CHAPITRE IX L'AMOUR
Au bruit de la porte qui se fermait derrière son père, Lucile se retourna pour regarder, et, ne voyant plus ce père si tendre, elle fondit en larmes. On la conduisit auprès de la supérieure, elle entendit à peine les paroles de consolation et d'encouragement que celle-ci lui adressait. Pendant les exercices de communauté auxquels on la mêla tout de suite, à la chapelle même, elle ne pouvait arrêter son attention sur ce qui se passait autour d'elle, et les chants pieux retentissaient à ses oreilles comme de vains sons. D'une pensée fixe que trahissait l'immobilité de son regard, elle suivait une figure aimée qu'elle avait toujours vue auprès d'elle, une figure toujours unie à la sienne, et maintenant cette figure s'éloignait, isolée : elle voyait son père chéri dans la rue d'abord, puis à la gare, puis dans le wagon qui l'emportait à travers les pittoresques paysages qu'ils avaient si souvent traversés ensemble; elle le voyait entrer dans leur maison, dans cet appartement de Toulouse qu'ils avaient cherché à rendre doux et enveloppant l'un pour l'autre. Et elle le suivait ainsi, là-bas, par la pensée, sans aucune réalité de présence, dans la perspective fuyante de l'éloignement : quelle souffrance c'était pour elle, une souffrance à lui serrer, à lui briser le cœur! Des appels douloureux lui venaient sur les lèvres : « Oh ! père ! oh I mon père !... » Elle se lamentait intérieurement ou à demi-voix, comme une pauvre petite fille, faible et craintive, abandonnée, sans appui,
sans personne qui l'aimât dans le monde... Ohl si, quelqu'un l'aimait, quelqu'un l'aimait d'une tendresse dévouée, profonde, fidèle, unique! Et elle s'était elle-même dérobée à cette tendresse, elle l'avait fuie, de son plein gré, volontairement... Elle avait donc été folle! folle et ingrate et méchante! oh! très méchante, puisque si elle souffrait, elle, de l'affreuse séparation, son père, hélas! devait en souffrir bien plus encore, et il devait se dire qu'elle l'avait quitté, qu'elle avait osé le laisser seul, parce qu'elle ne l'aimait pas! Elle se représentait la tristesse de ce père si tendre, tristesse amère, pleine de reproches, sans doute... ou bien non! plutôt indulgente, miséricordieuse, toujours aimante pour l'ingrate enfant, et cette pensée la faisait défaillir de désespoir.
La paix du couvent, le silence pieux, animé de bruits éphémères, le bourdonnement des oraisons, l'autorité douce de la supérieure, les suaves visages des religieuses, leur marche légère, rythmée par un tintement de chapelet, toutes ces quiétudes, que Lucile avait rêvées comme l'atmosphère naturelle de son âme, ne lui faisaient pas sentir leur charme ; elles lui causaient plutôt une impression pénible, par leur trop vif contraste avec ses agitations...
Puisque l'humanité ne peut éviter la douleur, le bienfait le mieux approprié à sa condition fatale, ce fut de lui proposer l'adoration d'un Dieu souffrant. Quelle source abondante de résignation a été le souvenir du divin supplice! Comment ne pas accepter des maux que Dieu lui-même a voulu subir? Et les maux qu'il rechercha furent si variés et si profonds que chaque être endolori peut trouver dans quelque circonstance des tortures du Calvaire l'analogue de ses tortures à lui-même, et, par suite, l'encouragement à supporter son personnel fardeau. Lucile aimait Jésus du fond de son âme : dans l'obsession qu'elle avait du chagrin paternel, elle ne tarda pas à élever son cœur vers l'image de la Passion et à le fixer sur l'épisode qui pouvait à ce moment la tqucher le
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plus. Elle vit le divin martyr attaché à la croix et jetant de là à sa mère, prostrée sous la peine, des regards où se montrait la pitié pour la douleur qu'il lui causait. Alors elle s'écria comme illuminée d'un éclair : « O mon Dieu! en affligeant votre Mère, vous l'avez plainte, comme je plains mon père qui maintenant souffre par moi. Mon Dieu, mon parfait modèle, malgré cette souffrance que vous causiez, vous avez voulu suivre votre mission sainte. Oh ! dans cet exemple divin, quelle leçon ! Pourrais-je reculer devant une douleur que vous avez pleinement acceptée pour vous-même! Je le sens : vous exigez que je vous imite en cela, vous m'ordonnez de m'unir à votre sacrifice, vous m'en imposez un qui est bien pareil au vôtre. Et pour que mon cœur s'y soumette, vous me répétez aujourd'hui les paroles que vous m'avez fait entendre bien souvent; ô mon Dieu, vous me dites : « Ce n'est pas ta volonté qui « t'amène vers moi, c'est la mienne ! tu ne peux donc résister. » Seigneur Dieu, j'obéis, je me donne à vous sans retour, je quitte pour vous mon père bien-aimé. Me voilà tout près de vous! N'est-ce pas que, ainsi, je puis beaucoup vous demander pour lui, pour mon père? N'est-ce pas que vous exaucerez toutes les invocations que je vous adresserai en sa faveur? »
Lucile, en parlant de la sorte, eut un sourire d'espoir. Elle se rappela la délicate pensée d'une de ses aïeules, demandant que pendant la messe le Tabernacle restât ouvert, afin que ses prières fussent mieux entendues ; et elle se dit : « Ce sera non pas seulement le Tabernacle, mais le cœur divin luimême qui sera pour moi d'un facile accès, quand Notre- Seigneur sera devenu mon Époux. » Et elle songea que, cet époux étant le maître souverain de l'univers, nombreuses seraient les grâces qu'elle obtiendrait de lui, qu'il se complairait, sans doute, à lui accorder pour son père; et dans un élan elle s'écria :
« O Dieu, je crois comprendre vos desseins; en privant de ma présence ce père si bon, auquel je dois tant, vous vous
chargez d'acquitter ma dette envers lui. Vous êtes la puissance, vous êtes la sagesse, vous êtes l'amour; agenouillée devant vous, je vous remets cette âme chère, en vous adjurant de la soutenir; je vous confie cette destinée précieuse, et je vous supplie avec larmes de la consoler. »
Après l'orage dont elle avait été subitement troublée, Lucile, l'éclair divin ayant brillé dans la tempête, sentit à cette lumière revenir dans son cœur une part de sa paix habituelle. L'atmosphère recueillie du couvent lui parut douce. Son âme se mit en cette activité régulière et tranquille qui lui convenait. Vêtue encore comme dans le monde, mais portant une robe noire de coupe très simple avec une pèlerine qui couvrait ses épaules, cachant ses cheveux blonds sous une coiffure sombre, la jeune postulante s'appliquait avec zèle à tous les exercices de la Communauté : suivant les ordres que prononçait à demi-voix la religieuse chargée des aspirantes, elle allait et venait, calme et animée; vers la sœur qui la dirigeait elle levait des yeux soumis, et elle jetait un regard attentif sur ses compagnes, plus anciennes qu'elle, pour savoir comment il fallait agir pour bien faire en toutes choses.
Pendant ce temps, Destève, malgré son passionné désir de connaître jour par jour, heure par heure, l'état d'âme de son enfant, gardait sa résolution de sacrifier ce vœu au repos de Lucile. et> craignant, en allant la revoir pour la quitter bientôt, de provoquer encore cette douleur que lui avait causée leur séparation, il resta dans sa solitude. Pourtant il ne pouvait pas demeurer étranger au sort de son enfant, pendant que cette destinée si chère subissait la crise la plus aiguë. Mais comment s'informer sans troubler ce cœur vulnérable? Destève ne savait quelle conduite tenir vis-à-vis de ce monde peu connu de lui où était entrée sa fille, le monde de l'âme mystique; il se sentait très perplexe. Devait-il écrire à Lucile? Mais c'était pire que de lui parler, parce que, en lui
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parlant, il connaîtrait vite sa pensée et pourrait y conformer ses propres expressions, tandis que, en lui écrivant, il ne saurait pas à qui il s'adresserait, dans quelles dispositions sa lettre trouverait la jeune fille, devenue l'amante de Dieu. Une pensée lui vint : si lui, le père, il ne connaissait plus, hélas! sa fille aimée, s'il ne pouvait plus suivre les mouvements de son cœur, quelqu'un les voyait et les observait; c'était la supérieure du couvent sous l'autorité de laquelle Lucile était passée en abandonnant la protection où son père l'avait abritée jusque-là. Destève se rappelait, à côté de la haute piété, le grand bon sens, la franchise enveloppée de douceur qui l'avaient frappé chez cette religieuse dans la conversation qu'il avait eue avec elle. Il savait aussi qu'en elle vivait intacte la tradition des enseignements et des exemples donnés par l'éminente fondatrice de la communauté, la sainte Mère Amélie de Druelle. Il eut confiance et prit le parti d'aller trouver l'enviable maîtresse du sort de sa fille, le plus proche témoin de cette vie bien-aimée.
