‹ Artistes et penseursChapitre 17 sur 28 · JOSEPH DE NITTIS IO · texte numérisé non relu

JOSEPH DE NITTIS IO

Pour fixer à jamais l'éphémère fraîcheur

Et le charme ondoyant de la femme éternelle,

Il prit au papillon la poudre de son aile.

Pourquoi donc, ô Destin, ce délicat chercheur A qui tant de matins pouvaient sourire encore, Est-il parti si tôt dans la nuit sans aurore?

Michelet

iCHELET naquit à Paris, dans une église transformée en imprimerie. C'est le syir,bole de sa destinée. Tempérament nerveux, tendre, imaginatif et mystique, tout d'élan intérieur, de sensibilité morbide, de passion contenue, d'émotion vibrante, avec d'extrêmes délicatesses, de touchantes générosités, des pudeurs ingénues et fières, il développa si bien le germe de raison critique déposé en lui, qu'il parvint à dominer, à gouverner l'élément instinctif de sa frêle et courageuse nature, à en faire l'auxiliaire incorruptible de la pensée supérieure. D'un fragile instrument musical, il obtint, sans en altérer la subtile harmonie, un ferme

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et fidèle instrument de précision. L'homme alors fut complet : un grand cœur éclairé par un haut esprit.

En vertu même de cette double nature, il avait l'aptitude voulue pour caractériser notre France, comme lui mystique et chrétienne au début, puis, comme lui encore, affranchie par l'action intime et réflexe de sa propre conscience. La France n'est-elle pas, ainsi que le logis natal de Michelet, une église transformée en imprimerie?

Certes, elle ne lui apparut pas d'emblée sous ces deux aspects. D'elle, il ne vit d'abord que la première manifestation. Cette France de foi et d'effusion transporta sa jeunesse enthousiaste. Il brûla de l'évoquer. Il se lança avec elle dans les Croisades, aussi sincère à ce moment que, par l'heureuse originalité de son génie, il devait l'être plus tard en un fervent humanisme.

Mais au déclin de cette période primitive, au XI v° siècle, au temps de l'invasion, des discordes intestines, de la peste, le doute l'assaillit irrésistiblement. Brisé, il n'en chercha pas moins vaillamment sa route dans les ténèbres. Et voici que bientôt l'aurore éclata, le jour fut.

C'était la Renaissance.

Entre son Moyen-Age et son Histoire moderne, tout de suite il écrivit la Révolution. Il n'avait pu différer, tant les détresses du monde gothique l'avaient douloureusement affecté, tant il éprouvait le besoin de se réchauffer dans la victoire! « Mon livre m'a créé, ditil avec raison; c'est moi qui fus son œuvre. S'il est sorti de moi d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance réelle de ressusciter le passé. »

Jusqu'alors, en vrai chrétien, il avait « aimé la mort ». Neuf ans, il avait vécu à la porte du Père- Lachaise, sa seule promenade. Désormais, ce fut la vie qu'il aima. « Sous l'influence de la jeune humamanité, moi aussi je redevins jeune; mon cœur fut un jardin de fleurs, comme en la rosée du matin ». Un bandeau lui tomba des yeux; la clarté l'envahit, le pénétra. Après la pénible montée à travers rochers et précipices, soudain, du haut sommet, il domina le monde.

Deux éléments s'étaient successivement révélés en lui; mis en présence, au lieu de s'exclure, il se marièrent. Sa pensée ne fut plus isolée, désolée, impuis-

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santé. Elle eut les deux facultés, foi féminine et mâle raison. Elle triompha, aima, créa. Rien ne résista plus au tout-puissant évocateur. « A mesure que je soufflais sur la poussière des cadavres, je les voyais se soulever. Ils tiraient du sépulcre, qui la main, qui la tête, comme dans le Jugement dernier de Michel-Ange. »

Le style marque curieusement cette évolution décisive. Il se ramasse, se concentre, avec de soudaines détentes. Plus d'ornements. Phrases courtes, alertes, pressées, elliptiques, perçantes et tranchantes. Le moins de surface possible, pour atteindre le plus de profondeur. Le livre est si substantiel, que parfois la lecture fatigue. C'est une suite rapide d'éclairs intenses, illuminant à perte de vue la nuit du passé. En pleine maîtrise professionnelle, sûr de son outil, l'écrivain se voue tout entier au fond même des faits et des idées. La forme n'est plus qu'une transparence, qu'un vêtement de chaude lumière. On dirait qu'il s'est créé dans notre langue une notation spéciale, plus vive, plus précise. En le lisant, on l'entend penser. Le rythme de sa parole est l'exact écho du rythme de son cœur : « Dès le règne de Henri II, sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art et de littérature était sorti de mon esprit. »

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Il ne s'en rapporte qu'à lui. Il fouille les chroniques, les mémoires, ne néglige aucune pièce, si humble soit-elle, aucun témoignage direct. Il confronte les tableaux, les statues, les gravures de chaque époque. Il veut voir et savoir tout, pour tout reconstituer. Quand il a vu, quand il sait, rien n'arrête son impartiale sincérité. Il ne se paie ni d'apparences, ni d'illusions. Les figures les plus consacrées ne lui en imposent pas. Il abolit au besoin les plus belles et les plus accréditées des légendes. « Les dieux crevés, les rois pourris apparaissent sans voiles. »

Il aperçoit Louis le Grand dans son palais, sur son trône, sceptre en main, couronne au front, tout de soie, de velours et d'or vêtu, rayonnant, et rehaussé encore de la prosternation qui l'entoure. Il écarte la foule des courtisans, monte les degrés, arrache Sa Majesté du trône, lui ôte sceptre, couronne, or, soie et velours, prestement le déshabille, le retourne nu comme la vérité, et nous montre du doigt, tel un maître de clinique, son infirmité, sa fistule, par où le tiennent les noirs exploiteurs du mal et de la mort.

Marie Stuart se réduit à une forte rousse ardemment sensuelle, à une « fille publique », puissante, violente,

absorbante. Richelieu est en porcelaine. Mazarin vit et meurt en trichant. Voulez-vous le vrai Condé? « Très sinistre figure d'oiseau de proie. Point de front, nez de vautour. Des yeux sauvages et fort brillants. Rien d'homme. Quelque chose de moins et de plus, et d'une espèce différente. Animal féroce et docile, servile à ses débuts, plus servile à la fin. » La Scarron, « admirablement médiocre », est « le portrait de l'Équivoque ». Et c'est Damiens qui s'écrie : « Qui n'est bon que pour soi, n'est bon à rien. »

Si notre annaliste refait en chemin tel coin de l'Histoire, comme Diderot instinctivement refaisait tel coin du Salon, ses conjectures les plus aventureuses sont fondées toujours sur des documents indiscutables. Néglige-t-il certaines figures, certains actes, c'est pour concentrer à son aise, vigoureusement, de tous côtés, toutes les lumières dont il dispose, sur l'événement capital, sur la physionomie caractéristique de l'époque.

En sa pensée si fortement synthétique, patrie et peuple ne font qu'un. Dans une race humaine, il reconnaît l'âme de la terre qui la porte et qui la nourrit. Cette terre, voilà donc pour lui, et pour tous dé-

sormais, la vraie, la bonne et solide base de l'histoire. « Le sol n'est pas seulement le théâtre de l'action; par la nourriture, le climat, il y influe de cent manières. Tel le nid, tel l'oiseau. » Il arrive à cette loi : « La liberté n'est pas seulement la vie de l'homme, c'est celle de la nature. » Le cercle historique est ainsi complété; la terre fait- l'homme, qui se transforme par son propre travail, va se créant de nouveau et, à son tour, fait la terre à son image. Tant qu'il est libre, elle est belle et fertile; la servitude amène la stérilité.

Michelet a le génie descriptif. De la géographie il fait un poème. Peu de pages sont comparables à son superbe Tableau de la France. Chaque province y est marquée d'un trait de lumière. Le genius loci apparaît, prend corps et âme. La Bretagne est la résistance, la Normandie la conquête. La Seine, aussi belle que le lac de Genève, marche en outre, et porte vers l'Océan, vers l'Angleterre et la lointaine Amérique, le génie parisien « qui est la forme la plus complexe à la fois et la plus haute de la France ». Comme l'historien a bien compris l'esprit et la substance de cette terre gauloise où perpétuellement tout reverdit, de ce pays des « printemps sacrés » I

Il ajoute : « Ce peuple, le mieux centralisé, est aussi celui qui, par son exemple et l'énergie de son action, a le plus avancé la civilisation du monde. » 11 montre que la France a été par excellence l'élément social des temps modernes. Nulle nation n'a une telle vertu d'absorption et de rayonnement, nulle n'offre

une aussi grande âme maternelle. « Ce qui est propre à la France, c'est d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'être la France et d'être le monde. Notre nation est bien puissamment attractive; tout y vient, bon gré mal gré. C'est la nationalité la moins exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigène a été plusieurs fois submergé, fécondé par des alluvions étrangères. Toutes les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents. »

Il voit fort bien que la France n'aurait pas survécu à tous ses fléaux, si elle n'avait eu au plus profond de l'être la vivace espérance, l'héroïque gaîté, la source jaillissante de l'idéal. Elle a froid, elle a faim, elle a peur : elle chante. Et son chant la console. La France est femme, dit-il. Il pourrait dire: elle est oiseau. Si mobile, si vive, si enthousiaste et primesautière, si coquette et naturellement gracieuse, n'a-t-elle pas eu jadis pour emblème l'alouette? Aristophane lui eût dédié sa comédie ailée. L'empire des airs lui appartient de droit. Un beau matin elle s'est envolée toute seule. Sans souci ni crainte, en fredonnant, elle a gonflé à la flamme sa frêle montgolfière. Et la voilà partie pour les astres, pour l'exploration de l'infini. D'autres ont les mers, elle a le ciel.

N'est-il pas risible qu'on lui fasse un crime de cette légèreté précieuse ? Maint renard trouve nos raisins trop verts. On nous appelle girouettes. Eh bien! oui, ce que Thémistocle demandait aux dieux, la France le reçut en partage; elle a « le don de l'oubli ». Elle oublie, parce que son cœur bat vite, parce qu'elle est

avide d'inconnu, de nouveau, de meilleur; parce qu'elle est le peuple-Protée; parce que, coname la nature même, son principe est mouvement et transformation. Nation légère, nation de voltigeurs, d'éclaireurs; avant-garde du genre humain!

« Si vous étudiez sérieusement le mystère de la nature qu'on appelle l'homme de génie, a dit Michelet dans la préface du Peuple, vous trouverez que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les dons du simple. » Il fut cet homme-là. Les dures épreuves de la vie, en lui donnant la force de l'expérience, ne lui enlevèrent jamais la candeur de l'innocence originelle.

Ce travailleur acharné n'eut pas le temps de connaître l'ennui, l'envie, la vanité, les passions stériles. Il alla vers son but avec assurance; et sans vertige il côtoya l'abîme.

Il enrichit son esprit, toujours au profit, jamais aux dépens de son cœur. S'il fut supérieur aux autres historiens contemporains, c'est parce qu'il aima davantage. Vous souvient-il de la page où il parle si tendrement des « ailes infatigables dont l'Amour éternel couve le monde » ?

Son existence fut un continuel dévouement à l'humanité, dont il aurait voulu faire une famille universelle. Il eut une telle flamme créatrice, qu'il en put raviver les siècles éteints.

Dans une étude publiée au lendemain de la mort de Michelet, Camille Pelletan a résumé le génie du grand historien en quelques lignes d'une éloquente justesse :

« Tout se trouve dans son œuvre : les personnages ressuscites d'un mot et fouillés d'un regard jusqu'au fond, et ce grand personnage multiple et impersonnel qui est la foule. Tout y est noté, jusqu'à ces grands événements inaperçus, qui sont une idée, une révolution sociale ou morale, qui s'éparpillent sur les foules, et qui transforment soudainement le monde, sans laisser presque de trace de leur passage... Un grand sentiment domine l'ensemble et le passionne : l'amour brûlant du peuple, la passion pour les souffrants... 11 semble que ce génie ait reçu comme en dépôt toutes les larmes, toutes les angoisses et tous les écrasements de l'humanité depuis le commencement des siècles, et qu'il pousse un cri de terreur sous l'accablement d'un si tragique fardeau... »

Il dépassa l'idée du poète latin : « Je suis homme, et rien d'humain ne m'est étranger. » Rien ne lui fut étranger, non seulement dans l'humanité, mais dans la nature. Il pénétra l'obscure conscience des êtres instinctifs, leur restitua le rêve, la pensée, et de son flambeau d'amour éclaira les dernières profondeurs des mondes. 11 anima l'inanimé.

MIC H EL ET \l<f

Parcourez ceux de ses livres où il se délassait, à ciel ouvert, de son grand travail historique : la Mer, la Montagîie, l'Oiseau, l'Insecte. Quelle force régénératrice il a trouvée dans les explorations, dans les investigations qu'il poursuivait là! Quel air pur et salubre il respire et nous fait respirer!

L'Insecte, notamment, fut écrit par Michelet à ce lumineux instant de son existence, pendant ce propice été de la Saint-Martin, où il s'écriait : « Ma jeunesse, venue tard, veut répandre mon âme ajournée. » Il s'est vite épris de son sujet. Quoique les insectes n'aient pas de cerveau, mais simplement des ganglions nerveux, il a reconnu sans peine qu'ils ont des trésors d'intelligence et de tendresse. « Monde de mystères et de ténèbres! dit-il; c'est pourtant celui où se trouvent les lueurs les plus pénétrantes sur les deux plus chers trésors de l'âme, l'immortalité et l'amour. »

Sa sympathie a minutieusement observé ce monde mystérieux. Il s'est penché sur la fourmilière, il en a appris le langage. Ces fines bestioles, ces intrépides travailleuses lui ont enseigné le courage, la patience. Ne raconte-t-il pas que Tamerlan, le conquérant asiatique, aurait reculé dès ses premiers combats, s'il n'eût été encouragé par une fourmi qu'il s'était amusé à rejeter du haut en bas d'un vase où elle grimpait, et qui revint quatre-vingts fois de suite à la charge?

Longuement Michelet étudia l'industrieuse abeille, ornée de sa trompe délicate, de ses deux antennes et

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de ses cinq yeux. Comme elle prépare maternellement le berceau des petits! Et comme, tout en butinant, elle accomplit, la chaste prêtresse, des milliers de mariages entre les fleurs! Je connais peu de pages plus attendries que celles où l'écrivain raconte l'hospitalité qu'il donna un matin à une abeille frileuse.

L'araignée, éprise de musique, ne semble pas plus répugnante à Michelet qu'à Victor Hugo :

J'aime l'araignée et j'aime l'ortie Parce qu'on les hait.

Avec un autre poète, il ajoute :

Un papillon m'a dit le secret du tombeau.

La a concurrence vitale » n'est pour lui qu'un moyen de progrès et d'harmonie. Plus une espèce est émondée, plus elle devient féconde. « La haute loi de la nature, c'est la destruction rapide de tout ce qui est décroissant, languissant, stagnant, donc nuisible; sa purification brûlante par le creuset de la vie. »

Il faut signaler les études, plus admirables encore, que Michelet publia sur la Femme, sur l'Amour, et où il mit les plus précieux trésors de son cœur.

De tels délassements lui rendaient les forces de la jeunesse, renouvelaient son allègre énergie. Il rentrait alors dans son Histoire avec une puissance nouvelle.

Il attaquait l'arbitraire, la servitude, sous toutes leurs formes religieuses ou politiques, redressait la conscience, prouvait que la liberté seule rend possible la vertu. L'amour lui fit comprendre la famille, la famille lui fit comprendre la patrie, et la patrie l'humanité.

Ce cher pays français, il l'aima comme le représentant des libertés du monde, comme l'apôtre du dévouement fraternel. Il voulut « créer plus que des esprits, créer des âmes et des volontés »; il chercha et montra dans le vrai le germe d'une poésie et d'une religion supérieures.

L'histoire de la France, de même que toute l'histoire du monde depuis l'ère chrétienne, se résume dans la lutte de deux principes.

Le premier, celui sur lequel reposèrent uniquement toutes les sociétés antiques, c'est la conquête, la vie alimentée par la mort. C'est la guerre, l'esclavage. Un enchaînement fatal précipite ainsi le vieux monde à sa ruine. Dépopulation des pays conquis, démoralisation des conquérants, diminution du travail, fiscalité accablante, abandon de la terre, stérilité générale.

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L'autre élément, celui de l'avenir, se nomme paix, liberté, industrie. L'antiquité, sachant mal travailler, inhabile à transformer la matière, ne pouvait ni renouveler ni multiplier la richesse. Les uns ne s'enrichissaient qu'aux dépens des autres. L'idée moderne est créatrice, tire l'utile de l'inutile, donne un prix à ce qui n'en avait pas, dirige les forces aveugles, applique à la production les puissances destructives, enrichit chacun sans ruiner personne.

Dans la lutte de ces deux éléments, dix-huit siècles se consumèrent.

Le grand ennemi du progrès semble avoir été l'Église, appuyée sur tous les privilèges. En réalité, le christianisme n'est pas d'une autre essence que les paganismes antérieurs. Il naquit dans l'esclavage et de l'esclavage. Il est, par excellence, la religion servile. Religion de résignation, de rêve, inventée tout exprès pour consoler par l'espoir d'un prochain paradis les troupeaux humains sous le joug! La souffrance devenait un capital qui achetait l'éternité. Tout élan fraternel était paralysé par l'égoïste préoccupation de « faire son salut ». Propagée dans les foules inférieures, cette doctrine monta vite des esclaves aux maîtres. Les habiles comprirent quel merveilleux instrument de domination ils avaient là. L'Église fut organisée.

Fidèle à son origine, elle n'eut jamais qu'une politique : perpétuer le servage du genre humain; qu'une haine : la liberté. On la croyait irréconciliable, par son principe, avec la nature. Erreur. A Luther elle

sut opposer Loyola, qui eut pour but de fausser systématiquement la grande réaction matérialiste du XV r siècle. D'autre part, la Réforme resta stérile parce que, si elle rendit à l'humanité l'immense service d'émanciper la conscience individuelle et de supprimer le prêtre comme intermédiaire entre l'homime et Dieu, elle le fit en restant très chrétienne, en restaurant le vieux dogme mortel de fatalité, de prédestination, de serf-arbitre.

Le XVI I' siècle fut la suprême lueur de l'esprit autoritaire, l'épanouissement final d'un monde déjà condamné.

Avec Louis XIV, meurt l'ancien prestige. Un siècle nouveau se lève : l'élément libre va triompher.

Le principe de liberté eut pour instrument le peuple, pour organe Paris. Jusqu'en 1789, le peuple apparaît une seule fois dans notre histoire comme force originale d'initiative et de direction. C'est vers la fin lugubre de la guerre de Cent ans. Roi, prêtres, gentilshommes, hommes de loi, hommes d'argent, tous laissent le pays à l'abandon. La France est perdue. Non! le peuple entre en scène, surgit du fond du désespoir sous la figure d'une paysanne vierge.

Contre tous, elle a la foi. Elle croit en la patrie, en la justice, en l'idéal. Malgré bourgeois, prélats et nobles, elle marche hardiment, et le peuple avec elle. Victoire. Après quoi, trahison. Les riches et les grands la vendent, la renient, la flétrissent et la tuent. Le peuple retombe au fond des ténèbres.

