‹ Artistes et penseursChapitre 22 sur 28 · TOLSTOÏ ET LE PATRIOTISME · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ ET LE PATRIOTISME

ments », c'est-à-dire tant que subsistera le patriotisme, sur lequel lui paraît basée cette obéissance. Au patriotisme, il reproche la politique de l'ancienne royauté française, celle de la Convention, celle de la famille d'Orléans, celle de la troisième République. K II n'y a pas, s'écrie-t-il, et il n'y a jamais eu de violence exercée en commun par un groupe de personnes sur un autre, qui ne se soit exercée au nom du patriotisme. » Ce qu'on pourrait, pour compléter sa formule, résumer en un mot : le patriotisme, c'est le brigandage.

Contre ce fléau, le remède que le noble comte recommande est bien simple : « Il suffit que l'opinion publique se modifie... Il suffit de ne pas mentir... Que seulement les hommes libres confessent hardiment et clairement la vérité qui s'est révélée à eux touchant la fraternité de tous les peuples, et le crime que commettent ceux qui préfèrent leur pays à tous les autres! Et l'on verra tomber, comme une peau morte, cette vieille et menteuse opinion publique qui sert d'appui à l'autorité des gouvernements; et, avec elle, disparaîtra tout le mal que font ceux-ci. »

Mais cette confession claire et hardie des hommes libres touchant la fraternité de tous les peuples, elle a déjà été faite, est-il possible de l'oublier? Oui, elle a

été faite, et avec une indomptable énergie, avec un infini dévouement, par cette France même que calomnie le moscovite; elle a été faite d'un élan sublime, à ciel ouvert, dans l'aurore de notre grande Révolution; et cinquante ans plus tard, en 1848, après février, elle a été faite de nouveau avec non moins de confiance ingénue, avec non moins de pur enthousiasme et de ferveur solennelle. N'est-ce pas hier encore que, dans nos rues, sur nos places, un peuple entier, illuminé d'un radieux espoir, chantait avec la foi la plus sincère, avec l'accent le plus pénétré et le plus pénétrant, la fameuse chanson qu'on n'a peutêtre pas suffisamment traduite en langue slave : « Les peuples sont pour nous des frères!... des frères!.,, des frères!... » J'étais bien jeune, lorsque jadis je l'entendis vibrer sur le pavé du boulevard et sur le carré Saint-Martin, cette chanson naïve; mais j'en ai encore dans la tête le rythme obsesseur et entraînant. Or, je vous le demande, monsieur le comte Tolstoï, comment a-t-elle été accueillie à l'étranger, en 1792 et en 1848, la claire et hardie confession des hommes libres de France touchant la fraternité des peuples > Elle a été accueillie à coups de pamphlets, à coups d'insultes, à coups de faux assignats, à coups de poignard, à coups de fusil et à coups de canon, par l'Europe coalisée avec l'ancien régime pour envahir la France et la démembrer comme une autre Pologne. Au plus généreux appel répondirent les plus féroces convoitises et les plus hypocrites perfidies. Contre les plus hautes passions, se déchaînèrent les appétits les plus

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bas. Et l'on ne cessa de nous combattre, de nous trahir, de nous assassiner, qu'après avoir épuisé nos forces, qu'après avoir noyé dans une immense tuerie la grandiose idylle fraternelle rêvée par nous.

N'est-ce point la coalition étrangère qui jeta notre pays entre les bras de Bonaparte, et qui, sans cesse, par tous les moyens possibles, attaqua l'empire napoléonien, cet empire ayant l'impardonnable péché originel d'être issu de la Révolution? N'est-ce point la coalition étrangère qui entraîna l'homme de Brumaire à confisquer la France, à conquérir et à tyranniser l'Europe, à sombrer enfin dans les folles campagnes d'Espagne et de Russie?

Il nous a fallu un siècle pour reprendre librement notre œuvre. Et maintenant que, revenus de tant d'illusions, guéris de si cruelles blessures, nous essayons d'organiser durablement chez nous la justice et la concorde, c'est nous, c'est notre patriotisme qu'on accuse de tous les désastres. Nous qui sans cesse avons offert la paix au monde, et à qui sans cesse le monde a crié : Guerre! on veut nous faire passer pour d'éternels et incorrigibles agresseurs. Comme si nous n'étions pas la nation la plus incapable de sournoise rancune et de haine mortelle, la nation à qui le poète Ronsard pouvait dire :

Tu es marâtre aux tiens et mère aux étrangers!

Le comte Tolstoï est un homme très instruit. Il doit savoir parfaitement toutes ces choses. Mais il est

aussi un homme très orgueilleux, un homme imprégné jusqu'aux moelles de la vanité littéraire; et il ne peut souffrir qu'en Russie, ni en France, ni en Europe, ni autre part, on se passe de lui pour préparer un avenir meilleur. Se considérant comme le tzar intellectuel du monde contemporain, il s'empresse de protester avec une jalouse ardeur, dès que, sans son agrément, deux peuples, faits pour s'aimer et se comprendre, trouvent enfin l'occasion de fraterniser hautement; et pour que son paradoxe ait plus d'éclat, il les accuse, à cet instant môme, de conspirer contre la paix et la fraternité universelles.

Certes, ils sont rares chez nous, les partisans aveugles et fanatiques de l'alliance russe; et nous avons vite compris les périls que peut faire courir à la France républicaine une telle politique. Mais nous ne saurions éprouver la moindre sympathie pour les charlatans simplistes et byzantins, qui, déguisant avec plus ou moins d'inconscience l'orgueil satanique sous l'onction chrétienne, nous dénoncent à l'exécration générale comme coupables du crime de lèse-fraternité, du crime de lèse-humanité, du crime suprême de patriotisme.

A nos dépens, hélas! nous avons appris que, trop souvent, malgré tout, l'homme reste un loup pour l'homme, Iiomo homini lupus ; et que ce loup, il ne faut pas le provoquer en bêlant avec abandon. On nous a si bien dit : « La force prime le droit! » que nous ne voulons plus rien négliger pour nous mettre en défense. Ce patriotisme, si amèrement incriminé par le

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