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MATHURIN REGNIER

Discours prononcé à Chartres, le 8 juillet iço6, au premier 'Déjeuner d'été de la Société des Toètes français.

ouR toute âme française, Chartres est une ville trois fois honorée, trois fois chère. Sur elle rayonne la triple gloire de l'art, de l'héroïsme et de la poésie. Elle a élevé cette majestueuse cathédrale qu'on vient admirer de tous les points du globe; elle a donné Marceau à la France et au monde; enfin, elle offre une immortelle floraison poétique, non moins abondante que diverse, car, si Colardeau et Collin d'Harleville sont

les enfants de ses campagnes, elle a vu naître dans ses murs Desportes et Mathurin Régnier. Ce dernier est un grand poète; tous quatre ont des droits à notre estime et à nos sympathies. C'est pourquoi notre Société a choisi Chartres pour inaugurer par eux la série de ses commémorations; et nous venons les honorer avec vous, sur le sol natal.

Je dois à mon titre actuel de président le privilège, précieux, mais redoutable, d'avoir à louer le plus illustre d'entre eux. Quelle joie pour un rimeur sachant un peu son métier, que de pouvoir proclamer sa profonde admiration envers un tel homme! Mais comment faire un éloge digne de lui? Comment qualifier Régnier d'une façon neuve, après tant de bons panégyristes, après son ami Pierre Motin, qui fit une ode pour vanter sa « libre et véritable voix »; après Colletet constatant « qu'il guérit insensiblement les uns de leur noire mélancolie et dégage les autres des attachements coupables »; après Boileau, le donnant comme celui des précurseurs de Poquelin « qui a le mieux connu les mœurs et les caractères »; après Montesquieu, qui le compare à Giorgione; après Sainte-Beuve qui, dans le célèbre article de 1829, a mis en pleine lumière tous les aspects de son génie; et surtout après Alfred de Musset, qui l'a si hautement, si définitivement commenté dans son poème sur la Paresse?

N'est-il pas présent à vos yeux « ce grand traîneur d'épée, ce flâneur qui prenait les vers à la pipée; ce cœur mélancolique, ce cœur sans peur, sans gène et

sans inquiétude, qui vécut et mourut dans un si brave ennui »; cet esprit mâle et hautain, dont la sobre pensée ne craignait pas de mêler les « robustes gros mots et les hardis hiatus » aux légères et harmonieuses cadences; a ce fainéant qui n'a fait que trois pas, mais trois pas de géant »?

Et n'entendez-vous point sa parole, souvent rude, qui, avec une malice exquise, avec une éloquence amère, avec une colère étincelante de poésie « où la verve parfois s'égaie en la licence », défend triomphalement, contre les « regratteurs de mots », la liberté pleine et entière du fond et de la forme? Ne reconnaissez-vous point là celui dont la nature primesautière, chaude, vigoureuse, se développe à l'aise dans une cordiale puissance de sympathie; dont l'œil prompt et sagace ne perd jamais de vue « l'idée courante sous la transparence des images »; dont l'art prodigieux sait mener à extrémité la plus ample des métaphores; dont le vers prend toujours « la meilleure allure possible, tour à tour oublieuse et attentive », si bien que, « des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle », il s'élève d'un coup d'aile au zénith; celui grâce auquel votre Beauce n'a rien à envier aux célèbres peintres flamands; celui qui fit en Macette « la petite-fille de Pathelin, l'aïeule de Tartufe »; celui qui, résumant Villon, Marot, Rabelais, fut le bon, le savoureux Mathurin Régnier, « de l'immortel Molière immortel devancier » !

Son rôle, si original et si large, est magnifiquement

illustré par ceci : que deux fois, à deux siècles d'intervalle, il devint une des forces initiales présidant à l'évolution des lettres françaises. Il servit puissamment à déterminer d'abord l'avènement classique du siècle de Louis XIV, puis l'éclosion romantique du xix° siècle.