Trois siècles encore, il resta misérable comme le serf antique. Au bout du troisième siècle, il ressuscita. La science avait dénoncé le dogme frustratoire sous lequel il s'était oublié deux mille ans. Les hautes institutions de l'ancien régime, monarchie, noblesse et clergé, n'avaient que trop prouvé leur inipuissance. La bourgeoisie, jusque-là condamnée par son isolement à échouer en toutes ses tentatives, battue sous Charles V et sous Charles VI, à la Ligue et à la Fronde, triompha des privilégiés par le bras du peuple, enfin libre et fort, et dès lors l'arbitre des destins. Les droits de l'homme sont proclamés. L'ère démocratique est ouverte.

On se tromperait en la faisant remonter à la Révolution anglaise de 1688, simple affaire d'intérêt qui transmit le pouvoir à l'union de l'aristocratie territoriale et de l'aristocratie financière. L'Angleterre garda, comme l'antique Rome, son Sénat patricien; comme à Rome, son principe de gouvernement resta la guerre, la conquête, ce qui détermina l'écrasement de l'Inde, l'extermination des races américaines, la ruine de l'Europe.

C'est la France, ancienne nation dirigeante du Moyen-Age, la France transformée, faite peuple, agis-

sant par Paris, qui reprit et joua incontestablement le grand rôle, le rôle supérieur dans l'âge nouveau. L'âme de l'avenir est en elle.

Paris, jadis, était essentiellement bourgeois, le Paris des corporations, des jurandes, des maîtrises, où l'apprenti même se trouvait tout de suite conservateur. Ses marchands et ses bouchers, Marcel et Caboche, furent fatalement les alliés de Charles-le-Mauvais et de Jean-sans-Peur. Les ligueurs se donnèrent à Guise; les frondeurs à Condé.

Au xviii* siècle, la cite change. Law fonde le crédit, démocratise la fortune, active fébrilement la circulation des espèces. Les philosophes précipitent la circulation des idées. L'industrie se développe. L'ouvrier naît. Paris devient plébéien. Il retrouve le bon sens héroïque qui fut l'originalité vraie de la Pucelle. Jeanne, la bonne Lorraine, bien différente des femmes bibliques qui sauvent Israël en courtisanes, et des saintes chrétiennes cloîtrées dans la résignation et la prière, avait révélé le type du héros moderne, pur dans l'action, pacifique dans la guerre. En 1789, le héros s'appela légion.

Les derniers volumes de l'Histoire de France, consacrés au XIX' siècle, ne sont pas les moins tragiques.

les moins douloureusement beaux qu'ait écrits Michelet. La fièvre de L'indignation et de la pitié y brûle même d'une plus ardente flamme. C'est l'histoire déjà, mais c'est la vie encore. Nous sommes des acteurs nouveaux dans le même drame; la lutte continue, et jamais le prix de la victoire n'a été si grand : il s'agit de l'affranchissement définitif du monde. Le xi x' siècle, dit Michelet, sera la date de la majorité humaine.

Il ajoute cependant que, si le xviii" siècle fut tout entier à « l'escalade vers la liberté », le xix° « regarde la fatalité ».

Le fatalisme fut parfois un auxiliaire du progrès, et le xvi^ siècle s'en servit pour abolir le régime avilissant des dévotions mécaniques et des indulgences vendues. De nos jours, croit-on encore à la prédestination? Les fatalistes modernes se bornent à revendiquer, dans certains cas, l'irresponsabilité de l'homme envers lui-même et la société; est-ce là de la fatalité dogmatique? Nous n'avons pas désappris les leçons de nos pères, nous poursuivons leurs revendications courageuses; comme eux, nous revenons à la nature, mais sans renier le libre arbitre. De cruelles expériences nous ont fait toucher les obstacles, et nous connaissons mieux les forces obscures contre lesquelles nous avons à lutter.

Le XVI II* siècle fut surtout le siècle de la théorie, du rêve, de l'enthousiasme. Le xix' siècle fut surtout celui du travail pratique. Il eut d'abord un accès de désespérance. Mais pouvait-il échapper à la tristesse et au doute? il naquit au milieu des ruines. Un im-

mense effort, effroyablement douloureux, avait été fait, et l'on redoutait qu'il ne restât stérile. La force brutale avait décidé de tout. Quel accablement dans les esprits! Mais cette torpeur fut vite secouée. Premier réveil en 1830; second mouvement en 1848; puis, malgré vingt ans d'incurie, malgré l'horreur et la honte de désastres terribles, troisième explosion en 1870. Peut-on reprocher à la France de s'être abandonnée alors au sombre fatalisme? On lui avait légué la négation; elle en a fait surgir la foi nouvelle. Toutes nos forces vives tendent maintenant à dégager l'espèce humaine de ses derniers liens et de ses derniers voiles.

La Révolution ne put organiser la grande machine révolutionnaire, l'instruction du peuple. C'est de là que vint le mal. Tout sera à recommencer, tant que l'éducation n'aura pas été définitivement reconstituée. Il ne faut pas élever l'enfant, qui est l'avenir, dans les principes du passé.

Le commencement du siècle dernier a pour trait caractéristique la grande lutte entre la France et l'Angleterre. Dans cette sanglante rivalité, l'Angleterre continue la tradition du brigandage féodal, du

privilège, de la vénalité à outrance. Sous Louis XVI déjà et puis jusque sous Bonaparte, la France porte l'idée neuve, l'idée féconde, l'idée qui émancipe et associe les âmes et les volontés.

La lutte s'ouvre par la délivrance des États-Unis. Mais notre patrie victorieuse est en proie à la fermentation révolutionnaire, et la Grande-Bretagne vaincue a gardé l'Inde, le Canada. Pitt arrive au pouvoir. Il s'y maintient par un système d'effrontée corruption, pressurant l'Inde, livrant ce riche pays à toutes les convoitises, au pillage le plus atroce. 11 conspire avec l'Autriche contre la nation française. Le complot avorte. La République est proclamée. La Convention rêve la délivrance du monde. L'aristocratie britannique, prise d'une terreur furieuse, se jette à corps perdu dans la guerre et commandite tous les trônes européens contre nos Volontaires. Elle court à la ruine, à la banqueroute, quand Watt, par un bonheur inespéré, découvre la machine à vapeur, crée une force industrielle de quatre millions d'hommes. La richesse afflue. Pour en finir plus vite, Pitt se fait faux monnayeur et inonde la France de faux assignats.

La République pourtant triomphe de la ligue des rois, de la Vendée, de l'émigration, de ses propres discordes. Ses généraux de vingt ans portent nos frontières au Rhin. Toute l'Europe se soulève. Il semble que le rêve de l'indépendance universelle soit sur le point de se réaliser.

Hoche meurt. Bonaparte paraît. Dès sa première

campagne il applique au pays conquis les procédés des Anglais dans l'Inde. Les Italiens attendaient un libérateur; il leur arrive un pillard. La désillusion commence. Notre armée semble conduite par le funeste génie de nos adversaires. Qu'importe à l'ambitieux? Il sait que l'argent est le grand corrupteur. Il ramasse les millions; il en comble, il en accable le Directoire. Bientôt, c'est le guet-apens de Brumaire, le Consulat, l'Empire.

Napoléon ne frappe que malgré lui la réaction européenne. Il profite mal de ses derniers succès. Contre la France servant l'empereur, l'Angleterre, implacable en son épouvante, reprend avec plus de furie la lutte commencée contre la République servie par Bonaparte. Nous avons à combattre, non plus seulement les rois, mais les peuples révoltés par l'esprit de conquête et soldés par les capitaux anglais. L'issue n'est plus douteuse : Waterloo.

Entre les deux nations, Michelet a voulu rester impartial. Peut-être a-t-il dépassé le but. Il semble bien doux pour l'Angleterre, qu'il nomme « cette admirable ruche de l'industrie humaine ». Ruche d'industrie, oui. Mais ruche d'industrie anglaise,

exclusivement anglaise! A la féodalité mercantile d'outre-Manche, la raison d'État ne permet ni le sens moral ni l'amour de l'humanité. Ce n'est pas la délivrance, c'est l'exploitation universelle qu'elle rêve; et elle périra le jour où le monde saura ne plus se laisser exploiter.

c< Vers 1800, dit Michelet, il y eut en Angleterre une grande révolution morale, amenée par un amour du travail régulier, que ne présente aucune autre nation. » Cela est contestable. L'Angleterre était marchande, elle devint pharisienne. Les lords relevèrent la dévotion, la respectabilité, le rigorisme, comme on relève les remparts ruinés d'une vieille ville menacée d'un assaut. Il n'était que temps. Après Swift, qui avait proposé sans rire l'excellente spéculation de saigner, saler, vendre et manger tous les premiersnés d'Irlande, était venu l'économiste Malthus, prouvant que les riches seuls ont le droit d'engendrer. Pour le moment, le pharisaïsme sauva tout.

Certes, l'Angleterre, industrielle au point de faire de la guerre une énorme industrie, resta matériellement victorieuse. Mais sa victoire lui profîtera-t-elle longtemps? Elle empêcha la France de libérer les peuples; qu'elle ne s'en réjouisse pas trop! En commanditant contre la Révolution la superstition et le despotisme, elle s'est préparé deux ennemis qui ont grandi par elle, qui grandiront malgré elle : la Prusse et la Russie. Qui donc l'aidera et la défendra contre ses anciens mercenaires? Si bas que la France puisse descendre, la France se relève. C'est le peuple du

sacrifice, le peuple rédempteur; c'est la nation qui ressuscite. Elle a pour âme un principe. La Grande- Bretagne n'a pour âme qu'un intérêt, qu'un égoïsme. A son premier revers, elle tombera au-dessous de la Hollande; et qui sait quand elle pourra se redresser?

Si Michelet reste assez doux pour l'Angleterre, en revanche il ne garde pas le moindre ménagement pour Napoléon I". Voulant nous préserver du césarisme, il tient à nous dégoûter des Césars, même du plus éblouissant. C'est avec une impitoyable verve qu'il stigmatise ce fils parricide de la Révolution ! Il lui conteste même le génie militaire; ce qui est excessif. Napoléon fut le plus grand capitaine, ou, si l'on veut, le plus colossal tueur d'hommes qui eût jamais existé. Le justicier ne le traite jamais qu'en étranger, en Corse, en corsaire. 11 ne voit pas poindre en cet aventurier le moindre sentiment de la patrie. Il l'enferme dans sa famille. Et quelle famille! Joseph attendait sa mort. Lucien le menaçait. Louis regrettait tout haut d'avoir reçu de sa main pour épouse « une Messaline qui accouche ». Tandis que les Beauharnais ne reculaient devant rien pour accaparer l'homme impérial, les Bonaparte finissaient par bâcler le

mariage autrichien. Après Marie-Antoinette! Les insensés!

On trouve l'historien bien amer, la vérité bien cruelle; nos armées ont lavé tout cela dans tant de gloire! Pour se réconcilier avec le destin, on est heureux de songer que, si l'empereur renia la République, le souffle de 1792 anima toujours nos soldats; que, malgré lui, Bonaparte sema par toute l'Europe les idées révolutionnaires, et que le sang français a fertilisé plus d'un sol aride. Michelet aurait pu développer plus amplement cette idée consolatrice et vengeresse.

Mais que de curieuses rencontres on fait à chaque instant dans son livre! Quelles pages émouvantes il a consacrées à ce pauvre Grainville, le prêtre marié, le malheureux auteur de l'admirable conception poétique intitulée : Le Dentier homme! En d'autres chapitres, semés de détails neufs, pittoresques, saisissants, on dirait parfois que les lignes sont tracées en lettres de feu, et des lueurs inattendues réveillent étrangement de grandes périodes ténébreuses. Tels sont les feuillets où l'historien raconte le Dix-huit Brumaire, la révolte de la flotte anglaise, l'assassinat du tzar Paul I", et tant d'épisodes tragiques.

Enfin, quel puissant amour de la patrie sort de ces annales aux aperçus larges et profonds! Pauvre patrie! elle a subi nombre de désastres, porté de longs deuils! Pourtant elle n'a jamais connu la haine. De là parfois sa faiblesse, de là plus souvent sa force. La haine est stérile; l'amour seul améliore et féconde.

Goethe, qui suivait les Prussiens à Valmy, rapporte que les combattants français, voyant la détresse des Allemands affamés, partagèrent avec eux, malgré leur propre pénurie, le peu de vivres qui leur restaient.

Il n'y a que la France pour faire aimer ses victoires par les vaincus eux-mêmes.

Michelet a magistralement indiqué cela dans son Histoire. Comment, si chétif, a-t-il eu l'énergie d'achever cet incomparable monument ? Son secret, nous l'avons dit, fut la foi. Déçu par le mysticisme chrétien, il se releva par un sublime besoin de croire. Il échappa au scepticisme, où ont échoué tant de belles intelligences, restées en chemin entre le rêve antique et l'idéal moderne. Dans un élan du cœur, il découvrit le principe de vie et de progrès : association et travail libres, exploitation de la nature et non plus exploitation de l'homme.

Loin de lui la superbe intolérance des grossiers matérialistes et des faux savants. Après Vico et Voltaire, il prend pour maître le grand Copernic dont il glorifie l'œuvre en termes si nets : « Copernic, contre les doctes et le peuple, méprisant à la fois l'instinct et la science, les sens même et le témoignage des yeux, subordonna l'Observation à la Raison, et, seul, vainquit l'humanité ».

A de pareils triomphes, on reconnaît le vrai génie, Michelet, lui aussi, trouva le courage et la force d'avoir raison contre tous. C'est ainsi qu'il a profondément renouvelé l'histoire et nous en a fait comprendre la souveraine leçon.

Après trente-cinq ans d'un travail acharné, en 1 8f i , il fut soudain ruiné par le coup d'État. Fortune, santé, projets, tout sombra dans la tourmente. Il alla chercher à Nervi, sur la côte ligurienne, entre la mer et la montagne, l'abri d'un climat plus pur et plus doux. Mais là, le rivage est stérile, peu hospitalier; et l'exilé sentait en lui l'organisme de l'existence presque incapable de fonctionner plus longtemps. Un sou de lait par jour, c'est toute la nourriture qu'il pouvait prendre. En dépit des choses et des gens, ce vaincu exténué persistait cependant à aimer la vie. 11 fit bon visage à la souffrance et à la pauvreté, sentit sa conscience dominer hautement la fatalité qui l'accablait.

D'instinct, il cherchait autour de lui le réconfort. 11 se lia, d'une intimité chaque jour plus profonde, avec la mer, avec les monts, avec les étoiles, auxquelles il donnait, dit-il, des petits noms d'amitié, et qui ne s'en formalisaient pas. Il fit connaissance avec les lézards du quai, si bien qu'ils s'apprivoisèrent et devinrent familiers. Il venait de subir le 2 Décembre et d'évoquer le 9 Thermidor; il cro)ait ne pouvoir

jamais s'en guérir. Mais la douceur des nuits calma les fièvres, la clarté des jours dissipa les fantômes.

Ses facultés reprirent leur jeu normal. Dans la transparence extraordinaire de l'air d'Italie, qui supprime la sensation de la distance, toute la nature semblait venir à lui pour réparer son être.

Il finit par se détacher de sa maladive personnalité, par oublier son désespoir, par s'oublier lui-même, pour ne plus songer qu'aux pauvres gens qui vivaient près de lui sur cette terre sèche et dure. Ne pouvant travailler, il pensa; et, sa mauvaise santé le réduisant au jeûne, c'est aux affamés, c'est au peuple des misérables qu'il fut naturellement conduit à penser. Il comprit toute la misère de ceux qui manquent de pain ; et, dans sa peine, il se félicita d'y avoir au moins gagné de comprendre cela. Il fut ému d'une immense pitié; il chercha avec passion comment on pourrait guérir la société des vieilles et cruelles servitudes de la faim, consacrer le droit de toute créature à sa part nécessaire d'alimentation, et instituer « le banquet universel de la suffisante vie, » Du pain d'abord, des livres ensuite.

Il conçut alors une civilisation établissant l'harmonieux équilibre des droits naturels et des devoirs sociaux, organisant la satisfaction de tous les besoins légitimes par le concours régulier de toutes les forces actives. Il retrouva le testament de la Révolution dans ces paroles de Saint-Just : « Nous vous promîmes le bonheur, non le bonheur égoïste, mais le bonheur de Sparte et d'Athènes, le bonheur de la vertu, la

ip ARTISTES ET PENSEURS

jouissance du nécessaire sans superfluité. Le bonheur que nous vous promîmes n'est pas celui des peuples corrompus! »

Certes, par là, Michelet ne prétend pas bannir de l'État les belles-lettres, les beaux-arts, choses essentielles que, seul, un étroit et sombre puritanisme peut qualifier de superfluité. Il ne met pas l'idéal hors la République. Il veut, au contraire, qu'on encourage la culture de toutes les facultés humaines, qu'on ne se lasse pas de développer dans les jeunes esprits tout ce qui peut nous élever, nous rendre meilleurs.

Avec une logique irréfutable, il déduit et expose tous les corollaires de l'axiome capital posé par Montesquieu : « Les républiques doivent être fondées sur la vertu. » La vertu n'est-elle pas, en effet, le meilleur gage de force et de sécurité, l'indispensable palladium d'un peuple républicain?

Sur quelle inébranlable base édifier la civilisation? Sur la réciprocité du sacrifice! Michelet a reconnu en lui-même que le dévouement est une de nos plus chères et de nos plus fécondes jouissances. Cette faculté que nous avons d'être heureux par désintéressement, il en fera le principe de son système.

L'art social, dit-il, consiste, non à supprimer le sacrifice, mais à faire que l'on aime à se sacrifier. N'avons-nous pas tous au cœur un foyer latent d'héroïsme? Il s'agit de dégager cette flamme, de révéler à chacun cet élément de sociabilité. Surtout, qu'on se garde d'abolir l'effort, la peine. Sans l'eflort, qui

est l'exercice même de notre vouloir, nous ne pourrions jamais parvenir à la liberté.

Chrétien à l'origine, Michelet dénonça ce que le dogme a de dangereusement faux, mais il emprunta au christianisme son plus puissant secret : l'exaltation, la sanctification, le charme du renoncement volontaire. Il humanisa le mysticisme; il dirigea les âmes religieuses et les esprits généreux vers un idéal aussi accessible que bienfaisant, vers le triomphe positif du bien sur le mal, vers la conquête pacifique de l'univers par ce qu'il y a de supérieur en nous. Là, surtout, s'est révélée sa vertu évangélique.

Évangéliste, il le fut : l'un des grands évangélistes e la Révolution française!

Ne se bornant pas à des vues théoriques, il est entré dans les détails les plus précis sur les moyens à prendre pour développer l'idée et le sens du sacrifice, pour préparer le peuple à l'avènement du nouvel état social.

Il a dans le peuple une invincible foi. Il revendique l'honneur d'avoir formulé le premier la philosophie justificative du suffrage universel, en fondant le droit du plus grand nombre, non pas sur le fait brutal du nombre même, mais sur cette vérité expérimentale que l'inspiration naturelle des masses contient précisément la même lumière que la réflexion et la science de l'élite.

