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des « valeurs »; on voit sous un angle plus juste l’ensemble des lignes et le caractère général. En 1900, à l'Exposition rétrospective de l'Art décoratif, un intérieur Louis-Philippe reconstitué n'a-t-il pas su plaire aux yeux, parce qu'il s'en dégageait un charme latent, un attrait insoupçonné?
Un important détail enfin vaut d'être remarqué à l'Exposition de 1834 qui compta 2/47 exposants : c’est la première fois que des récompenses sont accordées aux collaborateurs mêmes des exposants.
La neuvième Æxposilion des produits de l’Industrie s'ouvrit le 1% mai 1839; elle réunit 3281 exposants et occupa aux Champs-Elysées le Carré Marigny ou Carré des Fêtes {16 500 mètres carrés) où sera plus tard construit le Palais de l'Industrie. Il était à craindre dès lors que l'esprit mercantile ne s’'emparât des expositions, que le jury, trop nombreux, ne dispersât ses elforts pour s'occuper d'intérêts personnels, et que les récompenses ne fussent recherchées « plutôt comme des enseignes de boutiques que comme des litres d'honneur industriels ».
Le jury décerna 2305 récompenses, et sa sévérité fut telle qu'il en écarta « les efforts du génie lorsque les résultats sont purement scientifiques ».
Dans son jugement il examina surtout, comme plus importants :
1° L'invention cet les perfectionnements utiles classés d’après l'importance manufacturière de leurs résultats;
2° L'étude des fabriques et leur situation topographique;
3° La qualité réelle et commerciale des produits ;
4° Le bon marché acquis par les progrès de la fabrication.
Le succès fut très réel, et le baron Thénard, président du jury central, put dire avec orgueil : « Les concours de 1819 à 1827 viennent révéler à l’Angleterre qu'elle aura bientôt une rivale dans les arts. De si hautes espérances sont juslifiées par le concours de 1834 ; celui de 1839 les réalise. »
Jusqu'à présent, il n’y avait qu'un rapport unique, donnant la synthèse de l'Exposition; la mulliplicité des classes, le nombre des exposants, ont obligé, en 1839, le jury à donner des rapports particuliers, partiels, qui fragmentent la vue d'ensemble, autorisent parfois un oubli d'impartialité, mais par contre fournissent plus de détails, plus de précision, plus de compétence dans l'étude de chaque profession.
Ici un nom glorieux apparaît, en plein triomphe : celui du maitre orfévre-bijoutier, François Froment-Meurice, « argentier de la Ville de Paris ». Dans ces industries, il personnifie le style romantique. Il réalisa ce que Wagner avait tenté : il fit du bijou, non plus un banal objet de commerce, mais une œuvre parfaite ou délicate, capable de causer les mêmes joies esthétiques qu'une loile de maître ou qu'un groupe imposant de sculpteur. « Son nom, écrit Ernest Chesneau avec raison, est célèbre à légal de ceux d'Eugène Delacroix, Théodore Rousseau, Rude, Barye, Berlioz, Lassus. Si ses ouvrages sont moins connus que ceux de l'architecte, du
musicien, du slaluaire el du peintre, cela lient uniquement à leur destina- Lion plus discrète, Lout intime et personnelle. Comme ses contemporains, plus qu'eux peut-être, car son aclion s'exerçait sur le goût de la femme, il concourut à dégager l’art moderne de la gaine étroite et riside des conventions pseudo-elassiques où l'avait renfermé la génération précédente, et à lui rendre le mouvement, la couleur, le sens de l'histoire, le feu et l'imaginahon, la verve et l'invention dans la curiosité du vrai, en un mot, la vie. »
On ne peut que souscrire à ce Jugement. Froment-Meurice a exerce une influence énorme sur l'industrie des orfèvres-bijouliers de son lemps. 11 l’a ranimée par son goût et ses créalions et lui a donné un véritable essor. Ses relations amicales avec les écrivains et les artistes le mirent encore en valeur. Me de Girardin, Eugène Suë, Th. Gautier en parlent avec enthousiasme; H. de Balzac le nomme dans ses lettres « son cher poèle en actions et en métaux » ou « son cher mailre aurifaher » el ne manque pas d'atlacher au bras de ses héroïnes un bracelet signé de son nom. Victor Hugo, enfin, lui dédie une ode.
Nous sommes frères : la fleur Par deux arts peut être faile.
Le poète est ciseleur, Le ciseleur est poète.
Sur son bras et sur son cou Tu fais de Les réveries, Slatuaire du bijou,
Des palais de pierreries !...
Ne dis pas : mon art nesl rien.
Sors de la route tracte.
Ouvrier magicien
Méle l'or à la penste….
Froment-Meurice, s'il n'eut pas dans le maniement du crayon et de l'ébauchoir la virtuosité d'un Benvenuto Cellini, avec qui ses amis se plaisaient à le comparer, n’en montra pas moins toutes les qualités d'un créateur : il a la science, l'imagination, l'audace inventive, la volonté directrice, l'absolue maitrise qui firent de lui un chef d'école. Il excelle à diriger un atelier, et, ainsi que le conslatera Wolowski dans son Zapport sur l'orfévrerie à l'Exposilion de 1849, « comme tous les hommes d’un vrai mérite, Froment-Meurice s'attache avec scrupule à faire ressortir les services rendus par les collaborateurs qu'il a su s'adjoindre, peintres, sculpteurs, ciseleurs, ouvriers habiles. I] a toujours eu soin, pour chacune des pièces remarquables de son exposilion, d'indiquer ceux qui l'avaient secondé ».
Froment-Meurice, « amoureux de toute beauté, épris de toute élégance », aurait voulu faire de l’art «national, c’est-à-dire populaire », et « forcer son art si éminemment palricien à servir aux besoins des classes déshéritées » en « usant des moyens féconds que la science moderne met sans se lasser entre les mains des ouvriers intelligents. ». C’est Maxime du Camp qui
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nous l'apprend dans son élude sur Les Beaux-Arts à l'Exposilion uniwerselle de 1855, mais la mort est venue quand il allait réaliser ce beau projet, au moment même où il voulait ouvrir une boutique dans le populeux quartier Saint-Antoine.
