‹ Artistes et penseursChapitre 16 sur 28 · JOSEPH DE NITTIS · texte numérisé non relu

JOSEPH DE NITTIS

pur et le plus vibrant que l'on puisse admirer; il concentra dans son regard attentif les effets imprévus, changeants, fuyants, des objets réels qu'une sorte de mirage transforme sans cesse, si légèrement, parmi les palpitations infinies de la nature ambiante. Naples, Rome, Florence l'inspirèrent tour à tour. Paris l'attirait irrésistiblement; c'est à Paris qu'il vint demander la consécration définitive. Et le voilà descendu, sous un ciel brouillé, dans un petit hôtel du boulevard Montparnasse. Les premiers jours furent terriblement ingrats. Il eut la bonne chance de se lier avec Brandon, le peintre des temples juifs, qui le recommanda à M. Goupil; et le célèbre marchand lui acheta d'emblée trois études apportées d'Italie. Puis Gérôme le présenta à Meissonier. Il était sauvé, il était lancé.

Mais son indépendance native ne pouvait s'asservir à l'imitation d'aucun maître. Dès qu'il se voit en possession de tous ses moyens et en contact avec un public favorable, il veut être l'artiste de l'impression directe, il veut rendre intégralement, avec toute la fraîcheur première, avec toute la simplicité synthétique de l'effet produit, l'harmonie de la sensation éprouvée, harmonie si complexe et d'une subtilité si difficile à saisir, à exprimer. Il est impressionniste, avant que s'ouvre la tumultueuse campagne de Vim~ pressionnisme constitué en doctrine nouvelle. Il entre de plus en plus profondément dans le caractère des paysages urbains et du monde moderne. Il dit, en scènes flagrantes, le faste splendide et la sordide misère de

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Londres sous la lumière irisée du vert printemps ou dans les rougeâtres brumes de l'automne. Inspiré par une conscience aussi avisée que scrupuleuse, il révèle la caressante douceur des ciels français et les sveltes élégances qui se meuvent avec tant de grâce sous leur tendre enchantement. Il devient le maître sans rival des effets de pluie et des effets de soleil sur les figures familières qui peuplent les trottoirs ou les chaussées de nos quais, de nos places, de nos boulevards.

Et quelle science des rapports et des valeurs, quelle justesse de tons, quel accord particulier des êtres et des choses, quelle suggestion du rythme universel, quelle intensité de vie dans toutes les compositions qu'il a données, depuis sa « Route de Naples à Brindisi » et ses « Vues du Vésuve » exposées en 1872 et 187], jusqu'à sa « Place des Pyramides », jusqu'à ses charmilles tourangelles et ses admirables intérieurs parisiens des derniers jours!

Comme il a rafraîchi, rajeuni le pastel, trop négligé depuis les maîtres du xviii* siècle, mais qui a eu, à la fin du XIX' siècle, une triomphale renaissance! Il faudrait rappeler, décrire, commenter ses portraits d'une mystérieuse et puissante simplicité, où se fond le tempérament de l'artiste avec la personnalité du modèle, et que, si peu qu'on les ait regardes, on verra toujours; il faudrait dire le charme inexprimable de ses feuillées et de ses fleurs, qui, en vérité, tremblent au souffle de l'air, et dont on croit respirer la flottante senteur. Nul peintre n'a plus légèrement,

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n'a plus profondément interprété l'attitude et l'allure de notre société, et par son attitude, par son allure, son âme.

Le procédé est net et hardi, souvent magistral. Il fait penser à la manière des artistes orientaux. Peu de modelé sous la différenciation des teintes. Mais les figures, qui généralement apparaissent en pied, dans un vaste cadre, et semblent presque de grandeur naturelle, ne sont plates en aucune façon ; elles tournent bien, grâce au relief de la tache foncée sur le fond clair et à quelques autres moyens très légitimes et très habilement employés. C'est le contraire de l'art de Rembrandt, qui jette en pleine ombre une splendide tache de lumière. Le velouté du pastel donne à cette large facture une jolie élégance, une grâce paisible, toutes les séductions de notre époque luxueuse et raffinée.

Tel portrait de femme, harmonieusement conçu, nonchalamment posé, est un vrai chef-d'œuvre. Brune avec des yeux gris d'un éclat concentré et d'une transparence infinie, elle est tout de noir vêtue : chapeau noir à plume noire avec un simple petit coin de vieil or, robe noire très sobre et merveilleusement ajustée, gants noirs, bottines noires. Elle est assise sur une causeuse de soie d'un bleu tendre, à fleurs exotiques de nuances fraîches et fines. Un paravent japonais, d'un bleu plus sombre, à grands ramages, l'entoure. On ne peut pas détacher ses yeux de cette figure si vraie, si actuelle, si vivante; de cette intelligente, aimable et sérieuse physionomie, dont

le pastelliste fait rayonner le charme suave et le sentiment sincère.

Autre évocation féminine. Dans une loge, à l'Opéra, une dame jeune aux blonds cheveux crespelés, aux traits purs et nobles, à l'expression pensive. Le cou, les épaules et la gorge se dégagent royalement du corsage très ouvert, qui ne tient aux bras que par d'étroites attaches. Elle est gantée jusqu'au coude de gants fauves. Sur les gants, des bracelets. Elle tient sa lorgnette au rebord de velours rouge de la loge. A l'autre main, un éventail fermé. En scène, se déroule une valse de sylphides dans un bleu clair de lune. Le regard et le sourire de la spectatrice prennent un sens étrange de proximité sur les lointains où évolue vaguement ce choeur aérien de la grâce plastique.

Joseph de Nittis a réalisé en beau ce que d'autres artistes, ses émules, ont vu et fait voir en laid, ou ont exprimé avec un sens très vif, mais trop superficiel, de l'humanité du moment.

Voici le sonnet que nous avons dédié à sa mémoire :

II fut le peintre exquis des plus aimables choses; Il adora nos ciels discrets, nos doux séjours, Avril en fleur, et sur la soie ou le velours L'éclat incandescent des modernes névroses.

Il vécut de lumière, il moissonna les roses.

Sur k* fil niOlodiquc et léger des contours,

Il fit gaîment chanter dans l'air bleu des beaux jours

L'archet d'or des rayons pleins de métamorphoses.

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