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CONSEIL MUNICIPAL DE PARIS

Compte rendu de la séance du Mardi 2 Avril 1912.

83. — Vœu relatif à l'organisation, à Paris, en 1915, d'une Exposition internationale des Arts décoratifs modernes.

M. Louis Dausset. — Messieurs, s'il est une branche de l’activité artistique où la France doive conserver le premier rang, c'est, sans contredit, l'Art décoratif.

Le passé glorieux qu’a notre pays dans ce domaine lui fait une obligation d'y maintenir tout son renom sous peine de déchoir. Or, il nous faut bien l’avouer, depuis plusieurs années la production artistique française dans l'Art décoratif n’est plus l’objet de la même faveur. Les rapports des grandes associations d'art sont unanimes sur ce point ; depuis vingt ans notre production artistique a subi à l’extérieur unc trop réelle dépréciation. L’étranger ne nous achète peut-être pas moins qu'avant, mais il ne nous achète certainement pas davantage, et, dans cette matière surtout, une nation qui n'avance pas est une nation qui est bien près de reculer:

De plus, les statistiques les plus sûres montrent que depuis vingtans nos importations en meubles, en papiers peints, en maroquinerie, en bijouterie, de fantaisie, en tabletterie, ont augmenté dans des proportions considérables.

Les grandes manufactures étrangères ont, à Paris et dans toute la France, des magasins qui font concurrence aux nôtres.

Les meubles allemands et autrichiens ont des dépôts dans le faubourg Saint- Antoine.

Les cristalleries allemandes ou de Bohème rivalisent avec celles de Baccarat. Les porcelaines d'Allemagne, de Hollande ou de Danemark ont une vogue peut-être

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supérieure à nos porcelaines de Sèvres, de Limoges ou de Nevers. Les tissus anglais finiront bientôt, si nous n'y prenons garde, par avoir raison de nos draps d'Elbeuf ou de Sedan. Les soieries de Lyon sont délaissées pour les soies allemandes d’Essen ou d’Elberfeld.

Quand, dans l’Art ou dans l'Industrie, un pays ne se fournit plus exclusivement chez lui, et qu'il va rechercher à l'étranger de quoi satisfaire ses besoins et ses goûts, il est peut-être permis d’entrevoir tôt ou tard sa décadence artistique et industrielle.

Pourquoi donc marquons-nous un temps d'arrêt dans les progrès de l'Art décoratif? Il y a à cela des causes multiples. Je ne veux en signaler qu'une, parce que tout le monde aujourd hui est d'accord sur ce point.

C’est que dans toutes ces branches de notre activité artistique, industrielle et commerciale, qui se réunissent et se pénètrent de plus en plus, nos aitistes et nos artisans en sont restés ou à peu près à l’imitation de l’ancien. Certes, le rayonnement artistique de la France de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI et même de l'Empire, a été tel qu'on concoit aisément que notre dix-neuvième siècle y ait puisé son inspiration; mais l'excès n'a pas tardé à se produire, et, pendant trop longtemps, nous nous sommes bornés, et nous nous bornons aujourd hui encore à la simple copie. Un très remarquable rapport que j'ai sous les veux et qui est signé de tous les noms qui comptent en matière d'Art décoratif, dit très justement :

« Depuis quarante ans nous faisons commerce de toutes les richesses de notre mobilier national, nous débitons des surmoulages des commodes, des tables et des fauteuils, des chenets et des pendules, des bronzes et des girandoles ; nous vendons des copies de toutes ces merveilles décoratives entassées par les dynasties royales dans leurs palais que nous avons trouvés comme des greniers d'abondance. Ces répliques furent d’abord traitées en perfection par l'emploi des mêmes moyens qui avaient servi à l'exécution des originaux. Les bronzes étaient alors fondus et ciselés. Aujourd hui ils sont reproduits par la galvanoplastie! nos beaux modèles sont galvaudés, vilipendés. Bien plus, certains marchands, estimant la maind'œuvre francaise trop coûteuse, font venir d'lialie, d'Espagne ou de Belgique, les bois tout ouvrés, tout sculptés ; ils se contentent de les assembler et de les revendre comme produits français.

» Puisqu'il su'fit de copier, il devient, à nos rivaux, tout aussi facile qu'à nous, d'exécuter du Louis XV ou du Louis XVI; ils ont maintenant d'excellents ouvriers, de parfaits artisans, un outillage plus important que le nôtre, et leur concurrence est devenue plus dangereuse.

