‹ Artistes et penseursChapitre 8 sur 28 · LAURENCE STERNE · texte numérisé non relu

LAURENCE STERNE

mort; il a constaté que la perfection n'est pas de ce monde, où elle exciterait plus d'estime que d'amour; et ce que l'humanité a de douloureusement éphémère, la lui rend plus chère encore.

Son rire généreux, n'ayant rien du sarcasme qui froisse, de l'ironie qui désenchante, du persiflage qui aigrit, de la parodie qui dégrade, ne tourne jamais au ricanement. Et c'est en flattant, non pas nos penchants pervers, mais nos bons instincts, qu'il éveille en nous un rire semblable, un rire qui dilate le cœur au lieu de le serrer, véritable rayonnement de l'âme épanouie. Il ne nous fait ni haïr ni mépriser ceux qu'il raille sans fiel; s'il nous berce un temps d'un retour avantageux sur notre personne, il nous rappelle vite que nous sommes tous pétris de la même argile, et nous attendrit si bien sur ses touchantes caricatures, que du ridicule surgit soudain le pathétique, comme une céleste fleur d'un arbuste difforme.

Avec l'indulgente mélancolie d'une âme supérieure qui, de très haut, voit la nature à fond, il suit d'un oeil désabusé, mais amical, toute belle illusion et tout noble espoir. Ce n'est pas lui qui décourage les gens de bonne volonté! Aux pauvres, il fait chérir leur pauvreté, leur simplicité aux simples d'esprit. C'est aux présomptueux, aux habiles, qu'il réserve ses rigueurs; et il fait goûter aux forts le divin plaisir de protéger les faibles. S'il adore en païen la beauté plastique et la beauté intellectuelle, il transfigure très chrétiennement la laideur physique par l'expression de la beauté morale. Il est l'ardent vulgarisateur du

sublime. Qu'est-ce que le sublime? l'infiniment grand reflété dans l'infiniment petit, la palpitation du feu sacré au fond des cœurs mortels.

11 est doux et sain de relire un tel penseur qui, au lieu de nous faire prendre le bonheur même en haine ou en dégoût, nous enseigne à aimer la vie, à subir le malheur sans déchoir et à grandir sous les plus cruelles iniquités du destin.

(Préface pour la traduction du Voyage sentimental, illustre par Maurice Lcloir, 1884.)

Camille Desmoulins

AMiLLE Desmoulins est un des noms les plus fameux et les plus attractifs de la Révolution française. Il évoque la mémoire d'un personnage politique qui fut à la fois un surprenant écrivain et un véritable héros de roman, et qui, sous l'un ou l'autre aspect, sollicite tous les esprits et tous les cœurs par son mérite hors ligne et par sa tragique destinée.

Originaire de Guise et fils d'un homme de loi peu fortuné, Camille obtint, par l'influence d'un parent riche, une bourse au collège Louis-le-Grand, où il eut pour camarade d'études Maximilien Robespierre. Il fit son droit, prêta serment comme avocat au Parlement de Paris, et, à vingt-cinq ans, débuta sans succès au barreau. Il n'était pas né orateur et ne le

devint pas; soit timidité, soit défaut organique, il balbutiait au début de ses discours. Moins heureux ou moins persévérant que Démosthène, il ne put vaincre cette infirmité de nature.

On était alors en lySf. Jusqu'en 1789, Camille vécut douloureusement. Voyant se fermer pour lui la carrière où aboutissait le travail de sa jeunesse, il chercha un autre débouché vers la fortune. 11 chercha sans trouver. La foule obstruait toutes les issues. Il resta déclassé, solitaire, obscur. Enfant sans famille, lauréat sans argent, avocat sans causes, pendant ces quatre cruelles années il erra, vagabonda en étranger indigent, par les rues de ce Paris si séduisant et si dédaigneux. Dans les cafés, dans les promenades, dans tous les lieux de réunions publiques, partout où la société se montrait accessible, il venait, prêtait l'oreille, observait, allait de groupe en groupe, se mêlait volontiers aux conversations, aux discussions, s'animait, s'indignait, s'enflammait, puis rentrait pensif et sombre dans son réduit. Tous les appétits, tous les désirs, toutes les ambitions, toutes les vanités, lui brûlaient, lui dévoraient le cœur, sans qu'il rencontrât enfin où se désaltérer. La grande ville, luxueuse et corruptrice, multipliait les tentations sur ses pas. Il subissait ce supplice de Tantale que trop d'hommes intelligents, instruits, épris d'idéal et dénués de ressources, endurent dans notre société. Après Diderot, il traversait les terribles épreuves de l'apprentissage littéraire. La destinée semblait dès lors vouloir faire de lui, au souffle révolutionnaire, un des types les

mieux caractérisés, les plus complets, du journaliste moderne.