Il revint dans la petite ville où, tandis qu'il s'éloignait, son enfant était demeurée; il entra dans le couvent où il l'avait laissée, et là, se refusant le bonheur de la voir et de l'embrasser, il se contenta de toucher de la main les murs mystérieux qui la gardaient.
La supérieure, demandée par lui, se rendit dans la salle où il attendait. Dès qu'il l'aperçut, il lui dit qu'il ne venait pas voir son enfant, mais seulement s'informer d'elle, entendre parler d'elle. La religieuse le rassura sur la santé et sur fétat d'âme de la jeune fille, et elle ajouta, d'un ton de sensible sympathie : « Je comprends quel dur sacrifice la vocation de votre fille vous impose. Mais vous pouvez m'en croire, monsieur, si cette vocation est véritable, votre fille a trouvé le chemin du bonheur, même sur la terre, et c'est son bonheur que vous voulez, n'est-il pas vrai ? Elle a pris aussi la meilleure voie pour assurer sa félicité et la vôtre à tous deux ensemble
dans le Ciel, après une vie qui compte à peine, tant elle est courte en regard de l'éternité. Et déjà dans ce monde la blessure de votre affection recevra du moins un baume : vous pourrez vous dire que nulle tendresse humaine ne vient rivaliser avec l'amour filial dans le cœur de votre enfant et que vous y demeurez le premier après Dieu... Pour le cas présent, je le pense comme vous, il serait mieux de renoncer à la voir, afin de lui épargner des agitations. Permettez-lui de s'examiner et de réfléchir en présence de Dieu seul. Ni moi, ni aucune des sœurs nous n'exercerons d'influence sur elle, pour la décider à embrasser notre vie; bien au contraire. Le postulat est un temps d'épreuve ; nous avons pour règle de rendre cette épreuve très sérieuse, presque rigoureuse, de présenter comme très exigeantes les conditions de la vie mystique, à laquelle certaines âmes sont appelées, mais en petit nombre, Notre-Seigneur l'a dit. Loin d'abaisser ces barrières, nous devons les rendre plus difficiles à franchir pour une personne comme Lucile : fille unique d'un père veuf, écartant pour ellemême toute idée de mariage, sa place, selon la loi de la nature, serait auprès de vous ; elle ne doit en être éloignée que par un ordre formel, clairement exprimé, de Dieu. Avant de la laisser s'engager, nous attendrons que ce commandement se manifeste. Pendant ce temps, je vous écrirai, je vous donnerai des nouvelles de votre enfant; vous saurez tout ce qui concerne son état moral et sa santé physique. D'autre part, je lui parlerai de vous, si vous voulez bien me charger de ce soin en me renseignant sur votre compte. »
Destève accepta. Il repartit sans avoir vu Lucile. Il reçut régulièrement de la supérieure des informations détaillées ; il assista ainsi de loin à la chère vie qu'il ne pouvait plus diriger, cette vie se passant désormais sous l'action de sentiments qu'il n'était pas apte à fortifier ou à affaiblir. Au couvent où la jeune fille s'était enfermée, on mettait à l'épreuve sa vertu d'obéissance, en lui traçant une ligne de conduite dont le but
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n'était pas expliqué et qui pouvait paraître sans raison. Sa situation de famille, son instruction avancée et ses manières la plaçant un peu au-dessus des autres, il fallait tenter des expériences particulières sur son humilité : à cette intention on lui confiait des offices infimes dont la plus ignorante, la plus simple, la moms délicatement élevée des religieuses eût pu s'acquitter. Mais la principale épreuve à laquelle était soumise la jeune aspirante portait sur la condition essentielle, la condition toute spéciale de la vie mystique, c'est-à-dire sur la faculté d'aimer avec ardeur et persévérance un être qui demeure invisible. Pour reconnaître si Lucile possédait ce pouvoir à l'état pur, on la privait momentanément de certains secours grâce auxquels Dieu est rendu plus sensible, par exemple la lecture répétée de l'Evangile, la communion fré* quente, l'assiduité au pied de l'autel ; ces secours aptes à soutenir la défaillance, certes on pousserait plus tard l'âme pieuse à en user ; mais d'abord il fallait savoir si cette âme, qui ambitionnait les plus hauts destins, était douée d'un pouvoir d'adoration assez fort, assez fervent pour mériter que l'Être infini lui apparût et lui parlât directement dans le secret du cœur.
Lucile surmonta victorieusement ces diverses épreuves. La supérieure, qui en exposait les phases à Destève, lui annonça qu'elle avait consacré le succès de la pieuse jeune fille en lui passant au cou, par-dessus sa robe noire, le ruban bleu qui distingue les postulantes acceptées. Et Lucile écrivit en même temps à son père; elle lui disait : « Je prie, d'un cœur ardent, plein de votre pensée, mon bien-aimé père, je prie sans cesse pour obtenir que vous ne soyez pas malheureux loin de votre enfant. J'ai l'espoir d'être exaucée, puisque, le douloureux sacrifice que j'ai fait en vous quittant pour servir Dieu, Dieu m'en tiendra compte, il me semble, en m'accordant ce que je lui demande pour vous. Je lui demande de vous donner la
p;;ix dans l'intelligence entière de sa sainte volonté. La certitude de ces bienfaits répandus sur vous, adoucissant le regret que j'éprouve toujours de ne pas vous voir, me permettrait de sentir mon bonheur et ma dignité nouvelle. 0 mon père, votre esprit a toujours été porté aux aspirations les plus hautes, et dans l'éducation que vous m'avez donnée, dans nos entretiens de chaque jour, vous avez sans cesse engagé votre fille à gagner les plus purs sommets de la vie. 0 mon père, je touche maintenant à ces cimes, à des cimes qui dépassent encore celles que vous aviez en vue. Dans quelque temps peut-être, je vais être déclarée la fiancée de Jésus-Christ. N'ayant quitté votre maison que pour habiter la maison de Dieu, votre fille va être mêlée à la divinité, elle va être presque déifiée elle-même. Père, votre cœur aimant participera à ma joie, qui serait une fierté, si je pouvais jamais me sentir digne de l'honneur qui m'est fait. Pour parvenir à mériter un peu une telle gloire, qui m'étonne tant en présence de mes misères, je suis aidée ici et comme enveloppée par les chaleureux enseignements de mes supérieures, par les vivants exemples de mes sœurs, et toutes, allégeant peu à peu notre marche des imperfections qui la retardent, nous nous dirigeons vers la patrie céleste, la patrie véritable, où il n'y aura plus ni péril de péché, ni distance entre les cœurs, ni séparation des pères et des enfants, ni soupirs, ni larmes, mais l'étemelle félicité de toutes les tendresses dans le sein infini de Dieu. »
Les motifs qui l'avaient portée vers une vie exceptionnelle s'approfondissaient de plus en plus dans l'âme de Lucile. Pendant les occupations du couvent, dans l'intervalle des heures où elle se préparait à sa mission de religieuse enseignante, elle se pénétrait de toutes les clartés célestes; en contemplant les attributs de Dieu, elle se fondait d'adoration et de reconnaissance; avec un sursaut de tout son esprit, elle s'étonnait que la plupart des êtres humains pussent vivre indifférents aux grandes vérités que le cœur voit et que
/'univers manifeste. Et malgré sa douceur, elle s'en indignait : « Oh ! quelle légèreté, quel aveuglement, quelle froideur coupable! » s'écriait-elle... Et, levant les yeux vers le ciel, elle élançait ces paroles de surprise affligée : « O mon Dieu, on ne vous reconnaît pas, vous qui cependant remplissez tout! on ne vous aime pas, Dieu si bon, qui faites ce prodige de daigner nous aimer! on ne vous adore pas, Dieu infini, qui possédez sans ombre toutes les perfections!... »
Alors elle regardait le couvent, si bien clos du côté du monde, et disposé tout entier autour de la chapelle comme autour de son centre lumineux, elle regardait les sœurs marchant d'un pas tranquille pour ne pas dissiper l'amour divin qui se plaît dans le recueillement et le silence, elle regardait les enfants qu'on avait réunies là pour animer ces jeunes âmes du ferment de la religion, et elle se félicitait de vivre dans cet asile consacré où le premier devoir de l'âme humaine, si essentiel et pourtant si négligé, était rempli; elle disait : « Avec les âmes sœurs qui ont été appelées au même sublime ministère, je verrai, j'aimerai, j'adorerai pour ceux qui, hélas! ne voient pas, n'aiment pas, n'adorent pas. »
Ainsi la jeune fille fut conduite jusqu'au seuil sacré du noviciat. Quand le moment d'y être admise fut venu, son père voulut assister à la cérémonie de la vêture. Il prévoyait bien que la vue du changement d'habit, signe trop sensible de renoncement au monde, à l'existence normale, aux proches affections de famille, pénétrerait son cœur d'émotions cruelles ; il saisit néanmoins, avec une ardeur passionnée, cette occasion qui lui était offerte de retrouver sa fille, de la contempler encore, d'être là, non loin d'elle, dans l'acte le plus décisif et le plus solennel de sa vie, comme l'aurait été son mariage. C'était un mariage, en effet, et Destève entendit sa fille s'engager, formuler de sa voix claire une promesse ; mais il ne vit pas l'époux, le nouveau venu, le ravisseur, qui, homme faillible et mal connu, tour à tour rassure et inquiète la sollici-
tude du père : l'époux qu'avait choisi Lucile, c'était l'Être éternel, tout-puissant et parfait. La jeune novice, désormais promise à Dieu, agréée par lui, ne se défendit pas de laisser voir l'ivresse que lui causait une si haute union ; recueillie et pourtant vibrante, elle s'écria :
« Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille en Dieu mon sauveur, car il a jeté les yeux sur la petitesse de sa servante! »
Alors, au nom de l'Époux divin, un voile fut posé sur le front de la fiancée et enveloppa de ses plis sa personne tout entière, et ce n'était pas pour un jour, comme un symbole à demi dérisoire de virginité éphémère; la jeune épouse de Dieu ne devait plus dépouiller cet abri léger qui la séparerait du monde sans doute, de ses joies et de ses tendresses, mais aussi qui la préserverait à jamais des impuretés, des perfidies et des désastres dont il abonde. Lucile apparut à son père comme transfigurée, portée loin de lui dans une sphère surnaturelle où, rayonnante de candide beauté, elle se mêlait à la compagnie des anges.