Sous le Roy-Soleil, ce n'est pas Molière seul qui s'inspire de lui, modelant d'après les Satyres le fat, le fâcheux, le pédant, le docteur, le mauvais poète, et tant de masques hypocrites ou ingénus. Despréaux, La Fontaine, Corneille même, le grand Corneille, puisent à pleines mains dans l'inépuisable trésor de cet indolent. Et telle Pensée de Pascal semble l'écho d'un de ces vers ailés que notre grand abatteur de quilles attrapait à la bonne franquette.

Plus tard, à la veille de 1830, Joseph Delorme le recommande, lui et André Chénier, au jeune Cénacle ; et tout de suite, Musset, dans Don Paez, lui emprunte sa manière pittoresque, avec des distiques entiers. Hugo l'étudié, et parfois, comme dans le premier vers de La Fête chez Thérèse, en a des réminiscences. Sur Gautier, Baudelaire, Banville, Glatigny et combien d'autres, son influence est visible. Puissent les rimeurs nouveaux revenir à lui ! Ah I ils seront à bonne école! Et s'ils font trop de tapage, comme il les traitera de « rauques cigales » !

Qui donc a mieux que lui compris l'art des vers? Pour affiner ses dons natifs, il cultiva les vieux Latins et les Italiens de la Renaissance. C'est Horace entre tous qu'il renouvelle, par la sûreté et l'abandon du

rythme, par la justesse des termes, par la délicate musique des mots et des phrases. Puis soudain, quelle grandeur, quelle fermeté! Vous rappelez-vous le passage où il compare l'entraînement de l'artiste à celui du lutteur? Et comment il rejette toutes les entraves, d'or et de fer? Et combien il gourmande ces auteurs « froids à l'imaginer », qui ne savent « que proser de la rime ou rimer de la prose »? Pensent-ils, les insensés, ce par le mépris d'autrui, s'acquérir de la gloire » ? Tout frémissant d'impatience, notre poète s'écrie : « Apollon est gêné par de sauvages lois! » Avec maîtrise, il modère le ton bientôt, « de peur, comme l'on dit, de courroucer la Fée »! On doit, affirme-t-il, « laisser aller la plume où la verve l'emporte » ; mais il ajoute : « Il faut que la raison retienne le caprice. » Et, dans un sublime transport, il chante, le front ceint de lierre,

Comme l'ànie se meut un temps dans sa prison, Et comme délivrée elle monte divine, Au ciel, lieu de son être et de son origine.

Il sait donner à tout une vie intense, impérissable; tout se caractérise, se passionne; tout s'emplit de noble indignation ou de rêveuse tendresse. C'est que toujours le bon Mathurin, quoique d'ailleurs, avec sa « façon rustique », il ne soit guère « entrant », reste profondément humain.

Aussi, raille-t-il ceux qui l'appellent débauché, qui lui reprochent d'être devenu grison avant le temps. Sans plus de souci, il suit son verdoyant sentier.

trouvant à point « en des sujets nouveaux de nouvelles amours », avouant cette faiblesse : « Toute femme m'agrée », ajoutant avec un sourire : « Et j'aimerai, je crois, encore après ma mort! » Il ne dissimule rien, encore qu'il écrive, dans un de ses versproverbes : « Le péché que l'on cache est demipardonné. » Ce qui ne l'empêche pas de marcher droit par ce monde, où « nous vivons à tâtons ». Et un beau jour, il s'écrie :

Adorons la vertu de cœur, d'âme et de foi 1 Sans la chercher si loin, chacun l'a dedans soi Et peut, comme il lui plaît, lui donner la teinture. Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure...

Son aventure, à lui, hélas ! ne fut pas fort heureuse. Il s'en étonne, il s'en excuse dans son épitaphe :

J'ai vécu sans nul pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle...

Maihurin aimait trop les beautés de France et d'Italie; il fut achevé par le vin d'Espagne. Malade, attristé, mais artiste parfait jusqu'au dernier instant, il mourut à la fleur de l'âge, comme ce merveilleux et malheureux Watteau, dont il eut le tempérament, le caractère et la destinée. Lui aussi, on dirait qu'il voulut quitter la vie au matin, pour rester, dans la mémoire des hommes, éternellement jeune d'amour et de poésie.

DISCOURS DE CIRCONSTANCE 29f

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