LAURENCE STERNE I
Montreuil, où Sterne le rencontra. Au retour d'Italie, il épousa une jolie couturière, alla tenir avec elle un cabaret à Calais, perdit sa clientèle de matelots anglais quand éclata la guerre, puis perdit sa femme, enlevée par une troupe de saltimbanques. Il a donné sur Sterne de curieux détails :
Ci Par moments, mon maître semblait plongé dans le plus profond accablement. Inquiet, je prenais sur moi de lui suggérer quelque distraction; et mon zèle ramenait généralement le sourire sur ses lèvres. D'autres jours, il semblait avoir une âme nouvelle, se livrait à une gaîté toute française et criait : « Vive la bagatelle ! » Il était si généreux que toujours il donnait au delà de ses moyens. Q^ue de fois il m'a dit, les larmes aux yeux : — Ces pauvres gens me font de la peine, La Fleur; comment les secourir? »
Sterne a exercé sur la fin du xvm' siècle et le commencement du xix* une grande influence littéraire, mieux accentuée encore à l'étranger qu'en son propre pays. Le fond de sa nature était assez peu britannique. Ses maîtres préférés furent Cervantes et Rabelais. Le curé de Coxwould n'était pas plus anglican, que le curé de Meudon papimane.
Son oeuvre a résisté aux attaques des plus dangereux
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adversaires, et même aux imitations des amis les plus maladroits. Elle se présente escortée de glorieuses recommandations. « C'est le plus simple et le plus affecté des écrivains, dit Walter Scott; et dans l'art de découvrir et d'analyser les sentiments les plus délicats du cœur, il n'a jamais été surpassé, ni peut-être égalé. » Selon Bulwer, « il prodigue les beautés avec une sorte d'intempérance ». Leigh Hunt trouve dans son « divin oncle Toby la quintessence du lait de la bonté humaine ». On n'a pas craint de le comparer à Shakespeare. Byron et Dickens sont pleins de son inspiration.
En France, Diderot s'assimila ce qu'il a de génial; et l'écho de sa voix sonne distinctement dans maintes pages de Beaumarchais : Jacques le Fataliste et Figaro sont cousins de La Fleur. Voltaire, qui trouvait Sterne supérieur comme portraitiste à Rembrandt et à Callot, ne l'avait-il pas comparé « à ces petits Satyres de l'antiquité qui renferment des essences précieuses » ? Nodier l'a franchement imité. Balzac l'appelle « le plus original des prosateurs anglais ». Musset lui emprunte constamment des idées et des expressions, auxquelles il donne un tour cavalier. Michelet a pris son allure. La meilleure comédie de Labiche sort de ces quatre lignes : « On fait son chemin dans le monde, moins par les services qu'on rend que par ceux qu'on reçoit; vous prenez un rameau chétif, vous le boutez en terre, et puis vous l'arrosez parce que vous l'avez planté. »
En Allemagne, Sterne fit école ; « C'est le plus
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beau génie, dit Goethe; en le lisant, on se sent libre et noble; son humour est inimitable, » Jean-Paul l'a commenté. Hoffmann a fantastiquement exagéré son procédé. Heine ne lui a pas pris seulement sa façon de voyager; ouvrez V Intermezzo, tel petit poème est tout bonnement la traduction rythmique d'une aventure de La Fleur.
Sterne a donné la plus parfaite expression d'une manière littéraire. Il est l'humoriste par excellence. Vhumour est l'esprit qui vient du cœur. C'est la raison qui se soumet, en se moquant de ses propres faiblesses, aux entraînejnents de la nature; c'est la sérénade de don Juan, si langoureuse avec son pizzicato libertin; c'est Faust rajeuni par Méphisto et converti par Gretchen; c'est le badinage ému qui fait rire et pleurer à la fois, semblable à ces pluies ensoleillées où les bonnes gens voient « le diable qui bat sa femme et qui marie sa fille ». Térence presque seul eut cette sorte d'esprit dans le monde antique. Cervantes révéla le mélancolique héroïsme que peut contenir la plus grotesque extravagance, et l'auteur du Misanthrope montra que le sublime et le ridicule sont l'endroit et l'envers de la même étoffe.
Sterne marque la transition entre la pensée des
maîtres et l'école du pittoresque, entre la méthode et la fantaisie, entre la synthèse et l'analyse. Après l'honneur chevaleresque, la sensibilité bourgeoise; après les tempéraments sanguins, les natures nerveuses. L'oncle Toby est un don Quichotte à pied, invalide et sédentaire, avec un Sancho boiteux.
Les types de Sterne ont une individualité singulière. A l'ampleur des idées générales, il joint le génie du détail. Il retrouve les forces élémentaires sous leurs plus bizarres travestissements, et d'un œil sûr il fixe à jamais leurs plus fugitives manifestations. Un mot, le mot propre, et au besoin le mot technique, lui suffit pour éclairer une situation, où chacun se reconnaît. Point d'érudition fastidieuse ni de description superflue. Il est minutieux pour être décisif. Il est plein de sous-entendus et de suggestions : « Se permettre de tout penser serait manquer de savoir-vivre; la meilleure preuve de respect qu'on puisse donner à l'intelligence du lecteur, c'est de lui laisser amicalement quelque chose à imaginer. »
Son père était, dit-il, un « grand fureteur de motifs ». C'est merveille de le voir lui-même débrouiller l'écheveau des sensations et des idées humaines. Il avance en se jouant, avec toutes sortes de flux et de reflux. Il dédie son œuvre à la Lune. « Mon travail est à la fois progressif et digressif, comme la terre qui tourne sur son axe en tournant autour du soleil. » C'est dans le dada des gens, qu'il trouve la clé de leur organisation. Le rêve n'est-il pas plus libre que la vie, l'instinct plus sûr que le calcul? Il sent le mys-