de travail.
S'il avait, d'aventure, quelques instants de loisir et qu'il se laissât aller à la pente de la causerie, c'était un charmant causeur. Dans les graves et douces sonorités de cette voix virile, se retrouvaient parfois encore les sourdes intonations et les articulations lentes de l'accent des Vosges. Il hésitait à s'engager, il restait une minute sur la défensive. On l'a défini, avec une spirituelle justesse, « un timide narquois ». Ayant triomphé tard, non sans obstacles et non sans peine, il avait gardé l'habitude et l'attitude de la concentration. Il appréciait parfaitement les bons côtés de la nature humaine, mais il en connaissait parfaitement aussi les côtés malheureux. Tout en lui signifiait conscience et patience, labeur et foi. Quand on l'amenait sur un de ses thèmes favoris, quand on lui parlait de Schumann, de Haydn, des vieux peintres rhénans ou des Italiens de la Renaissance, ses yeux placides et profonds s'allumaient soudain, s'éclairaient, pétillaient, jetaient des flammes avec une étonnante ardeur.
Tout accent disparaissait alors. La parole était sérieuse, convaincue, vigoureuse, véhémente; elle se pressait, se stimulait, se passionnait. Les mots, les phrases se succédaient sans effort. O la magnifique
puissance d'admiration, par le sens intuitif du vrai et du beau! O ses enthousiasmes! Et puis, ses indignations! Gare aux peintres anecdotiers! Gare aux peintres de sujets, aux peintres de mannequins!
Par cette éloquence improvisée se révélait tout entier le grand Alsacien de Paris, qui allait tous les ans passer ses vacances aux champs. Son amour pour l'art, sa vénération pour les maîtres, trouvaient des expressions savoureuses, de laconiques formules. Puis le sourire revenait, annonçant le retour de l'ironie; et avec une bonhomie sans façon, mais non sans malice, il concluait en montrant que, si l'art est grand, l'artiste est assez rarement prophète. En l'écoutant, on se rappelait la page significative que Michelet a consacrée aux Français des frontières. Pour mieux comprendre les nations, pour mieux interpréter les grandes choses qui sont chez les grands peuples, pour mieux conquérir l'Europe et le monde par les idées, les sentiments et les mœurs, notre patrie, dit l'historien, a créé au sud, au nord, à l'ouest, à l'est, une France espagnole, une France italienne, une France britannique, une France allemande, ayant toutes pour fonction d'universaliser sa sociabilité fraternelle et d'alimenter son travail d'assimilation souveraine.
Henner représente à souhait la Germanie pénétrée par la Gaule, la nature allemande aiguisée parle sens français. C'est Holbein naturalisé Parisien. Il symbolise, dans le domaine de l'art, la haute mission de l'Alsace.
Jean-Jacques Henner naquit en 1829 à Bernwiller, village du Sundgau, qui faisait partie de l'arrondissement de Belfort. Son père était un digne et laborieux, mais pauvre cultivateur. A la vérité, cet excellent homme avait infiniment mieux que la fortune. Il avait la foi. Et l'on peut dire, sans craindre de se tromper, que le petit Jean-Jacques fut, de ce côté, un enfant favorisé entre tous par le destin, — Il avait la foi, le laboureur de Bernwiller! Non la foi superstitieuse, la foi aveugle et stérile d'une vaine et creuse religiosité, mais la foi en la conscience et en l'activité humaines, la seule qui puisse devenir vraiment féconde. Il avait la foi du charbonnier, du paysan, du travailleur, celle qui, avec une austérité naïve, dit aux autres comme à soi-même : k Aide-toi, le ciel t'aidera. » Il avait la foi familiale et honnête, que la cité antique, en sa profonde compréhension de la nature, décora du beau nom de Piété.
Il donna tout d'abord à l'enfant l'exemple du courage et de la persévérance. Chez lui, on piochait ferme et l'on peinait dur. Mais on s'y reposait dans la sérénité d'un bonheur simple et franc. Tout petit encore, l'enfant se mit à dessiner des bonshommes.
11 en traçait un peu partout, sur les murs blancs, sur le sable, sur des bouts de papier, sur la poussière du chemin pendant l'été, sur la buée ou le givre des vitres en hiver. Dans combien de familles, et des plus bourgeoises et des plus huppées, ces tentatives initiales d'une vocation instinctive n'auraient rapporté au jeune dessinateur que des moqueries, des menaces et des taloches! — Le père ne se moqua point, ne se fâcha point. Il regarda, compara, réfléchit. Il vit là une révélation. Loin de fermer les yeux, il les ouvrit bien grands pour y mieux voir. Loin de contrarier la nature, il résolut de la seconder. Loin de crier à son fils : « Je ne te laisserai jamais être un propre à rien de barbouilleur! » il lui dit : « Puisque l'instinct est ainsi, il faut tout faire pour que tu sois un artiste véritable. » O le brave homme!
