‹ Artistes et penseursChapitre 7 sur 28 · LAURENCE STERNE · texte numérisé non relu

LAURENCE STERNE

tère où tout flotte, s'y abandonne sans crainte, et, n'oubliant jamais que les plus simples phénomènes sont les plus prodigieux, il voit toujours l'univers avec des yeux d'enfant. Ingénument excentrique, il a toutes les pudeurs avec toutes les coquetteries, tous les scrupules avec toutes les audaces.

Les personnes et les choses qu'il montre, n'offrent par elles-mêmes rien d'extraordinaire. Leur beauté pour nous, c'est son amour pour elles. Il nous fait voir ce que nous rencontrons chaque jour, à chaque pas, mais comme le voit un homme de génie. Il met à tout le signe particulier. Sa plume a la vertu d'une baguette divinatoire, et, de la plus plate réalité, fait jaillir des sources de poésie. Son style, clair, sinueux, agile et distrait, plein de détours, de retours, de zigzags, d'éclairs, d'oublis et d'élans, de bonds et de surprises, nous déroute constamment. On ne saurait le bien traduire sans respecter scrupuleusement sa ponctuation même, qui rythme avec une ingénieuse insouciance sa marche savamment irrégulière. Ce que l'existence a d'essentiellement relatif, de capricieux et ondoyant, il en a un sentiment si subtil et si fort, qu'il ne peut supporter dans l'art le culte de l'absolu sous aucune forme. Loin de lui toute rhétorique exclusive, toute syntaxe intolérante, tout dogme littéraire. Appliquer à l'obscure et infinie complexité des forces vivantes le procédé sec et sommaire des sciences mortes, réduire l'existence à une abstraction, murer le monde dans le syllogisme et la géométrie, opérer la quadrature du cœur et du cerveau,

quelle méchante folie! Il a une sainte horreur de la convention banale ou solennelle, de la roideur sépulcrale, de la symétrie glacée. Ses tableaux, enlevés en quelques touches nettes et légères, ont le relief saisissant, la fraîcheur première, l'intense et chimérique réalité des images japonaises. Et il nous ouvre tout d'un coup des profondeurs si limpides, que tout y semble à portée de la main.

Il a médité la définition antique de l'harmonie : c( L'unité dans la variété », et cette autre définition moderne : « Point de grâce exquise sans une certaine étrangeté dans les proportions ». Puis il s'attache surtout à rendre « la plus belle partie de la beauté », qui, selon Bacon, « est celle que les peintres ne peuvent exprimer ».

Aux émotions les plus naturelles, aux plus éclatantes vérités, il donne le prestige de l'imprévu, le charme de l'inconnu. Il est plein de contrastes féconds. Ses fruits, semblables à des fleurs, ont la saveur de l'automne et le parfum du printemps. En un clin d'oeil, il met à nu le côté logique des plus fantasques choses et le côté fantasque des choses les plus logiques. Regardez! les extrêmes se touchent, l'impossible est tout simple. Pour rendre l'idéal accessible, il l'apprivoise. Comme il s'entend à faire passer, sous le couvert d'un défaut, les qualités inquiétantes, les vertus qui effarouchent ou humilient! Comme il connaît nos fatalités et nos fragilités originelles! Il sait admirablement que rien ne reçoit la vie sans le point vulnérable qui implique et justifie la

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