Le lendemain de bonne heure, comme il savait bien qu'elle était là, qu'elle n'était pas partie, emmenée par le rapt du voyage de noces, il s'empressa de la demander au parloir du couvent. Elle arriva aussitôt du pas vif d'une personne heureuse; son voile blanc de novice était abaissé sur ses yeux et Destève craignit de ne plus voir sa fille qu'à travers cet obstacle; mais elle se découvrit promptement le visage, dès qu'elle aperçut son père, et, le regard animé, la bouche souriante, elle se jeta dans ses bras : quel frais baiser il reçut de ces lèvres pures, consacrées par le serment qu'il avait entendu la veille!
Destève était trop ému pour proférer une parole : il se contentait de regarder fixement sa fille et de l'admirer. Sœur Léonie (c'était le nom religieux qu'elle portait désormais, mais Destève, plein des images du passé, devait continuer à
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l'appeler « Lucile » sans qu'elle protestât), sœur Léonie parla la première :
— Père, dit-elle, vous étiez présent à mes côtés, hier, dans ce grand jour où Dieu m'a fait un suprême honneur : j'étais si heureuse de vous sentir tout proche, de comprendre que vous me remettiez volontairement à Dieu! Et vous n'étiez pas seul des miens auprès de moi : ma mère, la sainte créature que dès l'enfance vous m'avez appris à vénérer, était là aussi, j'en suis certaine. Elle approuvait sa fille, elle se félicitait de me voir suivre ma belle vocation : n'est-ce pas elle qui m'a transmis le désir d'échapper aux réalités du monde? Père, me voilà maintenant selon son cœur, et, du même coup, tout près d'elle. Père, le couvent est un lieu intermédiaire entre la terre et le Ciel, où l'on passe facilement de l'une à l'autre, et les religieuses fréquentent sans cesse des êtres invisibles, Dieu, la Vierge Marie, les anges, les saints; il leur est donc aisé et simple de vivre avec les morts. De la sorte, si je parais m'éloigner un peu de vous, je me rapproche de ma mère; et nos liens de famille ne sont pas brisés, ils sont seulement étendus du côté de l'absente. Placée entre elle et vous, contemplant d'un regard assidu la céleste patrie où elle habite, je vous tends les mains à tous les deux, et, elle, je la ramène vers vous, et vous, je vous conduis à elle. Père, n'est-ce pas que vous agréez cet office de messagère auquel me dispose mon saint état et que je remplirai dévotement?
Destève prit une main de la pieuse novice, et, avec une émotion rêveuse, il regardait l'autre main, comme si cette pure blancheur effleurait dans l'ombre un fantôme aimé, qui jamais à lui-même n'avait apparu si proche. Sorti du couvent, il emporta, avec une paix suave au cœur, un sentiment plus lucide du monde diaphane où peut atteindre et se tenir l'esprit.
Ayant vu la résignation de son père, comme celui-ci voyait le bonheur de sa fille, sœur Léonie, fiancée céleste, put se
plonger de toute son âme dans les profondeurs de la vie mystique. Elle avait franchi le degré où l'on sait seulement et où l'on croit les vérités religieuses; maintenant, montée plus haut, elle les voyait. L'Infini lui était présent à toute heure; le proche sentiment d'un être sans limites entretenait sans cesse son grave respect. Elle considérait, éblouie, les merveilles de la perfection. La beauté, la lumière, la pureté, l'intelligence, qui l'avaient charmée dans la nature, ou qu'elle avait admirées chez les grands hommes, s'abaissaient à ses yeux par comparaison et ne lui semblaient plus que des commencements, des reflets, des parcelles. Et, se souvenant, elle disait à ces pâles merveilles de la terre : « Vous n'avez pas la vraie splendeur, vous restez trop loin de l'excellence, vous n'atteignez pas aussi haut que mes désirs. Non, non! vous n'êtes pas mon Dieul C'est en lui seul que tout est achevé! »
Elle voyait régner au-dessus d'elle une puissance sans bornes qui a créé l'univers et qui le soutient, un être d'où la force, la vie, l'ordre émanent et qui remplit toutes choses, les distances incommensurables de l'espace et les phases indéfiniment prolongées du temps. Mais avant tout Dieu habite dans le monde de l'esprit : elle le sentait donc vivre en elle, diriger les mouvements de son âme, combattre dans son cœur contre le mal, lui montrer avec précision la voie à suivre, lui inspirer délicatement jusqu'à la moindre de ses bonnes pensées,
Et ce Dieu infini, absolu, tout-puissant, agit ainsi par amour, pour nous rapprocher de lui, pour que nos défauts ne nous tiennent pas trop éloignés de son essence parfaite. Il nous attire à lui, car il daigne nous aimer, il nous a aimés le premier, il nous l'a prouvé en nous appelant du néant à l'existence, en nous dotant de ces belles forces admirables, une intelligence et un cœur; et, en échange de son amour, il veut que nous l'aimions...
