RENNES
Les décorateurs trouvèrent moins d'indifférence auprès de la Ville de Paris. Sous l'impulsion de quelques conseillers, amateurs d’art avertis, au nombre desquels nous devons mentionner : Deville, Rébeaillard, le comte d'Andisné, Louis Aucoc, Galli, Bellan, Quentin-Bauchart, Le Corbeillier, Lampué, Pelitjean, et très particulièrement l’ancien président Dausset qui a rédigé le rapport présenté au Conseil municipal sur le projet d'Exposition internationale, le musée Galliéra fut ouvert aux décorateurs et des achats plus importants leur furent faits dans les Salons.
Aujourd'hui, le gouvernement et les municipalités donnent chaque jour aux artistes décorateurs les marques d’une sollicitude plus réelle. Ce n'est que Justice. Ils se sont assagis depuis dix ans : leurs ensembles mobiliers
C et CI. — Exposition internationale de Roubaix, 1911. Plaquette gravée par Hippolyte Lefebvre.
sont présentés avec goût et avec celte originalité sobre, cette discrétion, celte mesure qui demeurent les dons impérissables de notre race.
Leur eflort mérite d'autant plus d'être signalé que, s'ils ont su conserver leur individualité arüslique, ils commencent aujourd'hui à s'entendre et à montrer un vérilable esprit de cohésion, grâce à l'action d'union exercée par la Société des Artistes décorateurs.
Quel que soit le grave malaise de notre Art décoratif, les progrès, les menaces même de l'étranger ont ouvert les yeux à de nombreux Français et répandu la bonne semence qui doit germer. Faut-il rappeler ici les éloquents cris d'alarme jelés par Roger Marx, Émile Gallé, Gustave Kahn, Jean Lahor, Lucien Magne, Henry Marcel, Ilenri Noch, Clément Janin, Carabin, H. Dubret, Victor Prouvé, Grandigneaux, de Baudot, Selmersheim, Albert Vaunois, Chudant, Jules Huret, Emile Berr, Fernand Monmeja, du Bousquet, Léo Claretie, Steck, Gustave Geffroy, Pierre Mar-
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cel, Simyan, Saint-Saëns, Bonnerot, Louis Lumet, Paul Brenot, ete., et l’énergique campagne menée par Gaston Quénioux, Edmond Poltier, Alfred
CIT. — Exposition internationale de Turin, 1911. Face de la plaquette de la Section française, d'après l'ébauche de Pierre Dautel.
Lenoir, Guébin, Liard, M'e Perrier, pour la transformalion de l’ensergnement du dessin et son adaptation plus logique aux besoins de l'heure
CIIT. — Exposition internationale de Turin, 1911. Revers de la plaquette de la Section française, d'après l'ébauche de Pierre Dautel.
présente, dans un but aussi utilitaire qu’'esthétique. Les rénovateurs ont compris qu'il fallait s'adresser d’abord à l'enfant, lui apprendre à dessiner, à modeler, comme on lui apprend à écrire.
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L'ancienne méthode avait fait son temps, quelques services qu'elle eût rendus. Désormais, le professeur jouit d'une grande liberté pour le choix des modèles, à la condilion qu'ils soient pris dans la réalité. L'enfant n'aura sous les yeux que des modèles vrais, empruntés à tous les aspects de la vie et de la nature. Une grande variété est en outre donnée au professeur pour les procédés lechniques : non seulement la couleur n’est pas exclue, mais il est recommandé de laisser un libre cours, en les dirigeant, aux instincts des enfants naturellement coloristes. On les exerce aussi au modelage, afin de leur faire comprendre la superposition des plans et de leur permettre de reproduire plus réellement les objels qu'ils copient. Enfin, cel enseignement, et c’est là peut-être le côté capital de la réforme, cest lié désormais à l’enseignement général; il exhorte les professeurs, et notamment ceux des sciences naturelles, à encourager leurs élèves à illustrer et décorer leurs travaux et devoirs, suivant leur sens naturel de la forme et de la couleur.