Après sa disparition (1855), le critique de la Æevue des Deux-Mondes, Gustave Planche, essaya de ruiner sa réputalion et l’appela un « metteur en œuvre, un habile négociant, dont tout le mérite fut de s'entourer d'artistes pleins de talent et d'ouvriers excellents »; de partout on prolesta; ses collaborateurs furent les premiers à rendre justice à leur maître, et Th. Gau- Lier lui consacra, dans la Presse du 4 avril 1855, un bel article d'éloges.
Nous avons fait la place un peu large à KFroment-Meurice, mais il.représente toute une époque, et son nom s’est perpétué glorieusement jusqu'à nous.
L'Exposilion de 1844 se tint, comme la précédente, au Carré Marigny. La Commission des Beaux-Arls y joua un rôle important. Il y eut 3960 exposants. On remarque dès celle époque un besoin de distinction, un souci plus grand d'art, une lendance à lutter contre le laid qui envahit tout. Th. Gautier écrit dans la Presse du 17 juin : « La laideur est un fait moderne contre lequel les artistes se débattent tant qu'ils XVIT. — Petite Médaille peuvent; nos maisons, nos habits, nos meubles,
frappée à l'occasion de 2x Re Do Ce OP CS voitures, nos attelages, nos armes, nos usris, 1844. tensiles sont hideux; pour s'en convaincre, il n'y
a qu'à les faire sculpter. »
Et quelques années plus tard, le duc de Luynes, dans son apport sur les mélaux précieux à l'Exposilion de Londres, 1851, attribuera Justement cette décadence à l'influence du public sur l’art. « Quand le public, dit-il, veut des produits de mauvais aloi sous les rapports de l’art, du travail et de la solidité, mais à bon marché, le plus habile fabricant est obligé de renoncer à ses convictions et à ses œuvres consciencieuses pour se prêter à des exigences aussi impérieuses et qui, si elles n'étaient pas obéies, mettraient en péril sa situation commerciale. »
L'Exposition de 1844 devait être la dernière de la Monarchie de Juillet. La périodicité quinquennale fixait l'Exposition suivante à l’année 1849. Malgré les dures journées de 18/48, l'Assemblée nationale tint à n’en pas changer la date, mais sans la Révolution qui renversait Louis-Philippe, et aussi sans l'opposition des Chambres de Commerce, il est probable que le ministre Tourret, suivant le désir déjà exprimé par Boucher de Perthes en 1833, aurait obtenu que l’année 1849 vit à Paris la première Exposition internationale. L'Exposition s’ouvrit le 1° juin, au grand Carré des Champs- Elysées. L'agriculture y figura pour la première fois et l’ancien titre
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Exposition des produits de l'Industrie française devint Exposilion des produits agricoles et industriels. Les arts industriels y figurèrent avec éclat. Médailles, décorations, éloges officiels, places honorifiques, rien ne fut négligé pour stimuler les efforts, et les 4 322 exposants obtinrent 3738 récompenses. Les collaborateurs reçurent des distinctions particulières.
XVIII et NIN. — 11° et dernière Exposition nationale de Paris, 1849. Médaille gravée par A. Bovy.
Qu'il est loin le temps où l'admission seule est « une première distinction ». Le mercantilisme a commencé à envahir les récompenses; le tableau ci-dessous permettra d'en bien juger.
Expositions nationales de Paris 1798-1849
DATES Exposants Récompenses Proporlions
I. — Directoire An VI 1798 25 22 0, II. — Consulat AnIX 1801 110 50 °/, III. — — An X 1802 254 RE IV. — Empire 1806 G10
V. — Louis XVIII 1819 869 VI. — — 1823 VII. — Charles X 1827 VIII. — Louis-Philippe 1834 IX. — — 1839 X. — — 1847 XI. — 2° République 18/49
Parcourons rapidement les listes des lauréals aux expositions de celte période ; parmi les principaux, nous {rouvons :
Orfévrerie : Froment-Meurice, d'abord, puis Odiot fils qui s'est voué à l’orfèvrerie « anglaise genre Louis XVI », Fauconnier, Wacner, Rudolphi, Lebrun, Morel et Ci, Duponchel, A. Gueyton, Christofle, qui, après avoir laissé à son neveu Rouvenat sa maison de bijouterie, a introduit en France les procédés de Ruolz et d'Elkington et bouleversé tous les méliers qui concernent la dorure et l’argenture. Parmi leurs collaborateurs : le dessinateur Liénard, les sculpteurs Fannière et Obry, les ciseleurs Mulleret, Daubergne, Poux, l’émailleur Sellier, le graveur Plouin.
Bijouterie : Frichot et ses objets d'acier, Dafrique, inventeur de Ja passementerie et de la dentelle d’or, Savard et ses bijoux dorés.
Orfèvres el bijoutiers sont bien représentés aux exposilions depuis 1834, mais il nous faut cependant noter l’abstention de grandes maisons comme celles des frères Bapst, de KFossin, joaillier du Roi, de Mellerio, de Martial Bernard, de M"° Janisset pour laquelle travaillaient Alexis Falize, inventeur des bijoux en émaux cloisonnés, Jules Chaise, Jean-Paul Robin, Petiteau, créateur du bijou genre mauresque en argent émaillé.
Tabletlerie : Aucoc, successeur de Lemaire.
Bronzes d'art : Thomire, Denière, Lacarrière (éclairage), les fondeurs Eck et Durand.
Céramique : les faïences dures de Lebœuf et Thibault, les faïences fines de Geiger, les porcelaines du décorateur Rousseau; les grès cérames de Sarreguemines. M. Saint-Amand rapporte d'Angleterre en 1834 des procédés nouveaux pour la faïence ct les étudie avec Brongniart à la manufacture de Sèvres, où le coulage sera bientôt substitué au moulage.
Verrerie, crislallerie : les grandes pièces établies couramment à Saint- Louis et Baccarat.
Typographie : Kirmin Didot, Mame, Paul Dupont, Plon, Silbermann (typochromie).
Héliographie : Fizeau.
Lithographie : Lemercier, Engelmann (chromolithographie).
Gravure sur bous : Best, Leloir et Ci qui font renaître « celle mère de l’Imprimerie ».
Tapisserie et (enture : rideaux brochés de Saint-Quentin.
Tapis el moquelles : Klaissier frères, Sallandrouze.
Ebénislerie : Meynard, Ghenavard, — mais on ne voit plus aux expositions les Jacob auxquels va succéder la dynastie des Jeanselme. — A partir de 1834, à l’acajou longtemps à la mode succèdent les bois indigènes tels que frêne rosé, orme, érable, cerisier, platane, saule; l'exécution est plus soisnée, l'ornement plus sobre. Le placage fait de grands progrès.