Et tout de suite, lui le premier, le père, il fit tout pour cela. Les dessins, les tableaux à bon marché, qu'il trouva autour de lui, il s'empressa de les acheter. Soir et matin, semaine et dimanche, il avait son idée en tête. Il y songeait sans cesse, ni plus ni moins que Newton au fameux problème qu'il ne trouva, disait-il, qu'en y pensant toujours. Les voisins, les parents, les connaissances, voyant sa manie, lui livraient des choses d'un air entendu et protecteur. Il allait en chercher d'autres dans les pays prochains. Et quand il avait fait une trouvaille qu'il estimait précieuse, il la rapportait tout joyeux en doublant le pas: « Tiens, voilà pour t'apprendre! » disait-il au petit avec un sourire content. — Tous les brocan-
teurs de la contrée connurent bientôt la maison. Ayant là un acheteur de bonne volonté, sinon de grande fortune, ils ramassaient pour lui les toiles anciennes et les vieilles estampes, qu'autrement ils auraient peut-être dédaignées. Et ils étaient tout ébahis, les juifs subtils, quand, le père n'ayant d'aventure pas grand argent vaillant, le petit leur offrait de les rembourser en faisant leur portrait, séance tenante. Et leur ébahissement décuplait, quand, sans hésiter, en quelques rapides coups de crayon, le gamin enlevait sur le vif une image sobre et précise, où ils étaient frappants de ressemblance. Le père, s'égayant de leur mine drôle, de leur bouche bée et de leurs yeux ronds, embrassait l'enfant et criait : « Vous verrez, il aura le prix de Rome! »
Heureux, trois et quatre fois heureux, l'artiste privilégié qui grandit dans une famille courageuse et franche, où règne l'enthousiasme ingénu des saines et belles choses! Heureux surtout, mille et mille fois heureux, celui qui, nourri du lait pur de l'innocence et du vin généreux de la vertu, trouve en son père, avec un cœur chaud, un esprit qui le comprend, l'encourage, le soutient et hardiment le pousse vers l'objet de ses rêves! L'artiste, plus que personne au monde, a besoin de quelqu'un qui espère en lui, qui croie à son étoile. Cela multiplie sa puissance. Il en devient invincible. Peut-être n'y a-t-il pas de plus grand bonheur et de plus grande force pour l'homme bien doué, que la force et le bonheur qui lui viennent de la confiance inspirée par lui à ceux qu'il
aime et dont il est aimé. Et pour peu que ceux-là doutent, rien ne lui est aussi cruel. — Ce bon père, hélas! ne vécut pas longtemps. Quand il sentit sa dernière heure venue, il appela les aînés de ses enfants : a Votre frère Jean-Jacques, leur dit-il, doit devenir un grand peintre. Si vous voulez, il le deviendra. Il faut qu'il le devienne. Il faut qu'il puisse étudier, s'instruire. J'aurais travaillé de mes mains pendant des années et des années encore, afin de payer son apprentissage. Promettez-moi de faire pour lui, vous, ce que, moi, j'aurais fait, si Dieu l'eût permis. De votre soin, je vous le jure, vous serez un jour bien récompensés. »
Jean-Jacques alla au collège d'Altkirch. Tous les Jours, il marchait deux heures pour aller, deux heures pour revenir. II eut la chance d'avoir là pour maître Goutzwiller, alors secrétaire de mairie, en attendant la notoriété que lui ont donnée ses beaux dessins à la plume. L'enseignement fut paternel, l'élève voua au maître une aifection filiale. Pendant ces trois ans d'études élémentaires, le jeune Henner eut chaque année le prix de dessin. — Le prix remporté pour la troisième fois, il entra dans l'atelier de Gabriel Guérin, à Strasbourg. Il pourrait donc enfin dessiner d'après le modèle vivant! Plein d'espoir, il se mit à l'œuvre, regardant, étudiant, cherchant assidûment le secret de l'art!
La joie de cette première émancipation fut courte. Brusquement, Guérin mourut. Henner n'avait pas dix-huit ans. Que faire? Il vint à Paris. Drolling le
reçut dans son atelier. C'était la terre promise. Par malheur, il n'y put rester. Les siens n'étaient pas bien riches, hélas! à Bernwiller. L'argent manqua. Jean- Jacques ne put payer sa cotisation. Le massier de l'atelier lui signifia son congé. Seuls, ceux qui ont passé par de semblables épreuves peuvent sentir combien c'était dur. Il fallut retourner au pays. — Le pauvre garçon ne se laissa pas abattre. Au pays, il se remit à la besogne avec une résignation acharnée, peignit tout ce dont il put obtenir la commande. Pour quelques écus, il parachevait le portrait des bonnes gens. Ne dépensant rien, il réalisa quelques économies. Au bout de deux ans, il eut de quoi revenir à Paris.
Rentré chez Drolling, il lui montra des études faites en Alsace. « Quoi! lui dit le professeur, ces choses-là sont de vous? Pour quelle raison aviez-vous donc quitté mon atelier? » Henner avoua sa détresse. « Mais c'est absurde! On ne part pas comme ça sans rien dire. Parbleu ! je vous aurais gardé. Voilà un morceau qui enfonce tous les prix de Rome de ma connaissance. Travaillez, travaillez. Je vous donnerai une lettre pour le préfet de votre département. Je veux qu'il vous assure une pension. » Quelques jours plus tard, Drolling tombait gravement malade. Quand Henner vint chercher la lettre, il était au lit, très faible. Il se fit un point d'honneur de tenir sa promesse. Le jeune homme eut le précieux papier. Il était temps. Le surlendemain, Drolling n'existait plus. — Le Conseil général du Bas-Rhin accorda à Henner cinq cents francs de pension annuelle; c'était peu;
mais c'était la vie, le gage du succès. Bientôt, d'ailleurs, à l'École des Beaux-Arts lui fut décernée une médaille qui lui valut l'admission gratuite dans l'atelier de Picot.
Les mois, les ans passent. Henner observe, apprend, reconnaît sa voie, se fortifie, s'assouplit. En i8f3, il fait pour l'église d'Altkirch une bonne copie du Christ de Prud'hon. En i8f8, il l'obtient enfin, ce prix de Rome tant espéré, si bien promis! Il l'obtient avec une composition d'une majesté simple et saisissante : Adam et Eve trouvant le cadavre d'Abel. Adam est là, debout, dans la terrible stupéfaction du premier désespoir; près de lui, Eve, à genoux, pleure les larmes de l'inconsolable douleur.