Et la blanche novice se livrait à l'enchantement que cette
pensée mettait dans sa jeune âme ; fervente, élevant les mains, elle s'écriait comme en extase :
<• Vous m'aimez donc, ô mon Dieul Ahl moi aussi, je vous aïmel Je suis enivrée de vos perfections. Vous êtes adorable, et votre indulgence est sans limites comme votre beauté, comme votre majesté. Je vous rends grâces de ce que vous avez bien voulu admettre l'amour entre une pauvre créature et vous! »
D'autres fois, troublée comme d'un vertige en essayant de contempler l'infini, elle se disait :
* Nous ne pouvons pas saisir la totalité de cet être absolu ; son fond reste caché sous des voiles. Mais lui qui sait tout, il a vu notre faiblesse et il en a eu pitié. Et alors son Fils unique, descendu du Ciel, a pris une forme humaine, afin que la divinité se iît plus familière et pût illuminer nos âmes à travers nos yeux charmés. Dieu est venu sur la terre ; il s'est montré, il a parlé, il a agi; et par quelles actions surnaturelles, par quelles paroles jusque-là inconnues aux lèvres humaines il s'est manifesté 1 »
Alors, la jeune mystique rêvait :
« O divin Jésus, pensait-elle, si j'avais existé lors de votre venue, si j'étais née dans le pays favorisé de votre présence, si j'avais pu me mêler aux pieuses et heureuses femmes qui suivaient vos pas, comme elles je vous aurais bien aimél »
Mais elle se reprenait; elle écartait vite ce regret qu'elle trouvait injuste autant qu'étrange, et sa raison disait :
« Dieu est trop bon pour donner tout aux uns sans rien réserver aux autres. Jésus n'a pas quitté ce monde, il n'est pas absent d'auprès de nous ; si nous ne le voyons pas de nos yeux corporels, nous sentons sa divinité toujours agissante dans nos âmes. Nous ne sommes pas guidés seulement par ses paroles de jadis qu'entendirent les témoins de sa vie terrestre; son enseignement n'est pas arrêté et contenu dans les bornes d'un livre, comme serait la doctrine d'un grand
homme mortel. Jésus vit de sa vie divine; éternel et partout présent, il nous anime, il nous soutient, il nous conseille encore, répondant à nos prières, nous assistant dans nos besoins de toutes les heures. Et pour se rendre toujours plus sensible, par un mystère d'amour il vient habiter le Tabernacle, d'où, sous la forme eucharistique, il daigne descendre réellement en nous, là, tout près de notre cœur... Non, le présent n'a rien à envier au passé ; n'est-il pas encore de pieuses femmes privilégiées que Jésus admet à former son cortège d'honneur? O Dieu de charité si ineffablement miséricordieux pour toutes les âmes, que je vous remercie de l'indulgente prédilection par laquelle vous m'avez vouée à votre service, prédilection si déclarée qu'elle fait de moi votre épouse en esprit, une trop heureuse épouse du Fils de Dieu! Élevée à ce rang, j'entends mieux vos paroles, je vois de plus près la lumière de votre charité. Si, en vous aimant, en vous choisissant, j'ai un peu mérité votre amour, combien maintenant cette réciprocité que vous m'accordez m'enflamme! combien elle accroît et encourage l'élan de mon âme vers vous! Mon âme se fond tout entière dans l'adoration de vos charmes souverains, incomparables, infinis. Je sens rayonner vers moi un foyer inépuisable de beauté, de bonté, de pureté, dans lequel j'aspire à me perdre pour ne plus jamais en sortir. O bonheur de l'union profonde avec un autre être et avec un être parfait dont l'essence éblouit l'âme une fois pour toutes, tandis que ses attributs permettent des découvertes incessantes, renouvelées, merveilleuses! O joies de l'amour divin! Félicité déjà céleste! »
De même que Lucile, jadis, d'une facile ouverture de cœur, avait confié à son père toutes ses impressions d'enfant, tous ses sentiments de jeune fille, de même maintenant sœur Léonie, si à part que fût son monde intérieur, ne cherchait pas à s'y enfermer loin des regards paternels. Quand Destève était
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avec elle, elle épanchait devant lui son religieux enthousiasme. Elle sentait bien que, dans sa nouvelle vie comme dans leur existence commune d'autrefois, le cœur de son père lui appartenait toujours, et qu'il suivait avec la même sympathie les manifestations de son âme, aimée de lui dans tous ses états et tous ses mouvements; elle savait bien qu'avant toutes choses il la voulait heureuse. De plus, elle constatait que cette fidèle sympathie pour tous ses sentiments lui évitait à elle un grand chagrin : elle aurait pu craindre en effet de voir son père s'éloigner de la religion par une sorte de rancune contre l'appel mystique qui l'avait séparée de lui; elle s'apercevait au contraire, tant le cœur paternel était uni au sien, que la flamme pieuse dont elle brûlait se communiquait à lui en quelque mesure et échauffait sa foi. Cette influence qu'elle exerçait lui était douce à sentir; elle contentait le besoin de prosélytisme de tout amour, de l'amour religieux en particulier; sœur Léonie aimait Jésus, elle se destinait à le faire aimer par l'enseignement, elle désirait donc d'abord qu'il fût aimé autour d'elle, par ses plus proches, et surtout par le cœur qui avait toujours été le plus près du sien; sa tendresse filiale y était même intéressée : deux âmes peuvent-elles rester vraiment unies, si l'une n'aime pas ce que l'autre adore?
Ayant ainsi gardé l'habitude de tout dire à son père, sœur Léonie, après lui avoir ardemment décrit le bonheur dont la comblait l'amour divin, eut à lui révéler dans sa vie mystique une phase bien différente. D'ordinaire elle entrait au parloir le visage éclairé et couvant une flamme, sous cette apparence calme dont se revêt le front des religieuses. Un jour Destève la vitvenirsoucieuse,affaissée et languissante. Il s'inquiéta, l'interrogea ; elle hésitait à répondre ; enfin elle dit, le regard désolé :
— Père, depuis quelque temps, je suis bien malheureuse; Jésus s'est retiré de moi; je ne l'entends plus dans mon cœur, je ne le vois plus, je ne puis même plus me représenter son image; mon céleste Époux, auquel j'ai engagé ma vie,
m'a quittée : il ne m'aime plus! C'est vainement que je le prie, que je l'implore; il reste dans son Ciel lointain, il ne revient pa?.
Douloureuse et sans courage, toujours douce, elle ressemblait à une épouse répudiée qui, chérie naguère, sans comprendre les motifs de son abandon, subit humblement son triste sort.
Destève protesta : comment ne serait-elle pas aimée, elle, un ange si pur? comment serait-elle rejetée, elle qui avait donné tout son cœur? Il chercha à la calmer, à la rassurer : il avait une telle pitié pour sa souffrance! Mais, ignorant des profondeurs de la vie surnaturelle, de ses maux et de ses ressources, il ne trouvait pas les paroles spéciales qui pouvaient aider la jeune religieuse à surmonter sa tristesse. Alors, se sentant impuissant à guérir la douleur de sa fille chérie, il essaya du moins de la bercer en l'appuyant sur sa tendresse ; il représenta à Lucile l'inébranlable solidité de l'amour paternel que rien ne pouvait atteindre; il lui rappela les joies paisibles et sans nuages de leur vie commune. Pour tâcher de la distraire de son chagrin, il lui parla des travaux auxquels il se livrait maintenant dans sa solitude, pareils à ceux qu'elle avait suivis jadis avec un si vivant intérêt ; il lui parla de leurs amis, de Cadars surtout, de ses hautes et fortes pensées, de l'aide qu'on trouvait dans sa virile affection toujours lumineuse; il lui nomma le nom, pour elle autrefois prestigieux, de Daumière. Peu à peu, à mesure qu'apparaissaient ces images d'un calme passé, le chagrin de Lucile s'effaçait, son jeune visage au teint uni, qu'avait déjà imprégné l'atmosphère spéciale du couvent, s'éclairait sous son voile; elle posait à son père des questions, d'un air animé, de plus en plus ouvert- Dans l'obscurcissement que subissait son amour pour l'invisible, le sens du monde extérieur, des affections humaines se réveillait en elle. A cette vue, le cœur de Destève tressaillit ; il conçut dans un éclair la possibilité de reprendre son enfant, de l'avoir à lui de nouveau, — telle une fille chérie déçue par
un mariage malheureux, et qui revient occuper sa place toujours prête au foyer paternel. Mais il ne s'arrêta pas à cette pensée, suspecte d'égoïsme, qui pouvait lui être suggérée par une tendresse mal comprise; il retrouva vite la conviction que seul un grand amour, celui qu'elle avait rêvé et dont ses vertus la rendaient digne, pouvait offrir à sa fille le bonheur. Ce bonheur un instant troublé, il désirait qu'il lui fût rendu ; il voulut s'assurer qu'il n'était pas détruit, et, laissant sa fille, embrassé par elle cette fois avec une vive familiarité qu'elle avait désapprise depuis son entrée au couvent, il alla chercher des lumières auprès de la supérieure.
L'éminente religieuse fit paraître à ses yeux ces clartés qui brillent au fond de l'ombre recueillie, comme la lampe du soir dans un sanctuaire :
— Sœur Léonie, dit-elle, sans courir aucun danger pour sa vocation, subit l'épreuve commune imposée aux âmes qui aspirent à l'amour divin. Pour s'attacher tout entières ces âmes, pour attirer à lui toutes leurs puissances, Dieu permet qu'elles perdent momentanément l'impression heureuse de sa présence, que la source de l'amour sensible se dessèche en elles. Alors, pour saisir encore Dieu, elles doivent faire appel à leur volonté, et c'est ce que le souverain Maître désire : Dieu cesse de se montrer, afin qu'on fasse effort vers lui et qu'on le cherche. Il n'est pas méritoire à ses yeux qu'on l'aime quand on le voit et quand on est inondé de son rayonnement : il exige un amour plus ferme, celui qu'on donne par le moyen de la foi, en se gardant à l'époux lointain qui semble nous délaisser. Il ne se contente pas d'un sentiment pieux, il demande aussi que la volonté soit humble et sainte; et, quand il l'a trouvée telle, il la récompense par un retour plus abondant de son amour.