Les études classiques, qu'il avait pu finir par charité, avaient eu pour résultat capital d'éveiller dans la riche imagination de cet enfant pauvre deux vivaces passions : celle de la poésie et celle de la liberté. La poésie est le refuge des déshérités, la liberté est leur espoir. Comme Saint-Just, Camille, sans doute, trouvait « le monde vide depuis les Romains ». L'héroïsme des républiques antiques et les harmonieuses inspirations des pays du soleil le consolaient de ses misères, rélevaient, l'entraînaient au-dessus de lui-même et des autres. 11 avait fait des vers en rhétorique, il en fit encore. « J'étais né pour faire des vers », a-t-il dit. Mais il vit bientôt que la forme poétique ne lui était guère plus propice que la forme oratoire. Il devint homme d'action. Et, un beau jour, au Palais- Royal, sentant le peuple prêt aux grandes émotions et aux grands actes, il monta sur une table, oublia son bégaiement, jeta dans la foule des paroles de flamme, précipita Paris sur la Bastille, qui fut conquise et rasée.

L'homme de lettres profita du succès de l'homme d'action. En renversant la prison séculaire, Camille avait brisé du même coup les obstacles qui muraient son existence et paralysaient ses facultés. Les voûtes étouffantes de la misère et de l'obscurité s'écroulèrent devant lui. Il respirait, il rayonnait. Ce n'était plus le solliciteur « râpé, jaune, besogneux » qu'avait connu Chateaubriand. C'était un triomphateur, exalté par le

premier baiser de la victoire et fier d'avoir bien mérité de la patrie. De ce moment, il entre dans la haute politique, dans l'histoire, dans la fatalité glorieuse qui mène aux morts violentes, dans l'immortalité.

Le lendemain.de la prise de la Bastille, il publia la France libre, où il discutait avec verve et sagacité les grandes questions mises à l'ordre du jour par l'ouverture des États généraux, où il démolissait avec une indignation sarcastique le pompeux décor sous lequel les historiographes officiels avaient caché pendant des siècles les effroyables misères de la France monarchique. Puis vint l'étincelant Discours de la lanterne aux Parisiens; il valut à son auteur, avec les louanges de Sieyès, le surnom de Procureur de la lanterne, et fut suivi de la Réclamation en faveur du marquis de Saint- Huruge, étrange marquis faubourien qui, dans les jours de troubles, marchait à la tête des bandes populaires, costumé en fort de la halle.

Le 28 novembre 1789, Camille fit paraître les Révolutions de France et de Brabant, publication périodique qu'il rédigea d'abord seul, puis en collaboration avec Fréron, et qui expira à son quatre-vingtdixième numéro, en juillet 1792. Inquiété à la suite des pétitions et des fusillades du Champ-de-Mars, il dut « envoyer à Lafayette sa démission de journaliste » . Cette brochure hebdomadaire est la Satire Ménippée de la Révolution. Elle reflète avec un éclat singulier l'esprit et les passions du temps. C'est un entraînement d'ironie et d'enthousiasme, d'originalité et

d'érudition, de calembours et de métaphores. C'est primesautier et définitif. Il y a là du Rabelais, du La Fontaine et du Voltaire. Il y a surtout la vie toute chaude, avec son mouvement, sa couleur. On y sent palpiter l'âme du monde moderne; et, dans l'éblouissement d'un éclat de rire, tranchant et lumineux comme un éclair d'orage, on voit s'ouvrir parfois des profondeurs immenses.