Papiers peints : Zuber fils, Etienne Delicourt.
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Toilette : Jouvin et ses gants.
Brocarts d’or et d'argent : Mathevon et Bouvard.
Teinture et impression sur {issus : Gros-Jean, Kæchlin, Hartmann, Godefroy, Caron-Langlois, Piot, Schlumberger, Japuis, Michel; bleu d'outremer de Guimet; genre ombré et impressions réservées de Jourdan; doubles teintes de Broquette; nouveau jaune de Guinon.
Châles, écharpes indiennes, cachemires et leurs tmilalions, devenus un art véritable se traduisant par le sentiment du coloris et l'harmonie des couleurs chez Deneirousse, Boiselavy, Sabran et Gessé, Devèze, Duché, Crillet, Curnier, Egly et Roux, Bosquillon, Hébert, Girard.
Soieries et velours de Lyon : Potton ct Crozier, Bonnet, Langevin, Chartron, Reverchon, Maurier et A. Bernard, sans oublier Ollat de Nimes.
Dentelles, tulles, broderies : une reprise se fait sentir en 1844 dans la fabrication du point d'Alençon, de la Valenciennes, de la dentelle de Bayeux ; Lefébure se fait particulièrement remarquer.
Tissus nouveautés : ils se développent à Louviers, Sedan, Elbeuf; les tissus de latines el colons se fabriquent à Mulhouse, Roubaix et Rouen chez Blech, Kæchlin, Schwartz, Ternynck, Aubert.
Sculpture en carlon-pierre : Joseph Hubert.
Cette période, qui commence et s'achève par une révolulion, fut une ère de liberté plus grande et de progrès économique; alors que la cour de Charles X limitait ses réceptions à un cercle élroit de royalistes convaincus, Louis-Philippe, « le roi citoyen », ouvre ses salons à la bourgeoisie, et le peuple même vient le saluer familièrement. On transforme le château de Versailles en un vaste musée dédié’ « à toutes les gloires de la France ». Le duc d'Orléans est l'ami d'Horace Vernet et le protecteur de Barye.
La grande industrie se développe, elle augmente le nombre de ses ouvriers, elle abaisse le prix de tous les objets manufacturés et met à la portée du consommateur modeste, non seulement le nécessaire, mais encore ce qui eût été le luxe cent ans auparavant. Les mœurs industriclles transforment la société et modifient les conditions de la vie.
Au milieu de ces changements, la mode évolue et abandonne les extravagances. La redingote des hommes est fantaisiste et pincée à la taille pour les élégants; le ministre Guizot la porte sévère et puritaine, landis que Saint-Marc Girardin la laisse ample et longue. Les femmes ont la taille pincée, les corsages fermés devant par un réseau de lacets, les cheveux courts et bouclés, une petite « capote » enferme doucement le visage. C'est à la promenade de Longchamp ou au boulevard de Gand — d'où le nom de « gandin » — que l’on voit les toilettes des « lionnes » et des « lorettes ». Quant aux « dandys », « fashionables » et « jeunes-frances », ils se réunissent surlout au café Tortoni et à la Maison Dorée, On les relrouve dans les caricatures que Gavarni donne au Charivari, dans les dessins de Deveria
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et de Grevedon et dans les journaux de modes d'alors : le Prolée, le Bon goüt, le Pandore, ou le Panorama fashionable.
Mais il nous est bien difficile encore de définir nettement cetle époque. Elle ne se distingue pas, comme le Directoire ou l'Empire, par des caractères nels et tranchés. Elle a pourtant son style assez reconnaissable. On y voit l'abandon de la ligne droite, un air de nonchalance, de la grâce ; rien nes y fait remarquer de trop raide ni de trop brutal; en un mot nul excès en plus ou en moins n'y attire le regard. Il flolle partout une certaine langueur, quelque chose de modéré, les romantiques auraient dit de « bourgeois » ; on y respire un calme qui repose, un grand apaisement, et, lorsque l'œil s'est un peu habitué à ces tonalités simples et douces, on y goûte un vrai charme.
Cependant les Expositions de l'Industrie qui s'élaient succédé à Paris avaient donné l'idée d'en ouvrir de semblables en province et à l'étranger. En France, Caen, en 1803, inaugure la série des Expositions de province; quatre autres Expositions devaient encore y avoir lieu. Puis Nantes, Bordeaux, Lille, Amiens, Valenciennes, Toulouse, Dijon, Grenoble, Metz, avaient Lenu de semblables assises, limilées soit à un département, soit à toute une révion.
A l’élranger, les villes de Stockholm, Saint-Pétersbourg, Moscou, Gand, Bruxelles, Lausanne, Berne, Zurich, Berlin, Munich, Leipzig, Trieste, Vienne, Madrid, Barcelone, Lisbonne, Turin, Florence, New-York, Washington, pour ne citer que les principales, suivent l'exemple : partout le mouvement se généralise.
Jusqu'à présent les Exposilions, ces grandes revues de l'industrie française, ont fourni des points de comparaison aux travailleurs, vulgarisé les découvertes et les perfectionnements, et répandu sur toute l'étendue du terriloire l'esprit d’inilialive et le goût du beau. Celle de 18/9 est la dernière qui soit « nationale ». Comme nous l'avons vu plus haut, on avait pensé un moment à la faire internationale et universelle; la fraternité des peuples élait une des idées que la Révolution de Février avail rendues populaires: mais elle était encore trop nouvelle. En France on hésila, el c’est à Londres, en 1851, que celte idée grandiose devait pour la première fois être mise à exéculion.
Second Empire
La première Exposition internalionale a lieu à Londres en 1851. — Beau Rappert du Comte de Laborde sur l'application des arts à l'industrie. — L'Angleterre nous enlève nos meilleurs artistes industriels : Vechte, Morel, etc. — Exposilion unixerselle et internationale de Paris, 1855; principaux lauréats ; récompenses aux collaborateurs. — Exposilion universelle et internationale de Londres, 1862. — Rayport de P. Mérimée. — Fondation, en 1863, de l'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'Industrie ; son programme; ses Expositions. — Exposition universelle et internationale de Paris, 1867; classificalion de Le Play ; les rapports: les délégalions ouvrières. — Style, modes et société du second Empire.