Il propose qu'au moyen d'une presse et d'une tribune populaires, par des spectacles patriotiques, on manifeste aux citoyens rassemblés l'idée républi-

caine. Il réclame pour la Cité les beffrois et les cloches usurpés et accaparés par l'Église. Il rappelle combien il est difficile et combien il est urgent de faire des livres pour les foules, qui ne savent presque rien encore de ce qu'on a écrit sur elles. Il explique la puissance des chants nationaux, où s'unissent les voix et les âmes. Il écrit une page mémorable sur la Marseillaise. C'est un hymne de fraternité, affirme-t-il avec admiration; c'est un hymne qui, dans la guerre, conserve un esprit de paix. Qui ne connaît la strophe touchante : « Épargnez ces tristes victimes!... »

Il veut qu'on organise la communion démocratique, la grande messe de la libre pensée, de l'humanité solidaire; il veut qu'on dresse la sainte table des peuples affranchis du besoin.

Il sait qu'on n'abolit définitivement les coutumes qu'en les remplaçant à l'avantage évident des hommes.

L'avenir esta l'honnêteté, à la droiture, à la justice, à l'effort de tous les cœurs vers le bien général; l'avenir est à l'amour. L'amour! c'est le fond du fond de la philosophie de Michelet. Tout pour l'amour et par l'amour! Il demande que notre cœur s'ouvre, comme le sien, à tout ce qui vit, à tout ce qui est. D'un coup d'aile suprême, il s'élève en plein ciel; et ce n'est plus seulement l'unité et la fraternité des peuples qu'il rêve, c'est l'unité et la fraternité des mondes; c'est la solidarité de la nature entière.

Avant les chimistes et les physiciens, il a reconnu que l'univers est partout pétri des mêmes éléments. Pour donner aux étoiles des petits noms d'amitié, il n"a

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pas attendu que l'analyse des rayons sidéraux eût prouvé aux savants que les astres sont des mondes identiques à notre terre. Par moments on sent vibrer dans sa voix l'harmoniede la révélation absolue. Rappelez-vous sa Bible de l'Humanité !

Il n'est pas stoïcien. Il ne fait pas profession de vaincre la douleur. Il fait mieux, il lui découvre des vertus, il les met à profit; et comme un médecin transformant un poison qui tue en un remède qui sauve, il tire le bien du mal.

De glorieux inventeurs ont récemment extrait de la houille noire le prisme de l'arc-en-ciel; les obscurs détritus des antiques forêts enfouies et carbonisées sous terre, ils les ont pris, ils les ont soumis à leurs réactifs, ils en ont fait jaillir toute la splendeur des rayons absorbés jadis par les innombrables feuillées; dans les entrailles de la nuit, ils ont retrouvé des siècles de soleil. Ainsi Michelet fait de l'espoir avec de la désespérance, de la lumière avec de l'ombre, de la vie avec de la mort.

Il achève son œuvre par un acte de confiance en la force inconnue qui nous anime. Songe que tout cela! diront quelques-uns. Mais le songe d'un grand homme est souvent l'ébauche de l'avenir, le pressentiment de l'improbable et prochaine réalité.

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Edgar Q^uinet

i^^^^DGAR QjjiNET s'est caractéHsé lui-même, à

i^l souhait, dans l'Histoire de mes Idées : « J'ai tenté, dit-il, de sauver la conscience humaine au milieu des embûches qui lui étaient tendues; je n'ai rien épargné pour cela... J'ai défendu la cause des peuples, des faibles. J'ai adoré la France; j'ai rêvé pour elle de devenir l'idéal des nations modernes. Quand il sera question de patrie, quelques hommes de bonne volonté penseront à moi. »

L'idée de patrie, d'humanité, de nature, a été, en effet, un des éléments essentiels de sa vie et de son œuvre; c'est pour la substituer au culte du surnaturel et à l'idée de religion, ou plutôt c'est pour en tirer la libre religion de l'avenir, qu'il a lutté sans trêve, pen-

dant plus d'un demi siècle. De bonne heure il s'est proposé une double tâche : premièrement, dégager la grande leçon du passé, pour épargner aux hommes désormais les erreurs, les fautes et les désastres des siècles révolus; en second lieu, établir indestructiblement le principe de progrès qui doit rendre l'avenir meilleur, plus heureux et plus grand. Toute l'histoire lui a paru converger vers ce résultat : affranchissement de l'individu dans la famille féconde et la société protectrice.

Telles sont les propositions qu'il a développées par la parole et par la plume sous le règne de Louis- Philippe. Né d'une mère protestante, mais élevé dans la religion de son père, le catholicisme, il avait promptement échappé à tout système dogmatique. Ses cours du Collège de France sur les Jésuites et VVltramontanisme (1843 et 1844) eurent un long retentissement. Quand on relit les volumes où il les a réunis, on est étonné de la lucidité, de la précision et de l'ampleur que le jeune professeur apporte en ce grave sujet. Dès les premières pages, la question religieuse est exposée et appréciée d'une façon décisive. Il semble que cela soit écrit d'hier, et que l'auteur ait prévu les événements qui se déroulent aujourd'hui même sous nos yeux. Les esprits justes et profonds sont naturellement prophètes.

Jamais l'antagonisme irréductible qui existe maintenant entre l'idée de religion et l'idée de patrie n'a été démontré en termes si clairs et si forts; jamais on n'a si bien prouvé la nécessité absolue et urgente de reconstituer, pour le fonctionnement intégral et régulier des sociétés modernes, la synthèse de ces deux éléments, qui, dans l'organisme social, sont aussi inséparables que l'âme et le corps dans la vie. Au cours de la lutte, depuis si longtemps engagée entre l'esprit de servitude et l'esprit de liberté, lutte qui s'accentue étrangement de nos jours, la patrie et la république représentent l'émancipation matérielle et morale, en face du césarisme impérial ou royal, qui représente la servitude temporelle, et de l'Église, qui représente la servitude spirituelle. Elles ont pour rôle de défendre l'humanité contre a ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur », qui, si l'homme leur rendait, à l'un et à l'autre, ce qu'ils lui réclament, ne lui laisseraient absolument rien, ni biens, ni personnalité, ni conscience. Il faut être pris d'un aveuglement incroyable pour ne pas voir que taut ce qu'on fait contre l'idée de patrie profite à l'esprit de servitude, à l'idée de monarchie et de religion. Le mot même de patrie, qui ne date que du seizième siècle, a été créé pour

exprimer le principe qui devait remplacer l'autorité royale; et la France, qui depuis tant de siècles porte si hautement le drapeau de l'humanité, montre ce que toute patrie peut et doit avoir d'universel.

Edgar Quinet savait bien qu'une religion nouvelle, une religion républicaine, une religion-patrie était la seule solution du problème. Mais devant la stérilité religieuse de la Révolution française, qui n'avait réussi à organiser d'une façon durable ni un nouvel ordre temporel ni un nouvel ordre spirituel, — devant l'impossibilité de constituer de toutes pièces une foi supérieure, vraiment humaine et vraiment naturelle, donnant satisfaction aux sens, au cœur et à la raison, n'affirmant plus l'absurde, ne niant plus le réel, embrassant la vie et le rêve, et qui, sans expliquer ni justifier le mal aux dépens d'un créateur ou d'une créature, le transforme en bien, le diminue ou le neutralise dans la mesure du possible, — devant toutes les difficultés, pour longtemps insurmontables, qui barraient le chemin, le philosophe cherchait un moyen de conciliation provisoire qui permît d'arriver un jour à l'accord voulu, à la pacification complète et solide. Voyant le catholicisme incompatible avec la liberté, il demandait la séparation des Églises et de l'État, quoique la chute de l'empire romain lui eût appris l'irrémédiable impuissance de l'Etat sans foi, de l'État neutre. Il rêvait un système d'éducation où la libre pensée enseignerait aux religions diverses ce principe social : « l'amour des citoyens les uns pour les autres, indépendamment de leur croyance ».

Comme si un tel principe pouvait être accepté par ces religions diverses, dont il est la négation même; comme si la patrie céleste ne finissait pas toujours par rendre intolérante et intolérable la patrie terrestre, par la déchirer et la ruiner!

En attendant les temps meilleurs, au milieu de ce XIX® siècle où le génie latin de Bonaparte et le génie celtique de Chateaubriand avaient réédifié l'Empire et l'Église, Quinet préparait la religion et la société futures par l'analyse et la synthèse philosophiques de toutes les expériences religieuses et sociales du passé. Il méditait le mot de Mirabeau : « Vous n'aboutirez à rien si vous ne déchristianisez la Révolution. » Il publiait les Révolutions d'Italie, magistrale histoire de toutes ces petites républiques de la péninsule, qui, s'étant proposé la liberté par la religion catholique, se sont épuisées à ce problème insoluble et ont été entraînées par la désespérance à un suicide national. Après les journées de février 1848, élu représentant du peuple, il eut la douleur de voir la République française passer en quelques mois par toutes les phases successives que les républiques italiennes avaient mis des siècles à parcourir, renier tous ses principes dans l'expédition de Rome et céder la place à un César,

Dans l'exil, il poursuivit sa mission militante. Certaines pages du Livre de l'Exilé, écrites pendant le second Empire, témoignent de sa clairvoyance prophétique. D'un trait, Quinet y apprécie ce qu'il appelle le système de M. Louis Bonaparte : « Résumé de tous les systèmes précédents, la bigoterie de la Restauration et la vénalité de la branche cadette!... Pourquoi l'Europe aime et admire Louis Bonaparte? Parce qu'il est le premier, le seul qui ait réconcilié le peuple avec la contre-révolution; parce qu'il a rendu le peuple complice de la servitude. »

En i8f 3, il s'écrie : « Pourvu que ça ne finisse pas par quelque ignoble parodie de Waterloo ! »

Il surveille le mouvement clérical. Il signale le danger. Partout il voit dans la théologie nouvelle « la peur divinisée de la Révolution ». En deux lignes, il peint tout le troupeau réactionnaire : « Hommes qui n'ont plus la foi, et qui pourtant ont encore le tempérament du fanatisme! »

Aux rêveurs libéràtres, que tentait une réconciliation avec le bonapartisme, il répondait : a Une dynastie a certains traits que rien n'efface; elle a dans ses origines certains actes qui ne peuvent en être détachés... On n'a jamais vu une dynastie se transformer. Les Stuarts sont restés les Stuarts; les Bourbons sont restés les Bourbons. De même, quoi que l'on fasse, les Bonapartes restent et resteront les Bonapartes. »

Il connaissait bien l'Allemagne; il avait pris dans une famille allemande sa première femme, Minna >loréj dont le père, ancien citoyen républicain du dé-

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partement de Mont-Tonnerre, avait été l'hôte et l'ami du général Desaix. Il admirait la science germanique, mais redoutait le militarisme prussien : « J'ai toujours pensé, dit-il un jour à Jules Favre, qu'il y a au fond de l'esprit allemand un ballon gonflé d'une vanité énorme. » S'il voyait dans l'Allemagne une grande école, il voyait dans la Prusse une grande caserne. Dès 1834, il avait prédit la guerre du Rhin. En 1866, ses angoisses redoublèrent. « Se figure-t-on, criait-il aux naïfs et aux fous, se figure-t-on que les Prussiens se soient donné la peine de vaincre à Sadowa pour nous protéger sur le Rhin ? Voilà, je pense, le dernier degré du vertige. » Hélas! que de degrés nous devions descendre encore!

Il ne s'était pas plus laissé duper par le protestantisme d'outre-Rhin et d'outre-Manche que par l'ultramontanisme. « Je ne suis pas protestant, disait-il, et je ne pense pas que notre pays soit appelé à le devenir. » Il se méfiait de la royauté anglicane et luthérienne comme du pape de Rome. Il connaissait parfaitement cet état d'esprit plus ou moins inconscient des minorités religieuses, qui sont sans cesse attirées vers les pays où leurs confessions ont la majorité, et qui, dans les circonstances critiques, trouvent bien difficile et bien pénible d'opter pour leur patrie contre leur chapelle. 11 n'avait pas oublié 181^ et sentait que nous avons deux voisines redoutables, l'Allemagne césarienne et la féodale Angleterre.

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C'est dans l'exil qu'il publia ses deux admirables volumes sur la Révolution française, qui offrent une si ferme et si haute leçon, mais où l'amertume de la proscription l'a rendu parfois bien sévère pour notre pays. Avec une éloquente âpreté, il y élève contre l'ancienne France un reproche extrêmement grave. La tradition antérieure à la Révolution lui semble foncièrement corrompue et empoisonnée par l'adoration de la force et l'idolâtrie du succès. « Une telle tradition, dit-il, est la pire des écoles pour des esprits encore neufs... Ce qu'on appelle l'ordre, c'est-à-dire l'obéissance sous un maître et la paix ckins l'arbitraire, est enraciné chez nous dans le roc et naît de la tradition immémoriale... La liberté est un roseau poussé d'hier. Tout le passé travaille incessamment contre elle. Pour retrouver son génie, la France doit tout d'abord reviser sa tradition nationale. »

Cela posé, Quinet rappelle que les hommes de 1789 et de 1793 furent forcés de chercher le principe de l'organisation nouvelle en dehors de la tradition, dans la philosophie : « La Constituante prit pour base la tradition des penseurs. Là est la sublimité et le péril de la Révolution... Pour la première fois dans le monde, la philosophie dut tenir lieu de croyances,

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d'institutions et d'archives... Un système d'idées pures, sorte de géométrie sociale, peut-il suffire à l'organisation d'un peuple? La simple vérité a-t-elle assez d'autorité sur les foules, qui procèdent, non par la logique, mais par l'imagination?... Dans l'antiquité, les multitudes, dégoûtées de l'ancien culte, ne purent s'élever à la région des idées pures. On se trouva privé de religion, sans avoir aucune philosophie, ce qui est la pire condition où l'homme se puisse imaginer. Par là s'explique la décadence du monde antique. »

Fort bien dit, n'est-ce pas? Mais si les deux propositions de l'historien étaient justes, nous serions inéluctablement condamnés à désespérer de l'avenir. Il montre, d'une part, que la tradition est nécessaire à la vie et au progrès d'une nation; et, d'une autre part, il affirme que notre tradition nationale ne renferme que des principes de servitude et de ruine. Il a évidemment raison sur le premier point : la tradition, c'est l'âme même des peuples, c'est le symbole de leur personnalité et l'essence de leur être, c'est le fruit de leur existence et le gage de leur avenir. Mais, sur le second point, nous estimons qu'il se trompe. Il est injuste à la fois envers notre tradition nationale qu'il tient pour stérile, et envers notre Révolution à laquelle il reproche de n'avoir pas réussi à improviser une religion neuve.

Il importe que l'on ne se laisse pas égarer par cette erreur, et que l'on reconnaisse l'inanité d'une telle doctrine. La Tradition et la Révolution peuvent et doivent

être justifiées. Pour cela, le glorieux ami et rival de Quinet nous fournit de précieux éléments. Si la conception nouvelle de l'univers n'a pas été consacrée encore sous des formes caractéristiques et durables, c'est, réplique Michelet, que toute religion met des siècles à créer ses symboles et ses rites. Cette œuvre, la Tradition seule, en son infatigable persévérance, est capable de l'accomplir. Et l'on peut s'en fier à elle. Car la vraie, la perpétuelle, l'évidente tradition française, non la tradition artificielle et officielle, mais celle que nous ont léguée, de générations en générations, nos obscurs, nos innombrables aïeux, et qui est aussi bien la tradition du peuple que la tradition des penseurs, a pour essence la foi héroïque en la justice et en l'amour. Elle a sauvé le pays dans l'effroyable guerre de Cent ans : tandis que l'Église et la Cour désespéraient de la France, le peuple ne s'abandonna pas, fit des prodiges et finit par vaincre. Elle s'est affirmée dans nos plus grands hommes; elle a guidé Bayard, inspiré Corneille. Jadis, elle s'appela Chevalerie. On l'a nommée plus tard : Fraternité vivante.

La Révolution en est, non la condamnation, mais la consécration. « La Révolution est la tardive, mais nécessaire et juste manifestation du génie de la France; c'est la France ayant enfin trouvé son droit. » Il ne faut pas rendre nos aïeux responsables de la trahison de leurs monarques, qui ont brisé le pacte conclu avec les vieilles communes affranchies, avec le Tiers- État, contre l'étranger et les bandits féodaux. C'est à titre de justiciers que les rois avaient reçu le pou-

voir. En détruisant les franchises qu'ils avaient juré de défendre, ils ont renoncé à leur raison d'être, ils se sont suicidés. La Révolution est devenue inévitable.

Comment a-t-on pu méconnaître cette vérité manifeste? Comment la France s'est-elle ainsi méprise sur son propre génie? L'explication en est aussi simple que triste : « Pendant cinquante ans, tous les gouvernements ont affirmé que la France de la Révolution fut un non sens, une pure négation. La Révolution, d'autre part, avait biffé l'ancienne France, dit au peuple que rien dans son passé ne méritait un souvenir. L'ancienne a disparu de sa mémoire, la nouvelle a pâli. Il n'a pas tenu aux politiques que le peuple ne devînt table rase, ne s'oubliât lui-même, ne perdît le sens de la belle unité qui fut sa vie. On lui ôte son âme. »

Il faut donc renouer solidement le fil d'or que les partis ont voulu rompre. Il faut mettre en pleine lumière, il faut enseigner à tous, outre notre histoire superficielle, la légende nationale qui est notre histoire profonde, notre image psychologique. Seule, aux sinistres années du Moyen-Age, cette maternelle légende, flot pur de religion populaire jailli du cœur percé de la Patrie, préserva le peuple menacé de maie mort et désespéré par la sécheresse d'une métaphysique byzantine, par la stérilité d'une théologie féroce. Seule, elle pourra le défendre encore contre le pédantisme rationnel et positif, contre l'aridité mortelle d'une philosophie scientifique sans cœur ni âme.

Notre tradition est à la fois patriotique et humaine. Ni égoïsme, ni exclusion, ni haine aveugle. Elle ne repousse aucun peuple, ne dédaigne aucun individu. Elle ouvre toutes grandes aux plus humbles les portes du libre avenir. Ce n'est pas elle qui a dit : « La Force prime le Droit. »

Non! Elle a inspiré à un législateur de vingt-sept ans, apôtre et martyr de l'Esprit populaire, ces mots si vrais : « La violence ne saurait être un principe d'ordre organique et de vie sociale; rien n'est vraiment fort, durable et fécond, que ce qui se meut en vertu de sa propre et intime harmonie. »

Par les jours troublés et inquiets qui suivirent la guerre de 1870, Edgar Quinet écrivit un de ses meilleurs livres, l'Esprit nouveau, pour résoudre cette question : dans le combat entre les principes contraires, dans la mêlée hasardeuse des dogmes, des doctrines et des partis, sur quel principe supérieur s'orienter, vers quel but se diriger? — Ce principe, dit Quinet, c'est le libre sentiment du beau, l'amour créateur et rédempteur; ce but, c'est la communion de plus en plus complète de l'homme avec la nature.

Un système aussi simplement formulé peut paraître naïf et aventureux. Qu'on l'examine cependant : il est

fondé sur les lois qui régissent l'univers. Quelle est, en effet, la grande loi organique que la science a reconnue dans la nature? C'est la loi de rénovation et d'amélioration des êtres par le sens inné de la beauté; c'est la sélection naturelle. L'irrésistible instinct de reproduction de l'individu et de perfectionnement de l'espèce se manifeste à tous les échelons de la vie universelle. Chez tous les êtres en liberté, cet instinct est éveillé et régi par le sentiment du beau. Il en va de même pour le genre humain, quand la servitude n'étouflPe pas les facultés originelles de l'homme. De la liberté naît l'amour, que la puissance du beau mène au progrès.

