RENAN
ous voici sous la vieille coupole grise, où des Renommées grises sont peintes, portant des palmes grises. La salle est comble. Sous les grisailles des murs nus, l'assistance est fort heureusement bariolée de gaies couleurs. Beaucoup de dames. Des chapeaux blancs, bleus, roses, cerises, avec des plumes, des fleurs, des fruits de tous genres, et, parfois même, des oiseaux tout entiers : jardins complets, véritables vergers. Au milieu, un prêtre noir, à rabat bordé de blanc.
Les retardataires se casent tant bien que mal. Chut!
l'Académie entre chez elle. On applaudit les parrains et le filleul. Les parrains sont Victor Hugo et Jules Simon; le filleul est Ernest Renan. Les amphithéâtres, les tribunes et le petit corbillon du centre sont agités d'une légère houle. Il en monte un bruit semblable à celui d'un arbre plein d'oiseaux qui s'éveillent. Puis tout se tait. Le récipiendaire, frac à feuilles vertes, épée au côté, est devant le pupitre; il fait les saluts, il commence.
M. Renan a sa physionomie bien à lui, une physionomie vraiment originale. La tête est lourde, mais puissante; une singulière finesse s'y allie à une bonhomie tranquille. Les longs cheveux gris descendent en travers du front ferme et large. Les yeux, clairs, paraissent petits sous les sourcils touffus. Le nez, substantiel, forme le trait dominant de la figure. La bouche est assez grande, avec des lèvres d'un rose pâle; les joues, rasées comme les lèvres, sontgrosses et un peu molles; le menton, gras et débonnaire, n'est guère développé ni accentué. Le cou est fort et court; le corps est solidement établi, carré des épaules. De cet ensemble se dégage une expression de force calme et de curiosité intellectuelle.
Dès les premières paroles, on reconnaît un orateur. Malgré certaines notes sourdes et quelques cris enroués, la voix est bonne. Elle est bien menée. Elle emplit la salle, elle porte partout. Le débit d'abord un peu lent, un peu solennel, s'anime, s'accélère, se familiarise. Les applaudissements lui donnent de l'élasticité. La parole devient plus alerte et plus péné-
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trante; le geste est plus libre. La main, gantée, ne se meut plus avec une régularité machinale. Les nuances s'indiquent, les détails. se fondent. La période prend de l'ampleur, entraîne l'assemblée. On sent que l'orateur a conquis son auditoire.
Sérénité, éclectisme, apaisement, tels sont les mots qui peuvent indiquer l'esprit général de ce discours, a Les lettres, dit M. Renan, sont un Olympe où s'opèrent toutes les réconciliations. » Et il parle de la gloire littéraire en termes olympiens, et il montre combien elle est étroitement unie à toutes les autres gloires, et il ajoute que c'est encore là ce qui a le plus de chance de n'être pas tout à fait une vanité. Il prend à témoin Victor Hugo, son « cher maître, dont le génie a donné un corps à chacun de nos rêves, des ailes à chacune de nos pensées », et Jules Simon, son a. bieu-aimé confrère, qui trouve dans une noble philosophie la conciliation du devoir et de la liberté ». Il prend à témoin l'Académie tout entière, qui enseigne « l'union des contrastes ».
L'éloge de l'Académie nous a touché. Mais ce qui nous a touché plus encore, c'est d'entendre M. Renan, qui jadis avait assez vertement comparé Paris à la Jérusalem de Vespasien et de Titus, parler de notre capitale en termes de la plus cordiale admiration et avec l'accent de la plus pénétrante sincérité.
M. Renan n'a pas été moins bien inspiré dans sa comparaison entre le génie français et le génie germanique. Il a fort heureusement dénoncé chez nos voisins, un peu trop fiers d'eux-mêmes et des hasards
propices, « une science pëdantesque en sa solitude, une littérature sans gaieté, une politique maussade, une haute société sans éclat, une noblesse sans esprit, des gentilshommes sans politesse...
« Quand une nation aura produit avec son sérieux ce que nous avons fait avec notre frivolité, a poursuivi l'orateur, alors, nous serons vaincus. Nous ne le sommes pas encore. »
Uue longue salve d'applaudissements a accueilli cette légitime déclaration, que nos pires ennemis ne sauraient taxer de chauvinisme outrecuidant ni d'aveugle orgueil.