Le triomphe du libre échange, que l'Angleterre dut à Huskisson et à Robert Peel, le rapprochement politique entre la France et l'Angleterre, les efforts du prince Albert, {out concourut au succès de la première £xposilion Internationale tenue à Londres en 1851. L'architecte Joseph Paxton construisit, pour l’abriter, le fameux Palais de Cristal, au milieu des arbres de Hyde Park. La Société Royale des Arts, des Manufactures et du Commerce fut chargée de l’organisation. Malgré la réunion dans son titre des mots art ct commerce, malgré l'existence d'une section des Beaux-Arts, elle aida mal à rapprocher les artisies et les industriels puisqu'elle excluait la peinture. Elle justifiait ainsi sa détermination : « La sculpture fournit ses artistes à l’industrie pour décorer une pendule, pour sculpter un meuble; l'architecture se combine avec l'industrie du potier, du fondeur, et donne les profils et les dessins de toutes décorations; la gravure s'exécute sur des cuivres et s'imprime avec une presse : ces arts sont industriels. Tout au contraire, la peinture transmet sur la Loile un ordre d’études, de sujets, de
passions qui sont étrangers à l’industrie. » Elle ne figura en effet qu'à titre d’auxiliaire, avec les vitraux ct les porcelaines peintes. Distinction bizarre qui dénotait une certaine élroitesse de vues.
Il y eut 17 062 exposants : la France y figura pour plus d’un dixième : 1 796 exposants. Le jury décerna trois sortes de récompenses : les grandes médailles appelées Council medals, réservées aux inventions, les Prize medals pour les perfectionnements et les mentions honorables. La France
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oblint 57 médailles de conseil, 622 médailles de prix et 372 mentions, soit 1 091 récompenses. C'était un immense succès.
Une innovation importante eut lieu. Tandis qu'à l'origine les exposants pouvaient vendre leurs produits, la Commission de 1891, pour rendre à ce concours plus de dignité, interdit l'indication des prix. Le jugement du jury en fut un peu faussé : on mettait sur le même plan deux objets dont l’un était dix fois plus cher ; la mention du prix de vente, sinon du prix de revient, est nécessaire pour une apprécialion équitable. On récompensa parfois plus l'objet exposé et l’ensemble d’une installation que la valeur réelle de l'exposant; c’est ainsi que l’Zmprimerie Impériale française n'eut qu'une médaille d'argent.
Parmi les principaux lauréats de la Section française, il faut citer : la Chambre de commerce de Lyon (sorertes) ; la manufacture de Sèvres; André (fontes du Val d'Osne);, Aubanel (bronze el fonte); Barbedienne (£ronze el réductions) ; Delicourt (papiers peints); Deneirousse, Boisglavy et Ci° (nouveaux procédés pour l'exécution des dessins de fabrique compliqués); Fourdinois (meubles); Froment-Meurice, Gueyton (objets d'art et galvanoplaslie); Guimet ({einlures); Lemonnier (parures el joaillerie de la reine d’Es: pagne); Liénard (pendules en bois sculpté); Maës (verrerie); Marrel frères (cachets el tabalières); Rudolphi (bijoux), Pradier (statue de « Phryné»),ete:
L’Exposition de Londres donna lieu à de volumineux rapports qui signalèrent les résullats obtenus dans chaque industrie. Wolowski disait qu'ils suffisaient à eux seuls pour « marquer d'une manière notable dans l'his= toire ». Ceux de la Commission française, publiés de 1854 à 1873, sont malheureusement inachevés. Le Zapport général, par Charles Dupin, comprend huit énormes tomes, vérilable encyclopédie sur tous sujets. Parmi les rape ports de classe, deux sont demeurés pour ainsi dire classiques et méritent; par les sujets qu'ils (raitent et les conclusions qu'ils offrent, mieux qu'une simple mention : ce sont ceux du comte de Laborde et du duc de Luynes:
Le Jiapport du duc de Luynes étudie les mélaux précieux, passementenre; bijouterie, joaillerie, orfévrerie, et, comparant les industries d'art des deux pays, explique nos fautes et nos erreurs. « L'Angleterre a de riches et puissantes maisons, dont presque aucune n'a d'ateliers; elles font travailler des fabricants spéciaux ; d'où le grand développement commercial de cerlaines fabrications, nuisible cependant à des industries relevant du goût et de l’art. Elles cherchent toujours à faire mieux, prennent des artistes de talent partout où elles les trouvent, tels les grands artistes français Morel ct Vechte, les récompensent libéralement et leur font produire des chelsd'œuvre. En France, tout autre est la physionomie de nos industries ; peu de grands capitaux ; le principal mérite appartient en propre aux artistes ou aux fabricants qui ont exposé; ils ne peuvent faire de sacrifices d'argent, mais ils font d'énormes sacrifices de travail, d'intelligence et de temps et contre-balancent, par leur propre valeur, la puissance croissante du capitale »
Rappelons ici ce que le sculpteur Klagmann, en 1852, écrivait dans un mémoire : « Les arlistes qui travaillent pour l'industrie forment une classe nombreuse ; la société les connaît à peine et les oublie quand elle les a connus, et cependant l'industrie doit sa supériorité sur tous les marchés du monde au bon goût, à l'imagination, à l'art en un mot qui préside à ses pro duits, et ses qualités. lui viennent des artistes qui se sont voués à celte carrière, carrière ingrate sil en fut, profession trompeuse, véritable impasse pour ceux qui l’embrasseut, surtout s'ils sont poussés par une ardente vocation. »
Quant au apport du comte de Laborde, énorme ouvrage de plus de 900 pages, il traite de l'application des arts à l’industrie dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. Outre un historique très clair et très juste des progrès des arts au milieu des changements de style et des divers modes d'enseignement, on y trouve, sur l'expansion et la démocralisalion de l’art et du beau, plusieurs pages qui, encore qu'un peu ulopiques, alleisgnent un véritable idéal et dénotent un esprit d'une rare hauteur de vues. Les historiens le signalent parfois, le démarquent souvent, mais oublient maintes fois de le citer. C’est un devoir pour nous d'en donner une analyse et quelques extrails.