Donc, pour éviter dégénérescence et décadence, deux conditions doivent être remplies tout d'abord : assurer la liberté de l'homme, développer en lui le sens du beau. On comprend dès lors que les créations et les œuvres des penseurs et des artistes ne sont pas seulement un luxe, mais bien une nécessité pour les peuples.

Dans l'amour libre et vrai, tout est fécondité. Il élève et éternise l'espèce; il crée en outre la justice, la loi, l'ordre. Il forme la famille, puis la tribu, la cité. Entre les êtres unis par une commune origine, se développe le besoin de sociabilité. Or, sans justice, pas de société possible.

Mais, dira-t-on, l'intérêt individuel entre aussitôt en lutte avec l'intérêt social, et fausse ou tourne les lois; les êtres pervers l'emportent vite sur les êtres bons, ceux-ci étant désarmés par leur bonté même,

IfO ARTISTES ET PENSEURS

ceux-là ayant à leur disposition tout l'arsenal de l'hypocrisie : ne voit-on pas partout le triomphe du mal?

A une telle objection voici la réponse : l'amour et la justice nous sont tellement essentiels et indispensables, que l'iniquité, avec toutes ses armes, toutes ses ruses et toutes ses séductions, n'a jamais pu les déraciner du cœur humain. La haine et le crime même ont pour premiers mobiles ces deux hauts sentiments. Qu'est-ce que la jalousie de Caïn, sinon la révolte d'un être déshérité contre le mystérieux pouvoir qui permet à son frère d'accaparer les sympathies? C'est une furieuse et folle postulation de tendresse et d'équité.

D'ailleurs, même si l'on ne tient pas compte du remords et si l'on admet que le crime n'est pas toujours puni par la simple conscience du crime, n'est-il pas constaté que les pervers sont frappés d'impuissance et de stérilité par le seul fait de leur perversion ? Rien n'est plus destructif que l'influence permanente du mensonge sur l'organisation physique et les facultés intellectuelles. L'habitude du sophisme rétrécit le crâne et diminue la masse cérébrale. Quand l'esprit se contrefait, le corps finit par se contrefaire. A force de jouer faux, on ne peut plus réaccorder l'instrument. La vérité est aussi nécessaire à l'homme que le soleil. Elle répand, elle aussi, la lumière et la chaleur. Loin d'elle, tout s'étiole et dépérit.

Suivant la loi de l'hérédité, la perversité de l'individu pervertit la race. L'étouftement continuel des manifestations de la conscience détermine à la longue

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la déchéance de l'être et celle de l'espèce. « Silence, mort intellectuelle, ruine d'une classe et d'un peuple! »

Si la laideur et l'hypocrisie précipitent fatalement la décrépitude des races, les hautes vérités et les beaux sentiments, au contraire, élèvent et fortifient. Ils répandent une ardeur d'enthousiasme que la persécution avive. Ils passionnent les foules. Leur flamme se communique de proche en proche. Ils rendent les cœurs plus forts que la douleur, plus forts que la mort. Les triomphes du méchant ne profitent même pas au triomphateur; les victoires du juste profitent à tous.

On le voit, la liberté et l'amour, qui contiennent la justice et la vérité, sont les principes de toute vie et de tout progrès. L'histoire du genre humain confirme cette proposition. Toujours et partout, aussitôt que l'égoïsme et la tyrannie ont prévalu, les sources de l'existence se sont desséchées, les races ont dégénéré, les nations ont disparu.

Notre philosophe voudrait briser le cercle vicieux où la France semble enfermée par une fatalité irrésistible : action, réaction, révolution. Ne perdons plus le terrain gagné, dit-il. Si nous n'avançons pas, les

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nations qui marchent nous passeront sur le corps. Il étudie en quelques pages admirables oc l'art de refaire des caractères ». Refaire des caractères! c'est justement ce dont ne veulent pas entendre parler les sophistes de l'esclavage, qui trouvent plus simple de gouverner des machines que des êtres libres et intelligents.

Deux fois déjà le monde moderne a voulu s'affranchir. Au xvi' siècle, la Réforme religieuse; au xviii% la Révolution sociale. Cependant, la superstition et le despotisme tiennent encore l'avenir en échec. Mais on commence à s'apercevoir, surtout en France, de la façon dont il faut faire ce qui doit être fait.

La superstition, avec son cortège de mirages et de déceptions, a toujours été suprêmement funeste à la liberté et à l'amour, à l'expansion et au progrès de la vie. Ni la vérité ni la justice ne sont dans la foi mystique, cette fille aveugle de la douleur et du désespoir. Torturé par les inévitables supplices du mal physique et de l'agonie morale, l'homme primitif est tombé à genoux, a dressé des autels, offert des sacrifices, érigé des idoles, élu des prêtres; tout cela, pour conjurer sur terre la souffrance. Mais il a senti sa servitude plus accablante encore, son existence plus cruellement empoisonnée; le remède s'est trouvé pire que le mal. Alors un rebelle s'est levé, a crié que les dieux n'existaient pas, et, comme on ne pouvait supprimer le mal sans supprimer la vie, a proposé l'athéisme et l'anéantissement. Prêtres et idoles sont, plus tard, rentrés en faveur, pour redisparaître encore,

EDGAR QUINET If^

et ainsi de suite; car l'humanité se lassait tour à tour du mensonge et du néant.

Cette lamentable alternative a trop puissamment contribué à l'abdication et à l'avilissement de l'homme. Il faut à tout prix en délivrer la pensée humaine. Nous en avons le moyen maintenant, croyons-nous; car d'instinct le monde travaille avec persévérance, depuis deux siècles, à affaiblir et détruire ces fatales influences, en diminuant la force de leur principe, qui est l'ignorance, la peur.

Un asile se présente à nous, immense, magnifique et fécond, où nous pouvons nous sauver du néant et du mensonge. Cet asile, c'est la Nature, que nous ouvre la science. Certes, l'homme a déjà tenté d'y pénétrer, et toujours une pareille tentative a ramené un peu de sérénité sur la terre. Dans la Grèce antique, les philosophes et les artistes, incapables encore d'analyser l'existence et de formuler la vérité, ont puisé dans le pur sentiment du beau la puissance de symboliser admirablement les forces et les lois de l'univers. Entre eux et l'aveugle Destin, ils ont placé, au sommet de l'Olympe éclatant, des déités intelligentes et belles, dont le rayonnement a fait éclore du sol de l'Attique une merveilleuse fleur de civilisation. A l'époque de la Renaissance, les arts ont également transfiguré la divinité, et les terreurs du Calvaire se sont évanouies devant le sourire de cet enfant Jésus, qui cherche le sein de la vierge-mère, comme l'humanité cherche le sein de la maternelle nature.

La Grèce a exprimé le beau, Rome a formulé le

juste, l'Évangile a exalté l'amour; — la pensée moderne établit le vrai. Tout est prêt pour que l'homme triomphe enfin des antiques fantômes évoqués par l'épouvante. Que luise un demi-siècle de liberté, et peut-être la victoire sera-t-elle définitive.

Je voudrais insister sur la fermeté héroïque du caractère d'Edgar Quinet, sur la hauteur et la lucidité de son esprit, sur son grand cœur, sur son amour profond de la France et de l'Humanité. On ne saurait trop le consulter en notre temps, où partout l'Église revient à la charge contre la société civile et a pour principal objectif de soumettre la jeunesse des écoles à l'instruction confessionnelle. Notons ses maximes :

a Les nations qui périssent tout entières, dit-il, sont celles qui n'ont pu s'envelopper d'une forme immortelle d'art et de poésie; elles n'ont pu s'endormir du sommeil de la chrysalide, elles sont mortes. »

« Si la patrie meurt, deviens toi-même l'idéal d'une patrie nouvelle. Sois une conscience! Un univers nouveau n'attend pour se former que de rencontrer dans le vide des cieux déserts un atome moral. »

« Quand l'homme tombe, il se trouve toujours un système pour l'encourager à tomber davantage. »

EDGAR QUINET I^f

« Il n'est pas bon pour les peuples de se consoler trop tôt. »

a Sitôt que le peuple renonce à sentir et se réduit à raisonner, il n'est rien au monde de plus facile que de l'abuser; car, sur ce terrain nouveau, il n'a aucune expérience, nul moyen de s'orienter... Quand le cœur disparaît dans le peuple, c'est une chose incroyable que la faculté infinie de duperie et la puissance d'aveuglement qui s'éveillent dans l'homme. »

« Il n'y a que deux moyens de rendre une révolution irrévocable : changer l'ordre moral, la religion; changer l'ordre matériel, la propriété... Les révolutions qui ne se proposent que le bien-être ne l'atteignent pas; elles sont éternellement dupes. »

« Nous n'envisageons guère la religion que comme un frein pour le grand nombre. Réduite à ces termes, nous la trouvons d'autant plus excellente, que nous avons cessé d'y croire; et il nous paraît admirable que le peuple soit enchaîné par des croyances dont nous sommes affranchis. Nous accommodons par là ce que nous devons à la morale et ce que nous devons à notre orgueil. »

« La force qui s'assied sur un terrain rougi de sang n'est que la force; par la capitulation, elle devient le droit. »

a Aucun peuple ne s'est émancipé de sa sujétion à un autre peuple, qu'à la condition de s'appuyer sur un idéal supérieur à celui de ses conquérants. »

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Si Edgar Quinet sortait aujourd'hui de la tombe, que dirait-il d'une France qui, depuis trente ans, n'a pas SU délivrer l'Alsace-Lorraine, ne l'a même pas tenté, consacrant par là l'œuvre de la violence et offrant ses autres provinces comme proie au plus fort? Que dirait-il d'une France qui a laissé supprimer tout un peuple, l'Arménie, sans paraître s'en apercevoir, et qui a abandonné le Transvaal comme l'Empire avait abandonné le Danemark? Que dirait-il d'une France où décroît l'idée de patrie ? Que dirait-il d'une France qui ne sait pas encore apprendre le français aux paysans bretons?

Peut-être se souviendrait-il du mot désespéré de Hoche sous le Directoire : « J'avais cru que la République changerait les mœurs, et c'est pis qu'avant quatre-vingt-neuf! » Peut-être répéterait-il simplement : c< Peuples qui voulez renaître dans votre grandeur première, ne capitulez pas! »

Du premier au dernier jour, Edgar Quinet, malgré sa sévérité de proscrit pour la patrie perdue, aima

passionnément la France. Tout le prouve dans son œuvre comme dans sa vie.

Les reproches qu'il fit à la Révolution française ne l'empêchèrent point de reconnaître et de proclamer en elle la force destinée à rectifier le principe religieux dans le monde, à substituer la nature au miracle, la vérité à la révélation, le droit humain au droit divin. Sans nier les erreurs ni les fautes qui se sont produites fatalement dans l'âpre mêlée révolutionnaire, il comprit et fit comprendre admirablement quel en est le sens. Tout en déplorant les funestes échecs subis par la pensée nouvelle, il ne glorifia pas moins cette tentative généreuse qui a voulu, avec tant de courage, avec tant d'amour et de grandeur, transporter l'idéal chrétien du ciel sur la terre, transformer le rêve paradisiaque en philosophie rationnelle du progrès vraiment possible, réaliser dans ce bas monde tout ce que les doctrines évangéliques ont de réalisable.

Il combattait infatigablement toute rétrogradation. Mieux que personne, il démontra la nécessité d'une réforme politique et religieuse qui ne fût ni romaine ni judaïque, ni papiste ni anglo-saxonne, mais hautement française et largement humaine. Il n'entendait pas que les choses de quatre-vingt-neuf et de quatre-vingt-treize eussent été faites au profit exclusif de telle ou telle chapelle antérieure, de telle ou telle théologie intolérante et surannée. Il écartait résolument toutes les vieilles hypothèses mystiques qui barrent la route à la science, au travail libre et juste.

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à la fraternité universelle. Il tâchait de prémunir notre République contre un destin semblable à celui de ce bon roi Henri IV, qui ne put régner qu'en abjurant la foi huguenote, et qui fut assassiné par un coup de couteau catholique. Ne croyant pas plus désirable que faisable de convertir en notre pays la grande majorité des populations au culte d'une des petites minorités confessionnelles, il voulait fonder, sur un terrain neuf et ferme, le temple de l'avenir.

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Les difficultés que doit rencontrer une telle œuvre, il ne s'en dissimulait aucune. Il savait le danger des discordes qui se prolongent : « Quand la lutte dure trop longtemps, il arrive que tout ce que l'homme est obligé de faire pour réussir le déprave. » Remplacer la discipline dans la servitude par l'ordre dans la liberté ne lui paraissait pas chose simple et facile. Le XIX' siècle, qui réussissait à dominer et à diriger les forces brutes de la nature, ne parvenait pas encore à diriger les forces morales et intellectuelles de l'homme, et ne réalisait que très faiblement sa grande idée : l'association libre des volontés et des énergies. Comment obtenir l'organisation bien appropriée de la force matérielle et de la force spirituelle,

EDGAR QUINET ï<i<p

sans quoi ne peut se maintenir notre démocratie? Pour durer, pour vivre, elle a besoin absolument d'une armée qui la défende contre l'invasion étrangère sans l'opprimer, et d'une foi qui soutienne et guide sa conscience sans la fausser, sans l'aveugler? Comment introduire « la grande Rénovation prochaine », qui doit apporter aux hommes « la pacification de l'âme, par la victoire de la vérité sur la peur et sur la mort »? Que d'obstacles restaient à vaincre! Pour qu'on eût la force de les surmonter, le philosophe s'écriait : « Ce qu'il nous faut préparer à tout prix, c'est le règne et la religion de la sincérité. » Il ajoutait : « La sécheresse morale, là est le danger de notre temps; cherchons des sources nouvelles! »

Une des principales causes de l'amour si profond qu'il avait pour la France, c'était que, justement, la France lui semblait le pays où jaillissent du cœur avec le plus de spontanéité, de désintéressement et de ouissance, les nobles inspirations qui purifient et qui régénèrent.

Certes, il n'hésitait pas à lui dire vertement son fait. Il déplorait sa longue habitude de l'arbitraire autant que son idolâtrie de la force. Il lui recomman-

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dait de ne pas « étoufFer la vérité sous la parole, comme d'autres l'étoufFent sous le silence ».

Il se défiait, à certains égards, de l'élément latin qui a pris tant de place dans notre nationalité. « L'impuissance de Danton, de Camille Desmoulins, de Couthon, à se faire une idée quelconque d'un changement dans l'ordre religieux, ne tient pas à leur personne; elle semble appartenir à la race latine. Jamais les Romains ne purent sortir de leurs anciennes formes religieuses; ils n'en eurent même pas l'idée. » Mais était-il bien sûr que Danton et les autres fussent si latins et si fermés que cela? D'ailleurs, à côté de l'élément romain, n'avons-nous pas le vieil élément celte et le jeune élément barbare?

Non sans une certaine ironie grave, il formulait à l'occasion tel état des choses ou des gens : « Avec la faculté de s'indigner, les Français ont perdu l'art de mépriser; ils ne savent plus tuer par le ridicule... Le taux des effets publics est le critérium par lequel se jugent tous les événements du monde. »

Mais, pour montrer qu'il n'était pas injuste envers les siens, on n'aurait qu'à citer quelques lignes comme celles-ci : « Le peuple, chez nous, est demeuré le peuple! il n'est pas devenu populace. Il a toujours gardé en lui de quoi faire un levafn qui, jeté dans la masse de la nation, finit inévitablement par la faire fermenter; c'est de là que sort le pain de l'avenir, dont se nourrissent les forts. »

Ne savait-il pas à merveille que le tempérament français est nerveux, avec des dépenses énormes do

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force, suivies d'énormes lassitudes; et qu'après les sommeils de plomb où il se répare, il a des bonds subits, par lesquels il s'avance plus loin, ou s'élève plus haut que ceux qui, à pas comptés, ont gagné sur lui du terrain? Seul peut-être, le peuple de France est capable d'accumuler, pour les moments de grande crise, contre les suprêmes dangers, un invincible trésor de puissance héroïque. En un an, en un mois, en un jour alors, il dépense victorieusement tout son capital d'énergies réservées, toute son épargne d'un siècle. Bientôt il retombe épuisé. Mais l'obstacle a été franchi. L'inaccessible a été escaladé. L'impossible a été mis à la portée de tous. Un idéal s'est fait chair.

La France a-t-elle, comme le disait Taine, la vanité pour faculté maîtresse? Non. L'essence de son caractère est la sociabilité, le désir et le don de comprendre et d'être comprise, de plaire et d'aimer, de multiplier les puissances et les joies de la vie en faisant adopter par les autres nations ses goûts, ses passions, ses idées, et en adoptant les leurs; c'est-à-dire de communier sous toutes les espèces avec toute l'humanité. Eile n'a pas moins d'amour pour les faibles et les

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misérables, que pour les forts et les héros. C'est la nation des nations, le grand peuple frère, possédant au plus haut degré le sens de l'analogie, de la généralité, de la synthèse. Dès l'origine, la France n'a-t-elle pas confondu ses intérêts et ses destins avec ceux de la civilisation? Cette race est, de toute évidence, la moins égoïste, la plus généreuse de toutes les races, celle qui aime le plus et fait le plus aimer la vie, celle qui craint le moins et fait le moins craindre la mort.

Loin de méconnaître et de dédaigner le sentiment du divin, elle veut, au contraire, le justifier, le purifier, le rendre vraiment digne d'embrasser l'infini et l'éternel. Elle a pour mission de rendre la Foi et la Raison réellement infaillibles, en les conciliant. La Foi n'est-elle pas, en son principe, une forme initiale, instinctive et inconsciente de la Raison?

S'avilir et s'asservir pour s'enrichir, la France s'y refuse; ce n'est pas à l'argent, ni à aucun privilège, qu'elle veut donner le pouvoir, c'est au travail et à la pensée. Un des articles de son programme est de populariser, de démocratiser le beau, qui est la splendeur du vrai, et aussi du bien. Cette splendeur, elle s'efforce de la divulguer, de la répandre, non plus pour la poser comme une parure éblouissante sur quelque dogme incompréhensible, mais pour développer, pour exalter, même chez les plus humbles, toutes les facultés de noblesse et de bonheur.

C'est par là que la France est si chère et semble

EDGAR QUINET lé"}

si précieuse à Edgar Quinet; c'est par là qu'il la croit plus digne de présider à l'évolution humaine que l'égoïste et dévote Angleterre, que la brutale et mystique Allemagne.