A Rome, Henner ne travailla pas moins qu'à Paris ni avec moins de bonheur. Chaque jour, c'était une découverte, une admiration de plus. Si l'âme, comme l'affirment certains philosophes modernes, se mesure à sa capacité d'admirer, le jeune peintre avait dès lors l'âme grande. Et de toute sa grandeur, il l'ouvrait aux spectacles, aux exemples que lui offrait abondamment le génie consacré. Il s'éprit d'abord du Caravage, nature virile, volontaire, violente, dominatrice. Il voulut copier sa Déposition de la Croix. Schnetz, alors directeur de l'École, lui fit abandonner ce projet. Pourquoi? Personne ne l'a jamais su. Pas même Henner! Pas même Schnetz lui-même, probablement! Puis les enthousiasmes du lauréat se tournèrent, pour ne s'en jamais plus détourner, vers Giorgione, Titien, le Corrège, Léonard de Vinci.
j.-j. MENNÉR ^j
Pendant les cinq ans de Rome, il envoya à Paris : tin Christ en prison d'une rayonnante douceur; V Enfant à l'orange ; la Chaste Suzanne. Les deux premières toiles, qui furent médaillées, appartiennent aujourd'hui au musée de Colmar; tout le monde a vu et admiré la dernière au musée du Luxembourg. — Quand il revint en France, il possédait les trois éléments du grand art : l'intelligence de la nature, la connaissance intime de la tradition, l'interprétation vivante et personnelle de la réalité. Le premier de ces principes donne à l'œuvre la vérité, le second la force technique, le troisième la poésie.
Sa production ne s'est jamais ralentie, sa puissance n'a fait qu'augmenter. En i86f , il exposa Biblis métamorphosée en source; en 1866, une Étude de jeune fille qui obtint une première médaille; puis, successivement : la Femme au divan noir; V /alsacienne à la cocarde tricolore, qui fut peinte pendant la guerre et achetée par Gambetta; l'Idylle; la Fetfime et les eiifants d'Holbein, d'après le maître bâlois dont le rapprochent si bien certaines affinités de race et de milieu; le Portrait du général Chanzy ; la Jeune fille en noir, parée d'une fleur rouge dans les cheveux; le Bon Samaritain, ce chefd'œuvre de modelé; la Madeleine au désert, si suavement corrégienne sous sa draperie bleuâtre; la Dame au parapluie, d'une intensité de rendu si merveilleuse, avec un regard si vrai, si vivant, si profond, plein de lumière et d'âme; le portrait de M. Picard, avoué de la ville de Paris; la Tête de saint Jean-Baptiste après la décollation; VÉglogue; M"^' Karakéhia, toile univer-
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sellement appréciée à sa haute valeur; là Fontaine, composition magistrale; l'Andromède enchaînée, qu'on place au premier rang des tableaux de Henner; le portrait de son frère aîné, qu'on a vu au Cercle de la rue Volney; le Sommeil; enfin le Saint Jérôme et la Source, sans compter une foule de toiles exquises, dispersées aujourd'hui en Europe et en Amérique.
Henner est depuis longtemps considéré comme un maître, comme un des chefs de l'école française moderne. Il a pris possession de sa renommée, sans intrigue, sans charlatanisme, sans tumulte, naturellement, posément, solidement, par le seul effet de son mérite, par la seule portée de son oeuvre.
Le roman de son existence a été tout familial. Son tempérament et son caractère le prédisposaient à des jours tranquilles, réguliers, laborieux, profitables. C'est cette vie qu'il a menée jusqu'au bout. Un artiste peut-il perdre quelque chose à se tenir hors du plaisir banal? Les plus belles fleurs ne poussent-elles pas dans les jardins les plus paisibles, dans les bois les plus sauvages? La passion du beau ne remplace-t-elle pas avec avantage les entraînements des voluptés vulgaires et des convoitises inférieures? Le domaine de l'idéal est assez vaste pour que Tàme la plus ardente et la plus forte puisse pleinement s'y donner carrière, y trouver le libre emploi de toutes ses facultés.
Il y a en peinture, selon Diderot, un prestige dont il est difficile de se défendre, le prestige d'un grand harmoniste. Ce prestige, Henner l'a entre tous ses contemporains. Devant sa moindre toile, on reconnaît tout de suite le fils pieux de la nature, élevé dans le commerce des maîtres et affiné par les révélations de la rêverie contemplative. Créateur probe et infatigable, esprit droit, cœur tendre, œil compréhensif, il manifeste son originalité si puissante par la fraîcheur de la conception, par la simplicité du procédé, par l'intensité du sentiment. Il a retrouvé le charme virgilien.
Comment l'a-t-il retrouvé? Quel don, quelle disposition, lui ont permis de renouveler les miracles des Vénitiens et des Lombards? En trois mots on peut énoncer les qualités, dont l'union intime et la pénétration réciproque constituent la vive personnalité de son œuvre : c'est un artiste poète et paysan. C'est un tempérament agreste, où, avec une rare vigueur et une délicatesse non moins rare, le sens de la mélodie plastique et celui de l'harmonie lumineuse se sont alliés pour s'épanouir en pure poésie. Nul mieux que
lui ne comprend et ne révèle la musique silencieuse des contours et des clartés. Sous sa main, la palette chante comme un véritable clavier. Et de la première ébauche au dernier tableau, dans toutes ses productions, comme dans les fleurs naturelles les plus précieuses, on trouve ensemble les séductions du coloris, de la forme et du parfum. Avec lui, le génie des champs a reconquis Paris et Rome.
Henner n'est, à proprement parler, ni classique ni romantique, ni naturaliste, ni impressionniste. Il est naturel et humain. Il remplit, simplement, mais pleinement, le programme de Bacon : « L'art, c'est la nature plus l'homme, » programme qu'on pourrait formuler presque mathématiquement par équation : « L'art = la nature -}- l'homme. » En bonne logique, le parfait réaliste représenterait la nature tout court. OEil ouvert, âme aveugle. Ni amour, ni haine. Nul enthousiasme, nul transport. Rien que la chose, et la première chose venue. Aucun choix. Selon cette théorie, toutes les manifestations de l'être ne sontelles pas équivalentes?
Le peintre de Vhlylle, de la Naiade, de la Fontaine, ne s'abandonne point au hasard. Il choisit. Il a des préférences, un idéal. 11 ne tente de rendre que ce qu'il aime à voir ou à imaginer, estimant qu'il rendrait médiocrement le reste. Il ne copie pas servilement la réalité. Il l'interprète avec amour, et seulement quand elle lui semble avoir un sens digne d'être interprété.