En Angleterre, c'est le moment où Ruskin impose à l'attention ses nobles théories sur l'art et dirige le goût du peuple vers l'idéal. Le comte de Laborde a compris le danger qu'il y a pour la France à se laisser envahir par des praticiens sans inilialive et sans idées, qui déformeront la « mode » ebruineront, par des copies habiles et prétentieuses, son originalité et sa suprématie artistique. « L'art est un. Il est la sourec de tous les progrès; sa prospérilé est une force pour l'Etat. » Aussi l'Etat a-t-l le devoir de maintenir le goût public et de réformer l’enseignement du dessin, afin que celui-
ci, « placé désormais dans l'éducation à égalité avec l'enseignement de l'écriture, fasse renaïtre dans la nalion entière l'unité de goût et de jugement qui est la base de l’art ».
Le rapport demandait que le dessin fût obligatoire à tous les examens et que l'on réorganisât entièrement « l'apprentissage des ouvriers chez les maitres et l'éducation des artistes dans les écoles spéciales ». C'cst l'industrie qui doit former elle-même ses artistes ct les spécialiser très ;:eunes.
11 voulait que l'Etat, « comprenant ses devoirs envers la nalion, dans les questions d'art et de goût, s’'imposàt pour programme la perfvelion en toutes choses, et la poursuivit, depuis les détails les plus infimes de petite et grande voirie, Jusqu'à l'exécution magnifique du monument nalional ». D'où la nécessité d'avoir en tout les modèles les plus parfaits et au plus bas prix possible.
Il reprochait aux chefs d'industrie de ne vivre que par l'habileté de main, Je {alent d'imitation et quelques instinets de goût, « copiant, amalgamant, modifiant les modèles du passé pour arriver à une reproduction
bâtarde..…. La routine trône en France plus qu'on ne croit ; elle y trône en fermant les yeux sur tout ce qui se fait hors de nos frontières; elle y trône avec des airs de supériorité, des airs de novaleurs; avec {ant d’airs connus qui n'empêcheraient pas la concurrence étrangère de nous supplanter dans l'opinion publique et surtout dans l'estime d'un public d'élite qui fait l'opinion. »
Avec le même enthousiasme, il regret{ait l'influence heureuse qu'exer- Ççaient en Angleterre nos arlistes français Vechte, Constant Sevin, Carrier- Belleuse, Jeannest, Morel, méconnus chez nous, et faisait ce bel éloge : Morel et Vechte « sont nés dans l'apprentissage de l’orfèvrerie et sont devenus artistes comme on le devenait dans l'antiquité, au treizième siècle et au seizième, le marteau à la main. Morel a traversé tous les degrés de l'apprentissage ; il a pratiqué tous les procédés connus; il en a retrouvé plusieurs qui étaient perdus et très regreltés et il est devenu le plus habile orfèvrebijoutier-joaillier que la France ait jamais possédé. »
Quant à Vechte, c'est un arliste autrement puissant, c’est lui qui fit vers 18395 et vendil aux brocanteurs «ces pièces d'orfèvrerie repoussée qui paraissaicent trop belles pour être modernes, qui, comme œuvres de la Renaissance, avaient un style si large, si plein, si vivant qu'il élait difficile de l'associer à des maïlres connus; d'un autre côlé, on ne s'expliquait pas l'apparilion subite de pièces aussi importantes et {out à fait inconnues ». Il ne les signa que plus tard. « A la fois homme d'imaginalion, arüste habile, ouvrier incomparable, Vechte est à Morel ce que Michel-Ange est à Benvenuto Cellini, loules proportions gardées d’un Michel-Ange orfèvre à un Benvenuto Cellini bijoutier... Qu'a-t-on fait pour ces deux hommes, qui avaient dans leurs mains suppliantes l'avenir de l'art associé à l'industrie? On les a laissés végéter, s'épuiser dans une lulle commerciale qui tue le génie et avilit le goût, etenfin porter à Londres leur talent avec toutes les bonnes tradilions de ce premier des métiers. Est-ce faute d’avoir été averti? Non, ni l'un ni l'autre de ces artistes n’a caché ses ouvrages : c'est au grand jour des Expositions qu'ils les présentaient aux suffrages du public et du jury, mais ils devaient être repoussés par toutes les administralions ct servir de protestation vivante contre l’organisation des Beaux- Arls. »
Enfin, le comte de Laborde rêvait « une grande manufacture modèle qui, en même lemps qu'elle aiderait l'industrie à épurer foules ses créations, reconsliluerait dans les méliers l'apprentissage soumis et studieux, le patronage dévoué et instruit, Lout en respectant la liberté de la paresse et les franchises de l'ignorance... »
Ii s'était posé en défenseur énergique de l'art français; et, à ceux qui, d’après lui, le ruinaient depuis un demi-siècle, il adressait ces éloquentes paroles: « Comprenez-vous comment l’art n’a pas élé tué sous deux généralions de fossoyeurs qui se succèdent lugubrement depuis soixante ans,
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occupés exclusivement à fouiller les tombeaux des générations passées, à les copier aveuglément, servilement, sans choix, et comme poussés par un fétichisme fanatique... Quelle atmosphère sépulcrale plane sur ces hommes et combien est grande la nécessité d’aérer et de parfumer ces caves de l’art moderne ; combien il est urgent de constituer des hommes pratiques d'une génération saine, vigoureuse, et qui sachent faire une distinction radicale entre l'art créateur et les monuments du passé, comme on distingue la vie réelle de l’histoire. »
Et pour défendre l’art, pour donner à l'industrie toute sa richesse d'imaginalion, toute sa beauté, le comte de Laborde insistait à maintes reprises sur la nécessité de faire l'éducation du public, car l'industrie en est dépendante : « Ce n'est pas elle qui achète, c'est elle qui vend; ce n'est pas elle qui peut faire la loi, car elle sollicite la faveur de tout le monde ; c'est elle qui obéit à la loi imposée par tous. » La même idée se retrouve exprimée avec beaucoup de force dans l’Introduction aux Rapports du Jury de 1878 par Jules Simon. « Le véritable promoteur des progrès industriels, le meilleur juye, c'est le consommateur. La clientèle est la récompense de tout progrès accompli. On dit que la popularité ne suit pas toujours le mérite. Cela est vrai, et cela tient presque toujours au défaut de publicité. Le grand service que reudent les expositions, c'est précisément de donner de la publicité à tous les produits et de rendre les comparaisons faciles. Aller plus loin et prétendre dicter son choix au consommateur, c'est entreprendre une lâche dont le premier défaut est d’être inutile, et le second d'être impossible. »
L'Exposition de Londres, en 1851, reste une date illustre dans l’histoire économique du monde. Elle inaugure une ère nouvelle où les Expositions s'étendront à travers les deux continents, et qui sera marquée de plus en plus par les progrès de l'industrie et du commerce, la multiplication et la plus grande facilité des communications et des échanges.