» Pénibles constatations! — Pendant des siècles, depuis le moyen âge, la Renaissance italienne exceptée, la France a imposé son goût au monde. Aujourd'hui, nous ne savons plus que nous faire gloire du talent qu'ont eu nos ancêtres. Tomberons-nous à n'être plus qu'un peuple de mouleurs et de copistes ? »

Sous une forme un peu vive, ce jugement porté sur notre époque par les hommes les plus compétents et les plus autorisés, contient une graude part de xérité, etest bien fait pour nous remplir d'inquiétude. Sans doute, nos artistes et nos artisans ne doivent jamais oublier les traditions classiques ; la grande règle, et peut-être aussi le grand secret, est de s'inspirer des purs chefs-d'œuvre admirables des siècles où l’art du mobilier et de la décoration atteignit son apogée : mais s'inspirer n’est pas copier ; on peut prendre d’un vieux style ce qu’il a d’élégant, de noble, d'harmonieux, de bien français, tout en l’adaptant aux idées et aux goûts modernes. Malheureusement, des ouvriers d'une habileté extrême se contentent aujourd’hui de reproduire le plus exactement possible les dessins anciens ; on calque ou l'on imite servilement : on ne crée plus. Et cependant la concurrence formidable des peuples voisins nous fait une loi de trouver du nouveau.

Il importe donc de réagir. Comment ? Les mêmes hommes qui nous ont signalé

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le danger, nous ont indiqué des remèdes. Il en est, Messieurs, dont nous nous sommes préoccupés depuis quelque temps déjà, comme la réforme profonde de nos écoles professionnelles et la rénovation de l'apprentissage.

Mais, à côté de ces réformes de longue haleine, nous pouvons espérer beaucoup également d’une autre manilestation à laquelle les principaux groupements d'Art décoratif ont donné une adhésion unanime. Nous voulons parler d'une Exposition internationale d'Art décoratif moderne qui se tiendrait à Paris.

Certes, la vogue des grandes Expositions internalionales et universelles est passée. Pendant le dernier demi-siècle, ce fut presque une tradition de réunir tous les onze ans, à Paris, dans une grande Exposition, tous les produits et toutes les manifestations de l’activité humaine. Après le formidable effort de 1900, son succès grandiose et aussi les déboires nombreux qui en résultèrent, l'immense majorité des personnalités et des collectivités intéresstes à l'avenir des arts, du commerce et de l'inlustrie, se prononcèrent contre ces Expositions « universelles », marquant leur préférence pour une série d'Expositions internationales « spécialisées ». C'est une Exposition de ce genre, « spécialisée » à l'Art décoratif, qui s'impose aujourd’hui.

L'objet d'une pareille manifestation a été défini d'une façon précise dans-le rapport auquel je viens d'emprunter une importante citation :

€ Par la collaboration de l'artiste, de l'industriel et de l’artisan, dit ce rapport, réunir en une Exposition internationale tous les Arts décoratifs, architecture, arts du bois, de la pierre, du métal, de la céramique, du verre, du papier, des tissus, ete., sous toutes leurs formes, qu'ils s'appliquent à des objets d'utilité ou à des œuvres purement somptuaires ; dans toutes leurs destinations : décorations extérieures et intérieures des édifices publics et privés, ameublement, parure de la personne, etc.»

Mais nous irions sans doute contre le but que nous nous proposons d'atteindre si nous faisions simplement une Exposition d'Art décoratif ; il faut que cette Exposition soit exclusivement une Exposition d'Art décoratif moderne. Si nous n'imposons pas formellement cette condition, nous resterons dans ies sentiers déjà battus, dans la copie de l'ancien, dans la reproduction du passé où se fige un peu trop l'Art décoratif francais contemporain, alors que nos concurrents et nos rivaux s’en affranchissent, créent des modèles et des styles nouveaux, s'adaptent au présent et marchent vers l'avenir.

En opposant directement nos productions aux leurs, nous les obligerons à lutter ouvertement avec nous, et, si cette lutte s'ouvre, nous savons d'avance que nous pouvons compter sur la victoire éclatante du travail et du goût francais.

Mais ce travail et ce goût, il faut que nous le stimulions, que nous le réveillions chez nos artisans, chez nos artistes, chez nos industriels. Seule l'Exposition internationale d'Art décoratif moderne, en excitant l'émulation, en forcant la création d'œuvres nouvelles, en donnant à nos artistes la garantie que ces modèles nouveaux seront protégés contre le démarquage et l'imitation, ea rappelant nos industries à l'attention de l'étranger, donnerait à l'Art décoratif français cet essor, ce renouveau dont il a tant besoin.

Socialement, les résullats que nous pouvons attendre d'une telle Exposition doivent nous la faire désirer. Les œuvres de style moderne sont, à l'heure actuelle, d'un prix relativement élevé parce que généralement elles sont uniques. Industrialisées, elles se vendraient à des prix modiques ; accessibles au plus grand nombre, « elles créeraient, comme on l’a dit très justement, un Art à bon marché, un Art vraiment démocratique, à la portée de tous et qui mettrait un peu de joie, de claire propreté, de la beauté enfin jusque dans les plus modestes foyers ».

