JEAN-JACQUES ET L I M AG I NATI O N II
qu'un gouvernement doit être, avant tout, un système d'éducation nationale.
« Les vrais chrétiens, a-t-il ajouté, sont faits pour être esclaves. » Et il a prouvé l'incompatibilité d'une Église dogmatique, intolérante, avec l'État libre. Mais, si la Religion civile ébauchée dans le Contrat social soulève de graves objections, Rousseau n'en a pas moins solidement établi la légitimité du pur sentiment religieux, sa puissance féconde, sa suprême grandeur. Il avait trouvé dans son cœur la preuve irréfutable du principe d'ordre, de justice et d'amour, qui préside aux destinées de l'univers. Écoutez cette profession de foi si simple et si ferme : « Il ne dépend pas de moi de croire que la matière passive et morte a pu produire des êtres vivants et sentants; qu'une fatalité aveugle a pu produire des êtres intelligents; que ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent. »
Aucun effort vers le bien n'est perdu à jamais. Le mouvement d'émancipation du xvi' siècle semblait avoir échoué dans notre France. La Suisse, affranchie de la féodalité allemande et victorieuse de Charles le Téméraire, accueillit les réfugiés français. Deux siècles plus tard, l'arrière-petit-fils d'un de ces réfu-
giés rapportait à la vieille patrie, avec la jeunesse et la force, le gage d'un avenir meilleur. Sois honorée sans fin, belle et robuste Helvétie, saine région des hauts sommets et des neiges éternelles, terre libre qui verses aux peuples les grands fleuves nourriciers, et d'oij, pareil à une de ces sources intarissables et fertilisantes, a jailli vers nous en larges ondes le génie des temps nouveaux!
(J.-J- Rousseau jugé par ks Français d'aujourd'hui, 1890.)
Laurence Sterne
AURENCE Sterne naquit à Clonmel, en Irlande, le 24 novembre 171 3. Son père, Roger Sterne, petit-fils d'un archevêque (I d'York, était lieutenant au régiment de Handaside. Ses dix premières années se passèrent en voyages continuels à la suite du régiment. Il lui advint à neuf ans « ce merveilleux bonheur, étant tombé à l'eau sous la roue d'un moulin en mouvement, d'en être tiré sain et sauf ». A Gibraltar, pendant le siège, le lieutenant Sterne eut le corps traversé d'un coup d'épée, dans un duel « à propos d'une oie ». Il se rétablit mal. Envoyé à la Jamaïque, la fièvre du pays lui ôta la raison, puis la vie.
Quand mourut son père, Laurence était à Halifax, dans un pensionnat dont le maître le tenait pour un enfant de génie, tandis que le sous-maître le fouettait
pour avoir écrit son nom en grosses capitales sur le plafond neuf de la classe. Son cousin, Sterne d'Elvington, l'envoya au collège de Jésus, à Cambridge. Maître es arts, il reçut les ordres. Jacques Sterne, son oncle, le fit nommer prébendier d'York et lui procura le bénéfice de Sutton. Alors il épousa, après lui avoir fait deux ans la cour, Elisabeth Lumley, la plus jolie fille du pays.
Son oncle voulut le lancer dans le journalisme politique; il refusa, « considérant ce vilain métier comme au-dessous de lui », Il réunit le bénéfice de Stillington à celui de Sutton, où il resta vingt ans, desservant les deux paroisses. Asthmatique, exposé à des ruptures de vaisseaux du poumon, il avait pour distractions la peinture, le violon, la chasse. Son ménage ne lui donnant pas toute satisfaction, il se consola auprès d'une Française protestante, Catherine de Fourmentelle. Son parent, John Hall Stevenson, auteur des Contes fous, lui ouvrit, au château de Skelton, surnommé le château de la Folie, une vaste et précieuse bibliothèque où il se familiarisa avec nos vieux conteurs. A quarante-six ans, il n'avait encore rien publié. En lyfç seulement, il fit imprimer à York, à ses frais, les deux premiers volumes de Tristram Shandy, pour lesquels il n'avait pas trouvé d'éditeur à Londres. Son œuvre eut un retentissement énorme : acclamations enthousiastes, accusations frénétiques. Il devint l'homme à la mode. La plus haute société le rechercha. 11 obtint, dit-on, les bonnes grâces d'une grande dame, lady Percy.
LAURENCE STERNE If
Lord Falconbridge lui donna la cure de Coxwould, « retraite infiniment plus douce que Sutton ». Mais, pendant le rude hiver de 1761, il tomba gravement malade. Il n'avait plus que le souffle. Ses « jambes d'araignée » le portaient à grand'peine. Il chercha pourtant son salut dans le mouvement, et passa en France sans attendre que la paix fût conclue. L'accueil flatteur qu'il reçut dans les salons de Paris, hâta sa guérison. Le prince de Conti l'invita à ses fêtes, M. de la Popelinière à ses concerts. Il fut prié aux jeudis de la Clairon. Le duc d'Orléans commanda son portrait en pied. Il émerveillait Diderot, et Diderot l'émerveilla. Il finit par se surmener; il eut une rechute. Sa femme et sa fille Lydia vinrent le rejoindre. Il partit avec elles pour Toulouse. Il y resta un an, prit les eaux de Bagnères, visita Aix et Marseille, puis s'installa à Montpellier. Il repartit bientôt pour York, laissant sa famille à Montauban.
L'année suivante, ramené sur le continent par sa mauvaise santé, il traversa la France et l'Italie. Grâce aux ce opéras, polichinelles, festins et mascarades », il passa gaîment l'hiver à Naples. Il revint par Rome, puis, cette fois encore, rentra seul en Angleterre. Au bout d'un an, sur ses instances, sa femme alla l'y retrouver; mais, quoi qu'il pût dire, elle repassa la mer trois mois après. Quelques semaines à peine s'étaient écoulées, qu'à Londres, où il était venu surveiller la publication du Voyage sentimental, il expirait loin de sa fille bien-aimée, sans un ami pour lui fermer les yeux, en proie à une servante qui le frictionnait d'une main,
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et de l'autre lui volait ses boutons de manchettes. Son éditeur et un inconnu l'accompagnèrent seuls au cimetière. Son corps, déterré nuitamment par des « résurrectionnistes », fut expédié au docteur Collignon, professeur d'anatomie à Cambridge. Une personne qui avait connu Sterne survint pendant la dissection et perdit connaissance.
Après avoir esquissé dans Tristram Shandy son premier tour de France, Sterne a réuni les souvenirs caractéristiques de ses pérégrinations dans le Voyage sentimental, dont tous les incidents semblent lui avoir été personnels, — sauf l'anecdote du bossu, prise à Scarron, l'histoire du gentilhomme marchand, brodée sur les articles <;6i et ^62 des Coutumes de Bretagne, et la nuit dans l'auberge de Savoie, empruntée à un touriste écossais.
L'Éliza chère à Yorick représente la femme d'un haut fonctionnaire de l'Inde, Élizabeth Draper, venue en Europe pour rétablir sa santé, et dont Sterne s'éprit platoniquement sur le tard. La Fleur n'est pas un personnage fictif. Né de paysans bourguignons, à huit ans il courait le monde; à dix, il fut enrôlé par un tambour sur le Pont-Neuf; à seize, il jeta ses baguettes aux orties et reprit la vie errante. Il se fixa à