Nous avons voulu simplement indiquer l'œuvre de Quinet en ses grandes lignes. Que de détails suggestifs il y faudrait relever! Dans son essai sur « le Christianisme et la Révolution française », se trouvent par exemple deux chapitres du plus haut intérêt sur l'islamisme. Il y montre, avec la précision la plus probante, comment cette foi si simple, si forte, sut, dans le vieil Orient pourri de toutes les débauches de l'âme et du corps, abolir les castes et l'idolâtrie, que si vite elle remplaça par l'égalité humaine et par l'unité divine, par l'identité absolue de la religion, de la politique et de l'organisation sociale. Pour conclure, il nous met en garde contre le danger musulman, contre toute cette Asie et toute cette Afrique mahométanes, oià brûle encore, si vivace et si intense, le plus violent fanatisme : « Ne croyez pas que les déserts soient sourds! L'Afrique entend le bruit même des rêves de notre peuple. »

L'artiste, d'autre part, n'est pas indigne du penseur

chez Edgar Quinet. Dans ses importants et poétiques ouvrages d'imagination, surtout dans Merlin l'enchanteur, il a découvert ou restitué sur le sol natal ces sources vives dont le charme et la vertu lui semblaient merveille. Quelques lignes du Génie des Religions résument fort bien son esthétique : « L'art a pour but de représenter par des formes la beauté infinie, de saisir l'immuable dans l'éphémère... Toute œuvre belle est véritablement morale, parce qu'elle exprime l'harmonie du monde; elle est un abrégé de l'ordre général. »

Jamais Edgar Quinet n'a été apprécié d'une façon plus décisive que dans le discours prononcé par Victor Hugo sur sa tombe, le 29 mars iSyf :

« Une profondeur mêlée de bonté fait l'autorité de cet écrivain. On l'aime. Quinet est un de ces philosophes qui se font comprendre jusqu'à se faire obéir... Le poète en lui s'ajoutait à l'historien. Ce qui caractérise les vrais penseurs, c'est un mélange de mystère et de clarté. Ce don profond de la pensée entrevue, Quinet l'avait. On sent qu'il pense, pour ainsi dire, au delà de la pensée... »

Le 14 mai 1883, la belle statue d'Edgar Quinet, par Aimé Millet, fut inaugurée à Bourg, sa ville natale, où son aïeul, Philibert Quinet, maire de la cité, a proclamé la République en 1792. Mais le plus beau monument d'un grand écrivain n'est-il pas toujours son œuvre? C'est là qu'il faut chercher la vraie ressemblance de Quinet, l'image de son âme. On aura tout profit à l'y retrouver. Car on y retrouvera, avec

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lui, les grands principes et les nobles sentiments trop oubliés ou trop dédaignés aujourd'hui*.

* Nous ne croyons pas inutile de donner la lettre suivante, qui fut écrite par Edgar Quinet à l'auteur de ce volume :

Assemblée Nationale.

Monsieur,

Recevez tous mes remerciements pour votre compte-rendu de VEsprit nouveau. Je suis heureux de me sentir d'accord avec vous sur des sujets si importants. Je sens, en vous lisant, ma pensée germer sous un bon et salutaire rayon.

C'est comme une conversation avec un ami inconnu. Puisset-elle devenir une réalité I Laissez-moi, au moins, vous serrer ici bien cordialement la main qui a écrit ces excellentes pages.

Edgar Q.uixet.

Versailles, i8 janvier t8j) .

Henri Heine

uoiQUE, sans nul doute, Heine soit le plus grand poète lyrique allemand du xix' siècle, l'Allemagne le trouve trop français pour lui dresser une statue. C'est sur la généreuse terre de France, qui lui a donné l'hospitalité pendant sa vie et après sa mort, que, devant les rancunes de l'empire germanique, on a, par une effigie sculpturale, honoré sa mémoire.

Le dimanche 24 novembre 1901, à onze heures du matin, au milieu d'une affluence d'élite, où étaient dignement représentés les lettres et les arts, fut inauguré le monument de gloire érigé sur le tombeau du poète, au cimetière Montmartre, par ses admirateurs

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autrichiens. Le député Constantin Noske, président du Comité viennois, rappela avec émotion dans quelles circonstances le buste de Henri Heine, oeuvre du sculpteur danois Louis Hasselriis, avait été offert à ce groupe et placé sur la tombe. M. Gaston Deschamps remercia le Comité d'avoir voulu qu'en cette cérémonie de cordiale commémoration la parole fût donnée d'abord à un écrivain français; et il évoqua, lui aussi, les tragiques souvenirs qui se mêlent à l'histoire du buste de Heine, modelé à l'origine pour l'impératrice d'Autriche :

« Elisabeth, impératrice et reine, a reconnu superbement l'empire du verbe et la royauté de l'art, lorsqu'elle exalta sur un haut piédestal, dans un temple de marbre, au fond d'un bois de myrtes et de lauriersroses, près du rivage heureux où murmurent les flots des mers orientales, le poète des Dieux en exil et du Chant des Océanides, qu'une étrange destinée égara dans les brumes septentrionales... »

Et l'orateur continua par un éloquent éloge de celui que, d'autre part, un écrivain anglais nomme véridiquement « le poète dont le génie a déchiré les traités devienne et reporté les frontières de France jusqu'au Rhin ».

La notice biographique rédigée par Heine lui-même pour M. Saint-René Taillandier commence ainsi : « Je suis né l'an 1800, à Dusseldorf, ville sur le Rhin, occupée depuis 1806 jusqu'en 1814 par les Français, de sorte qu'enfant j'ai respiré l'air de la France. » La conversation qu'il eut à Lucques avec la belle Fran-

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cesca, selon les Keisehilder, est plus précise encore; à en croire le texte de ses propres paroles, il serait venu au monde pendant la première nuit de l'année 1800, A-t-il fait là une erreur involontaire? Nous croyons plutôt qu'il a pris cette date tout bonnement pour amener la plaisanterie qu'il attribue au marquis Christoforo : « N'ai-je pas toujours dit qu'il était un des premiers hommes du siècle? » Quelle que puisse être la raison de son inexactitude, il naquit en réalité le I] décembre 1799, à Dusseldorf, au n° ^3 de la Bolkerstrasse. Son aïeul paternel, Heymann Heine, « un petit juif avec une grande barbe », avait été assez heureux, malgré le peu d'importance du commerce qu'il exerçait, pour épouser l'héritière du financier Meyer Schamschen Popert. il eut six fils, dont le second, Samson, se maria avec la belle et intelligente fille du docteur Simon de Geldern, Betty, et fut le père du poète. Le troisième fils, Salomon, devint le plus opulent banquier de Hambourg.

« J'ai reçu ma première éducation, poursuit Heine, au couvent des franciscains de Dusseldorf. Plus tard j'entrai au gymnase, qui depuis fut nommé lycée. J'y passai par toutes les classes où l'on enseignait les Humaniora; et je me suis distingué dans la classe supérieure, où le recteur Schallmeyer enseignait la philosophie, le professeur Kramer les poètes classiques, le professeur Brewer les mathématiques, l'abbé Daulnois la rhétorique et la poésie françaises... Mes études, interrompues par des caprices romanesques, par des essais d'établissement, par l'amour et autres maladies.

furent continuées, en l'année 1819, à Bonn, puis à Gœttingue. J'ai résidé trois ans et demi à Berlin, où j'ai vécu dans l'intimité des hommes de science les plus éminents, et où, entre autres causes de mauvaise santé, un coup d'épée me fut administré par un certain Scheller, de Dantzig, dont je n'oublierai jamais le nom, car c'est la blessure la plus sensible que j'aie éprouvée... Dès l'âge de seize ans, j'ai fait des vers. Mes premières poésies furent publiées à Berlin en 1821. Deux ans plus tard, parurent de nouvelles poésies avec deux tragédies, dont une fut jouée et sifflée à Brunswick. En i82f parut le premier volume des Reisebilder; les trois autres volumes furent publiés quelques années après... J'ai résidé tour à tour à Lunebourg, à Hambourg et à Munich, où j'ai publié les Annales politiques avec mon ami Lindner.

a Pendant les intervalles, j'ai fait des voyages dans les pays étrangers. Depuis douze ans, j'ai toujours passé les mois d'automne au bord de la mer, ordinairement dans une des petites îles de la mer du Nord. J'aime la mer comme une maîtresse... Je n'ai jamais caché mes sympathies panthéistes. Cela m'a fait accuser d'être athée... Je n'ai jamais fumé; je n'aime pas la bière; et ce n'est qu'en France que j'ai mangé ma première choucroute... »

Cet essai sommaire d'autobiographie est bien sec et bien mince, malgré les traits d'esprit qui l'agrémentent. Par bonheur, nous avons sur Heine des documents beaucoup plus instructifs. « C'est dans les œuvres des poètes, a-t-il observé, qu'il faut chercher

leur histoire; c'est là qu'on trouve leurs confessions les plus secrètes. » Pour le bien connaître, il suffit, en effet, de consulter attentivement ses vers et sa prose, en s'aidant des trois volumes oii a été réunie sa Correspondance. En outre, les quelques chapitres de Mémoires qu'il a laissés, sont particulièrement précieux, quoique la mort les ait interrompus si tôt, et quoique les premiers feuillets aient été arrachés et anéantis par les membres de sa famille. Ce livre met en pleine lumière la jeunesse et l'adolescence du poète. Heine y fait revivre avec un singulier relief les inoubliables figures de son père insouciant et artiste, qui ne sut ni augmenter ni conserver la fortune acquise; — de sa mère qui devait être plus tard si fière de lui, mais qui d'abord redouta par-dessus tout qu'il ne devînt un poète, et, encore qu'elle fût « une élève de Jean-Jacques », rêva pour lui l'uniforme militaire; — enfin de son oncle maternel Simon de Geldern, fin visage placide avec un long nez, esprit original et cœur d'or, bibliomane érudit, qui surveilla son instruction, et qui adorait les grives au genièvre. Il s'est plu surtout à y conter son premier amour, son amour d'enfant pour la petite Josépha, la fille du bourreau de Dusseldorf. L'aventure est aussi peu ordinaire que peu connue; essayons de résumer ces pages curieuses.

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Samson Heine, le père de Henri, était un homme excellent. « Il pensait moins avec la tête qu'avec le cœur, et il avait le cœur le plus aimable qu'on puisse imaginer. » Il était fort charitable. Tous les mois, à jour fixe, il réunissait chez lui les pauvres de Hambourg, pour leur distribuer les aumônes de la ville. C'était le soir. Assis entre deux chandeliers de cuivre aux chandelles fumeuses, devant une table couverte de rouleaux de monnaie, il appelait tour à tour ces misérables, qui, l'un après l'autre, venaient recevoir leur rouleau. Certains en recevaient deux. Le plus grand contenait l'aumône privée du distributeur; le plus petit, l'argent de la caisse des pauvres. Et Henri, perché sur une chaise haute à côté de son père, « apprenait à donner ».

Parmi les malheureux qui venaient là régulièrement, se trouvait une femme de quatre-vingts ans passés, la vieille Jeanne Flader. « Elle faisait l'effet d'un grand squelette. La peau de son visage ressemblait à du parchemin blanc. Le chagrin noyait ses yeux pâles. Sa voix, douce et plaintive, expirait comme un râle d'agonie, et elle mendiait absolument sans phrases, ce qui est horrible à entendre. » Elle avait été sage-

femme et fort appréciée. Mais en prenant de l'âge, elle avait pris deux défauts terribles, la boisson et le tabac. La vieille Jeanne fut bientôt réduite à la misère.

« Je vous conseille, lui dit ingénument M. Heine, d'ouvrir un petit comptoir de schnick dans une des rues du port les plus fréquentées par les matelots. »

Elle suivit volontiers ce conseil. Elle ouvrit un débit de liqueurs et de tabac. Il fut vite achalandé. Malheureusement elle était sa meilleure cliente, elle-même. Par la bouche et par le nez, elle absorbait une telle quantité de ses marchandises, qu'au bout de quelque temps elle n'eut plus rien à vendre. Elle revint chez M. Heine. Elle reçut le petit et le grand rouleaux, a Elle se répandit en un torrent de vœux, de bénédictions et de pleurs. » Henri en avait, lui aussi, les larmes aux yeux. La vieille s'en aperçut; elle en fut touchée. Elle se mit à vanter bien haut la gentillesse de l'enfant; et elle ajouta qu'elle prierait pour lui la Sainte Vierge, afin qu'il ne souffrît jamais de la faim et ne fût jamais contraint de mendier.

Or, M. Heine avait une jeune servante qui se nommait Sibylle, mais qu'on appelait familièrement Zippel. Elle affectionnait Henri; et, comme tout le monde, elle croyait fermement que la vieille Flader était sorcière. Q^uand elle entendit celle-ci se confondre en éloges sur la bonté et la beauté du petit bonhomme, elle en fut effrayée. Elle se rappela l'antique superstition populaire, d'après laquelle de telles louanges portent malheur. Pour conjurer le mal, il faut cracher

trois fois sur l'enfant. Bravement, Zippel se précipita, et trois fois elle cracha sur la tête de Henri.

Mais, affirment solennellement les initiés, quand le dangereux éloge a été fait par une sorcière, sa funeste influence ne peut être défaite que par une autre sorcière. Zippel n'avait donc pu fournir que « des crachats provisoires ». Il fallait, pour que le remède fût efficace, de la salive magique. Et Zippel se hâta d'aller quérir une magicienne, qui coupa quelques cheveux sur la tête du petit, et lui fit, à la place tondue, des signes cabalistiques avec son pouce mouillé. C'est ainsi que le poète reçut, dit-il, « l'ordination du diable ».

Cette seconde sorcière s'appelait la Maîtresse, et aussi la Goechinn, parce qu'elle était née à Goch, où son mari avait exercé la profession de bourreau. On disait tout bas que cet homme, en mourant, avait laissé à sa veuve des recettes mystérieuses. Elle exploitait ces bruits-là sans vergogne. Aux débitants de bière, elle vendait des doigts de pendus, provenant de la succession de feu son époux. « Le doigt d'un pendu, disait-elle avec conviction, surtout d'un pendu innocent, si on l'attache à un fil fixé dans un tonneau, non seulement donne à la bière du tonneau un goût exquis, mais encore produit cet effet merveilleux qu'on en peut tirer le double ou même le triple de ce qu'on tirerait d'un autre tonneau de même grosseur. »

Aux jeunes gens, qui mieux aimaient les belles filles que la bonne bière, elle débitait des breuvages

d'amour qu'elle étiquetait : philtraria. Zippel avait eu recours à son art pour se venger d'une rivale préférée.

Devenu grand, Henri fut attiré chez la Goechinn par un sortilège plus puissant que tous les philtres de la terre. Elle avait une nièce de seize ans à peine, svelte, fine, élancée. Comme cette grande fillette ne portait ni corset, ni multiples jupons, ni autres engins artificiels d'amplification féminine, son vêtement, lui collant au corps, ressemblait à la draperie mouillée d'une statue. Et, ajoute le poète, « aucune statue marmoréenne ne pouvait rivaliser avec elle pour la beauté; car elle était la vie même. Dans le moindre de ses mouvements se révélait le rythme de son corps, la musique de son âme. Elle avait le divin profil d'une fille de Niobé. Son teint était d'une pâleur étrange, pâleur nuancée, délicate et changeante. Ses grands yeux sombres semblaient vous proposer une énigme; tandis que sa bouche aux lèvres minces, aux coins retroussés, aux longues dents blanches comme la craie, semblaient dire : — Vous n'êtes pas assez malins pour me deviner! »

La chevelure rouge, d'un rouge de sang, tombait en boucles abondantes sur ses épaules; parfois elle attachait ses longs cheveux sous son menton, « ce qui lui donnait l'air d'une décapitée sanglante ». On l'avait baptisée Josépha, et tout le monde l'appelait Sefchen- 1 a-Rouge.

Elle savait beaucoup de chants populaires, qu'elle chantait à Henri. Sa voix sourde, gutturale, un peu

voilée, prenait alors, par la force de rémotion, une sonorité métallique.

Comme l'oncle de Sefchen, son père avait été bourreau. Il était mort jeune; et sa femme s'était retirée à Dusseldorf, laissant la petite au grand-père, bourreau lui aussi. Sefchen, jusqu'à sa quatorzième année, resta dans la « maison franche » du vieil homme. Il mourut; et elle fut recueillie par sa tante, la sorcière de Goch.

Au grand garçon qui venait alors la voir, au timide et rêveur Henri, au futur poète, elle conta son enfance solitaire, sa sauvagerie ombrageuse et fière. Chez le bon-papa bourreau, même en rêve, elle n'avait eu aucune société humaine; elle ne rêvait que de bêtes. Le grand-père, profondément taciturne, lui avait pourtant appris à lire et à écrire. Quand, avec ses valets, il s'en allait pour plusieurs jours, Sefchen, dans la « ferme franche », au milieu des bois, près du gibet, restait seule avec trois vieilles à tète grise ei branlante, qui faisaient ronfler leur rouet, et qui se querellaient fort en absorbant force eau-de-vie. Les nuits d'hiver, elle avait peur des pendus; car les pendus, dit-on, viennent dans l'ombre reprendre leurs doigts coupés et voler les draps sur les lits ou dans les armoires.

Chaque fois que le bon-papa se préparait à une exécution capitale, ses collègues des pays voisins venaient lui rendre visite. On jasait, on fricotait, et l'on buvait du vin vieux dans des coupes d'argent, afin de narguer ces hôteliers ridicules qui, réservant pour

les bons clients les brocs à couvercle de métal, ne donnaient à boire au « maître-franc » et aux « francsvalets » que dans des brocs à couvercle de bois, ou brisaient le verre daus lequel avait bu le bourreau, et ne voulaient avoir aucune conversation, aucun rapport, avec lui ni sa parenté.

A huit ans, par un beau jour d'automne, Sefchen, quoique son grand-père n'eût à accomplir prochainement aucun grave devoir professionnel, vit quantité de visiteurs arriver ensemble à la ferme franche. Ils étaient une quinzaine, « presque tous petits, très vieux, la tête toute blanche ou toute chauve, avec le glaive des hautes-œuvres sous le grand manteau rouge, et des habits d'apparat d'une forme très ancienne ». Ils venaient là pour « tenir leur assemblée », eux, les plus vieux bourreaux d'alentour. Depuis des années ils ne s'étaient pas vus. Ils se pressaient les mains longuement, parlaient peu, semblaient avoir entre eux un mystérieux langage. Ils se divertissaient à leur guise, moult triste?ne?it, comme les Anglais de Froissart après la bataille de Poitiers.

La nuit venue, l'hôte fit monter de sa cave trois douzaines de bouteilles de son meilleur vin du Rhin, qu'on porta dehors, en plein air, sur la table de pierre dressée en demi-cercle devant le grand chêne, parmi les torches de résine qui brûlaient dans des gaines de fer forgé. Il renvoya valets et servantes, ferma toutes les portes et boucha même avec une couverture la brèche de la cloison de planches contre la niche au chien. Sefchen, restée à la maison, était en train

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d'y rincer la grande coupe d'argent, la coupe de Neptune, où un artiste avait ciselé des dieux marins, montés sur des dauphins et soufflantdans des conques. Elle vint la placer près des bouteilles; le grand-papa lui dit alors d'aller se mettre au lit. Mais la curieuse, pour voir, se cacha derrière les broussailles; et voici ce qu'elle vit.

Deux par deux, le grand-père en tête, les exécuteurs s'avancèrent avec une solennité lugubre et prirent place sur des billots autour de la table de pierre, aux lueurs fantastiques des torches enflammées. Là ils siégèrent longtemps en silence, graves, recueillis, et comme s'ils récitaient tout bas une formule mystique, une invocation, une prière. Puis, le maître-franc emplit de vin jusqu'aux bords la grande coupe, la coupe de Neptune, que chacun vida à son tour. Chaque fois, c'était entre eux de muets, de pensifs serrements de mains. Lorsque tous eurent bu à la ronde, le maître-franc se leva et fit un discours, auquel Sefchen ne comprit rien, mais qui devait être fort pénible, car, tandis qu'il parlait, de grosses larmes roulaient sur les joues du pauvre vieux. Les autres se prirent à pleurer aussi. Et c'était terrible de voir ces vieillards sinistres, ces visages durs et mordus par les ans comme les figures de pierre grise qui peuplent le portail des cathédrales, s'émouvoir ainsi d'une émotion funèbre, fondre en pleurs amers, sangloter comme des enfants. Cela était si triste sous le clair de lune blafard, que Sefchen en eut le cœur brisé. Ce qui la troublait surtout, c'était la douleur

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d'un petit vieux qui gémissait plus profondément que les autres, et qui répétait sans cesse : — O mon Dieu, mon Dieu, le mal a tant duré, tant duré, qu'aucune âme humaine ne peut le supporter plus longtemps. Tu es injuste, oui, injuste, ô mon Dieu!