Sœur Léonie connaissait bien ces tendres exigences du divin cœur. Mais pour elle, elle doutait, elle ne se croyait pas digne d'en être l'objet. -Les sévérités qui ne s'appliquent à d'autres que d'une façon apparente, elle en vint à les juger réelles à son
égard et méritées par elle. En regardant dans son âme, elle trouva avec affliction qu'elle avait encouru le juste mécontentement de l'Être parfait :
«( Je comprends pourquoi le divin Maître m'a abandonnée, soupirait-elle ; c'est à cause de mes fautes. Je ne suis pas assez pure pour plaire à Dieu; mon corps compte trop, il est scandaleusement délicat, mon âme ne le supprime pas assez. A quels péchés je me suis laissée induire! Je me suis attristée de l'obscurité de ma cellule qui donne sur une cour étroite... et, un jour qu'il faisait chaud, je me suis endormie un instant à la chapelle! Si l'âme était dominante en moi, elle rayonnerait et je n'aurais pas besoin d'autre lumière! Si elle vivait d'une vie pleine, elle ne se laisserait pas engourdir dans le saint lieu ! Dieu est un pur esprit, il ne peut aimer des êtres encore mêlés à la matière! Oh ! pourquoi y suis-je restée engagée! que n'ai-je repoussé l'influence de cet élément vil!... J'ai péché aussi contre la vertu de pauvreté, en me plaignant de porter une guimpe défraîchie, qui avait fait un long usage:! C'est obéir aux sens que de rechercher le lustre d'une étoffe; le souci de ces choses extérieures encombre l'esprit et gêne tout essor; il faut choisir, il faut vivre pour la vie de l'âme et dans l'âme pour l'amour. D'ailleurs, posséder plus que les pauvres, être mieux traité qu'eux, cela donnerait une confusion à faire rougir; les pauvres, nos frères, nos égaux, les meilleurs amis de Jésus-Christ, ceux dont, par justice et par charité, nous devons aimer à partager le sort, ne sont-ils pas privés du luxe des vêtements, de même qu'ils sont réduits à une nourriture insuffisante et grossière? »
La vue claire de ses fautes, la comparaison ardente entre les hauteurs idéales adorées en Dieu et les bas-fonds, pensaitelle, où s'était laissée choir sa conduite comme ses sentiments, infligeaient à sœur Léonie une amère douleur. Le regret de son innocence qui aurait pu être si belle, la honte de l'avoir entachée, l'horreur d'avoir offensé Dieu lui arrachèrent des
larmes abondantes. Elle se livra à tous les mouvements du repentir où l'âme accablée souffre d'abord sans espoir, puis sent peu à peu que son remords expie et que sur ses ténèbres peut se lever une aurore, l'aurore du pardon : oh 1 oui, souffrir, expier pour laver sa faute et pour l'obtenir, le pardon, le divin pardon rafraîchissant par lequel l'âme se sent purifiée, renouvelée, réconciliée, unie encore avec le souverain Bienl
Dans ce désir et cette espérance, sœur Léonie voulut, comme une œuvre d'équitable rémunération, châtier ce corps odieux qu'elle accusait d'avoir péché. Mais la règle monastique, prévoyant les excès du repentir chez les âmes tourmentées de perfection, lui interdisait de rien entreprendre contre elle-même sans être approuvée ; elle dut soumettre son désir à la supérieure. Songeant que, pour racheter les péchés du monde, Jésus-Christ, entre autres martyres, avait reçu la rude flagellation, elle rêvait de se donner la discipline, pour réparer, selon cet exemple, ses propres manquements. La supérieure n'y consentit pas. Elle jugeait ce châtiment vraiment sans proportion avec les fautes naïves dont se désolait la jeune sœur. Elle avait observé sœur Léonie, elle savait bien qu'il n'existait chez elle aucune entrave à l'élan spirituel ; elle s'appliqua à apaiser ses scrupules :
— Ma chère fille, lui dit-elle, vos regrets, votre aveu, votre désir d'expier en union avec Jésus-Christ, ont effacé vos fautes. Ces fautes, par la laideur dont elles vous ont paru empreintes, ont servi à mieux faire ressortir dans votre cœur l'image de la perfection; mieux éclairée désormais par votre conscience religieuse, il semble certain que vous ne retomberez pas dans les mêmes manquements. Cela suffit; je ne crois pas à propos pour cette fois que vous recherchiez une souffrance réparatrice. Dans l'avenir, les occasions d'être clairement éprouvée se produiront sans doute d'elles-mêmes : il vous viendra des tourments physiques, peut-être des maladies; supportez-les alors avec une sérénité absolue, sans
laisser votre âme en ressentir le moindre effet, sans que votre esprit et votre coeur s'affaissent un instant, et sans qu'il vous échappe une seule plainte, même intérieure. Ainsi, avec l'aide de Dieu, vous dompterez le corps dans les circonstances où son action se montre le plus dangereuse pour la vraie vie... Il est une autre rencontre, fréquente celle-là et inévitable, où Dieu a voulu que la matière intervînt, ce qui peut nous donner le mérite de triompher d'elle souvent : cette rencontre vulgaire a lieu dans les repas, indispensables pour entretenir les forces que nous avons vouées en ce monde au service du divin Maître. Dieu a imposé à notre vie terrestre cette condition; nous devons nous soumettre humblement à ses décrets, puisqu'il n'a pas voulu nous créer tout d'abord pareilles à des anges. Marquons du moins notre regret et notre haut désir, en ne consentant pas à prendre la moindre satisfaction dans l'accomplissement d'une nécessité; ne sachons pas s'il existe des aliments agréables au goût et s'il en existe de mauvais; n'y portons pas même assez d'attention pour donner la préférence aux mauvais, en vue de nous mortifier. Le procédé le plus convenable ici, c'est l'indifférence, c'est l'oubli, c'est l'attitude méprisante de la pensée qui simplement se détourne, pour envisager de plus hauts objets. Nous y sommes aidées par les lectures qu'on nous fait à haute voix pendant ce temps, lectures des vies des saints, de ces saints dont quelques-uns, favorisés d'un grand miracle, purent soutenir leur existence en se nourrissant seulement de la divine hostie... Je ne crains pas pour vous, ma chère enfant, ni pour aucune de nos sœurs, les tentations inférieures comme celles de la faim et de la soif matérielles. Mais quelques-unes, et vous surtout par suite des fines habitudes qui vous ont été données, vous pourriez peut-être vous laisser séduire par certains charmes de la nature. Ce contentement n'est pas défendu, à condition qu'on le transfigure et qu'on l'ennoblisse par une pensée d'en haut, comme il convient si l'on veut vivre de la vie de
l'âme. Il y faut de la vigilance : les erreurs à ce sujet peuvent se produire même à la chapelle, dans le sanctuaire de Dieu; c'est vous dire avec quel soin il est nécessaire de les éviter. Ainsi, quand l'encens s'exhale sous les arceaux, comme un hommage qui s'élève vers la divinité, ne vous complaisez pas au parfum qu'il répand; ne vous y complaisez pas du moins pour le parfum lui-même; sachez y voir le symbole d'une autre offrande que Dieu demande à l'âme, à votre âme : il vous demande de lui présenter le don qu'il regarde comme de beaucoup le plus précieux, le don suave de vos pieux élans et de vos vertus. Comme l'arôme de l'encens, interprétez aussi spirituellement l'éclat des fleurs qui parent l'autel ; ne prenez pas à leur beauté une délectation sensible du regard; ressenti par l'âme, leur charme extérieur sera pour vous un pénétrant rappel des qualités qui doivent resplendir dans votre cœur, tour à tour, suivant la nuance de ces corolles, une allusion à la candeur de l'innocence ou une évocation de l'amour enflammé... Voilà l'épuration constante à laquelle il convient de s'adonner : si nous voulons plaire à Dieu qui est esprit, nous devons tendre à devenir de purs esprits nous-mêmes... Quant à des pénitences positives et tangibles, elles doivent être réservées pour des fautes exceptionnelles; appliquées mal à propos, sans motif grave, elles risquent de développer l'orgueil, prompt à se targuer d'actions fortes et soi-disant héroïques. Par un chemin plus facile et plus doux, mieux fait pour vos pas, et que déjà votre repentir vous ouvre, vous atteindrez les régions du pur esprit qui suscitent manifestement votre désir... Et alors Dieu, qui s'est voilé momentanément pour vous, vous reviendra, il habitera en vous de nouveau, il vous parlera dans le cœur. Reprenez cette confiance : elle ne sera pas déçue... Je vous bénis, ma chère fille; allez en paix.