Par là, cette grande rélorme de 1909 prend une importance très large, et elle peut se résumer en trois principes ; d’abord la liberté : liberté du sentiment et même de l'interprétation chez l'élève, et liberté d'action chez le mailre ; ensuite « le dessin moins étudié pour lui-même que pour les fins totales de l'éducation », ce n’est plus un art d'agrément, c’est un instrument de culture générale ; enfin « la nature prise pour base, aimée pour elle-même, traduite directement et naïvement ».
Le problème de l'Art à l’École avait déjà élé posé dans de nombreux congrès, dont le premier, qui avait pour président le regretté Beurdeley et pour vice-président Roger Marx, fut tenu au Cercle de la Librairie, en 1904; il avait amené Ch.-M. Couyba, alors député et rapporteur général du budget des Beaux-Arts, et Léon Riotor, qui avait étudié ces questions en plusieurs missions à l'étranger, à fonder, en 1907, la Société française de l'Art à l’École. A eux se joignirent Roger Marx, Frantz Jourdain, Edmond Pottier, Van Brock, tous ceux qui s'inquiélaient du renouveau de nos industries d'art. Gette association a adopté les principes suivants : « L'école saine, aérée, rationnellement construite et meublée, attrayante et ornée ; formalion du goût de l'enfant par son initiation à la beauté des lignes, des couleurs, des formes, des mouvements et des sons. » Quoique bien jeune encore, elle a réuni, en quatre ans, 80 sections métropolitaines et coloniales, comprenant près de 14000 membres.
Aiïdée des grandes maisons de librairie Larousse et Hachette, elle a propagé son aclion par de nombreuses brochures, par des conférences, par des éditions d’estampes, des fabrications d'objets et de décors d'écoles, par des concours, des récompenses, des expositions, des congrès.
« Entre l’école maussade et l’école buissonniére, écrivait son président Couyba, il y a place pour l'école fleurie. » Cette gracieuse formule est tout un programme dont l'application suivie peut contribuer puissamment
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à régénérer notre anlique suprématie par l’école el par le peuple. Peut-être verrons-nous alors le moment, prédit en 1851 par le comte de Laborde, « où il sera honteux de ne pas savoir dessiner, où on en rougira comme on rougit aujourd'hui de ne pas savoir écrire. »
Nous ne devons pas oublier non plus les travaux de l’Union provinciale des Arts décoratifs ayant à sa tête Victor Prouvé, Albert Vaunois, Ad. Chudant, Grandigneaux, G. Quénioux, H. Dubret, Coudyser, Claude Couhin, Constant-Bernard, Dubief, Feuillatre, Mainié, Gérault-Carion, etc.
Au cours de ses Congrès tenus successivement à Besançon en 1907, Munich, 1908, Nancy, 1909, Toulouse, 1910, et enfin à la Conférence lechnique des Arts décoralifs organisée par elle à Paris en novembre-décembre 1911, celte Union étudia non seulement toutes les questions relaüives à l’enseignement professionnel, mais encore les moyens de rénover les méliers et industries d’art de province. Elle indiqua, en outre, la nature des améliorations à apporter aux conditions sociales actuellement imposées à l'artisan créateur de modèles.
A cette grande question de l'enseignement du dessin est inexorablement liée la crise de l'apprentissage et de l'enseignement lechnique el professionnel : ce mal remonte à l'abolition des corporalions, mais la crise ellemême est en somme toute récente. On ne fait plus d’apprenlis, parce que les conditions du travail se sont modifiées, parce qu'entre le travail et l’ouvrier s’est interposée la machine et que celle-ci se perfectionne de plus en plus et spécialise l'ouvrier. Ce dernier bien souvent exécute le même morceau foute sa vie : il est lui-même devenu machine. Le patron de son côté, pour soutenir la concurrence, est obligé de décupler sa production tout en vendant au meilleur prix; l’ouvrier se désintéresse alors de ce qu'il fait. Dans certaines maisons où les ouvriers travaillent aux pièces, ceux-ci ne se soucient nullement de perdre leur temps à former des apprentis, et le patron, prisonnier des lois de 1892 et de 1900 sur l’apprenlissage, ne se risque pas à prendre des jeunes gens; les familles elles-mêmes veulent que leurs enfants rapportent tout de suite; à leur retour du service militaire, les ouvriers veulent gagner davantage et ne s'occupent nullement de se perfectionner dans leur métier.