Enfin ils se levèrent tous, ôtèrent leurs rouges manteaux, puis, le glaive sous le bras, allèrent deux par deux se ranger auprès d'un arbre, contre lequel se trouvait une bêche. Avec la bêche, une fosse fut creusée. Le maître-franc, qui seul avait gardé sa cape rouge, en tira un paquet blanc, assez étroit, mais « plus long qu'une aune de Brabant »; l'objet était enveloppé d'un drap de lit, comme un mort de son linceul. Il déposa le tout dans la fosse béante, et vite il se mit à le recouvrir de terre. Sefchen ne put y tenir; terrifiée par cet enterrement fantastique, elle se sauva.

Quelques années plus tard, sa tante lui donna le mot de l'énigme. C'était le glaive de justice qu'avait enterré le grand-père, un glaive dont il avait décapité CENT criminels. « Les bourreaux, dit à Sefchen-la- Rouge sa tante la sorcière, ont pour usage et coutume de ne plus se servir du fer qui a coupé cent têtes. La lame, ayant alors acquis une sorte de conscience magique, a besoin, comme un être humain, du repos de la tombe» »

La tante de Sefchen ajouta : « Et puis, on a peur que l'épée ne finisse par devenir trop cruelle, trop altérée de sang, et qu'aux mains de son possesseur, elle ne frappe malgré lui les personnes qui lui sont le plus chères. C'est ainsi qu'un frère, selon la légende,

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aurait tué son frère. D'autre part, l'épée centenaire devient fée, semble-t-il, et peut accomplir les plus étranges sortilèges. » Sur quoi, la mirifique sorcière de Goch s'en fut déterrer le vieux glaive du bonpapa, qu'elle serra précieusement dans une chambre secrète, parmi d'autres instruments de magie.

Un jour que sa tante était sortie, Sefchen montra le glaive à Henri, qui l'en remercia par un baiser.

« Oui, dit le poète en achevant cette histoire, oui, malgré la gigantesque lame qui avait décapité cent pauvres diables et qui était fée, et que Sefchen brandissait de sa main fine, malgré l'infamie qui s'attache à tout contact avec cette race chargée d'opprobre, je baisai la jolie fille du bourreau. Je la baisai, non seulement par tendresse pour elle, mais aussi par bravade contre la vieille société et ses préjugés aveugles. »

L'aventure n'est-elle pas caractéristique? Et n'est-il pas merveilleux de voir que ce poète, au vers si brillant et si bien affilé, eut pour première adoration la fille du maître-franc, symbole ingénu de la beauté par qui, jusqu'au dernier jour, il fut torturé si cruellement?

Mais que devint la petite Josépha ? Heine ne le dit même pas. Maintenant, en pareille occurrence, un esthète épouserait la fille du bourreau; et de l'épée ayant coupé cent têtes, il ferait le plus bel ornement de son salon.

Dans un de ses « Nocturnes », le Chevalier OUf, Heine s'est rappelé le maître-franc de Dusseldorf.

HENRI HEINE lOl

Quand il n'allait pas voir Josépha, Henri passait des heures et des jours dans la belle bibliothèque ou dans le vaste grenier à livres de l'oncle Simon. Avidement, il absorba ainsi tout ce que ces innombrables volumes contenaient de pensée humaine, science et fiction, vers et prose. Les romans surtout l'attiraient. Don Quichotte et Gulliver exercèrent, affirme-t-il, une influence dominante sur sa jeune imagination. Mais son père était presque ruiné, à la suite de placements malheureux; et sa mère, inquiète, cherchait comment lui préparer des ressources matérielles dans l'avenir. Il dut quitter le monde des mirages littéraires, pour se frayer un chemin à travers les misères et les ironies de la réalité. Dès lors sa vie, comme son âme, fut un tissu de contradictions; et comme sa conscience, sa destinée devint le champ d'une bataille perpétuelle entre toutes sortes d'éléments opposés. Il était sans biens, et la branche cadette de sa famille possédait une des plus grosses fortunes d'Allemagne; né Israélite, il avait été instruit par des prêtres catholiques et allait bientôt se trouver luthérien; français et allemand tour à tour, il devait finir par être à la fois aile-

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mand et français. Essentiellement poète, il fut, avant d'avoir achevé ses études, expédié par ses parents à Francfort pour y apprendre et y pratiquer la banque, puis l'épicerie en gros.

Vers la fin de i8if, il revint bredouille à Dusseldorf; au printemps de 1816, son oncle Salomon, le puissant banquier hambourgeois, consentit à le recevoir comme employé. Il passa à Hambourg trois ans, dont l'effet fut décisif sur son caractère et sur son sort. Insuffisant pour la banque, il sortit de chez son oncle et tenta un commerce d'étoffes, auquel il dut vite renoncer aussi, faute de vocation commerciale. Sa famille, ne pouvant faire de lui un homme d'argent, lui fournit alors de quoi devenir un homme de loi. Il n'y avait là rien qui dût l'affliger profondément. Hambourg l'exaspérait par sa froide rapacité et sa vulgarité orgueilleuse. Quitter ce « repaire de Juifs baptisés ou autres » pour les villes d'universités, assurément il ne demandait pas mieux. Le malheur était que, chez son oncle Salomon, il n'avait pu se garder d'une folle passion pour sa cousine Amalie, qui n'avait été sensible, elle, ni à son amour ni à ses vers. Ce grand garçon distrait, si jeune encore, n'était guère le fiancé qu'il fallait à cette belle et sérieuse personne. Elle fut flattée, mais sans excès, par l'ardeur timide de ses poétiques déclarations; elle en sourit et n'y attacha aucune importance. Il partit navré, humilié, aigri jusqu'au fond de l'âme, et pénétré d'une blessure dont il devait toujours souffrir. A tous les élans de son cœur se mêlera plus ou moins, désormais, un souvenir pc-

HENRI HEINE iS"}

nible, une acre désespérance d'être aimé. De cette époque, il conçoit le monde comme une tragi-comédie, où, presque sans trêve, les hautes aspirations sont en proie à toutes les alternatives perfides et bouffonnes de l'incompréhensible et implacable Fortune. Une ombre flotte sur chacune de ses joies, même les plus radieuses. On le voit tout ensemble « gai et triste, sceptique et cro)'ant, tendre et cruel, sentimental et persifleur, classique et romantique, délicat et cynique, enthousiaste et plein de sangfroid, tout, excepté ennuyeux ».

Pendant qu'il faisait ses études de droit, Amalie épousa un riche propriétaire de Kœnigsberg, M. Friedlander (if août 1821). Ce fut pour l'amoureux éconduit une crise noire.

Le 1 1 juillet 1823, revenu dans la ville 011 il a aimé, il écrit à un camarade : « La vieille passion éclate de nouveau dans sa violence. Je n'aurais jamais dû venir à Flambourg; au moins faut-il que j'en parte aussi vite que possible! De mauvaises pensées me hantent; je commence à croire que je suis organisé autrement que les autres hommes, qu'il y a en moi de plus profonds abîmes. Une sombre colère, comme une coulée de lave ardente, s'étend sur mon âme. J'ai soif de la nuit éternelle. »

Quelques années plus tard, il rencontra chez son oncle M"* Friedlander, mère de deux fillettes; et en la quittant, il lui sembla « que le monde avait une odeur de violettes fanées ».

Est-ce alors qu'il nota cette boutade :

L'amour, quel carnaval étrange dans la vie ! Une femme que fuit un homme, est poursuivie Par un autre homme, à qui s'attache éperdument Une autre femme, après laquelle un autre amant Court, vole; et csetera. Si bien qu'il est très rare Que deux cœurs soient vraiment unis. Tout les sépare.

Par la suite, sa rancune contre le sexe féminin ne perdit aucune occasion de s'exhaler. « Écrire à une jolie femme, disait-il, me semble aussi fou que si je voulais entrer en correspondance avec un pâté de Strasbourg. » Un jour, il vit un enfant aux blonds cheveux bouclés qui voulait faire manger un morceau de sucre à une rose; c'était un cas analogue. Il ne se faisait plus guère d'illusions sur les belles; il avait pénétré leur secret, ce qui ne l'empêchait pas d'adorer en elles la beauté. De Lusignan, l'amant de Mélusine, il disait : « Heureux homme, dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié! » Dans ses vers les plus désenchantés, flotte encore, il est vrai, un reste du mirage évanoui :

Tous deux, ils s'aimaient en silence; Leurs coeurs ne voulaient pas s'ouvrir.

Ils se regardaient à distance, Semblaient ne pouvoir se souffrir.

Et s'aimaient, s'aimaient à mourir.

Ils se quittèrent, la voix brève, N'osant point se tendre les bras.

— Leur amour ne fut plus qu'un rêve ; Ils étaient morts, sans bruit, sans glas ; Ils ne s'en doutaient même pas.

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Tantôt le poète veut croire qu'il fut aimé; tantôt, il s'avoue qu'il ne le fut aucunement :

Ils m'ont tourmenté sans pitié, Ils m'ont fait pâlir à la peine, Les uns par aveugle amitié.

Les autres par aveugle haine.

Mais celle à qui mon cœur déçu Doit la souffrance souveraine, Pour moi n'a jamais, jamais eu Le moindre amour, la moindre haine.

Quel homme jeune, surtout quel poète, peut vivre sans amour? Heine aima de nouveau. A Bonn, à Goettingue, dans le Hartz, il eut des aventures galantes, des velléités de tendresse. Même, il se laissa prendre de plus belle par la passion. Et pour qui? Pour une autre cousine, pour Thérèse, sœur cadette d'Amalie. Quoique beaucoup moins gauche cette fois et déjà célèbre, il ne fut pas plus heureux que naguère. En février 1828, Thérèse, selon l'exemple de son aînée, s'unit à un mari bien posé. Le cousin pauvre n'était pas à dédaigner cependant. Élégant et souple dans sa taille de cinq pieds huit pouces, avec des mains d'une délicatesse féminine, il avait un visage très finement allongé, au profil ferme et un peu aquilin, aux lèvres sensuelles, aux yeux bleus tour à tour ardents et rêveurs, au noble front pensif; et la gloire y mêlait sa naissante auréole au rayonnement du génie. Charmant compagnon dans les bons moments, avec un air de réserve et des accès d'humeur

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joviale; mais railleur terrible pour qui l'avait offensé!

Il parle quelque part de son « enivrement intellectuel ». Et il ajoute : « Je me considérais, moi-même, comme la loi vivante du monde; j'étais impeccable, j'étais la pureté incarnée... Les Madeleines les plus compromises redevenaient vierges entre mes bras. » Aux exaltations succédaient les heures sombres et orageuses, les regrets du paradis rcvé, du paradis perdu : « Quand on aime pour la seconde fois, on ne croit plus à l'immortalité de l'amour. De là vient la différence de mélancolie entre le premier amour et le second. Ah! cette pensée est plus triste que tous les pressentiments de la mort*. » En ces instants, la plus haute, la plus héroïque passion ne lui apparaissait plus que comme une comédienne banale qui, la farce jouée, essuiera son fard, remettra au mur ses oripeaux et reviendra par la boue de la rue chez son protecteur ou chez son protégé.

« Heine a cela de commun avec Goethe, remarque Gautier, qu'il fait des femmes vraies; une touche lui suffit pour qu'une figure se dessine vivante et complète. » D'un mot, il résume toute la morale de Manon : « C'est une erreur de croire que les femmes, lorsqu'elles nous trahissent, ont pour cela cessé de

* Gcethe a dit dans JViih' et Poésie : « Rien ne contribue plus ;\ nous dégoûter de la vie qu'un second amour. Le caractère d'éternité, d'infinité, qui porte et élève l'amour au-dessus de tout, s'est évanoui. L'amour, alors, paraît éphémère, comme tout ce qui recommence. » Et pourtant, l'amour de Roméo pour Juliette est un second amour !

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nous aimer. » D'un autre mot, il évoque une superbe princesse ou la dernière des filles; il appelle Cléopâtre une « reine entretenue », une « Parisienne de l'antiquité », une « déesse de la vie sur la terre des morts »; et il ne dédaigne pas de mettre la marque de son génie à cette idylle picaresque :

Us s'aimaient à la folie, La voleuse et le filou ; Elle était chaude et jolie, Il était fort comme un loup.

Avait-il fait bonne chasse, La gueuse au corps grassouillet Se roulait sur la paillasse Et riait.

Ils narguaient sergents et geôles.

Quelles noces, quels festins!

C'était l'empereur des drôles Et la reine des catins.

Un jour on arrêta l'homme ; Le peuple l'injuriait; Elle croquait une pomme Et riait.

Il écrivit à la belle ; « Viens ! ils m'ont emprisonné ; Du fond du cœur je t'appelle ; Je t'aime comme un damné. »

La lecture une fois faite, Elle brûla le billet; '

Elle allait faire la fête Et riait.

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Un matin, dès l'aube pâle, On éveilla le bandit; Quoique ce fût un beau mâle.

Haut et court on le pendit.

Le soir même, dans un bouge, Son amoureuse braillait; Elle buvait du vin rouge Et riait.

Parfois, adoptant le système de Figaro, il riait, comme cette fille, pour ne point pleurer : « Lorsque les babioles de la fortune tombent en poussière sous la main du sort, lorsque dans notre sein notre cœur est brisé, il nous reste encore le beau rire éclatant. » Au rire s'alliait le sarcasme : « Tu demandes, enfant, ce que c'est que l'amour? — Une étoile dans du fumier. » Ou bien il notait ce « Dialogue sur la lande de Paderborn », où le rêveur se console en trouvant le rêve plus réel que la réalité. Puis, relancé par l'ancien spectre, il « tricotait », avec les aiguilles d'or de la rime, les deux strophes qui ont pour dernier vers, l'une : « Vie manquée, amour perdu ! » l'autre : « Amour manqué, vie perdue! » Et, complétant sa pensée, il soupirait: « Hélas! c'est le malheur des hommes faibles que, s'ils sont victimes d'une grande injustice, ils s'en prennent d'abord à ce qu'ils ont de meilleur et de plus cher. »

De très austères critiques lui ont vertueusement reproché de s'être un peu trop abandonné, pour oublier toutes ses peines d'amour, à ce que le bon Fourier appelle « la papillonne ». 11 aurait bien voulu

pouvoir oublier autrement. Mais c'était difficile. Le tabac et la boisson lui répugnaient. Il ne se sentait ni joueur, ni avare, ni ambitieux. Le linge fin et les dentelles lui étaient doux, mais ne suffisaient pas à son bonheur. Il revenait donc sans cesse à l'Éternel féminin; il y revenait avec une sorte de ferveur désespérée, craignant toujours de trouver plus amère que la mort la seule chose qui lui semblât rendre la vie digne d'être vécue. Il a dramatisé son angoisse dans cette scène fantastique :

Une cellule étroite. Absorbé par l'étude,

Le jeune et maigre moine aux grands yeux gris de fer

Parcourt, dans le silence et dans la solitude,

Un grimoire ancien. C'est la « Clef de l'Enfer ».

Minuit sonne. Son sein palpite, plein de fièvres; Le souffle du désir dessèche ses poumons. Il n'y peut résister, et, remuant les lèvres, Apre, sombre, il évoque au hasard les démons :

« Esprits, je veux le corps de la plus belle femme. Qu'il revive une nuit, radieux et vainqueur! Je n'ai plus de sommeil, dans mon sang court la flamme; Aux sources de l'amour je veux baigner mon cœur. »

C'en est fait. Il a dit la magique formule; Les esprits ténébreux là-bas l'ont écouté. L'ombre s'ouvre, et vers lui, du fond de la cellule, S'avance lentement la morte en sa beauté.

Mais quel trouble subit le pénètre et le glace ? Pourquoi donc cette horreur en ses yeux inquiets ? La morte vient au moine : ils sont seuls, face à face, Se regardent l'un l'autre et demeurent muets.

Comme on sent bien là ce « je ne sais quoi d'amer » que Lucrèce trouvait toujours au fond de la volupté! Mais bientôt l'horreur glacée se fond en attendrissement :

Le ciel est voilé, la nuit pleure; J'erre par la pluie et le vent.

Où peut se trouver à cette heure Ma frêle, ma rêveuse enfant ?

Je la vois, seule à sa croisée.

Pâle sous un rayon blafard ; Dans le deuil s'en va sa pensée, Dans l'ombre se perd son regard.

Dès le lycée de Dusseldorf, Heine avait commence à aligner des vers. 11 tenait de la nature le primesaut, la grâce libre et subtile. De naissance, il avait « l'oiseau dans le cœur ». Jour par jour, il chercha, il surprit les secrets de son art, il perfectionna ses moyens d'expression; le premier duvet n'apparaissait pas encore sur ses lèvres qu'il était déjà un savant et fin ouvrier. Bientôt il fut un maître; et, jusqu'au dernier instant, même dans ses œuvres les plus sombres, il resta l'artiste par excellence, le charmeur.

En 1823, son volume de vers portant ce simple titre : Poèmes, et ses Tragédies avec bitermède lyrique, eurent immédiatement un très vif succès. L'intensité du sentiment, la tournure si personnelle de la pensée et du style, lui valurent les plus précieux suffrages. Mais dans son entrevue avec Gœthe, à Weimar, il fut presque aussi timide que Gautier devant Hugo. Les premiers mots de bienvenue une fois échangés, il resta embarrassé sous le sourire de curiosité qui dorait légèrement la figure marmoréenne de l'olympien; puis il ne trouva rien de mieux à dire, lui, le plus brillant des nouveaux génies, que ces mots devenus célèbres : « Il y a, sur la route d'Iéna à Weimar, des prunes qui sont peut-être les meilleures que j'aie goûtées de ma vie. » La sympathie était mince entre ces deux natures diamétralement contraires. Heine, si enthousiaste, jugeait Gœthe bien froid. Goethe soutint plus tard, avec le plus grand sérieux, cette opinion paradoxale : « Il ne manque aux poèmes amoureux de Henri Heine qu'une seule chose, l'amour. »

A Cuxhaven, en cette même année 1823, ayant pris des vacances de six semaines, Heine vit l'océan pour la première fois. Ce fut une révélation.

Il ne se lassait pas d'admirer la majesté de la mer, son infinie douceur, sa puissance terrible. Il était attiré, fasciné par ce sphinx immense qui séduit et qui tue : « Prends ma tête sur ton sein; je me donne à toi, corps et âme. — Fais-moi mourir sous tes chants, fais-moi mourir sous tes caresses! — Prends toute ma vie en tendres baisers! »

Il l'adorait, l'idéale maîtresse; il s'écriait : « Je l'aime comme mon âme. » Il l'associait à chaque rêve :

La mer qui nous berce a ses perles fines; Le firmament luit, plus beau que le jour; Mais mon cœur fervent, ô vagues marines, Mon cœur, ô ciel pur, a son cher amour.

Immense est le ciel, la mer est profonde ;

Plus large est mon cœur, mon cœur sans détour;

Et la perle fine et l'étoile blonde

N'ont point la douceur de mon tendre amour.