Il n'était pas nécessaire de prémunir sœur Léonie contre
l'orgueil. Elle avait été une enfant modeste, timide, ne s'attendant pas à plaire, ouvrant de grands yeux de surprise quand elle s'entendait louer : c'était même la vue de cette timidité, qui, animant par la compassion la tendresse de Destève, lui inspirait bien des fois l'irrésistible désir de verser à son enfant le cordial de l'éloge. Avec de telles dispositions natives qui ne s'étaient pas laissé altérer par la complaisance de l'amour paternel, la jeune âme, placée maintenant en face de la perfection divine qu'elle contemplait sans cesse, devait forcément s'humilier, s'anéantir. Examinant d'un esprit lucide les misères de tout être humain, surtout les siennes propres, elle les comparait avec la splendeur des attributs divins considérés ensemble et un par un, avec la bonté, la pureté, la sagesse, la puissance, la persévérance, qualités éblouissantes, hors de toute mesure, qui, sans se lasser jamais, se déploient pendant toute la carrière de l'éternité. Qu'était son être à côté de cette immense existence? que seraient les progrès imperceptibles de sa petite vie à côté de cette plénitude de perfection absolue qui n'avait pas commencé et qui durerait toujours? La jeune religieuse se perdait, s'abîmait, noyait sa personne dans cet océan qui remplissait autour d'elle le temps, l'espace et toute la sphère souveraine du monde spirituel... Aussi son cœur n'était-il plus exigeant et plaintif, comme il avait pu l'être au début de ses heures de sécheresse ; alors, venant de goûter les premières et célestes délices de l'amour, et surprise tout à coup de ne plus sentir de la part de Dieu une réciprocité qui lui semblait acquise, elle s'était presque permis de récriminer. Maintenant le sentiment de ses fautes et une contemplation plus intense de l'essence suprême l'avaient avancée, lui avaient mieux découvert les vrais rapports de la mystique ardeur, lui avaient fait mieux comprendre comment elle devait aimer Dieu et comment elle pouvait en être aimée. Ce progrès de son cœur dans la sainte dilection se manifestait par une humble et entière soumission à la volonté d'en haut.
Pour se conformer en toutes choses à cette volonté souveraine, elle abolissait sa personnalité propre au point d'abdiquer tous ses désirs, même le plus intime et le plus profond. Elle n'était entrée au couvent, elle n'avait rejeté les plaisirs du monde et abandonné son père qu'afin de mieux sentir son amour pour Dieu et afin de mériter d'être aimée de lui : eh bien ! elle renonçait à ce double trésor, s'il plaisait à Dieu de l'en priver; elle acceptait le vide en elle, autour d'elle, si c'était le dessein de Dieu de la laisser ainsi dénuée. Elle disait dans toute la douceur de son âme : « Mon Dieu, je vous appartiens; faites de moi ce que vous voudrez; délaissez et méprisez votre servante; vous avez tous les droits, ayant toutes les perfections. Soyez envers moi ce qu'il vous plaira d'être; il ne s'agit pas de moi, mais de vous; vous êtes le seul que je considère, et tout ce qui vous est bon m'est bon ; si vous pouviez avoir des procédés arbitraires, j'adorerais vos actes les plus apparemment contraires à la raison, et, s'il vous était possible d'être cruel, je trouverais justes, admirables et belles vos cruautés... Il est seulement une faveur que je vous supplie de ne pas me retirer : vous m'avez appelée dans votre demeure; ne me rejetez pas loin de ce lieu qui vous est consacré et où j'ai l'espérance de vous retrouver encore; laissez-moi y vivre ou y mourir; que j'y occupe une place infime, peu importe; que, instrument défectueux, je sois peu utile au bien de la communauté, je m'y résigne, pourvu que, ce que je pourrai faire, je le fasse selon votre volonté. »
Destève, en ces jours-là, lors d'une de ses visites, ressentit une impression singulière. La figure, l'attitude de sœur Léonie, malgré son âge développé et sa dignité nouvelle, lui rappelèrent, par un caractère tout à fait marqué d'humble douceur, les manières d'être de sa Lucile, quand elle était encore enfant. Elle avait présenté jadis en elle une si parfaite image du jeune être dépendant et soumis, elle avait été une enfant si attendrissante dans sa faiblesse et si abandonnée à son père
comme au maître absolu de son sort, que le père n'avait pu oublier ce bonheur de la maîtrise sur une petite âme; et voilà que tout à coup la ressemblance de ce cher passé lui revenait, comme le retour d'une félicité reconquise. Sous l'influence de ce mirage, il rappela à sa fille leurs jours d'autrefois, où elle se montrait si simplement, si ingénument obéissante, où elle semblait ne rien vouloir, contente d'appartenir et de se laisser conduire. Destève rêvait ainsi tout haut, devant sœur Léonie, pensive sous son voile. Bientôt les paroles de la jeune novice lui firent comprendre qu'elle avait toujours la même facile inclination à se sentir dépendante, la même soumission d'un cœur d'enfant vis-à-vis d'une puissance supérieure, mais que cette soumission de l'âme agrandie avait dû maintenant s'adresser à Dieu, le Souverain Maître de tout l'univers.
Destève ne pouvait songer à combattre cette ascension du respect dans le cœur de sa fille. D'ailleurs il éprouva, à entendre encore la jeune novice, un contentement profond : sœur Léonie, amenée par lui vers ce sujet, laissa s'épancher ses sentiments d'absolue confiance, de parfait abandon à la volonté divine, et Destève vit quelle paix suave cette accommodation donnait à l'âme de sa fille; dans sa tendresse pour elle, il ne pouvait que s'en réjouir ; il savait bien quel était son besoin intime de calme, quelle était, quand rien ne l'agitait du dehors, sa tendance innée vers la quiétude; aussi voyait-il avec joie cette âme rendue désormais à la tranquillité, comme une eau souple qui repose entre de fermes bords en se prêtant aux sinuosités de leurs contours.
Cette surface unie d'une âme pieuse ne devait pas tarder à refléter le ciel avec une clarté nouvelle. L'image de Dieu avait pu s'obscurcir un moment dans ce cœur. Mais bientôt toutes les perfections divines vinrent se mirer dans sa transparence... Était-ce en elle un souvenir de l'attendrissement dont elle avait vu son père pénétré à son égard, lorsque jadis, enfant, elle lui témoignait son humble obéissance? Continuant,
peut-être sans s'en rendre compte, ces impressions du passé, et les étendant à l'être surnaturel, à l'être souverain qui maintenant régnait sur elle, la jeune novice eut la révélation que la douceur de son âme aplanie était agréable à Dieu, que le cœur divin s'émouvait pour elle de pitié tendrement complaisante; imbibée de lumière jusque dans la profondeur de son être, elle sentit que Dieu lui-même voulait bien l'aimer •encore. L'ombre de son délaissement disparut; sa tristesse désenchantée se colora et se changea en espérance, aux reflets du feu ardent qui venait de nouveau briller sur elle. Et dans son cœur l'ardeur encouragée se ranima, redevint forte et vivante. Au cours de ses occupations de novice qu'on préparait à l'enseignement, elle sentait tout à coup en elle un élan secret, une sorte de joie débordante et ravie. Elle ne comprenait pas d'abord, elle se demandait : « Mais qu'est-ce donc? Qu'estce qui s'épanouit et règne en moi?... Ahl c'est l'amour! s'écriait-elle, c'est mon amour, l'amour qui me possède pour le divin Jésus ! » Et son cœur se dilatait sous l'influence de cette flamme, et elle sentait son âme habitée par l'enchantement. Alors, sans hésiter, elle laissait là les soins ordinaires, les menus devoirs professionnels, pour se livrer à son intime bonheur. Elle était sûre de bien agir ainsi, car elle voyait bien qu'elle avait l'honneur enivrant, la gloire inconcevable de susciter la jalousie de Dieu et que le Maître céleste la voulait à lui sans partage. Aussi elle se recueillait profondément, elle écartait toute pensée étrangère, pour garder son trésor intact, pour enfermer en elle son amour et son aimé. Que tout fasse silence autour d'elle, car la jeune novice va parler à Dieu intimement, tout bas, avec la certitude que l'esprit de Dieu va lui répondre fl'une voix pareille. Et en effet le jeune cœur se prodigue en épanchements à peine murmurés, en don secret de lui-même, en louanges enthousiastes de l'Époux divin, et celui-ci agrée ces pures offrandes et les récompense par des effusions d'indulgente tendresse. Et quand la jeune novice a fini de dire,
quand elle a fini d'entendre, quand le silence se fait dans son cœur comme il se faisait tout à l'heure au dehors, l'hôte divin en se taisant ne s'éloigne pas, le son de sa voix s'est seulement changé en lumière, et l'âme pieuse sent sa présence rayonnante comme celie d'un grand ami fidèle, avec lequel les paroles échangées ont établi un immuable accord, et qui demeure pour donner le bonheur de sa compagnie en se plaisant luimême au voisinage de l'âme aimée.