Par l'Exposilion de Paris, 1855, la France voulut donner un digne pendant à l'Exposition de Londres.
Le décret du 27 mars 1852 avait ordonné la construction d'un palais destiné à recevoir les exposilions nationales : ce fut le Palais de l'Industrie. Critiques et moqueries ne furent pas épargnées à cet « honnête hangar », comme le qualifiait André Hallays. Un second décret du 22 Juin 1855, « considérant que les perfectionnements de l’industrie sont étroitement liés à ceux des beaux-ar{s...; qu'il appartient à la France, dont l'industrie doit tant aux beaux-arts, de leur assigner... la place qu'ils méritent », réunit les beaux-arts et l'industrie dans cette même Exposition universelle et internalionale qui s’ouvrit à Paris le 15 mai 1855.
Malgré le mot de l'Empereur à l'inauguration : « J'ouvre avec bonheur ce Lemple de la paix qui convie tous les peuples à la concorde », la paix élait loin de régner en Europe. L'Exposition fut cependant un triomphe.
Bien que l’entrée, jusqu'alors gratuite, fût pour la première fois payante, il y eut 5 160 000 visiteurs.
On compta 23954 exposants, dont 2175 pour les beaux-arts, et le jury mixte international décerna 11 033 récompenses de cinq ordres différents : grande médaille d'honneur (or), médaille d'honneur (or), médaille de 1° classe (argent), médaille de 2° classe (bronze), et mention honorable. On pouvait les altribuer non seulement aux industriels exposants, mais encore « aux contremaitres et ouvriers signalés pour services rendus à leur industrie ou pour leur participation à la production des objets
XX et XXI. — Exposition universelle et internationale de Paris, 1855. Médaille gravée par Albert Barre.
exposés ». Le jury examina avec soin les mériles des coopérateurs et les divisa en trois classes : 1° ceux « qui ont un mérite d’une notoriété si évidente que le jury a pu les désigner lui-même sur cette noloriété »; de ce nombre furent Vechte (grande médaille d'honneur), Cavelier, Geoffroy de Chaumes, les frères Fannière, Jeannest, ete. (médailles de 1°° classe); 2° artistes et ouvriers recommandés par les chefs d'industrie; 3° ceux qui sont signalés par les commissaires et patrons étrangers. Pour ces deux dernières classes, la tâche fut difficile : certains patrons refusèrent de désigner leurs bons ouvriers, dans ia crainte qu'une maison rivale ne les leur enlevût; d’autres firent des propositions excessives.
L'industrie remportait un vif succès, et l’on se montrait comme un symbole heureux ie groupe du sculpteur Elias Robert, qui surmontait l'arche d’entrée et représentait la France couronnant l'Art et l'Industrie. Nous gardions le premier rang, mais l'Autriche et l'Angleterre avaient fait de rapides progrès.
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À Londres, en 1851, les objets exposés ne portaient pas leur prix de vente et cela avait enlevé un élément important d'appréciation : à Paris, on laissa à l'exposant loute liberté, à la condition que ce prix fût visé et reconnu sincère.
L'Exposition de 1855 a laissé une collection de rapports dont quelquesuns demeurent d'un très grand intérêt. La classification des huit groupes et des trente classes avait été l’œuvre de l'économiste Le Play, successeur du général Morin comme commissaire général. Le prince Napoléon, président de la Commission impériale, avait pris une part {rès active dans l’organisation de l'Exposition ; 1l rédigea un Rapport administratif où il préconisait des exposilions spéciales et plus fréquentes, exigeait le prix de vente affiché,
XXI et XXLIT. — Médaille commémorative du Palais de l'Industrie, gravée par Caqué.
et voulait substituer au jury, débordé et incapable de tout voir, de simples commissions d'élude.
Le Rapport général de Michel Chevalier est un beau travail d'économie sociale sur les moyens de réaliser le bon marché ; parlant de l'Angleterre industrielle, il dit entre autres : « Nous avons conduit les Anglais dans la voie du beau ; par un échange mutuel et fort heureux, ils nous mènent vers l'utite. » L’élude des classes nous entraînerait trop loin; les rapports qui sont consacrés à chacune d’entre elles sont des notices courtes, précises, très nettes, qui contiennent les observations générales sur l'ensemble de chaque profession, suivies de notes suceinctes sur chaque exposant. Nous signalerons : |
Classe 17 : Orfévrerie, par Ledagre. Bijoulerie-joaillerie, par Fossin.
Classe 18 : Emaux, verrerie, faïence, porcelaine, par Sainte-Claire- Deville.
Classe 24% : Ameublement el décoration. Rapport très complet par du
Sommerard. On y relève les noms de Fourdinois, qui dirige l'ameublement « dans la voie de l’art et des saines traditions du goût» ; Barbedienne, connu tant pour ses beaux meubles que par ses bronzes réduits suivant les procédés d'Achille Collas; Jeanselme père et fils, successeurs des Jacob; Beurdeley, J.-A. Quignon, ébénistes; Delicourt, Jules Desfossé et Zuber, dans les papiers peints; Poussielgue-Rusand, célèbre par ses décorations d'édifices religieux; Bachelet, dont Viollet-le-Duc est le coopérateur.
Classe 26 : Imprimerie, pholographie, gravure, reliure, dessin, el plaslique appliquée à l’industrie. Le rapport de l'architecte Léon Feuchères contient un excellent historique du dessin de fabrique. Depuis la fondation, en 1820, du premier « cabinet de dessin » par Amédée Couder, les dessinateurs luttent pour se faire admettre officiellement aux Expositions ; en 1834 ils y sont parvenus, mais c'est en 1855 que la place leur est faite sans conteste. C'est Couder qui depuis trente-cinq ans crée tant de modèles et fournit Lant d'idées, de projets et de dessins aux maisons d'orfèvrerie-bijouterie-Joaillerie, bronze, ébénisterie, tapis, papier peint. De son a{eherécole sont sorlis tous les dessinateurs industriels du dix-neuvième siècle. Citons : Poterlet (dessins pour châles et papiers peints), Louis Laine (bijouterie), Laroche, « artiste de fantaisie », les frères Berrus, dessinateurs et metteurs en carte du châle cachemire français, Chebeaux, K° Henry, Chabal Dussurgey, qui travaille pour Beauvais et les Gobelins; Liénard, l'éminent dessinateur pour bronzes, auteur de la fontaine monumentale de l'Exposition, Cavelier, le modeste auteur du berceau du Prince Impérial, collaborateur d'Erard, Odiot, Denière, Thomire, KFeuchères, Froment- Meurice. Et, consécration officielle de cetle justice rendue aux dessinateurs, la Chambre de Commerce de Paris recevait une grande Médaille en leur nom.