Le succès fut étourdissant. Mirabeau veut avoir Camille, le garde huit jours dans sa maison à Versailles, l'appelle son cher ami, lui prend les mains, lui donne des coups de poing familiers, et lui fait faire des dîners fins, au sortir desquels le pamphlétaire a toutes les peines du monde, dit-il, à retrouver son austérité républicaine. Il aime Mirabeau d'une amitié plus orageuse que l'amour. Il se brouille, se réconcilie avec l'illustre orateur; il l'abandonne quand il croit à sa « grande trahison »,

Mirabeau meurt. « De quelle immense proie la mort vient de se saisir! » s'écrie Desmoulins. Et après avoir vu le cadavre : « Je contemplai ce superbe magasin d'idées démeublé par la mort. Je souffrais de ne pouvoir donner de larmes à un homme qui avait un si beau génie, qui avait rendu de si grands services à la patrie, et qui voulait que je fusse son ami. »

Mirabeau disparu, Camille s'attache à Robespierre, « son vieux camarade de collège », à Brissot, à Pétion. Quand il se marie, il a pour témoins les représentants de la France. Heureux Camille! l'amour lui sourit comme la renommée.

« Il était laid, nous dit un contemporain, mais de cette laideur spirituelle et qui plaît. » Lucile était « une adorable petite blonde » qu'il avait connue tout enfant, dont la mère était sensible et dont le père avait vingt mille livres de rente. Il aime, il est aimé. « Tu souffres, dis-tu, lui écrit sa romanesque amante; oh! je souffre bien davantage. Ton image est sans cesse présente à mes yeux. Elle ne me quitte jamais! Je te cherche des défauts, je les trouve et je les aime. » Il triomphe des scrupules maternels, des résistances paternelles, et les voilà mariés à Saint-Sulpice, par le bon curé qui plus tard s'écria, dans un accès d'éloquence biblique : « L'enfer a dilaté le sein de la nation ! . . . » Pour comble de bonheur, Lucile lui donne bientôt un fils, le petit Horace, « le petit lapereau », comme il l'appelle. Quelle ravissante idylle! Quels jeux, quelles parties enfantines, quels cris de joie, quelles larmes de tendresse!

Qu'ils se hâtent d'être heureux! La Révolution se précipite, tout s'assombrit. Il faut se replonger dans les tumultueux débats des Cordeliers, il faut prêter une oreille plus attentive aux inquiétantes dissertations des Jacobins. Un nouveau journal, la Tribune des Patriotes, ne réussit guère. Camille croit un instant la Révolution manquée. Les fonds publics baissent; il perd une partie de sa fortune, et retourne plaider au Palais. Voici qu'en janvier 1792, il défend une dame Beffroi, brelandière, tenant une maison de jeu passage Radziwill. Elle est condamnée à six mois de prison. Il proteste par une grande affiche, où il attaque la

sentence judiciaire qui, dit-il, confond « les vices et les crimes ». Son ami Brissot lui reproche « d'avoir sali les murailles avec une scandaleuse apologie des jeux de hasard ». Il se brouille avec son ami Brissot, contre lequel il écrit Brissot démasqué et invente le verbe brissoter, synonyme de voler.

Il se lie alors plus intimement avec Danton, qu'il a connu au Champ de Mars, aux Cordeliers, et qui demeure dans la même maison que lui, cour du Commerce. Avec Danton il se jette à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire. Il accuse, aux Jacobins, les nobles et les officiers. Ces gens-là, dit-il, « voudraient les deux Chambres, c'est-à-dire se loger, eux, dans les salons, et nous loger, nous peuple, dans l'antichambre. »

La lutte entre le roi et l'Assemblée législative devient aiguë. L'Assemblée n'agit pas. Le roi renvoie les ministres girondins et trompe Dumouriez lui-même. La reine appelle l'étranger. L'armée allemande approche. La guerre civile menace. On conspire partout. On fortifie les Tuileries. La réaction va-t-elle triompher? Camille aide Danton à soulever les faubourgs, à encourager les fédérés de Brest et de Marseille. La bataille est résolue. Le tocsin sonne dans la nuit du 10 aoiît. Camille prend un fusil, embrasse sa femme et va se battre. Lucile écoute, anxieuse. M"' Danton s'évanouit. Mais victoire! Danton et Desmoulins entrent au ministère de la justice par la brèche des Tuileries; les Prussiens reculent à Valmy; l'Assemblée législative cède la place à la Convention. Desmoulins

et Danton sont représentants du peuple. La République est proclamée.