Destève, venant voir sa fille, non sans quelque inquiétude pour son état d'âme, eut la joie de la trouver dans cette extase. Sœur Léonie, avec une certitude heureuse, lui parla de l'union spirituelle dont elle était favorisée et que rien ne pouvait plus dissoudre. Destève, toujours prompt à suivre tous les sentiments de sa fille, était bien préparé d'ailleurs pour comprendre ses rapports avec un être invisible. L'attitude de la jeune religieuse l'aidait particulièrement dans ce cas-ci : la mystique amante de Jésus s'exprimait sur son amour avec une pleine abondance, mais cependant elle s'arrêtait de temps à autre, abaissant ses paupières, comme pour chercher au dedans d'elle-même l'image de cet être aimé que les yeux de son corps ne pouvaient pas voir. Et Destève, à ces signes, reconnaissait cet effort de vision intérieure par lequel lui-même cherchait toujours à se rapprocher d'une chère existence ravie à ses regards; c'est ainsi qu'il sollicitait l'apparition de Thérèse dans son cœur et qu'il était heureux, lorsqu'il sentait cette âme aimée rayonner en lui par une sorte d'influence tendre. Mais il voyait la présence de Jésus-Christ s'affirmer dans l'esprit de la religieuse avec, une puissance qui dépassait cet effet trop indéterminé, et plein d'admiration, il regardait et écoutait sa fille, comme pour prendre son mystique exemple et s'instruire à voir, à aimer, à vénérer dans une sphère infiniment éloignée de toute sensation.
Le père et la fille causaient encore, et Destève interrogeait
la jeune religieuse pour mieux comprendre, lorsque la cloche du couvent sonna. Sœur Léonie, d'un mouvement doux, mais prompt, se leva et s'excusa auprès de son père, devant le quitter pour la réunion pieuse dont on venait de donner le signal.
— C'est l'heure, dit-elle, où nous allons adorer le divin Jésus dans la chapelle qui nous conserve sa sainte présence; là nous le sentons plus près de nous, plus saisissable à nos cœurs que dans les espaces incommensurables du ciel où il nous semble parfois que notre aspiration ne peut l'atteindre. Au contraire, sa vie terrestre, par laquelle nous pouvons le mieux nous former une image de lui, sa belle vie terrestre paraît se continuer au Tabernacle qui nous la garde...
Destève, pendant que sa fille parlait de la sorte, songeait que, pour lui aussi, il était un lieu consacré où subsistait quelque chose de la belle âme qu'il avait aimée : il revoyait la tombe de Thérèse comme un pieux reliquaire où sa pensée pouvait s'appuyer sur quelque chose de réel pour prendre de là un essor d'aspiration et de culte.
Sœur Léonie avait fait quelques pas pour sortir du parloir; mais, ayant vu son père songeur, elle pensa qu'il s'attristait de la voir le quitter si tôt ; alors, avant d'ouvrir la porte, elle se retourna et dit gracieusement :
— Père, puisque c'est l'heure pour nous de prier, venez donc prier près de moi. Pendant que la communauté s'assemble dans le chœur, passez dans la chapelle extérieure; il me sera doux de sentir mon âme unie à la vôtre devant Dieu. Vous voulez bien venir, n'est-ce pas?
Destève ne pouvait refuser une si douce invitation. Entrant dans la chapelle par la porte de la rue, il alla se placer auprès de la grille derrière laquelle l'office commençait. Là, à travers les interstices des barreaux de bois, il pouvait entendre et voir ce qui se passait dans l'intime sanctuaire réservé aux religieuses. Dans les chants pieux, à demi étouffés et comme rendus lointains par l'obstacle, il reconnaissait avec une tendre
émotion la voix fine de Lucile, et si suavement s'épanchait l'harmonie de tout ce concert, avec une ardeur si paisible montait l'accent des notes pures, si exaltée dans le recueillement se montrait l'effusion de culte où s'unissait l'assemblée mystique, que le cœur de Destève fut touché d'un frisson, comme si, à travers des nuages, un pan d'azur s'ouvrait, révélant une vision du Paradis. L'encens répandait le flot de ses vapeurs, l'ostensoir d'or s'élevait comme en triomphe, et, les chants ayant cessé devant son rayonnement, les religieuses, pareilles aux anges dans les tableaux des primitifs, manifestaient leur adoration par la muette attitude des mains, attitudes diverses, gestes variés, expressifs, amples ou timides suivant l'émotion des cœurs : tandis que la supérieure tenait ses mains levées à la hauteur de sa tête, comme fait le prêtre à l'autel, quelques-unes des sœurs entrelaçaient leurs doigts pâles, d'autres croisaient leurs bras sur leur poitrine fervente, d'autres, et parmi celles-là sœur Léonie, appliquaient leurs deux mains l'une contre l'autre, et, les portant en avant comme une offrande, semblaient dire : « Seigneur, Dieu tout-puissant, inspirateur de toutes les vertus, guide suprême de ma vie, voyez, je ne réserve rien, je me donne, je me voue sans partage! Acceptez et prenez, avec toutes mes pensées, toutes mes actions et tout mon amour! »
En récompense de sa ferveur, sœur Léonie fut bientôt jugée digne de prononcer ses vœux. Elle ne craignit pas de donner à ses promesses le caractère d'un engagement pour toujours. Au contraire, elle aurait eu honte de réserver l'avenir comme incertain, de garder un droit à l'infidélité possible. Un amour qui ne se croit pas éternel, qui n'éprouve pas le passionné besoin d'affirmer sa perpétuité, est-il bien l'amour? L'amour vrai se sent infini, d'un infini que le moment présent, trop borné, trop court, ne peut contenir, et, débordant ces étroites limites, il faut qu'il s'élance, qu'il se projette au loin dans
l'étendue du temps sans mesure, sachant bien qu'il a assez de force pour remplir cette étendue tout entière.
Loin de réserver l'avenir, sœur Léonie aurait voulu donner à Dieu son passé; elle regrettait de n'avoir pas aimé l'Etre parfait depuis assez longtemps ni assez ardemment dans ses années d'autrefois : « O mon Dieu, disait-elle, j'ai été une enfant faible, un peu trop paisible peut-être, trop contente de la vie d'ici-bas qu'on me faisait douce; je n'ai pas eu vers le Ciel et vers vous les continuelles aspirations des prédestinés à la sainteté. Pourtant, ô Idéal suprême, je vous ai, même alors, entrevu quelquefois : oh! par bonheur, vous ne m'étiez pas étranger! Rappelez- vous quel fut l'empressement de mon cœur, lorsque vous daignâtes descendre en lui sous l'indulgente forme eucharistique. Déjà je murmurais pour vous des prières jaillies de mon âme naïve. Si, dans ma débilité, je ne vous ai pas assez reconnu, maintenant, par un retour vers ces temps d'aurore, je vous offre ma candeur, ma simplicité enfantines qui vous ont plu peut-être, si votre regard s'y est arrêté. O Dieu, à qui tout appartient, agréez ce don... mais permettez cependant que de ce passé ingénu je laisse une part à mon père, mon père si tendre, tout selon votre cœur, et qui a tant aimé ma tranquille enfance. Vous le voulez bien, n'est-ce pas ? Dieu juste et bon!... Désormais, grandie par votre faveur, je m'engage envers vous par le vœu d'amour éternel qui convient seul vis-à-vis de vous, qui est seul en harmonie avec vous, puisque vous êtes éternellement et nécessairement immuable. Ce vœu m'enchaîne, je le sais, mais c'est par un lien béni, un lien avec la perfection qui est votre essence, et par conséquent, il me délivre, il me soustrait à la captivité des choses basses et périssables, il met un abîme entre elles et moi, et il me donne part sur cette terre à la sécurité des élus dans le Ciel, puisque les élus sont saints et heureux sans pouvoir jamais cesser de l'être! »
Maintenant que par un serment irrévocable la jeune reli-
gieuse s'était unie à Dieu, elle avait encore pour devoir et pour attrait de lui exprimer son amour dans l'oraison. Mais elle était appelée aussi à manifester cet amour sous d'autres formes : elle voulait plaire à Celui qu'elle aimait ; il fallait donc compléter les effusions du cœur par des actes qui fussent agréables à son Époux divin. « Que veut-il de moi aujourd'hui? » telle était sa première pensée au matin de chaque jour, et son oraison se passait à demander les communications d'en haut comme la lumière qui guiderait toutes ses heures. Quand elle les avait reçues, elle mettait à s'y conformer une diligence douce et vive. Le motif de ses actes, simple et clair, ne comportait pas d'hésitation : épouse inséparable de Jésus-Christ, elle n'avait qu'à entrer, pour collaborer avec lui, dans la vie, dans les intérêts, dans les œuvres de Celui à qui elle appartenait. Et pour être sûre de bien comprendre et de bien accomplir ces œuvres de son Époux, elle n'avait qu'à lever les yeux vers Lui et à imiter autant que possible son exemple. L'idéal à réaliser n'était pas indiqué vaguement par une règle abstraite, un précepte de raison ; tout l'idéal concevable était déjà réel, c'était une personne, un être vivant, sensible, aimant et aimé, parlant dans le cœur, ordonnant et persuadant ; et l'amour pour cette personne facilitait, rendait comme nécessaire pour la jeune religieuse la pratique entière du Bien, puisque par la fusion profonde de l'amour elle s'identifiait peu à peu à cet être parfait, elle se laissait pénétrer par lui, elle le laissait agir en elle, faire le bien en elle, écarter d'elle doucement l'ombre même du mal.
