‹ Artistes et penseursChapitre 21 sur 28 · ALLOCUTION A UN CROUPE DE RIMEURS · texte numérisé non relu

ALLOCUTION A UN CROUPE DE RIMEURS

sont incompréhensibles. Incompréhensible l'homme; plus incompréhensible la femme. Et toute la création animale ou végétale, toute cette création sans pensée, qui souffre, qui meurt au hasard? Incompréhensible!

L'intelligence est une reine enchaînée qui cherche vainement sa couronne, tombée au fond de l'abîme et brisée en éclats. Notre faible cerveau ne perçoit que des phénomènes, dont l'appréciation varie continuellement d'un individu à l'autre. Tout est apparence devant nous, apparence incertaine, changeante, fugitive. Ce qui est vrai pour celui-ci, est inexact ou faux pour celui-là. Ce qui nous rassure aujourd'hui, nous inquiétera demain. Ce qui nous charme de loin, nous blesse de près. Ce qui nous semble admirable à l'oeil nu, nous semble horrible à la loupe. La nature extérieure ne nous apporte rien de fixe, de sûr, d'immuable.

Pour trouver le principe de salut, rentrons en nous. Le sentiment du rythme, de la beauté physique et morale, de la vie en harmonie avec les lois de l'univers, est l'unique faculté capable de nous faire comprendre et désirer l'infini et l'éternel, capable de combler notre désir, de nous rendre l'idéal accessible, de nous élever l'âme jusqu'à la perfection.

Ce sentiment contient en lui l'amour et la poésie, comme la flamme contient en elle la chaleur et la lumière. Il est la souveraine raison de l'être. Par l'amour, il perpétue la vie. Par la poésie, il l'épure et l'exalte.

Appelons au culte supérieur du beau les esprits

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d'élite et les cœurs généreux. La France n'a pas un moindre besoin de bons poètes que de bons ouvriers et de bons soldats.

« Que les poètes chantent, pendant que nous travaillons! » disait naguère un des plus rudes tâcherons de la prose contemporaine.

Il avait raison. Tel poème peut valoir une armée. On sait le mot de Lazare Carnot à Rouget de l'isle : « Ta Marseillaise a donné plus de cent mille défenseurs à la République. »

Tolstoï et le Patriotisme

ouT le mal dont souffre aujourd'hui le monde, le comte Tolstoï prétend que le patriotisme en est la cause; et il aspire à l'abolition de tout ce qui constitue l'orgaganisme civil et politique des nations, sans rien offrir en remplacement, que de vagues postulations vers le règne de la foi et de la vérité; car, s'il montre net ce qu'il veut détruire, il ne dit aucune parole précise sur ce qu'il veut édifier. De l'ironie ardente et mordante, des négations passionnées; mais aucun projet nouveau de relèvement stable, aucune garantie sérieuse de régénération et de progrès!

Sa définition du patriotisme caractérise la forme et le fond de son système : « Ce que de nos jours, dit-il, on nomme patriotisme, c'est uniquement, d'une

part, une disposition d'esprit "entretenue sans cesse chez les foules par l'école, la religion, la presse vénale qui travaille pour le gouvernement; d'autre part, c'est une exaltation temporaire que les classes dirigeantes excitent par des moyens exceptionnels dans la classe du peuple dont le niveau moral et intellectuel est le moins élevé, et qu'elles font passer pour l'expression même de la volonté de tout le peuple. »

Il ajoute : « Ce sentiment n'est autre chose que la préférence accordée par chacun à son propre pays comparé à tous les autres... Il est bien clair que ce sentiment n'est pas sublime, mais au contraire stupide et immoral... Le patriotisme a pu être une vertu dans le monde ancien, où il exigeait de l'homme un dévouement à l'idéal le plus élevé qui lui fût alors accessible, celui de la patrie... Mais il est absolument incompatible avec les règles morales auxquelles la vie est aujourd'hui soumise... Il a fini même par constituer le seul obstacle à cette union des peuples qu'avait préparée le christianisme... »

Et plus loin : « Le patriotisme est la perte de toute dignité humaine, de toute raison, de toute conscience, la servile soumission aux puissants... Le patriotisme, c'est l'esclavage. »

Ce style rappelle les paradoxes que Proudhon tirait comme des pétards. Même boniment brutal, même exagération voulue, même désir transcendant d'étonner et de régenter.

La paix universelle semble impossible à l'apôtre russe, « tant que les peuples çbéiront aux gouverne-

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