Quand lui semble-t-elle avoir un pareil sens? Quand est-elle au diapason de son être intime? Ses tableaux
répondent pour lui. C'est, surtout, quand la création s'épanouit au repos dans une sérénité riche et grave, suave et solennelle; c'est quand l'Isis éternelle lui apparaît maternellement chaste, belle de son harmonieuse fertilité : Aima parens ! Les ardeurs des midis éblouissants, le rayonnement fiévreux et les aveuglants vertiges de l'implacable passion ne sont point son genre. Il n'aime guère plus qu'un fruit vert les promesses graciles de l'adolescence et les tremblantes pudeurs de l'ingénuité. Le beau se révèle à lui dans le calme, la plénitude et l'équilibre de la saison féconde. Il ne recherche pas les brumes flottantes de l'aube, et ce n'est pas l'heure enflammée qu'il attend; c'est l'heure apaisée, l'heure tutélaire, l'heure exquise. Il adopte pour thèmes favoris les lueurs du soir et les teintes automnales. Il redoute les brutalités du grand soleil tyrannique; il fuit les flèches aiguës, les javelots miroitants de Phœbus. Quand la terre dort immobile « en sa robe de feu », il s'abstient. Il se met à l'ouvrage, dès que revient le crépuscule propice. Rien alors n'est encore obscur, tout est déjà mystérieux.
Sa conception de la beauté féminine, qui résume la beauté universelle de la nature, correspond nécessairement à sa conception du beau dans le paysage. Ses demi-déesses, ses femmes, ses héroïnes, ont bien plutôt le caractère maternel que le caractère virginal, bien plutôt le caractère champêtre que le caractère mondain. Regardez leur nudité forte, tranquille et douce. Comme nous sommes loin du retroussé et du
y8 ARTISTES ET PENSEURS
polisson! Rien de voluptueux, de sensuel, d'erotique. Nul air sentimental, nulle honte d'être belles et nues. Pas le moindre effarouchement d'ignorance craintive. Aucune morbidesse. Mais une robuste élégance, des formes solides et bien accentuées. Voyez-vous ces hanches puissantes, qui s'évasent en forme de lyre? Ce n'est plus la poupée à la mode, c'est l'expression physique de l'amour immortel, c'est 1' « Éternel féminin ». Et l'on se rappelle l'observation humoristique du philosophe : « Q^u'est-ce au fond que la femme? Le premier domicile de l'homme. Faites donc que j'aperçoive ce caractère dans la largeur des reins. »
Nous venons de voir comment Henner conçoit la beauté. Voyons maintenant comment il fixe sa conception; comment, avec de la nature et de l'humanité, il fait de l'art et de la poésie.
Personne, nous le savons, n'est moins étroitement réaliste que lui. Il croit avoir le droit de mêler le rêve à la vie, pourvu que les rapports nécessaires des choses et l'harmonie de la création n'en souffrent point. Il pense, avec George Sand, que l'art n'est pas seulement une étude de la réalité, mais consiste sur-
tout dans la libre recherche de la vérité supérieure; qu'il faut animer et non copier; que la peinture imitative, comme la musique imitative, est la négation de l'art. — Il pense, avec Lessing, que le portraitiste, par exemple, ne doit pas se contenter d'une ressemblance accidentelle et momentanée; que le portrait doit être le type du modèle, l'idéal de l'être interprété. — Il pense, avec Thoré, que la poésie, principe de tous les beaux-arts, son, forme ou couleur, est justement le contraire de l'imitation, du calque, et implique l'invention, l'originalité, la manifestation personnelle d'une impression particulière. Ne faut-il pas être fou, en vérité, pour supposer qu'on puisse rendre mécaniquement la face humaine, « cette toile qui s'agite, se meut, s'étend, se détend, se colore, se ternit, selon la multitude infinie des alternatives de ce souffle léger et mobile qu'on appelle l'âme »?
Et le paysage! Le paysage, que les impressionnistes croient pouvoir attraper au vol, comme on tire une perdrix ou une bécasse! «. La physionomie de la nature est plus incessamment variable encore que la physionomie de l'homme. La terre, emportée dans son tourbillon éternel, prend toutes les couleurs et toutes les formes sous la caresse rapide de la lumière. La fortune et les flots sont moins changeants que le soleil. Il n'y a dans le paysage que des expressions fugitives et des effets capricieux, qu'on peut reproduire seulement au moyen de la mémoire visuelle et de l'invention poétique. » Que l'on conteste cela pour l'immuable été de l'Orient, on aura raison; mais
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on ne saurait le contester pour nos plaines, nos vallées et nos collines de France. — En définitive : « La poésie n'est pas la nature, c'est le sentiment que la nature inspire à l'artiste. »
Or, ce sentiment, Henner le possède d'une souveraine façon. Ah! si vous l'aviez entendu répéter, avec une conviction profonde : « Le mystérieux? Eh bien! oui, le mystérieux existe; il y a le côté mystérieux dans la nature. »
Encore qu'il fût un ouvrier accompli, ce n'est pas lui qui eût jamais jugé de l'art comme d'un effet de patte. « La peinture doit-elle parler seulement aux yeux? ou s'adresser au cœur et à l'esprit par l'entremise des yeux? O mes amis, la plate chose que des vers bien faits! La plate chose que de la musique bien faite! La plate chose qu'un morceau de peinture bien fait, bien peint! » Il faut plus. Il faut le fondu, l'enveloppant, V au-delà; il faut « le modelé rebondissant » et le clair-obscur du Corrège, le sourire en fleur et la grâce énigmatique de Léonard, la délicate pensée et l'enchantement mélancolique de Prud'hon.
