PIERRE CORNEILLE
Discours prononcé à Taris, le 2/ mai j Ç06, pour l'inauguration du zMonumenr de la place du Tanrhéon.
Au nom des poètes français, j'ai à louer en Pierre Corneille, non plus l'homme de théâtre, mais le poète.
Corneille distingue lui-même deux sortes de vers : le lyrique et le scénique, celui où l'on s'adresse au lecteur sans intermédiaire et celui pour lequel on emprunte la voix des acteurs. Il estime que dans le premier seul « il faut parler en poète », et que, pour le second, il faut disparaître sous le masque, laisser les personnages se caractériser nettement.
Individuel et subjectif, le vers lyrique est plutôt le vers du rêve; il comporte plus de naturelle inspiration et plus de musique. Le vers scénique, tout au
contraire, objectif et impersonnel, est le vers de l'action et veut être parlé plutôt que chanté. Dans l'un et dans l'autre, Corneille est maître. Son vers scénique est plus connu, mieux apprécié. Mais son vers lyrique, qui n'est guère moins digne d'étude et d'admiration, n'a cessé de hanter les poètes venus après lui. Les rimes croisées de son Agêsilas, trop dédaigné, ont déjà l'allure et la grâce de l'Idylle moderne. On retrouve presque textuellement dans Hugo, dans Vigny, dans Musset, dans Verlaine même, tels fragments de ses odes, de ses hymnes, ou tels de ses alexandrins. Avant Musset, n'a-t-il pas dit :
Cruel poison de l'âme et doux charme des yeux!... Ah! folle, qu'en t'aimant il faut souffrir de toi!...
N'a-t-il pas dit avant Hugo :
Pour t'élcvcr de terre, homme, il te faut deux ailes, La pureté du cœur et la simplicité*.
Lequel de nos poètes naturistes ne lui envierait ce paysage :
Et déjà le soleil de ses rayons essuie
Sur ces moites rameaux le reste de la piuie.
Il se place au premier rang des lyriques, aussi bien par l'invention technique que par le souffle et l'idée.
* L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes, Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'amour.
(Victor Hugo, Promtninics dans les rcthtn.)
Nul, peut-être, n'a créé en plus grand nombre les formes de stances; et nul n'a ouvert un plus vaste espace à l'essor des rimes. Il s'est affranchi des stériles contraintes, dé tout ce qui rognait les ailes de l'ode et en brisait l'élan. Il a multiplié l'ampleur et la véhémence du rythme. Malherbe avait exigé que chaque stance fût un élément isolé, fermé, à la limite duquel s'arrêtât le sens avec le mouvement. Les strophes faisaient campagne en ordre dispersé. Corneille les forma en irrésistibles colonnes d'assaut, et d'un même élan, sans rupture, les lança à la conquête de l'idéal.
Il fut en outre le premier à combiner des rythmes divers dans un même poème; et par la variété, par l'accord des tons, des mesures et des cadences, il permit au dithyrambe de s'épanouir en large et puissante symphonie. Le génie lyrique lui était si naturel, si familier, et il en savait si bien le pouvoir, qu'il voulut l'associer au génie dramatique pour que le théâtre embrassât le rêve et l'action, pour qu'au moment psychologique l'âme même du protagoniste, échappant au froid monologue, pût librement se révéler tout entière et s'épancher en cantiques de joie ou de douleur.
Q^uant au langage qu'il a fait vibrer sur la scène, qui de vous ne le connaît, cet incomparable vers cornélien, ce vers simple et droit, sobre et nerveux, mais si plein de vie et de pensée, si intense, si fermement concentré, avec une flamme si chaude et une clarté si pure? Limpide et radieux comme le diamant,
on dirait de la raison transparente, de la lumière solide, de l'héroïsme cristallisé.