A toi tout mon cœur! A toi, jeune fille, Mon cœur si plaintif, si fier tour à tour. Dont le flot qui tremble et l'astre qui brille Semblent jalouser l'indicible amour!

Le succès de ses vers flattait fort agréablement son orgueil intime, mais une amertume lui restait toujours au fond du cœur. « Soigne-toi bien, écrivait-il de Goettingue, le 8 mai 1824, à sa chère sœur Lolotte, alors enceinte; ne te démène pas trop; ne mange pas de sucreries, de peur que ton enfant ne devienne gourmand; et ne lis pas de poésies, de peur qu'il ne devienne poète, ce qui est le plus grand malheur du monde. »

La relation du voyage qu'il fit à pied dans le Hartz, inaugura ses Reisebilder et rendit sa popularité européenne. Jamais on n'avait vu, senti et interprété la nature comme cela, avec cette faculté d'observation étrangement exacte et fantaisiste, avec cet esprit

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inattendu et familier, avec cette inépuisable imagination, aussi spontanée, aussi fraîche qu'une source en plein bois.

Dans le Livre des Chants, publié à l'automne de 1827, il rassembla ceux de ses vers déjà parus qu'il estimait devoir être conservés. On y respire toute sa jeunesse, toute sa première poésie de l'amour et de la nature.

Partout y règne une harmonie faite de contrastes dominés, de discordances fondues en accords purs. Pessimiste quant aux choses de l'amour, Heine semble porté à l'optimisme lorsqu'il échappe à cette fatalité. Il désespère de l'âme féminine, mais non du progrès humain. Il allie à une sensibilité morbide la précision aiguë d'une raison saine et clairvoyante.

Epris dès l'enfance de la poésie populaire, il emprunte à cette humble muse son âme toute neuve, sa naïveté généreuse, sa touchante émotion, sa simplicité sublime; il devine et, de main de maître, il reproduit à la perfection ses procédés instinctifs de fresque ou de miniature, ses énergiques raccourcis, la délicate fraîcheur de son coloris léger, la fermeté de ses contours, le relief sobre et fort de ses points culminants, si bien détachés, si bien mis en lumière, dans une perspective si nette et si juste. En de brefs récits, supérieurement mouvementés et singulièrement pittoresques, où il n'y a pas un incident, pas un mot superflu, en des analyses sentimentales d'une limpidité de diamant et d'une profondeur d'abîme, il condense avec un art merveilleux les prolixes bavardages,

l'abandon et la redondance du peuple qui rêve, qui conte et qui chante. Épanouissement souverain de la tradition germanique retrouvée par Herder et les folkloristes d'outre-Rhin! La bergère, grâce au poète, devient princesse du pays bleu.

La Mer du Nord nous semble le recueil où l'art de Heine s'élève le plus haut. Il y garde encore sa belle et bonne grâce juvénile, et il y possède déjà la pleine force de la maturité, le plein pouvoir sur toutes les ressources objectives et subjectives qui fournissent la forme et le fond. Heine est le premier poète allemand qui chante la mer, et du premier coup il en tire des chefs-d'œuvre. A l'idéalisme rêveur et vaguement allégorique de ses galanteries d'antan, à ses fleurs de serre et à ses oiseaux de volière, lys, lilas et tourterelles, hirondelles et violettes, roses et rossignols, succède une simple et franche vérité. Il ne mire plus son inquiète personne dans le monde extérieur, qu'il laisse au contraire se refléter en lui ; il ne se perd plus en exaltations ou en plaintes stériles dans la grande nature, il l'absorbe tout entière; il prend possession de l'océan, de la terre et du ciel; il conquiert l'immensité. Alors, quel hymne triomphal : « Thalatta, Thalatta! » On dirait l'épithalame des noces du poète avec a la Mer gris d'argent », avec « la Mer libératrice ». Elle lui rend l'énergie, la confiance, la santé physique et morale. Chacun de ses sens reçoit d'elle une faculté infinie d'évocation intérieure. Il flotte dans une féerie perpétuelle de chatoyants et changeants mirages, dont il fixe d'un trait le rayon le plus

HENRI HEINE IÇf

indécis, le parfum le plus fugitif, le plus léger souffle. Naguère il essayait laborieusement « de combiner l'esprit romantique avec une forme sévèrement plastique »; il se fie à son inspiration maintenant, il la laisse libre, il se sent de taille à ne plus rien craindre d'elle; il exprime tout sans effort, sans hésitation ni déviation; il ne s'attarde plus aux attributs de la vie, aux épithètes, aux adjectifs; c'est la vie même qu'il veut rendre et qu'il rend directement, dans sa substance et son action, par le substantif et le verbe.

Le prestige de la rime, dont se passe la chanson populaire, il s'en est affranchi. L'art et l'émotion lui donnent assez de force. L'assonance, l'allitération, la modulation articulée des syllabes lui suffisent. Avec la simple mélodie des mots, avec la cadence légère du rythme, il évoque le visible et l'invisible. La richesse du vocabulaire, la variété des tours, des tons et des accents, sont incomparables. Toutes les voix, toutes les forces de l'univers, il les comprend, il les interprète, il leur donne la vie; il nous fait assister à tout un renouveau d'anthropomorphisme mythologique; il personnifie les bruits de l'orage, les vents, les vagues. Devant ce moderne Aristophane, les Nuées sont « ces informes et grises filles de l'air qui puisent l'eau de la mer en des seaux de brouillards, qu'elles traînent et traînent encore pour les reverser dans les flots ». Il faut l'entendre quand, sur l'onde sereine, il rêve, balancé doucement. A moitié endormi, à demi éveillé, il voit le Christ, le Sauveur des hommes, qui, vêtu de blanc, lui apparaît, grand

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comme le monde, et du front touchant le ciel. Les mains étendues, le Rédempteur sème ses bénédictions sur la mer et sur la terre; et le cœur qu'il porte en sa poitrine, c'est le soleil, le rouge, l'ardent soleil; et ce cœur de pourpre et de flamme, éblouissant foyer de lumière et d'amour, épanche de toutes parts ses rayons généreux, et de son éternelle beauté, de son amour sublime, illumine tout sur la terre et sur la mer. Enfant exilé de l'antique Israël, Henri Heine excellait ainsi à vivifier le nuageux naturalisme du nord par la chaleur et l'éclat des grandioses métaphores chères à l'Orient biblique. C'est une tâche difficile que de montrer à des lecteurs français les qualités de style qui constituent sa marque particulière, et d'analyser pour eux l'essence de sa virtuosité. Sa forme superbe et pure, au modelé sobre et plein, serait bien figurée par cette petite Sefchen, son premier amour, qui ressemblait à une statue grecque sous une légère draperie mouillée. Peut-être se fera-t-on quelque idée du rythme de Heine à travers la traduction trop peu fidèle que voici :

Sur la plage se dresse un roc. Là, je m'assieds, Seul, plein de songes, dans la brume;

Au vol des goélands, les vagues à mes pieds Vont et viennent, blanches d'écume.

J'ai, dans ce monde, aimé mainte fille aux yeux clairs, Maint camamde aux lèvres franches.

Où sont-ils? A mes pieds, sur le sable des mers, Vont et viennent les vagues blanches.

La publication du Livre des Chants clôt la première phase de son existence, la période de jeunesse poétique. Après avoir erré de ville en ville, Henri Heine va quitter sa patrie et se fixer à l'étranger, où ses vingt dernières années s'épuiseront en efforts laborieux.

D'abord, il essaya de se faire une position en Allemagne, dans le haut enseignement officiel. A Munich, où il était allé diriger les Amuiles politiques, il sollicita du roi de Bavière une chaire de littérature, qu'il n'obtint pas, ayant ameuté contre lui les cléricaux par l'ironie libre-penseuse des Keisebilder. Il voyagea en Italie. Quand la Révolution de 1830 eut éclaté, il l'acclama en des pages brûlantes ; et au mois d'avril 1 83 i , il partit pour Paris. Cédait-il à un élan d'enthousiasme? Pas tout à fait. Il n'était plus un enfant sentimental et farouche. « Je veux me faire à tout prix une situation indépendante, avait-il écrit de Hambourg à un ami le 4 janvier 183 1; autrement, je ne pourrais rien produire. Si je n'y réussis pas assez vite en Allemagne, j'irai à Paris. Là, je devrai malheureusement jouer un rôle où périront toutes mes facultés d'artiste et de poète, tandis qu'il consommera ma rupture avec

IçS ARTISTES ET PENSEURS

les gouvernements de mon pays. » Peut-être ne croyait-il pas si bien dire. Vers la fin, il est vrai, l'artiste et le poète, qu'on aurait pu croire « morts jeunes », se réveillèrent avec une flamme fiévreuse. Dans l'intervalle, que de travaux ingrats, que de luttes cruelles, que de déceptions et de douleurs!

A Paris, sa « nouvelle Jérusalem », où il arriva le 2 mai, la première chose qu'il remarqua, ce fut la disparition totale de la « formule sacrée » : Liberté, Égalité, Fraternité, que les Trois Glorieuses avaient naguère inscrite au fronton de tous les édifices. « Ah! dit-il en philosophe, les lunes de miel passent vite. » La presse libérale et la littérature militante lui firent un brillant accueil. George Sand l'appela « mon cousin. » Mais il sentit assez vite que la famille française, l'intimité domestique, ne lui seraient jamais complètement ouvertes. Il eut des accès de nostalgie : « Allemagne, ô mon amour lointain, quand je pense à toi, les larmes me viennent; la gaie France me semble triste, ce peuple léger me pèse lourdement. » Il essayait de consoler le cœur par l'esprit, et se définissait « un rossignol allemand qui a fait son nid dans la perruque de M. de Voltaire ». Et puis, il poursuivait ce beau rêve : être l'intermédiaire entre la France et l'Allemagne, apprendre aux deux peuples à se connaître vraiment, détruire et extirper en eux les vieux préjugés et les antipathies aveugles, manifester à chacun l'àme de l'autre. Mais, avant tout, il lui fallait gagner sa subsistance, car l'oncle Salomon, assez bonhomme au demeurant, avait une générosité peu

HENRIHEINE I99

magnanime, appelait Henri « ie fou de la famille », et ne se croyait point tenu de le couvrir d'or, même après des billets comme celui-ci : « Pensiez-vous vraiment, mon cher oncle, n'avoir pas à payer l'honneur de porter mon nom? »

La lutte pour la vie et pour le rêve fut dure à l'exilé. Il avait de belles armes offensives, l'enthousiasme, l'indignation, l'ironie; mais il était faiblement cuirassé, facilement vulnérable. Il s'appelait lui-même « une pauvre sensitive ». Il dut beaucoup souffrir, malgré sa solide prestance. Gautier nous l'a crayonné à cette époque : « C'était un bel homme de trentecinq à trente-six ans, ayant les apparences d'une santé robuste; on eût dit un Apollon germanique, à voir son haut front blanc, pur comme une table de marbre, qu'ombrageaient d'abondantes masses de cheveux blonds. Ses yeux bleus pétillaient de lumière et d'inspiration; ses joues rondes, pleines, d'un contour élégant, n'étaient pas plombées par la lividité romantique à la mode... Une légère courbure hébraïque dérangeait, sans en altérer la pureté, l'intention qu'avait eue son nez d'être grec. Ses lèvres harmonieuses gardaient au repos une expression charmante; mais lorsqu'il parlait, de leur arc rouge jaillissaient, en sifflant, des flèches aiguës et barbelées, ne manquant jamais leur but; car jamais personne ne fut plus cruel pour la sottise... »

Heine se montra presque aussi « impitoyable » pour les bons que pour les mauvais poètes. A l'entendre, Musset était « un jeune homme d'un bien beau passé ».

Il ne voyait en Victor Hugo que le spectre d'un poète anglais du temps d'Elisabeth, sorti de la tombe afin de se désennuyer; et il lui attribuait pour muse une princesse ayant « deux mains gauches », une princesse aspirant à épouser le plus laid des hommes. Baudelaire a défendu notre ironiste contre Janin, qui l'accusait d'être irritable et morose à l'excès : « Henri Heine était méchant, oui! mais comme les hommes sensibles irrités de vivre avec la canaille; par canaille, j'entends les gens qui ne se connaissent pas en poésie. » Hugo et Musset s'y connaissaient pourtant.

Mais les sympathies de Heine étaient ailleurs. On retrouve, dans une de ses lettres de jeunesse, la grande impression que fit sur lui la mort de Byron. « C'était le seul homme avec qui je me sentisse apparenté... Toujours, avec Byron, je me suis senti à l'aise comme avec un camarade de régiment, dont on est tout à fait l'égal. Avec Shakespeare, ce n'est pas du tout la même chose; je sens trop que je ne suis pas un de ses pairs; il est le tout puissant ministre, et je ne suis qu'un simple conseiller aulique; et il me semble qu'à chaque instant il pourrait me mettre à la retraite. » Les personnages de Shakespeare lui paraissaient plus vivants que les créations de la nature, a attendu que ni le temps ni la mort n'ont de prise sur eux, et que dans leurs veines circule le sang le plus immortel, l'impérissable poésie ». Ce qu'il ne pardonnait pas au dramaturge souverain, c'était d'avoir vu le jour dans cette Angleterre, dont la langue « est le sifflement de l'égoïsme ». Son livre sur la perfide

Albion débute ainsi : « Je connais un bon chrétien de Hambourg qui n'a jamais pu se faire à l'idée que notre Seigneur et Sauveur fût né Juif... J'éprouve un sentiment analogue en. songeant que William Shakespeare est Anglais, c'est-à-dire appartient au peuple le plus maussade que Dieu ait créé dans sa colère. »

Heine était l'hôte de la France; il l'aimait autant qu'il détestait l'Angleterre; et quand la Diète germanique eut interdit en Allemagne la vente de ses œuvres, la princesse de Belgiojoso, qui s'était faite sa protectrice, obtint pour lui de M. Thiers, sur les fonds réservés aux réfugiés politiques, une pension de 4.800 francs, que continua à lui servir le ministère Guizot. Cela ne l'empêcha pas de constater chez nous « un anéantissement radical de l'héroïsme », qu'il imputait à la bourgeoisie triomphante : « Le nouveau régime est plus repoussant encore que l'ancien régime; et nous devons trouver bien autrement intolérable cette grossièreté sans vernis, cette vie dénuée de parfum, cette industrieuse chevalerie d'argent... »

Le peuple l'intéresse plus que la classe bourgeoise, mais l'inquiète fort : « Quand je considère ce peuple, qui trouve plaisir à voir jaillir des blessures de son cœur le sang audacieux de la vie, il me semble qu'il ne croit plus même à la mort... Le peuple français, qui a commencé la grande révolution de l'Europe, est peut-être en train de périr, tandis que les nations qui le suivront, récolteront le fruit de son martyre héroïque. Espérons pourtant que je me trompe. Le peuple français est le chat qui ne se casse jamais le

COU, de quelque hauteur qu'il puisse choir, et qui tombe toujours sur ses pattes. »

Mais une fois, Heine avait vu un chat tomber sur la lance d'un Cosaque qui passait par hasard; et il estimait que les chats « doivent prendre garde aux lances des Cosaques ».

De l'Allemagne aussi, et surtout de la Prusse, il engage les bonnes gens de France à se méfier. Il la révèle crûment, « cette Prusse à la fois philosophe, chrétienne et soldatesque, mixture de bière blanche, de mensonge et de sable de Brandebourg; cette Prusse hypocrite avec des semblants de sainteté, ce Tartufe entre les nations ». Il compare les deux races : « Le patriotisme du Français consiste en ce que son cœur s'échauffe, s'étend, s'élargit, embrasse dans son amour, non pas seulement ses plus proches, mais toute la France, tous les pays de civilisation; le patriotisme de l'Allemand, au contraire, consiste en ce que son cœur se rétrécit, comme le cuir par la gelée; en ce qu'il cesse d'être un citoyen du monde, un Européen, pour n'être qu'un étroit Teuton. »

Puis, voici les vers d'une Lamentation : «. Dans la gaie science de l'amour, dit-il, vous êtes maîtres, vous Français. Nous autres, Allemands, nous nous entendons mieux à la haine. Elle sourd des profondeurs de l'àme, la haine allemande; elle se gonfle, géante, et pourrait emplir de son poison la grande tonne de Heidelberg. » Il note cette particularité : « Dans votre bonne langue allemande, me disait une dame, vous employez le même mot pour dire pardonner et empoisonner. »

Ses avertissements ont encore une certaine actualité. « L'Allemagne n'est pas libre, continuait-il; elle dort sous la botte prussienne; mais, un jour, son réveil sera terrible... On exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la Révolution française ne sera qu'une innocente idylle... Français, tenez-vous alors tranquilles, et surtout gardez-vous d'applaudir... Un jour, à Goettingue, dans une brasserie, un jeune Vieille-Allemagne a dit qu'il fallait venger dans le sang français le supplice de Conradin ! Je n'ai pour vous que de bonnes intentions, mais j'ai été presque effrayé quand j'ai cru comprendre que vos ministres voulaient désarmer la France... Vous connaissez l'Olympe; parmi les joyeuses divinités qui s'y régalent de nectar et d'ambroisie, n'y voyez-vous pas une déesse qui garde toujours le casque en tête et la lance à la main? C'est la déesse de la Sagesse. »

Quand il était plus calme et que la nostalgie ne le tenait pas, il reprenait avec un sourire : « A vrai dire, je ne suis pas Allemand... Il n'y a que trois peuples civilisés, les Français, les Chinois et les Persans. Et je suis fier d'être Persan... O Firdusi, ô Ischami, ô Saadi, que votre frère est malheureux! Combien je soupire après les roses de Schiraz! » Il souriait, mais il soupirait; car il n'échappait point par un mot plaisant à son perpétuel supplice de Tantale, entre un appétit, toujours plus grand, de toutes les joies de la vie et une désespérance, toujours plus profonde, d'en goijter la plus pure, la plus ardemment rêvée.

Peu à peu, il s'était écarté du haut personnel politique et avait négligé le salon de la princesse de Belgiojoso. Il s'était épris d'une jeune gantière du passage Choiseul, Mathilde Mirât, venue de son village à Paris et presque dénuée de toute culture, mais admirablement belle. « Grande, un peu forte peut-être, elle avait un charmant visage ovale, encadré de cheveux châtains. Les lèvres entr'ouvertes, assez épaisses et d'un beau rouge, laissaient voir les dents très blanches; les yeux noirs, larges et expressifs, brillaient d'un vif éclat. » Au bout de cinq ans d'union libre, et à la veille du duel qu'avaient rendu presque inévitable ses trop violentes attaques contre Louis Boerne, il épousa Mathilde dans un élan généreux, pour lui assurer des ressources en toute éventualité. Certains biographes voient en elle son mauvais génie; d'autres, son bon ange. « Je t'aime, disait-il, et je te prie de ne pas me rendre le plus malheureux des hommes. » H fut très amèrement jaloux d'elle; pour elle, il se réconcilia avec les millionnaires de sa famille. 11 l'appelait « sa chère Nonotte » et assez souvent « la dépensière », car elle ignorait absolument l'économie. « La dépensière est toujours bon enjant, écrivait-il

en 1844; elle est toujours gaie, vaillante et, de temps en temps seulement, quelque peu capricieuse. » Elle manqua peut-être de certaines délicatesses; elle n'avait rien ou presque rien lu de lui; mais elle semble l'avoir aimé réellement; et pendant de longues années, elle le veilla lorsqu'il fut cloué sur son lit de douleur. M"* Jaubert, dans ses Souvenirs, la présente ainsi : oc Vrai type d'ouvrière parisienne, elle avait des mains d'une distinction aristocratique. Le son de sa voix était pour Henri Heine un enchantement perpétuel; sans cesse il y faisait allusion. Plusieurs fois, durant sa longue agonie, il m'a répété que cette voix avait rappelé son âme, au moment où, décidément, elle s'envolait vers l'inconnu. »

Mathilde avait les qualités de ses défauts. « — Un poète allemand, qu'est-ce que ça gagne? » demandât-elle à sa patronne, quand Henri lui fit la cour. « — Un peu moins d'argent qu'un poète français. » Malgré cela, elle le suivit dans le modeste logis de la rue des Martyrs, et elle lui resta fidèle. Veuve, elle ne voulut pas se remarier; elle mourut le lyfévrier 1883, jour anniversaire de la mort du poète.

