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JEAN-JACQUES ET L IMAGINATION

l'art, comme une végétation parasite, masquent, faussent et stérilisent la nature, l'humanité.

Pour y voir clair, il a besoin de fermer les yeux, a Je ne sais rien voir de ce que je vois, dit-il; je ne vois bien que ce que je me rappelle. » L'actualité directe l'éblouit; elle offusque, elle blesse tous ses organes en leur susceptibilité morbide. Il ne la perçoit que par réflexion, que par l'image restée en lui et contemplée à loisir, au repos, dans l'isolement; mais tout se trouble « au moindre vent qui d'aventure fait rider la face de l'eau ».

Il n'a pas le primesaut libre. Son premier mouvement, toujours inconscient, est souvent mauvais. Les travers des gens l'irritent, l'afi^olent, quand il les fréquente, quand il est aux prises avec eux. Seul, il déborde de sociabilité. Pour être fraternel, il lui faut la retraite. C'est du fond de son ermitage qu'il embrasse avec effusion l'univers. Il se croit très observateur, très perspicace, très analyste; et son esprit absolu, exclusivement synthétique, ne fait bien, ne sent bien, ne saisit bien, que ce qu'il crée de toutes pièces, avec amour.

Dans l'évolution nouvelle, son œuvre a été prépondérante. Il a donné à la France et au monde ce qu'avaient donné à sa propre imagination les roman§

et Plutarque : le tempérament romanesque et républicain. Plus que personne, il a contribué à former l'homme et l'idée modernes. Il a fondé une littérature, une politique; et parmi ses héritiers, ceux qui possédaient ce qui lui a manqué, la faculté et les moyens d'action, ont travaillé, victorieusement parfois, à incarner dans l'histoire ses passions et ses principes. Une telle force d'attraction résidait dans son idéal, qu'il eut vite conquis l'élite et les masses. Devant un tel espoir, devant un tel exemple, la vieille erreur devenait intolérable; et la sève humaine, comme un métal en fusion, s'élança tumultueusement dans le moule de beauté proposé par le génie.

De Bernardin de Saint-Pierre à George Sand et à Musset, presque à chaque instant, on retrouve dans les livres Jean-Jacques, son inspiration, sa manière. On lui doit la première formule de la grande névrose contemporaine. Werther, René, combien d'autres, sortent de lui. Telle scène entre Faust et Méphistophélès semble un dialogue entre Jean-Jacques et l'auteur de Candide. Jean-Jacques est le prototype de « l'homme sensible », qui si vite devint « l'homme fatal ».

Il a vulgarisé la rêverie émue, avec tous ses charmes et tous ses périls. Il a rouvert aux fils d'Eve le paradis perdu de la nature et de l'amour. A travers un âge desséché par le rire, flétri par l'ironie, il a épanché un torrent de tendresse, déroulé une large Voie lactée. « Otcz de nos cœurs l'amour du Beau, écrivait-il, vous ôtez tout le charme de la vie. »

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