Certes, il faut tout d'abord que l'artiste soit un bon dessinateur. « C'est le dessin qui donne la forme aux êtres. » Mais « c'est la couleur qui leur donne la vie »; et il importe plus encore que l'artiste soit un coloriste accompli. « Il ne manque pas d'excellents dessinateurs, il y a peu de grands coloristes. » La peinture linéaire, selon la formule d'Ingres, n'est qu'un découpage, une silhouette, une ombre. La ligne, on peut le soutenir et on l'a soutenu, est une
abstraction; elle n'existe pas en peinture. « Ce qui dessine votre profil, c'est la couleur qui différencie de tout l'entourage extérieur votre tête placée dans une certaine attitude et sous une certaine lumière... Le dessin est en peinture ce que la mesure est en musique. Pas autre chose. Qu'est-ce que la mesure sans le son? Le vide. » D'ailleurs, « toute lumière dévore un peu les bords de l'objet qu'elle éclaire ». Comment donc s'y prendre, pour arrêter le contour? « On dit : que le contour soit franc! On ajoute : soyez vaporeux dans vos contours! Cela se contredit-il? Non; mais cela ne se concilie que sur le tableau... Supposez-vous devant une sphère. L'endroit où vous cessez de voir est vague, indécis. Ce n'est point une ligne tranchée, nette, que celle de la vision... On ramène toute la magie du clair-obscur à la grappe du raisin... La scène la plus vaste n'est qu'un grain de la grappe; fixez le point de l'œil et dégradez les ombres et les lumières, comme vous le verrez sur le grain. » Ainsi s'exprime Diderot. Et conformément à ces idées, au lieu de cerner invariablement les images, à la façon de Mantegna, par un trait plus ou moins noir, plus ou moins accentué, plus ou moins rigide, Henner laisse, où il le faut, la lumière dévorer un peu les bords de l'objet éclairé. Sans fixer alors le contour avec une continuité sèche et dure, il l'indique par un procédé qui, pour Charles Blanc, s'appelle « la ligne velue », pour d'autres « la ligne veloutée », pour d'autres « la ligne indécise », pour d'autres encore « la ligne vibrante », et pour
d'autres enfin « la ligne ondoyante et noyée ». Le contour alors fuit, se dérobe; et l'objet semble plonger dans l'air, fondre sous la clarté,
La science a prouvé que l'image, imprimée par la vision sur la rétine, persiste durant un temps relativement assez long. Dans la réalité, l'œil perçoit donc à la fois plusieurs attitudes successives, pour peu que ce qu'il regarde ait l'âme, le souffle, le mouvement. Or, c'est la réalité visuelle que l'on doit peindre. En peinture, l'apparence est la vérité. Et, par sa complexité même, par sa multiplicité diverse et flexible, la ligne ondoyante rend à souhait l'effet d'ensemble, la sensation composée des attitudes successives perçues comme simultanément. Avec elle, la figure se meut, respire, vit. Le trait unique et précis, au contraire, immobilise et glace.
Henner a reconnu, comme Delacroix, qu'on peut négliger les accessoires; que les détails sont petits, ingénieux et puérils. « Un trait, un grand trait! Abandonnez le reste à l'imagination du spectateur. Voilà le vrai goût, le grand goiàt. » Est-il, en effet, rien de plus maladroit que de donner autant d'importance à la draperie qu'à la figure, que de gaspiller l'attention du public? Visez plus haut. Ne cherchez point à vous faire valoir par des tours de force ou d'adresse. « La beauté de l'idéal frappe tous les hommes; la beauté du faire n'arrête que le connaisseur. Si elle le fait rêver, c'est sur l'art et l'artiste, et non sur la chose. La véritable éloquence est celle qu'on oublie. » Aussi Henner avait-il pris pour devise : vérité, simplicité.
harmonie. Et cela tout ensemble, comme coloriste et comme dessinateur. « Giorgione, me disait-il, obtient tous ses effets avec quatre couleurs. Quand vous retournerez en Italie, à Venise, à Florence, regardez ses premiers tableaux. C'est seulement l'exemple de Léonard qui le décida enfin à modérer un peu la hardiesse et la crudité de ses oppositions. Dans les paysages des Italiens primitifs, les arbres et les ramures sont d'un brun presque noir. Il est facile de constater la valeur extraordinaire que les plus grands hommes de la Renaissance ont donnée aux carnations humaines par des procédés aussi sommaires que puissants. Avec les moyens les plus restreints, par de sobres et forts contrastes, ils arrivent aux plus merveilleux résultats. »
Celui qui parlait ainsi a, lui-même, avec le plus légitime succès, suivi les traces des illustres précurseurs. A leur exemple, il cultive victorieusement l'antithèse. Il souriait, lorsque je lui répétais combien il accusait par là son affinité avec les écrivains d'élite. J'avais beau lui rappeler la célèbre appréciation de Diderot : « Tacite est le Rembrandt de la littérature; des ombres fortes et des clairs éblouissants. » J'avais beau comparer sa forme au style des poèmes idylliques de Victor Hugo. Il souriait de plus belle, en sa douce et narquoise ironie; il ne croyait pas pouvoir accepter ce rapprochement. Et pourtant, telles de ses Églogues, qui fleurissent aux caresses du soir, n'évoquent-elles pas directement le célèbre Crépuscule des Contemplations :
L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires, Frissonne; au tond du bois, la clairière apparaît; Les arbres sont profonds et les branches sont noires. Avez-vous vu Venus à travers la forêt ?