Tour à tour et presque fatalement prescripteur et proscrit, Camille vote la mort du roi, de ce roi qu'il aurait voulu empailler quelques mois auparavant. Poussé par Robespierre, il attaque violemment la Gironde, et quand tombe ce généreux parti : « Ah ! malheureux, s'écrie-t-il en pleurant, c'est mon Histoire des Brissotifis qui les tue. » Une fièvre de repentir le saisit. D'accord avec Danton, il commence la publication du Vieux Cordelier, et tente d'inaugurer l'ère de la clémence. Mais il est aussi violent, aussi aveugle dans la pitié que dans la colère. Ses fausses manoeuvres compromettent tout. L'opposition l'applaudit, Robespierre l'abandonne, Saint-Just se croit contraint de le sacrifier.

Lisez le beau volume que Jules Claretie a consacré à Camille Desmoulins. Rien n'est plus navrant dans les annales humaines que ces déchirements terribles. Les hommes faibles ou légers détournent les yeux de ce spectacle et doutent de la liberté. Us ont tort, le doute serait pire encore que l'illusion. Ce n'est pas à la liberté, ce n'est pas même aux passions effrénées des Conventionnels qu'il faut attribuer la responsabilité de tant de sang répandu. Tous les événements se tiennent étroitement dans la Révolution; ils se commandent les uns les autres; une inflexible logique préside à leur développement; ils ne pouvaient suivre une autre direction, étant donné le point de départ. Les circonstances ont été plus fortes que les individus.

Le point de départ de la crise, l'origine des pires difficultés de la République, c'est la trahison du roi, de la reine et des royalistes. La France criait : Justice ! et ils ne lui donnèrent que mensonges. Ils séparèrent leurs intérêts des intérêts sacrés de la patrie. Les révélations sont venues. L'Autriche même a livré les lettres de l'Autrichienne, et l'on ne peut plus nous leurrer sur Marie-Antoinette. Elle exécrait le peuple de France; sa politique fut une perpétuelle duperie. Elle attira Mirabeau, les Lameth, Barnave, par ses promesses captieuses, les abusa, les perdit, et crut arrêter le mouvement en lui ôtant ses initiateurs et ses guides. Elle ne fit que l'affoler. En même temps, la cour s'empressait d'expédier aux envahisseurs, ses alliés, un plan militaire concerté pour écraser Paris. Toute alliance devenait impossible entre les constitutionnels et les patriotes. Sans le lo août, la France était livrée.

L'insurrection étant restée victorieuse, Danton luimême ne put contenir les forcenés qui exécutèrent les sanglantes représailles de Septembre. Il voulut tout couvrir de son nom, de sa popularité, de son audace. Mais, subitement, Dumouriez, dont il répond, jette le masque, tente de soulever l'armée, passe à l'ennemi. La Vendée se rebelle. La patrie est en danger. Une fièvre frénétique brûle dans toutes les veines. La Gironde accuse furieusement Danton et somme la Convention d'abdiquer son inviolabilité. La trahison royaliste engendre la Terreur.

Paris en armes proteste contre les divisions inte§-

tines qui ôtent à l'Assemblée suprême toute initiative au plus fort de la crise. La Convention rejette de son sein la Gironde, qui ne veut pas ajourner ses querelles au nom du salut public. Les royalistes entraînent Lyon à la révolte, ouvrent Toulon à l'Angleterre; et Charlotte Corday, en poignardant Marat, assassine le parti girondin.

L'héroïsme de Nantes et la victoire de Carnot à Wattignies sauvent encore une fois la France. II semble que l'on va respirer. Les chefs de la Convention s'entendent. Mais non, les discordes renaissent. Voici les dantonistes à l'échafaud. Il faut le dire, les maladresses de Camille Desmoulins ne contribuèrent pas peu à la chute de son parti. En abattant Cloots, Hébert et Chaumette, il enleva à Danton un précieux appui contre les Jacobins. Puis, incapable de se modérer, il s'aliéna la plupart des patriotes, en attaquant la République elle-même au nom de la tolérance et de la pitié. En vain son ami Fréron l'avertit, lui écrit de Toulon « qu'il ne doit pas se laisser aveugler par sa philanthropie, que ce serait le triomphe des contre-révolutionnaires ». Emporté par ses souvenirs classiques, il compare le début de la République aux suprêmes atrocités de Tibère. Il prétend que deux cent mille suspects sont emprisonnés arbitrairement. Il ridiculise le rectiligtie Billaud-Varenne, Saint-Just « qui porte sa tète comme un saint-sacrement », Robespierre, qu'il compare au « lâche Octave », enfin la Convention tout entière : « Je n'ai vu que le peuple souriquois délibérant et n'osant atta-

CAMILLE DESMOULINS "Jf

cher le grelot à Rodilard... Je soutiens que nous n'avons jamais été si esclaves que depuis que nous sommes républicains... » En revanche, il protège cet Arthur Dillon, qui naguère allait toutes les nuits au camp allemand.