Les industriels se sont vivement émus. Dans de remarquables rapports, documentés par des enquêtes poursuivies en France et à l'étranger, Fernand de Ribes-Christofle a su exprimer leurs doléances et examiner, avec un sens très profond de l’économie sociale, les causes de ces malaises et les remèdes à y apporter.
Des ministres, des membres du Parlement : Astier, Siegfried, Doumergue, Dubief, Millerand, Cruppi, Jean Dupuy, Massé, Paul-Boncour, Couyba, Mascuraud, Sarraut, Étienne Rognon, Dron, Modeste Leroy,
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Buisson, se sont tout particulièrement attachés à l'étude et à la solution de cette grave question; comme l'établit une statistique récemment publiée, sur une population globale de 400 000 apprentis, dont 110000 pour Paris et 790 000 pour la province, 95000 seulement fréquentent les écoles et les cours. « Il y a donc une armée — le mot n’est pas trop fort — de 805 000 enfants de 13 à 18 ans qui ne reçoivent aucune instruction professionnelle. Pour Paris seulement, 18000 jeunes gens sont inscrits aux cours officiels ; le nombre de ceux qui ne fréquentent aucun cours est donc de 92000, et, si l'on tient compte que 50 pour 100 des apprentis inscrits ont une fréquentation irrégulière, on peut avancer que plus de 100000 enfants ne reçoivent pas l'instruction professionnelle. »
« En province, où la fréquentation est un peu meilleure, il n’en faut pas moins compter sur un déchet de 25 pour 100, si bien qu’au total, on trouve que 6 7 000 enfants seulement sur 900 000 reçoivent une instruction professionnelle... »
Si nous voulons préparer pour l'avenir de bons ouvriers d'art, il faut, dès son entrée à l'atelier, inculquer à l’apprenti la science de son métier, par la combinaison de l'enseignement pralique et de l'enseignement théorique au cours de la même journée de travail, et c'est aux associalions syndicales que doivent être laissées l'organisation et la surveillance des cours professionnels, d'accord avec l'État, les Municipalités et les Chambres de Commerce. D'excellents résultats ont déjà été obtenus dans ce sens : notamment à Paris par les corporations de la bijouterie-joaillerie-orfèvrerie, du bronze, de la bijouterice-fantaisie, de l'ébénisterie, de l'horlogerie, de la menuiserie ; à Tourcoing, par la création de l'École modèle d'apprentissage due au député Dron ; à Limoges, par la Chambre des métiers ; à Lyon, par l'École de bijouterie et d'horlogerie ; à Issoire, par l'École de dentelle, due à Alfred Lescure, et encore à Roubaix, grâce au soin avec lequel Victor Champier s’est efforcé de diriger l'École des Beaux-Arts vers un enseignement pratique adapté aux industries du tissage.
Une loi actuellement à l'étude doit bientôt réglementer le contrat d'apprenlissage ; nous souhaitons qu'elle aboutisse pleinement, mais, pour réussir, il faut que les professeurs, que les contremaîtres de nos apprentis et de nos jeunes ouvriers n'abandonnent pas de nouveau l'atelier pour un enseignement purement théorique ; il faut enfin que le but à atteindre soit poursuivi de très haut, dans toute son ampleur, et qu'il y ait un parfait accord entre les Ministères de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, du Commerce et de l'Industrie, du Travail, et les Syndicats qui ont déjà rendu tant de signalés services.
Chacun doit aujourd'hui collaborer à cette grande œuvre qu'est en France la Rénovation des Arts appliqués aux Industries : «Le Prince, a écrit Montesquieu, imprime son esprit à la Cour, la Cour à la Ville, la Ville aux Provinces. L'âme du Souverain est un monde qui donne la force à tous les autres. »