Le récipiendaire nous a présenté avec raison son illustre prédécesseur, Claude Bernard, comme le plus grand physiologiste du siècle. A ce propos, il a loué le style simple. Nous ne saurions tout à fait accepter sa thèse. On doit, selon lui, se servir de la parole, comme un homme modeste de son habit, pour se couvrir. Mais pardon! il y a des gens modestes qui se couvrent mal, d'autres qui se couvrent mieux. Le style, j'en atteste les nombreuses dames qui écoutaient M. Renan, ne demande-t-il pas un peu de toilette, un peu de goût et même un brin de coquetterie? D'ailleurs, on apporte son style en naissant; on peut le faire valoir, mais non le changer. On a son style comme on a son nez : retroussé, aquilin, droit, évasé, camus, à la Roxelane ou en pied de marmite.
D'autre part, faut-il admettre absolument l'idée que M. Renan a exprimée ainsi : « Le beau est hors de nous; notre tâche est de nous mettre à son service et
d'en être les dignes interprètes. » Certes, le beau n'est pas soumis aux variations de la fantaisie individuelle; le beau est en soi; le beau existe par lui-même, indépendamment des goûts particuliers qui sont plus ou moins sains, plus ou moins délicats, et qui s'accordent plus ou moins bien avec le rythme universel du monde. Toutefois, le beau est non seulement hors de nous, mais en nous. Nous ne l'interprétons bien que si nous avons les sens, le cœur et l'esprit justes. C'est nous qui lui donnons la conscience, l'âme.
Croyez-vous aussi que « la première qualité de l'écrivain soit de ne pas songer à écrire »? C'est peutêtre la première qualité de l'écrivain scientifique. Et encore! Mais le rimeur, tout au moins, doit songer à être un poète, un artiste. Il ne faut pas supprimer l'art dans les belles-lettres; il faut tâcher d'en faire l'expression supérieure de la nature.
M. Renan a ensuite retracé l'existence vraiment démocratique de Claude Bernard, né chez des vignerons du Beaujolais, et tour à tour pharmacien, vaudevilliste, auteur tragique, médecin. Il nous a tous émus en rappelant les travaux incessants de ce chercheur héroïque. Il l'a montré interrogeant directement la réalité, dépassant son maître Magendie, concevant avec une certitude de plus en plus lumineuse l'unité des règnes de la nature, écrivant la belle Introduction à la mcdeciîie expérimentale, donnant la formule du déterminisme, précisant la liaison inflexible des phénomènes, voulant subjuguer la nature vivante comme les chimistes et les physiciens subjuguent la nature morte,
et enlevé par la mort au moment où il croyait découvrir le principe de la vie.
Il a indiqué, avec une grande force de persuasion, quel devrait être le rôle de la science. Lorsqu'il a voulu montrer quel devrait être le rôle de la religion, il n'a convaincu ni les croyants ni les penseurs. Certes « la disparition de quelques rêves ne fera que donner au monde idéal plus de sublimité » . Mais pourquoi présenter les vérités de la conscience comme « des phares à feux changeants »? L'idée peut jusqu'à un certain point être admise; elle gagnerait à être interprétée autrement.
La péroraison a été d'une haute éloquence. M. Renan a, pour ainsi dire, divinisé la raison humaine. Il s'est écrié : « Quel bon être que l'homme, cet être de douleur qui, entre le gémissement de la naissance et celui de l'agonie, trouve moyen de créer l'art, la science, la vertu! »
Il a terminé au milieu d'unanimes applaudissements. Chacun était charmé par cette personnalité savante et artiste, mystique et sceptique, onctueuse et narquoise, apostolique et rabelaisienne, idéale et sensuelle, éprise de tout ce qu'il y a de beau et de bon au monde, et, par amour pour le vrai, ne craignant pas de se contredire.
M. Mézières, qui présidait la séance, a répondu avec infiniment d'esprit. Il a complété l'éloge de Claude Bernard. Chemin faisant, il a appelé les lecteurs et lectrices de la Revue des Deux-Mondes « une collection d'infusoires ». On a ri.
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Ensuite, il a loué M. Renan, mais non sans quelque malice. Il l'a loué « d'écarter le miracle et de supprimer le surnaturel ». Le récipiendaire, selon lui, a travaillé religieusement à démolir la religion; et c'est là ce qui constitue son originalité de démolisseur.