Ces rimes entendues, le peintre commença à croire que le poète comprenait quelque chose à la peinture. L'admirable vers de la Légende des Siècles :
Chair de la iemme, argile idéale, ô merveille!
acheva de le conquérir. « Oui, fit-il, c'est bien cela, c'est la formule suggestive; c'est la sensation et l'idée qu'éveille, en art, la vision de la beauté féminine. Cependant, combien peu d'artistes s'en doutent! Presque tous hausseraient les épaules. Us ne savent pas peindre la peau, les malheureux; et ils ignorent même qu'ils ne le savent pas. Et ils n'ont pas le moindre souci de le savoir. Est-ce que la peau est une surface massive, continue, lisse et imperméable, comme le métal ou le caoutchouc? Est-ce qu'elle ne prend pas la lumière par tous les pores, comme l'éponge prend l'eau? Mais ont-ils jamais songé à observer cela? Il faut être Goethe ou avoir les scrupules insensés et les ridicules manies d'un vieux praticien tel que moi, pour prier un ami, dans une promenade aux champs, de vouloir bien se dévêtir et marcher, nu comme Adam, sur l'herbe du pré ou sur la mousse du bois, à seule fin qu'il soit possible de reconnaître comment se comporte l'humanité naturelle en pleine nature. »
La causerie continuant, je rappelai au maître le reproche amical qui lui fut adressé par le critique d'art d'un grand journal parisien, à propos d'une de ses Bucoliques. Ce critique prétend que le corps de la femme nue est, dans l'œuvre en question, éclairé comme en plein jour, tandis que le soir règne surtout le reste du tableau. Il se demande si l'heure de la Nymphe ne retarde pas sensiblement sur l'heure du paysage. Il s'excuse spirituellement, du reste, de chercher querelle au peintre sur ce qu'il appelle une « simple question d'horlogerie ». — « Il faut renvoyer ce trop malin professeur d'esthétique aux grands Italiens, dont nous parlions justement tout à l'heure, repartit le peintre en souriant. Je gagerais qu'il n'a jamais pris soin de noter de visu l'effet du nu à l'instant et dans le milieu que j'ai voulu rendre. La magie des carnations féminines est alors incroyable. Il faut voir alors cette chair, légèrement teintée d'ambre, respirer, palpiter, vivre, rayonner. Elle semble exhaler toute la lumière qu'elle a bue. Elle s'éclaire de toute la phosphorescence du soleil absorbé. Elle brille d'une sérénité crépusculaire, comme le clair de lune
doré d'une chaude soirée de juillet. En ce mystérieux moment, on dirait que la beauté humaine s'illumine d'elle-même, qu'une clarté intérieure en émane, et que l'âme ardente, la flamme de la vie, transparaît à travers le corps avec une pénétrante, une ineffable caresse. »
Tout en écoutant, je regardais dans l'atelier les études posées sur les chevalets; et j'admirais avec quelle force et quelle sincérité l'artiste avait exprimé sur la toile l'impression dont il parlait. Je retrouvais là ce cette qualité particulière de la peau doucement éclairée, avec son épiderme de pêche et ses reflets chatoyants, » que le véritable amateur apprécie pardessus tout. « Non! la chair ne reçoit pas la lumière comme le carton, les draperies ou les objets inanimés. La chair vivante pompe en quelque sorte les rayons solaires et ne les laisse jamais glisser avec indifférence. Le soleil est plus amoureux de la peau que de toutes les autres matières qu'il caresse distraitement. »
N'est-ce point cela, en vérité, que symbolisait à sa manière l'antique mythologie, décrivant les amours d'Apollon pour les filles de la terre? N'est-ce point cela que sentait le vieil ami du bon Chardin, lorsqu'il se moquait des « carnations fardées » de Boucher et raillait le Satyre de Halle, « un Satyre d'une belle brique, bien jaunâtre et bien cuite, qui sort du four du potier »? Il écrivait à ce propos : « C'est la chair qu'il est difficile de rendre. C'est ce blanc onctueux, égal sans être pâle ni mal; c'est ce mélange de rouge et de bleu qui transperce imperceptiblement; c'est
le sang, la vie, qui font le désespoir du coloriste. Celui qui a acquis le sentiment de la chair a fait un grand pas. Le reste n'est rien en comparaison. Mille peintres sont morts sans avoir senti la chair, mille autres mourront sans l'avoir sentie. »
Dès ses débuts, Henner avait deviné le grand secret. Il eut tout de suite le sentiment de la chair, tel que Diderot le souhaite à tous les artistes; et il n'a cessé de perfectionner les procédés propres à communiquer aux autres ce sentiment. Sans cesse il a simplifié sa manière, augmentant toujours la puissance de l'effet en raison directe de la simplicité des moyens. Avec du brun, du vert sombre, du bleu céleste et de l'ambre rose, il joue des symphonies complètes. Il aurait voulu, disait-il, pouvoir rendre avec deux tons tous les jeux de la lumière. Dans cette idée, il accentuait les contrastes, ce qui inquiétait, on l'a vu, messieurs les critiques influents. Mais il n'avait cure de leurs inquiétudes. Et quels superbes résultats il obtint! Devant une toile qu'il avait enlevée en trois quarts d'heure, j'ai compris pourquoi une belle esquisse plaît souvent plus qu'un bon tableau, « C'est qu'il y a plus de vie et moins de formes. »
Chez Henner, la vie est partout, donnant la vibration juste, la fidèle musique, l'accord parfait, l'harmonie totale. Dans ses campagnes enchantées, l'air circule, enveloppant, baignant, pénétrant tout. On l'y sent, on l'y respire. Et comme voilà bien la limpidité fraîche et fleurie de la lumière de France! C'est Giorgione à Bernwiller ou à Chantilly. Le bleu
pur, le bleu intense de ses ciels, vous lassez-vous jamais de le contempler, de l'admirer, de vous en imprégner? Regardez cette toile de quelques centimètres à peine; un coin d'azur y luit, reflété dans la transparence d'un- flot calme. Et tout de suite, cela est grand comme le monde.
Le ciel, voilà le tourment des paysagistes! « Harmoniser le ciel et la terre, c'est le point délicat. L'effet produit résulte toujours de la lumière du ciel. Quand le ciel est fait, le reste du tableau est sauvé. » Eh bien! avec Henner, il semble que le ciel se fasse tout seul. On croirait que ce magicien a sur sa palette des provisions de firmament. En un tournemain, il évoque un pur et profond soir d'été, il dévoile des horizons infinis. Et il fait cela aussi facilement, aussi simplement, que s'il lui suffisait d'ouvrir sa fenêtre pour conquérir l'immensité.