Camille Desmoulins fut surtout un cœur enthousiaste, un artiste révolutionnaire, un incomparable virtuose. Mirabeau, puis Robespierre et Danton, lui fournirent tour à tour des idées, des thèmes, sur lesquels il exécuta successivement de prestigieuses variations. Mais quand il se vit arrivé aux sommets, quand, heureux, célèbre, marié à la femme désirée, il vit sa révolution personnelle parfaitement accomplie, il jugea du pays d'après lui-même et pensa qu'il fallait s'arrêter. Lucile devint sa seule inspiratrice. « Laissezle, disait l'étourdie, qu'il remplisse sa mission; c'est lui qui sauvera la France; ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat. »

Ses derniers moments sont tout pénétrés de la plus pathétique émotion. « Hier, écrit-il à sa femme, quand le citoyen qui m'apporta ta lettre fut revenu : — Eh bien! lui dis-je, vous l'avez vue! Et je me prenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de toi. » Et puis : « Adieu Horace, Annette, Adèle! Adieu, mon père! Adieu, Lucile, ma Lucile, ma chère Lucile! mes mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants. »

Il ne précédait Robespierre que de quelques mois dans la mort. Hélas! sa destinée, celle de ses victimes,

celle de ses accusateurs, feront toujours couler des larmes. Leurs fautes disparaissent dans leur gloire et dans leur infortune. Leurs gestes puissants et grandioses ont ensemencé l'avenir.

André Chénier

NDRÉ Chénier est un poète complet; il a fait vibrer toutes les cordes de la lyre, et leur a même ajouté, comme disait plus tard Victor Hugo, une corde d'airain. On le voit, tour à tour, délicieusement féminin et puissamment viril. A seize ans, il traduisait Anacréon et Sapho; à trente ans, il protestait contre la guillotine menaçante. Il fut aussi romain que Corneille, aussi athénien que Racine. Il comprenait, il possédait aussi bien Shakespeare et Milton qu'Eschyle et Homère.

Il sut d'abord s'assimiler, avec le plus rare bonheur, les plus précieux trésors poétiques de tous les siècles écoulés. Puis, rempli de force féconde, il devint créateur, régénéra notre métrique, inventa des cadences et des rythmes, essaya un vers nouveau pour la co-

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médie où il rêvait d'allier Aristophane à Molière, et forgea contre la Terreur une arme littéraire non moins belle et terrible que celle d'Archiloque. Grec par sa mère qui le berça des chansons natales, Français par son père qui lui donna l'exemple de la droiture et du travail intellectuel, il représente à merveille l'union naturelle, profonde, supérieurement conciliatrice, du génie antique et de la pensée moderne. Sans cesse, il retrempait sa force dans sa sincérité. Franchement épicurien au début, intrépidement stoïque dans la tempête, il chanta les amours et les haines dont il avait vécu, dont il vivait encore, et dont il ne craignit pas de mourir tragiquement à la fleur de l'âge. Il fut poète jusqu'à la passion, jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à l'échafaud.

Isolé dans son siècle entre la sénilité aristocratique et la rudesse populaire, il fut peu et mal connu, il ne fut pas compris. « Je ne sais quel André Chénier! » disait en parlant de lui Camille Desmoulins; et Collot d'Herbois l'appelait « rhéteur glacé à la sagesse d'eunuque, prosateur stérile, lâche calomniateur ». D'autre part, le rédacteur royaliste du Journal général de France s'écriait, après l'avoir traité d'âne : « Quand donc André Chénier fera-t-il amende honorable d'avoir voulu être poète? »

Révélées peu à peu, ses œuvres ne furent vraiment mises en lumière qu'une trentaine d'années après sa mort; mais il eut promptement une action considérable sur la poésie du xix° siècle, dont il est à certains égards le rayonnant initiateur.

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