L'Exposition de 1859, surtout remarquable par l'extension du machinisme, mérite enfin l'attention par l'esprit de justice et d'équité qui inspira ses organisateurs. C'est la première fois que l’on s'efforça vraiment de récompenser pleinement les collaborateurs et coopérateurs, artistes et ouvriers. Et ce juste hommage, trop souvent négligé depuis, pourrait devenir pour l'industrie française la source d'un plus grand développement.
Le succès des deux grandes manifestalions de 1851 et de 1855 incita la Grande-Bretagne à ouvrir une nouvelle Æxposilion universelle et inter=. nalionale en 1862. C'est la Société des Arts de Londres qui fut de nouveau chargée de l’organiser, et ce fut encore une entreprise privée. Le prince Al= bert, quoique malade, lui donna cependant tout son appui. En France, la Commission supérieure était de nouveau présidée par le prince Napoléon : Le Play en fut le commissaire général. L'admission de nos produits fut décidée par des comités départementaux; mais le manque d'activité et d'indépendance dont ils firent preuve fut tel, que l'on décida à l'avenir de les remplacer par des délégués locaux accrédités à Paris.
Le prince Albert mourait bientôt et l'Exposition s'ouvrit en 1862, sous l'impression de ce deuil, dans un palais élevé pour elle dans les jardins du South Kensington. Les beaux-arts, exclus en 1851, furent admis sans restriclion, mais hors concours, parce que le but de l'Exposition était « non d'établir un concours entre les arlistes des diverses nalions, mais de faire constater les progrès et l'état de l’art moderne ».
Le nombre des exposants, agricoles et industriels, atteignit 27 500, dont S 150 pour l'Angleterre et 5520 pour la France, Il n’y eut que deux ordres de récompenses : médaille et mention honorable. Sur les 12305 qui furent décernées, l'Angleterre en obtint 4141 et la France 2658. C'était, pour l'industrie française, un véritable triomphe, car elle obtint à l'Exposition de Londres, 1862, la plus forte proportion dans les médailles.
Comme en 1591, des délégations de contremaitres et d'ouvriers furent envoyées à Londres pour examiner les produits; elles firent preuve de zèle et d'intelligence, et plusieurs, en rendant compte de leur mandat, présentèrent de justes et utiles observations.
Les Rapports officiels de la Seclion française forment une collection de six volumes. Une savante introduction de Michel Chevalier — vue économique d'ensemble sur les progrès de chaque industrie — les précède. Chaque rapport de classe se termine par un tableau du commerce spécial de la France en 1860, avec moyennes décennales de 1837 à 1846 et de 1847 à 1896.
Nous regrettons de ne pouvoir que signaler le magistral rapport sur l’enseigqnement industriel du général Morin et de Tresca, très documenté et toujours précieux à consulter.
La Classe 30, ameublement el décoralion, seule nous retiendra, parce qu'elle a fourni au rapporteur P. Mérimée l’occasion d'écrire un chapitre intitulé Considéralions sur les applications de l’art à l’industrie. 11 constate l'importance croissante de l’art industriel. L’Exposition de 1862 en est le meilleur témoignage, mais la France bientôt sera dépassée par l'Angleterre parce « qu'il existe une relation intime entre toutes les parties de l’art, et que, partout où surgit un grand artiste, se forment des ouvriers habiles et intelligents. Là, en effet, où coule un grand fleuve, il est facile de creuser des canaux d'irrigation, et le courant majestueux qui porte à la mer des vaisseaux de haut bord, alimente sans peine une infinilé de rigoles, répandant partout la fécondité. De Raphaël et de Michel-Ange procède Benvenuto Cellini; le grand peintre, le grand sculpteur ont produit le grand orfèvre. »
Il remarque que nos produits d'alors sont surtout des imitations «témoignant de cette disposition fâcheuse pour l’art, à qui la passion est nécessaire et qui languit lorsqu'elle s'éteint »; ils manquent d'originalité : ils ne sont qu'ingénieux; ce sont pour la plupart « des combinaisons étranges de styles différents rapprochés au hasard, qui ne dénotent de la part de leurs auteurs
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qu'absence d'idée et faute de raisonnement ». Dès qu'un motif d'ornement est en vogue, il est reproduit par nos fabricants avec loutes les matières qu'ils mettent en œuvre : bois, métal, etc. Il faudrait qu'il existât un accord plus intime entre artiste et fabricant, et que le gouvernement, prenant exemple sur l'Angleterre, qui a créé l'Ecole de dessin du South Kensington Museum, encourageât davantage l'union de l’art avec toutes les branches de l'industrie.
On remarqua, par un contraste curieux, que « l'Angleterre aristocratique faisait, par sa production à bon marché, de l’industrie démocratique, tandis que la France démocratique, par sa production de luxe, faisait de l'industrie aristocratique ».
C’est que, de plus en plus, on juge le degré de civilisation d'un peuple moins à ses objets de luxe et à son sentiment artistique, qu’à la diffusion du bien-être, à la puissance des machines créatrices, en un mot aux conditions matérielles de la vie. Un objet d'art ou de luxe peut être une rencontre forluite, et des peuples peu avancés en fourniraient des modèles; tandis qu'il n'y a qu'une nation civilisée qui puisse présenter ce développement harmonieux et parallèle de l’art et de l'industrie, ce bien-être général, ce triomphe constant de l'homme sur la nature au profit de tous.