Comme chez Rembrandt, qui fut le vrai créateur de la beauté d'expression, toute la nature se synthétise chez lui en trois grands aspects formant une sorte de trinité grandiose : le ciel, la terre, l'humanité. Autrement dit: la lumière, l'ombre, l'âme. Et comme Rembrandt, il semble tout peindre avec du clair et de l'obscur, avec du jour et de la nuit. Tous les chants de son poème célèbrent l'union délicieuse et les fécondes amours des ténèbres en pleurs et du radieux soleil. Dans les essais de certains impressionnistes contemporains, le rayon solaire paraît décomposé par plusieurs prismes, et papillotte en coups de pinceau multicolores. Henner, au contraire, recompose le
J.-J. HENNER 8g
rayon par le simple accord de couleurs complémentaires qui se juxtaposent pour se combiner et se fondre en clarté blanche. Dans le choix des tons, c'est la valeur lumineuse qui surtout le préoccupe. De là cette exaltation des lumières et des ombres, ce mystérieux épanouissement, ce souffle, cette féerie! Comme les figures se modèlent et s'enlèvent! Cruelle saillie prend la forme, quel relief a la vie! On reconnaît alors l'évidence de l'axiome posé par Théodore Rousseau : « A la rigueur vous pouvez vous passer de la couleur, mais vous ne pouvez rien faire sans l'harmonie. »
Signe particulier, signe capital : les compositions de Henner, une fois vues, se gravent, ou plutôt se reflètent en l'esprit du spectateur avec une telle force et une telle profondeur que l'impression est indélébile. Leur eurythmie s'impose à la mémoire. Par la moindre évocation, le tableau réapparaît dans toute la fraîcheur de son rayonnement. En écrivant ces lignes, je crois voir, je vois, comme si les toiles étaient devant moi, la Naïade, le Bon Samaritain, le Saint Jérôme, Vldylle.
Là, dans ce vallon, sous ce bouquet d'arbres
sombres, près de cette onde pure où se mire l'azur immaculé, ne voyez-vous pas, vous aussi, sa Ndiade couchée sur l'herbe, une jambe paresseusement ramenée, les hanches cambrées avec puissance et douceur, les cheveux dénoués et flottants autour de ce délicieux visage? Où sommes-nous? Dans le domaine de la beauté pure et de la sérénité radieuse! Cette déesse personnifie la source des harmonies.
Maintenant, sous la pâleur du ciel laiteux, un vieillard chauve est incliné vers le corps d'un jeune homme brun, qui, blessé, gît sur le sol, la tête abandonnée, les yeux clos, le buste immobile, les pieds reposant sur un rocher où traîne une draperie. Le paysage, enveloppé d'une buée transparente, respire une mélancolie silencieuse. Tout signifie douleur et charité. C'est Le bon Samaritain.
Un tertre ombreux, un large pan de ciel où vibre encore le reflet du soleil couché. A terre, sous les buissons, presque nu, un solitaire extatique, à barbe blanche, est étendu, le regard au ciel, le crâne luisant, les flancs creux, un bras allongé, l'autre plié sur la poitrine. La jambe droite est allongée comme le bras gauche; et la jambe gauche est, comme le bras droit, symétriquement pliée. Vous avez reconnu le Saint Jérôme, qui, de son extase, semble éclairer toute la toile.
Au pied d'un coteau vert, sous la lueur difl"use et le bleu calme du soir profond, devant ces arbres au fut gris dont le feuillage s'accuse en teintes d'une vigueur sombre, au bord de cette fraîche piscine,
une femme nue, à la chevelure rousse, est assise, qui joue de la flûte. Une seconde femme, une seconde nymphe, l'écoute, la main à la hanche, l'autre main appuyée sur une table de pierre. La teinte rose et vaguement dorée des carnations est rehaussée par des ombres d'un ton verdàtre et argentin. Tout cela est gras, riche et puissant, avec une chasteté sérieuse et naïve. Le contour est, par endroits, marqué d'un trait fort qui le soutient, l'accentue, lui donne une étonnante fermeté, tandis que d'autres parties baignent, ondulent et tournent dans la lumière. L'angle des genoux et des coudes se relie moelleusement aux rondeurs du torse. Le tableau entier semble fait de bleu et de roux, d'où se dégage une mystique, une tendre clarté, pénétrante comme la musique de la flûte champêtre, que l'on croit entendre tinter dans le paysage élyséen. Telle est V Idylle.
Sur ce thème, idéalement rustique, qui symbolise à merveille sa nature d'artiste, Henner a exécuté de nombreuses variations, toujours fraîches, toujours neuves et séduisantes. On lui a reproché de se répéter. Ce n'est pas moi qui lui aurais fait semblable objection. D'abord, ne vaut-il pas mieux s'imiter que
d'imiter les autres? Puis, l'art n'est-il pas plutôt dans la qualité que dans la quantité des sujets ? Le meilleur motif pour le peintre est celui qui s'accorde le mieux avec ses facultés intimes, celui qu'il trouve et retrouve instinctivement au fond de son être. Le reste est toujours un peu factice.
a Chardin se copie volontiers, » disait Diderot. Est-ce que Diderot s'en plaignait? Il se défiait du papillonnage. Le recherché lui plaisait peu. Il préférait plus de profondeur et moins de surface dans l'esprit et dans le travail de l'ouvrier : « Le goût de l'extraordinaire est le caractère de la médiocrité. Q^uand on désespère de faire une chose belle, naturelle et simple, on en tente une bizarre. » Remarquez, d'ailleurs, que le principe de tout vrai talent est un caractère particulier. Un tableau ancien n'a guère de prix, quand un connaisseur ne peut dire à première vue le nom du peintre.