L'idée d'une telle Exposition a été préconisée dans de nombreux congrès ; elle a été présentée récemment au Parlement par un groupe de députés:

M. Francois Carnot, Paul-Boncour, Henri Cochin, Charles Dumont, Massé, Noulens, Puech, Joseph Reinach, Marcel Sembat, Sibille, Joseph Thierry, Aynard.

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La proposition déposée par ces honorables parlementaires comprend un article unique : « Une Exposition internationale des Arts décoratifs modernes sera organisée à Paris en 1915. »

Les grandes nations — celles qui précisément nous font concurrence aujourd'hui — nous ont devancés déjà dans cette voie. Lt, peut-être, doivent-elles leur - progrès actuel incontestable à l'initiative qu’elles ont su prendre à temps.

Dès 1902, l'Italie organisait à l'urin une grande Exposition internationale où elie déclarait n'accepter que les ouvrages originaux qui montrent une tendance bien marquée du renouvellement esthétique de la forme « bannissant les imitations des anciens styles ». C'est le mêine principe qu elle reprenait en 1906 pour l'Exposition de Milan et, tout récemment encore, pour celle de Rome.

Les autres pays ont suivi : Munich, Stuttgard, Stockholm, Vienne, ont eu leurs Expositions d'Art décoratif moderne, nationales, celles-là ; seule la France à négligé ces grandes manifes'aliuns. Il semble cependant que maintenant un revirement se produise peu à peu.

Ah ! sans doute, nous tenons encore le premier rang : les dernières Expositions de Bruxelles et de Turin en sont la preuve éclatante ; à Turin aucune autre nation ne parvint à rivaliser, dans les productions de l'Art décoratif, avec les merveilles de goût et de pure élégance rassemblées dans le pavillon francais. Mais, néanmoins, nous pümes constater que nos rivaux avaient fait des progrès immenses. Défendons-nous, et pour cela convions-les à venir se mesurer, dans notre capitale, avec n0s arlisans, nos ouvriers, n0s industriels et nos artistes.

Le Conseil Municipal, qui consacre à l'enseignement professionnel un budget plus élevé que n'importe quelle ville du monde, et qui a tant fait dans ces dernières années pour l'Art décoratif, en rendant possibles les belles Expositions de Galliéra, se doit à lui même d'apporter son appui moral et matériel au projet d'une grande Exposition internationale d'Art décoratif moderne à Paris.

Il y aura lieu de mettre un vaste emplacement à la disposition du Comité d'organisation, et du Ministère du Commerce, à qui incombera certainement le soin de préparer cette grande manifestation. Le mowent venu, nous ferons à ce sujet des propositions précises qui devront êlre étudiées par les Commissions compétentes.

Pour aujourd'hui, je vous deman lerai simplement d'émettre le vœu suivant, dont les considérants sont ceux-là mèmes qui ont été adoptés à l'unanimité par les représentants qualifiés de toutes les sociétés d'Art décoralif et qui ont été repris daus la proposition de loi présentée au Parlement,

« Le Conseil,

» Préoccupé du développement de nos Arts décoratifs ;

» Constatant que les conditions économiques actuelles rendent nécessaires pour nos industries d'art l'établissement de modèles nouveaux et leur diffusion;

» Estimant indispensable pour stimuler les efforts des artistes, des industriels et des ouvriers d'art, une manifestation internatiouale spécialisée à tous les Arts décoratifs et réservée à des œuvres d'une inspiration nouvelle, à l'exclusion de toute copie ou pastiche du passé,

» Emet le vœu :

» Qu'une Exposition internationale des Arts décoratifs modernes soit organisée. et ouverte à Paris en 1915. »

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M. Aucoc. — Messieurs, je ne viens pas discuter le projet de vœu déposé par M. Dausset.

Je recornais qu’une Exposition internationale des Arts décoratifs à Paris eù 1915 aura le grand avantage de stimuler nos fabricants et industriels, mais je ne comprends pas la raison qui a engagé les promoteurs de cette Exposition à vouloir exclure les produits qui s’inspireraient des anciens styles que nous ne saurions jamais répudier, parce qu'ils sont une des gloires:de notre pays.

Je demande done qu'on supprime du projet de vœu le mot « moderne » et que cette Exposition comprenne tous les produits de l'Art décoratif, même ceux qui s’'inspireraient de styles anciens.

Le projet de vœu présenté par M. Dausset est mis aux voix et adopté.

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