L'art décoratif français, ou plutôt « les Beaux-Arts appliqués à l’Indus- {rie », suivant l'expression alors en usage, ballotiés entre tous les styles, toujours à la merci de la mode, se trouvaient privés de méthode et d’enseignement, sans bases solides comme sans but précis. Déjà, comme nous l'avons vu, d'éminents rapporteurs aux Expositions, surtout le comte de Laborde, le duc de Luynes et P. Mérimée, avaient jeté le eri d'alarme. Eu 1863. sur l'initiative de l'architecte-décorateur Guichard, onze industriels parisiens : Ph. Mourey, Lerolle, Ernest Lefébure fils, Turquetl, Chocqueel, Hermann, Lenfant, Mazaroz, Sajou, Schælfer-Erard, Veyrat, Bergon, se réunissaient el décidaient, dans le but de favoriser le développement des industries artistiques, de fonder l'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'Industrie. Parmi les considérations mises en avant, ils indiquaient : progrès de l’industrie en Europe; crainte de perdre notre suprématie ; nécessité de perfectionner l’enseignement industriel par la création d'un conservatoire-musée d'art et d'écoles de dessin.
L'Union se proposait notamment « d'entretenir en France la culture des arts qui poursuivent la réalisation du beau dans l'utile, d'aider aux efforts des hommes qui se préoccupent des progrès du travail national, depuis l’école et l'apprentissage jusqu'à la maïtrise..., d’exciter l'émulation des artistes dont les travaux, tout en vulgarisant le sentiment du beau et en améliorant le goût public, tendent à conserver à nos industries d'art, dans le monde entier, leur vieille et juste prééminence aujourd'hui menacée. »
De tous côtés arlistes et industriels s'empressèrent d'accorder leur aide et leur collaboration à l'œuvre naissante : Barye, Klagmann, Davioud,
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Diéterle, Léon de Laborde, de Cardaillac, Champfleury, Paul Dalloz, Galichon, du Sommerard, puis Louvrier de Lajolais, Minoret, Racinet, Piat, Tillier, Lafenestre, Paul Mantz, René Ménard, Paul Lorain, Bartholdi, Chapu, Choiselat, Delagrave, Burty, les frères Fannière, Galland, Gérome, Lièvre, Riester, Roussel, Patrice Salin, Sauvageot, Paul Sédille, Carrier- Belleuse, Eugène Muntz, Deck, Aimé Millet, etc. Leur nombre s’éleva aussitôt à 1306.
Le premier devoir de l’œuvre nouvelle fut d'affirmer son existence par une Exposilion, en 1863, au Palais de l'Industrie, comportant des colleclions d'art rétrospectif, des modèles de l’industrie d'art contemporain, et des travaux des écoles de dessin. L'année suivante, 4864, Eugène Guillaume exposa dans une grande conférence son plan complet des réformes de l’enseignement du dessin el de ses applicalions à l'industrie, puis, en 1865 et 1869, deux autres Expositions, semblables à la première, eurent encore lieu; à celle de 1869 fut adjointe une Æxposilion rétrospective d'art oriental; en même temps, l'Union convoquait un Congrès Inlernalional présidé par Louvrier de Lajolais, pour y examiner ses théories et ses programmes en matière d'art et d'enseignement. L'unité de l’art y fut proclamée une fois de plus, et un plan de réforme de l’enseignement du dessin nettement arrêté.
Nous verrons plus loin, sous la troisième République, l'évolution de cette grande association, son œuvre et sa créalion du Musée des Arts décoratifs.
Dès leur retour de l'Exposition de Londres, 1862, les industriels avaient demandé l'ouverture en France d'une nouvelle grande Exposition. Et le décret du 22 juin 1863 en fixait la date à l’année /867. Jamais Exposition ne se prépara sous de pires auspices, et c’est cependant celle dont le succès paraît avoir été le plus éclatant peut-être, et dont le souvenir est demeuré le plus vivant dans bien des mémoires. Elle marque l'apogée du régime impérial : elle eut pour cadre heureux l’immensité du Champ de Mars. Ce fut une fête, au milieu des tempêtes. Le prince Napoléon, chargé de l'organiser, se brouille avec l'Empereur; le Prince impérial, âgé de dix ans, le remplace, et Rouher, vice-président, devenu ministre, laisse enfin la direction et la mise en œuvre au Commissaire général Le Play.
A l'extérieur, l'Europe s'inquiète au lendemain de Sadowa; Maximilien empereur du Mexique, est à la merci de l'insurrection.
A l'intérieur, le duc de Morny, « l’âme de l'Empereur », vient de succomber. L'opposition grandit au Corps législatif, et les mesures libérales de Napoléon II n'arrivent à satisfaire personne.
Cependant Paris, depuis douze ans, s’est métamorphosé. Le préfet Haussmann et le directeur Alphand ont créé le Bois de Boulogne et les Buttes- Chaumont, ouvert partout de larges boulevards et d'immenses avenues qui rayonnent autour de l'Arc de Triomphe et bâti l'Hôtel-Dieu, le nouvel Opéra et Saint-Augustin. Peu à peu le malaise, comme par enchantement, se dis-
sipe; la paix se fait, au dedans comme au dehers; ‘et l'Exposition peut s'ouvrir le 1° avril, réunissant, non compris les beaux-arts, 52200 exposants, dont 15 969 pour la France.
La classification, due à Le Play, en est restée célèbre : elle était « basée sur des dote philosophiques relatives aux Ua besoins de l’homme ». Quant à la répartition même des produits de chaque groupe, elle était des plus remarquables. Les objets étaient groupés par ordre de matière en huit galeries concentriques : 1° au centre, his{oire du {ravail, puis succes-
ae PTS
NXIV. — Exposition universelle et internationale de Paris, 1867. Grande Médaille, gravée par J.-C. Chaplain.
sivement : 2° œuvres d’arl; 3° arts libéraux; 4° mobilier; 5° vélements; 6° malières premières; 7° machines en mouvement ; 8 aliments et boissons. Douze allées, six à droite, six à gauche, partaient du grand axe : les prineipales nations occupaient les secteurs limités par ces rayons. Ainsi, le visiteur pouvait, à son gré, étudier, par les galeries concentriques, l’état d'une industrie dans les différentes nations, ou, par les allées transversales, voir, pour chaque pays, l’état des différentes branches de l’industrie. Trois groupes, l’horticullure, l'agricullure et l'économie sociale, furent installés à part. Trois empereurs, quatorze rois ou reines, le vice-roi d’ Egypte, le sultan, le frère du Taïcoun du Japon, trente-trois princes ou princesses de familles régnantes vinrent la visiter. Ce fut un succès colossal, dont s’effraya Le Play lui-même, et le Rapport administratif qu’il rédigea insiste sur le