Dans son essai sur Rubens, Fromentin écrit : « Qui voit un tableau de lui, les voit tous. » Et l'artiste même à qui la présente étude est consacrée, s'exprimait de cette façon : « Presque toujours, une seule toile suffit pour révéler complètement un peintre au spectateur digne de l'apprécier. Les maîtres ont parfois, à des heures exceptionnellement heureuses, des inspirations qui les élèvent à l'improviste au-dessus de leur puissance normale, qui communiquent aux œuvres alors exécutées une force et une émotion singulières, qui y laissent on ne sait quels divins reflets. Mais notez que, dans ces cas malheureusement
trop rares, ils restent eux-mêmes, qu'ils sont euxmêmes plus que jamais, qu'ils se surpassent seulement par là, bien loin de se renier ou de s'oublier. Quand on va en Hollande pour mieux connaître Rembrandt, on trouve des œuvres de lui supérieures, sous certains rapports, à celles qui sont au Louvre; on y relève des bonheurs étranges, des réussites inattendues, des hardiesses triomphales. Mais, si l'on a réellement le sentiment de l'art, on pressentait ces choses, et l'on se retrouve en pays de connaissances. » Cela ne veut pas dire qu'il faut toujours tourner dans le même cercle. Cela veut dire que l'on peut être universel, sans cesser de rester original; qu'une invention féconde n'exclut pas une personnalité caractéristique. Les Nymphes et les Naïades de Henner ont entre elles un air de famille. Elles sont sœurs. En ont-elles moins de grâce, de splendeur et d'attrait? Toutes possèdent le charme souverain; et toutes les fois qu'on regarde une de ces enchanteresses, il semble que vous apparaisse, comme dans André Chénier,
La plus belle du chœur, quoique toutes soient belles.
Pour terminer ces pages, j'ai voulu revoir Andromède et les Baigîieuses. L'impression que donne Andromède est d'une prodigieuse intensité. La jeune femme, exposée nue au bord des flots, est debout, la tête renversée, la chevelure éparse, les poignets fixés au roc par deux anneaux de fer. Une partie du corps est dans
l'ombre; la partie éclairée palpite de vie et de lumière, et se modèle avec un relief de la plus parfaite délicatesse. Je trouve seulement la toile un peu étroite. Cette adorable créature réclamait un horizon plus vaste. On aperçoit à peine le ciel clair, la mer sombre.
Les Baigneuses sont à l'aise, elles, dans leur vaste cadre. C'est, je crois, le plus grand tableau de Henner. A droite, sur des massifs bruns, s'enlèvent en lumineuses valeurs quatre baigneuses blondes, formant un groupe d'une sereine harmonie. L'une, vue de dos, est assise sur l'herbe; la seconde, un geaou en terre, dans la pose de la Vénus accroupie, avance le bras vers la troisième qui se renverse du côté de la première. Derrière elles, du milieu du groupe, s'élève le buste jeune et élancé d'une compagne non moins belle. A gauche, deux autres baigneuses s'oiFrent à la vue : celle-ci est assise sur le bord du flot bleu; celle-là, ses cheveux roux déroulés sur ses reins souples et fermes, est dans l'eau jusqu'aux genoux seulement, laissant son corps sans voiles fleurir aux libres caresses de l'air et du ciel. 11 faut avoir contemplé à loisir cette toile incomparable pour sentir pleinement l'idéal rêvé et réalisé par le maître. Un mot d'atelier caractérise avec désinvolture son originalité : « Henner! disait un jeune rapin, c'est, ma foi, un grand bonhomme. Il dessine comme il veut, mais tout ce qu'il peint a le feu sacré. Quand il attaque une toile, il dit : Que la lumière se fasse! — Et la lumière se fait. Avec de la vie, il crée de la clarté. Dans
son œuvre, le jour semble n'être autre chose que le rayonnement de la beauté nue. »
Par notre temps de convoitises fiévreuses, j'ai cru bon de présenter, à titre d'exemple, l'histoire de cet enfant d'Alsace, qui a conquis une des premières places dans l'art moderne, sans autres armes que son talent et sa persévérance.
(L'Arthte des i" et 8 Janvier 1882.)
Joseph de Nittis
HERCHER sa voic au hasard, s'essayer librement et se développer en dehors de toute influence, arriver au succès en suivant sa pente naturelle, par le simple effet d'une volonté ferme et d'une pénétrante originalité d'artiste, ainsi se résume l'existence de Joseph de Nittis, un Italien de France, aussi Parisien que s'il était venu au monde en plein cœur de la grand'ville.
Il est né à Barletta, en 1846, d'une famille de patriotes napolitains; son grand-père étant architecte, ce fut dans les livres de Vignole et de Palladio, à travers les cahiers d'épurés, qu'il apprit le côté géométrique de son art. Pour étudier la nature vivante, il ne trouva pas de meilleure école que l'école buisson-
çS ARTISTES ET PENSEURS
nière. Son frère aîné, Vincent, devenu, par la mort du père, chef de la famille, l'envoya à Naples, chez Dattoli, qui tenait académie de peinture. Le débutant se lassa vite d'un enseignement qui détruisait toutes ses idées sur l'art — car déjà il avait des idées personnelles — et il abandonna l'atelier Dattoli pour celui du bon soleil. Alors, à travers champs, il reçut la grande révélation de la ligne et de la couleur, non sans avoir longtemps travaillé avec ferveur pour s'en rendre digne. Son oeil si fin saisissait les aspects les plus fugitifs de la terre natale, sous les jeux les plus capricieux des rayons épars. Il percevait le sens du moindre accident de terrain; il comprenait à merveille ce que voulait dire le chemin battu par les pieds des passants ou le sol graséventré par la charrue. Bientôt, la nature n'eut plus de secrets pour lui; et il trouva des procédés pour en exprimer à souhait toutes les nuances, si délicates fussent-elles. C'était beaucoup; mais pour lui, ce n'était pas assez. 11 rêvait de fixer sur la toile, outre la vie extérieure dans sa pleine franchise, la physionomie vraie de la pensée intime; il rêvait d'évoquer l'âme des foules, la rue qui marche et qui chante sous la chaude clarté d'un ciel d'or. « Il faut, disait-il, pouvoir peindre, avec son apparence exacte, un bonhomme en bronze éclairé par le soleil cru sur une campagne toute blanche. »
Le ciel d'Italie initia complètement Joseph de Nittis au culte de la lumière. De 1863 à 1865", infatigablement il étudia les reflets et les ombres du jour le plus