Si, comme à la femme de Sganarelle, il lui plaisait parfois d'être battue, elle prenait sa revanche dans les scènes qu'elle faisait à son mari. Elle adorait une perruche dont les cris exaspéraient le poète malade. On donna du persil à l'oiseau, qui fut réduit au silence éternel. « Me voilà seule au monde! » sanglota Mathilde. « Et moi, dit Heine, je ne suis donc rien pour toi? — Rien! rien! rien! » sanglota la mal-

heureuse. 11 lui fit voir vertement qu'il était quelque chose encore; puis il lui acheta une autre perruche.

Le jour du mariage, il rejoignit ses amis au Café de la Porte-Montmartre, où il déjeunait souvent d'une poignée de radis roses et d'une tasse de café au lait, ce J'ai fait mon testament, leur dit-il; je lègue mes biens à Mathilde, à condition qu'elle se remarie. Je veux qu'il y ait sur la terre un homme qui chaque jour me regrette. »

Philibert Audebrand a narré aussi un souper offert au poète par Alexandre Weill, et où, avec Henri Heine, se trouvaient Balzac et Eugène Sue, On parla politique. Eugène Sue préconisa le communisme républicain, Balzac la monarchie absolue. Heine se taisait. On le prit pour arbitre. « Tout en ce monde est contraste, fit-il en regardant mousser le Champagne qu'on versait dans son verre. Mais de ces contrastes naissent la pondération et l'harmonie. Je ne veux ni la république sèche ni la monarchie pure. A mon avis, il n'y a de durable qu'une monarchie gouvernée par des républicains, ou une république administrée par des monarchistes. »

Les tracas du ménage et les soucis d'argent, l'amour et la production cérébrale finirent par épuiser son tempérament qui, sous des apparences robustes, était toujours resté nerveux à l'excès. Il se sentit menacé, puis atteint. Il devenait plus faible et partant plus amer. « Être foulé aux pieds, murmurait-il, c'est ici-bas le sort de tout ce qui possède la beauté physique ou morale. »

Prévoyant la prochaine puissance des masses, il s'en attristait; il avait déjà l'ombre de cet orage sur le front : « Lorsque la démocratie aura réellement saisi le pouvoir, c'en sera fait de toute poésie... Liberté et égalité du style!... Pourquoi chantes-tu la rose, aristocrate? Chante la pomme de terre démocratique, qui nourrit le peuple. » Bien qu'il se fût si parfaitement assimilé l'esprit et la forme de la poésie populaire, il aimait peu la plèbe; il n'avait ni l'envergure ni la vigueur d'un tribun, et il ne se le dissimulait aucunement. « Quiconque veut agir sur la foule ne saurait se passer de charlatanisme; un truc matériel et grossier en a toujours plus imposé à la foule que tous les miracles de la pensée éternelle. »

Comme il était loin du fervent enthousiasme qui l'avait entraîné, après 1830, vers la « nation-poète »!

Au printemps de 1846, il dut interrompre tout travail, tout plaisir, pour se reposer et se soigner. La Révolution de 1848 lui fut fatale. Du même coup, sa pension fut dénoncée et supprimée.

D'autre part, l'oncle Salomon était mort, et son fils Charles avait coupé les vivres. « Un beau matin, écrit notre poète en se raillant sans pitié comme il raillait les autres, un beau matin, c'était à la fin de février 1848, ces deux choses, l'argent et la santé, me firent défaut; et ma divinité en fut tellement ébranlée qu'elle s'écroula misérablement... Je ne suis plus un bipède divin, je ne suis plus le plus libre des Allemands après Goethe, je ne suis plus le grand pdien numéro deux... Je ne suis maintenant qu'un pauvre

2o8 ARTISTES ET PENSEURS

Juif malade à la mort, une Image désolante de la souffrance, un homme malheureux. » Et, à Berlioz qui lui était resté fidèle, il disait, sur le même ton de raillerie : « Vous venez me voir, vous. Toujours original ! »

Théophile Gautier le visitait également; le second portrait qu'il nous a laissé de Heine est aussi sombre que le premier est triomphal. « De la main, pour me voir, il avait soulevé la paupière paralysée de l'œil qui, chez lui, conservait une perception confuse des objets et lui laissait encore deviner un rayon de soleil comme à travers une gaze noire. Il me dit : — Ne vous apitoyez pas trop sur moi. Vous m'avez connu jeune et florissant; substituez cette ancienne image à ma triste apparence d'aujourd'hui. Je n'aime pas les portraits qui ressemblent; je veux être peint en beau comme les jolies femmes. » Répondant à un tel vœu, Gautier ajoute : « La maladie, dans la statue du dieu grec, taillait, avec la patience minutieuse d'un artiste du Moyen-Age, un Christ décharné... Ainsi dépouillé, il était beau encore; et, lorsqu'il relevait sa paupière appesantie, une étincelle jaillissait de sa prunelle presque aveugle. Le génie ressuscitait cette face morte. »

Ses lèvres et son palais ne possédaient plus leur sensibilité; tout ce qu'il goûtait lui semblait avoir « un goût de terre ». Son cœur lui semblait comprimé par de la glace ou par du fer. Il restait des nuits entières sans sommeil, près de sa femme, en silence. « Quelle conversation allemande! » disait-elle seulement, avec un soupir. Il ne pouvait lire plus de six

minutes de suite; il écrivait pourtant lui-même ses poèmes et ses lettres. Jusqu'à la dernière heure de sa longue maladie de huit ans, il voulut revoir et corriger en personne les épreuves de ses nouveaux livres et celles des éditions nouvelles de ses publications antérieures. « Jamais, relate un de ses amis, je n'ai vu un homme endurer les plus atroces souffrances avec une si parfaite simplicité. » Ni honte, ni affectation stoïque. 11 ne faisait pas plus parade de ses tortures qu'il ne cherchait à les cacher. Et, de temps en temps, afin de rassurer au loin sa vieille mère, il lui écrivait qu'il se portait mieux.

Sa lettre du 13 avril 1847 à M'"' Jaubert témoigne à à la fois des souffrances physiques qui l'accablaient et de l'ironique énergie avec laquelle il essayait de les dominer : « J'ai passé un hiver terrible, et je suis étonné de ne pas avoir succombé. Ce sera pour une autre fois. Je suis enchanté de ce que vous me dites de votre fille; elle est jeune et rétablissable... Elle doit avoir beaucoup maigri, et la maigreur lui donne sans doute un charme tout nouveau. Au bout du compte, la chair cache la beauté, qui ne se révèle dans toute sa splendeur idéale qu'après une maladie ayant affiné le corps. Quant à moi, je me suis adonisé, à l'heure qu'il est, jusqu'au squelettisme. Les jolies femmes se retournent quand je passe dans les rues. Mes yeux fermés (l'œil droit n'est plus ouvert que d'un huitième), mes joues creuses, ma barbe délirante, ma démarche chancelante, tout cela me donne un air agonisant qui me va à ravir, je vous assure.

J'ai, dans ce moment, un grand succès de moribond. Je mange des cœurs; seulement, je ne peux pas les digérer. Je suis à présent un homme très dangereux; et vous verrez comme la marquise Christine Trivulzi deviendra amoureuse de moi; je suis précisément l'os funèbre qu'il lui faut. Adieu, toute bonne et toute belle. Que Dieu vous préserve d'embellir à ma façon ! »

Un peu plus tard, il disait : « Pour être sincère, j'ajouterai qu'au travers de toute cette misère physique, dans la solitude, je suis moins à plaindre que bien d'autres. Je sens, je ne dirai pas ma valeur, mais mon essence; et je sors de moi-même... Il y a vraiment un coin de divin dans l'homme. »

Au mois de mai 1848, il se promena une dernière fois dans Paris. La foule encombrait les trottoirs. Presque aveugle, il marchait difficilement, appuyé sur une canne. Pour fuir la cohue, il entra au Musée du Louvre. Devant la Vénus de Milo, il s'arrêta, saisi d'une sorte d'admiration sacrée. Alors, il se laissa tomber, pâle et frissonnant, sur un siège; et tandis qu'il contemplait la déesse, de grosses larmes mouillaient ses pauvres yeux, roulaient sur ses pauvres joues. « Que ne suis-je tombé mort, disait-il, là même, en cet instant! N'avais-je pas mérité cette fin païenne, poétique et superbe? »

Quel peintre fera ce tableau :

Henri Heine paralytique Pleurant, plein de joie extatique.

Devant la Vénus de Milo ?

HENRIHEINE 211

L'hiver de 1848 à 1849 fut pire que le précédent. L'opium ne pouvait calmer ses douleurs. Les crampes qui le prenaient du cerveau à la plante des pieds, ne cédaient qu'à la morphine dont étaient saupoudrés des moxas, posés successivement et entretenus le long de l'épine dorsale. Il avait les jambes « comme du coton ». A sa sœur, il écrit : « La paralysie a fait de tels progrès, qu'on me porte sur les bras comme un enfant. » Et quand il ne peut plus cacher à sa mère aucune de ses tristesses, elle reçoit cet aveu : « A te dire franchement, je voudrais bien te survivre pour t'épargner le chagrin que la nouvelle de ma mort te causerait; et c'est peut-être le motif principal qui me fait tenir encore à la vie. Quand tu ne seras plus là, je subirai d'un cœur bien plus résigné l'agonie de mon existence, qui n'a d'autre issue que la mort. » Il ne vivait qu'à force de volonté; il savait qu'il ne s'en relèverait pas et ne gardait pas plus d'espérance en cette vie que d'illusion sur l'autre. Non qu'il fût irréligieux. Seulement, sa religion ne se rattachait à aucun des cultes reconnus.

Certes, il s'était laissé baptiser, en i82f, par un pasteur luthérien, pour avoir accès à la profession libérale que lui ouvrait son diplôme de docteur en droit, mais que ne pouvaient exercer les Juifs, et que d'ailleurs il n'exerça jamais. Toutefois, il ne croyait pas plus aux dogmes de la Réforme qu'à la loi sainte rapportée par ses propres ancêtres « de l'Egypte, ce pays des crocodiles et des prêtres, avec les maladies de peau et les vases d'or volés ». Hegel l'avait guéri

de tout sentimentalisme transcendantal, en lui disant : « Voulez-vous donc une récompense au ciel poui' avoir aimé votre mère et n'avoir pas empoisonné votre frère? » Il n'avait fait qu'effleurer le saint-simonisme, dont certaines excentricités décourageaient son bon sens et ses instincts poétiques. « Le but immédiat de toutes les institutions modernes », il l'avait constaté du reste, a est la réhabilitation de la matière, sa réintégration dans sa dignité, sa reconnaissance religieuse, sa sanctification morale, sa réconciliation avec l'esprit. »

De cet état de choses, il s'accommodait fort bien. A défaut de Moïse et de Luther, il avait adopté Spinosa. L'œuvre du philosophe hollandais était à ses yeux « une forêt de magnifiques pensées dont les vertes cimes déroulent leurs vagues mouvantes dans le ciel pur, tandis que leurs fûts sont inébranlablement enracinés dans le sol » ; et il y sentait passer un frisson qui lui semblait « le souffle de l'avenir ». Panthéiste, il l'était avec une conviction généreuse et profonde, avec une imaginationgrandiose. « Dieu est identique avec le monde, affirmait-il. L'histoire n'est que sa pensée éternelle, son éternelle action... C'est une erreur de croire que cette religion du panthéisme doive nous conduire à l'indifférence. Au contraire, l'homme sera excité, par le sentiment de sa divinité, à révéler cette divinité même; et c'est de ce moment que les véritables hauts faits et le véritable héroïsme viendront glorifier notre terre... Le déisme est une religion bonne pour des enfants, pour des Genevois, pour des horlogers. »

HENRIHEINE 21"}

Ni les cruautés de la souffrance, ni l'approche de la mort, ne purent altérer la haute sérénité de son âme. Aux excellents chrétiens qui le prêchaient dévotement, il répondait avec l'ironie coutumière : « Le christianisme est fort précieux dans la maladie. Si je pouvais marcher avec des béquilles, j'irais tout droit à l'église. Avec des béquilles, où aller, sinon là? Sans béquilles j'aimerais mieux flâner sur le boulevard. » Quelques heures avant sa fin, on lui demanda : « Avez-vous fait votre paix avec le ciel? » Il eut encore la force de répliquer : « N'ayez pas peur! Le bon Dieu me pardonnera, c'est son métier. »

Non seulement il conserva toute sa lucidité jusqu'au bout, mais sa vie intellectuelle fut plus intense et non moins féconde sous ces tortures incessantes qu'aux meilleurs jours de sa force physique et de sa belle santé. Faut-il rappeler la valeur d'art et de pensée du Romancero, des Histoires, des Mélodies hébraïques, du Livre de Lazare? Est-ce de la vérité historique ou de la vérité légendaire? C'est de la vérité humaine, de la vérité flagrante et poignante. C'est la suprême douleur devenue la poésie suprême. On a le cœur transpercé par l'éclair de ce lyrisme sublime et cynique, dont le rire est plus terrible que les pleurs; on est pénétré jusqu'aux moelles par cette musique douce comme un chœur céleste, et tout entrecoupée d'âpres révoltes, de sarcasmes sauvages, de pathétiques attendrissements, de cris désespérés.

Et, parfois, quelle vision aiguë du ridicule dans les choses et les personnes qui prêtent le moins à la

plaisanterie! Quelle aptitude extraordinaire à pétrir en une même strophe ce que la nature et l'humanité nous offrent de plus léger et de plus tragique, de plus grotesque et de plus funèbre! Son petit poème sur Marie-Antoinette en est un exemple typique :

Comme aux fenêtres de Versailles Le matin luit avec amour !

Mais dans ces royales murailles, L'étrange spectacle en plein jour!

Là, plus brillante que l'aurore, Marie-Antoinette apparaît :

Son grand lever se tient encore, Avec un fastueux apprêt.

Parmi tant d'exquises richesses, Voici les abbés damerets Debout derrière les duchesses Qui siègent sur leurs tabourets.

Amples paniers, jupe bouffixnte, Taille fluette et sans défauts, Chacune fait voir, triomphante, Ses petits pieds aux talons hauts.

Quel expressif et gai langage

Ont, sous le léger falbala,

Les pieds mignons! — Mais quel dommage

Que les têtes ne soient plus là !

Car à toutes, même à la reine, La tête manque ; et c'est un peu Ce qui fiùt que leur souveraine N'est point coiffée « à l'oiseau bleu ».

HENRI HEINE 2If

O fiers Césars, votre héritière, Celle dont la Ville et la Cour Admiraient la coiffure altière, Pareille à quelque haute tour,

Elle est sans poudre, elle est sans tête, Sa Gracieuse Majesté, Régnant désormais, triste fête !

Sur un monde décaphé.

Et ce monde, plein d'assurance, Va, vient, suivant les anciens goûts; On entre, on fait la révérence...

Mais plus de têtes sur les cous !

Parmi les trumeaux clairs des portes, Les dames se groupent en rond.

Sans réfléchir qu'elles sont mortes Et que la tête manque au tronc.

Une marquise au fin corsage Semble écouter de doux propos, Et, faute d'avoir son visage, Minaude avec le bas du dos.

Au vent, la tenture frissonne; Le soleil y glisse un regard, Rencontre cette horreur bouffonne Et soudain recule, hagard.

Il faudrait citer, à côté de cette fantaisie élégante et macabre, l'admirable Bimini, le poème où Heine aspire aux rives du Léthc. Mais comment traduire une telle merveille? Moins lui donnait la vie, plus il de-

2l6 ARTISTES ET PENSEURS

mandait à l'art, qui ne lui refusait rien. Ses derniers moments furent un peu adoucis par la présence d'une jeune femme d'origine allemande qui, sur une demande insérée dans les journaux, vint lui offrir ses services comme lectrice. Il aimait cette voix, qui parlait avec un timbre jeune leur langue maternelle; et il eut pour la bonne diseuse la tendre reconnaissance d'un malade pour un rayon de soleil printanier.

Mais le printemps même était pour lui un sujet de souffrance. Est-il rien de plus douloureux que cette page du Livre de Lazare? « Le bouquet que Mathilde a fait pour moi et qu'elle m'apporte en souriant, je le repousse d'une main suppliante. Je ne puis voir sans frissonner ces fleurs délicieuses. — Elles me disent que je n'appartiens plus à cette vie si belle, mais au royaume des ombres, moi, pauvre cadavre non encore inhumé. — Quand je respire des fleurs, je me prends à sangloter. De ce monde plein de beauté et de soleil, de joie et d'amour, il ne me reste que les larmes. »

Dès l'année i8yy, on pouvait prévoir que la tin était proche. Au commencement de i8f6, une amie lui fît une visite qu'elle raconte en ces termes : « Me présentant chez lui de bonne heure, ne rencontrant personne dans la première pièce, et la porte de sa chambre étant ouverte, j'y pénétrai sans bruit. On faisait son lit, tandis qu'il était déposé sur une espèce de fauteuil-chaise-longue, qui avait exigé des mois entiers d'essais successifs. Je demeurai là, debout, immobile, devinant qu'il eût été affligé de me donner

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le spectacle de sa destruction... Son corps, réduit par l'atrophie, semblait être celui d'un enfant de dix ans; ses pieds pendaient inertes, ballottants, tordus; les talons retournés se trouvaient en avant. »

Le 17 février i8f6, à quatre heures du matin, il s'éveilla, essaya de parler, retomba sur son lit et rendit l'âme. L'enterrement eut lieu le 20, très simple selon sa volonté. Gautier, Dumas, Mignet, Saint- Victor vinrent lui donner un dernier témoignage d'amitié et d'admiration.

La maison où il est mort, avenue Matignon, n" 3, a-t-elle une plaque commémorative? La ville de Paris pourrait consacrer là un souvenir à celui qui fut un des grands poètes panthéistes du xix' siècle.

« Et quand donc, demandait à un journaliste allemand un admirateur français de Henri Heine, quand donc aura-t-il enfin son monument à Dusseldorf?

— Quand l'Allemagne sera en république, ou quand la France aura le Rhin, répondit l'étranger avec un sourire; c'est-à-dire pas de sitôt!

— Qui sait? » répliqua l'autre.

En attendant, chaque fois que le printemps renaîtra, les poètes parisiens iront pieusement mêler quelques fleurs naturelles aux roses, aux lauriers et aux palmes de marbre, qui, dans le cimetière Montmartre, ornent le tombeau de Heine sous un papillon d'or.

Deux Réceptions

à rAcadémie Française

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