S'il est « plus oratoire que poétique, plus énergique qu'harmonieux », s'il offre « plus de mouvement que d'images », on en sait la cause : il est fait avec art, mais il est fait pour le combat. Sans autre parure que ses armes, il apparaît nu et beau de sa nudité, beau de sa propre forme et de sa propre substance; il apparaît nu comme un guerrier, comme un athlète, nu et surnaturel comme les Olympiens de la Légende.
Et ce vers robuste, énergique, armé, possède non seulement la beauté du corps, mais aussi la beauté de l'âme; il est le soldat des justes causes, le soldat de la vertu, de l'honneur, de la foi, de la liberté, de l'amour, de tout ce qui rend l'humanité plus forte et meilleure.
Vous rappellerai-je ces mots, ces cris du cœur que tout à coup, dans le conflit des éléments, dans la tempête des passions, ce vers superbe fait jaillir d'une grande âme orageuse, et qui, d'un trait, comme l'éclair et la foudre, illuminent les profondeurs sombres de la destinée : « Je vous connais encore et c'est ce qui me tue!... — Dieu même a craint la mort! »
Et ces paroles d'aurore, qui soudain apaisent la tourmente, dissipent les ténèbres : « Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix!... — Soyons amis, Cinna !... »
Ces appels, ces transports, où éclate la fleur de
l'âme, résument à jamais les principes, les qualités maîtresses de notre race; et c'est le conseil de ces voix tutélaires qui préside à nos suprêmes déterminations? La France a Corneille dans le sang. Il fait partie de notre ciel, il flotte dans l'air que nous respirons. Hoche est frère de Rodrigue, Danton parle comme le vieil Horace; et dans la Marseillaise, dans le Chant du Départ, résonnent, avec le mâle accent du poète, les expressions, les locutions mêmes qu'il a frappées à sa marque.
Tel philosophe a vu l'essence du génie français dans la faculté d'éloquence, tel autre dans la puissance d'analyse complétée par la puissance de synthèse. Ne faut-il pas la voir plutôt dans cette irrésistible force d'expansion, dans cet héroïsme chevaleresque, dans cette universelle fraternité, dans cet élan vers l'amour, vers la lumière, vers l'infini, qui caractérisent aussi bien le style gothique créé par nous, que notre poésie, nos Croisades et notre Révolution?
Ne craignons pas de l'affirmer bien haut : Corneille est un génie souverain. On n'a rien vu de plus beau dans la Grèce antique, dans Rome ni dans Londres. Certes, il faut sentir et comprendre toutes les grandes manifestations intellectuelles de l'humanité; il faut savoir apprécier à leur pleine valeur les chefs-d'œuvre des autres peuples; mais admirons d'abord les nôtres, et surtout ne les négligeons pas, ne les rabaissons pas.
Gardons-nous, par exemple, de sacrifier Corneille
à Shakespeare. C^ue le théâtre de Shakespeare soit puissant, profond, séducteur et vertigineux comme les forces mystérieuses de la nature, qui songerait à le nier? Mais ne voit-on pas à quel point est sinistre et démoralisante cette danse macabre des aveugles instincts? C'est la victoire de la passion, du doute, de la démence. L'âme humaine, Ophélie éplorée, y est livrée aux bêtes sans une lueur d'espoir.
Corneille, au contraire, donne une magnifique leçon d'espérance, de volonté, d'énergie militante. Sûr de lui-même et de la vérité, écartant le doute et la crainte, il offre ingénument le suggestif et salutaire exemple : « La vertu alors se fait toujours aimer, quoique malheureuse; et le vice se fait toujours haïr, quoique triomphant. »
C'est la lutte contre les basses fatalités dont il faut s'affranchir. C'est l'éternelle Isis dominée et fécondée : « Je suis maître de moi comme de l'univers... — J'ai dompté la nature et ne l'ai pas détruite. » C'est une pondération, une élévation sublimes. C'est le triomphe de la conscience et de la raison; c'est l'exaltation de l'âme; c'est l'apothéose de Psyché.