L'œuvre active de Jésus-Christ, telle qu'il en avait offert le modèle dans sa vie terrestre, telle qu'il voulait la continuer encore par les âmes vouées à son service, se résumait presque tout entière dans l'enseignement et la charité : c'est pourquoi sœur Léonie consacrait la plupart de ses heures à instruire les petits enfants d'humble naissance que Jésus qui les aimait lui avait confiés; durant les autres heures, elle portait des secours
aux pauvres, elle visitait les malades, elle allait édifier un peu et consoler les prisonniers.
Pour ces derniers offices, à accomplir hors de l'enceinte du couvent, elle allait en compagnie d'une religieuse plus expérimentée et d'une sœur converse. Destève, quand il venait dans la petite ville, tressaillait parfois en apercevant le costume de la Congrégation de Notre-Dame et, revêtue de ce noble costume presque sacré, la fille si chère qui vivait séparée de lui. Il ne s'approchait pas d'elle, il la laissait, elle et ses compagnes, à leur pieuse mission; mais le long des rues, d'ordinaire toutes livrées au vulgaire négoce, et qui semblaient sanctifiées par le passage de ces anges, il la suivait de loin d'un tendre regard. Dans ce plein jour du dehors, la sœur converse, à qui la règle de la communauté ne couvrait pas le visage, baissait ses timides paupières sur ses yeux purs; les deux autres religieuses s'abritaient sous leur voile, et, si le vent par hasard l'agitait, Destève, témoin de leur crainte, admirait leur adresse attentive à retenir le tissu léger.
Un jour Destève, apercevant les sœurs dans le nombre accoutumé et ne voyant pas parmi elles sœur Léonie, se rendit au couvent pour s'informer. Il rencontra le médecin qui sortait de la maison ; il l'interrogea anxieusement ; celui-ci répondit :
— Votre fille a été prise d'un violent mal de tête, mais c'est une indisposition sans conséquence qu'un repos de quelques heures soulagera. Du reste les religieuses sont patientes, et, si ce n'étaient les extrêmes ménagements qu'il faut observer vis-à-vis d'elles dans l'examen médical, ce seraient les malades les plus faciles à soigner. Sœur Léonie ne se plaint nullement de souffrir.
— Vraiment! la pauvre chérie I elle avait quelquefois ce genre de douleurs, jadis, et quand cela lui venait, elle se lamentait, ne se résignant pas à un mal qui obscurcissait son clair esprit.
— Ce n'est plus ainsi maintenant. Malgré un peu de contraction nerveuse, sa figure est éclairée de joie. Vous ne devineriez pas ce qu'elle a dit à la supérieure, qui m'accompagnait comme toujours dans mes visites; elle lui a dit, dans une sorte d'élan : « Oh! ma Mère, que je suis heureuse! Douce union de l'amour! J'ai sur le front la couronne d'épines 1 je souffre de la même manière que mon divin Jésus! »
— Quelle puissance de la foi ! fit Destève. Que bénie soit cette force si bienfaisante à mon enfant ! Je voulais tant son bonheur, quand elle vivait à mes côtés! Je cherchais d'un ardent désir à lui éviter toute peine; mais il n'était pas en mon pouvoir de supprimer entièrement pour elle la souffrance, je parvenais tout au plus à en écarter quelques occasions... tandis que maintenant, c'est une merveille incomparable! la douleur est pour elle mieux encore qu'abolie, elle est changée en joie.
Destève et le médecin, arrêtés, en causant ainsi, sur le seuil du couvent, aperçurent assez loin d'eux quelques rangs d'élèves qu'une religieuse ramenait de la promenade. Tout à coup un cheval, attelé à une voiture que son conducteur avait laissée au haut de la rue en pente, s'emporta, et, dans un bruit formidable de fers heurtés et de roues bondissantes, il descendit avec une vitesse folle vers l'endroit que traversait à ce moment ce groupe d'êtres craintifs et sans défense. La religieuse se jeta aussitôt au-devant des enfants qui poussaient des cris de terreur, et là, au milieu de la rue, baissant son voile sur son visage comme pour mourir plus pudiquement, elle étendit ses bras en croix. A ce geste, le cheval s'était détourné; mais le brancard de la voiture frappa la sœur à la poitrine, le coup l'abattit au pied des enfants sauvées par elle. Le médecin et Destève s'élancèrent vers elle; d'une voix oppressée, elle refusa leur secours, disant : « Je vous remercie; les enfants sont assez nombreuses, elles me porteront jusque dans la couvent. » La pauvre sœur fut portée dans le parloir; le
médecin suivait, et Destève crut pouvoir entrer aussi. La supérieure et un grand nombre de religieuses, parmi lesquelles sœur Léonie, accoururent auprès de leur compagne, dont le visage était devenu livide. La supérieure demanda au médecin : « Qu'y a-t-il à faire? — Rien, répondit-il; tous les soins seraient inutiles ; la sœur a la mort sur la face. » La religieuse, qui semblait évanouie, ouvrit les yeux; elle avait entendu. Son regard s'illumina, un sourire de félicité erra sur ses lèvres; d'une voix d'enchantement elle murmura ces mots qui s'élevèrent parmi le silence : « Mourir! ô bonheur! bientôt, dans un instant, entrer au Ciel, jouir de ses magnificences! Voir Jésus, le trouver enfin, Celui vers qui je soupire! O mon Dieu, mon Bien- Aimé, je viens à vous, recevez-moi!... » Et elle expira dans l'extase.
Destève, plein d'un tendre émoi, se tourna vers sa fille : il la vit qui, ses doux yeux levés, suivait du regard l'âme heureuse envolée vers la patrie de ses désirs; frémissante, toute portée en haut, elle semblait, pour plus tard, pour demain, pour quand Dieu voudrait, se préparer au même essor triomphant.
Le médecin, sortant avec Destève, commentait l'événement dont la tragique suavité les avait eus pour témoins l'un et l'autre :
— Elles meurent toutes ainsi, disait-il. Pour elles la mort, dont l'image fait frémir d'effroi tous les êtres vivants, a entièrement dépouillé son horreur. Le sombre passage, devant lequel l'instinct recule, est à leurs yeux un chemin éclairé d'espérance. Puisque la mort épouvante et que pourtant il faut mourir, quel immense bénéfice c'est d'avoir appris à mourir avec joiel
Destève parlait souvent à son ami Cadars des hautes vertus dont il admirait la floraison dans l'âme de sa fille, et, de plus, le philosophe était venu voir quelquefois la jeune religieuse
au couvent. Un jour qu'il était resté un peu longuement au parloir avec elle, l'interrogeant, et, suivant son habitude envers elle, l'écoutant d'un air de complaisance attentive, auquel s'ajoutait maintenant une nuance très marquée de respect, en sortant il dit à son ami :
— Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas ? L'inspiration essentielle de la vie monastique, c'est l'amour, c'est un amour qui, s'adressant à un Être parfait, pour ne pas demeurer trop indigne de son objet absolu, se surveille, s'épure, s'approfondit, s'efforce d'atteindre toute la perfection où peut être amené un sentiment... Quelle différence entre cet amour et l'amour humain! Ce dernier ne se dirige d'après aucune règle et ne reçoit aucune culture; il n'est enrichi d'aucune tradition, il n'est formé par aucun enseignement, il ne tire aucune utilité de l'expérience d'autrui. Quelquefois, un père, désireux d'éviter à son fils des chagrins et des fautes, peut avoir l'idée de lui dire comment il faut aimer; mais une gêne le retient, une intime pudeur : il se tait, et la connaissance qu'il a acquise de la vie sentimentale est perdue. Dès lors, chaque jeune homme conçoit l'amour comme il peut, à sa manière, sans préparation, sans avertissement, et il le pratique au hasard des entraînements et des rencontres... Au contraire, il existe une science de l'amour divin, science très avancée et très pénétrante, qui ne laisse rien d'inexploré, qui prévient contre tous les écarts et indique fermement la voie droite, une noble science accumulée, considérable, constituée par les exemples précieux d'un très grand nombre de saints. La fondatrice de la Communauté où est entrée Lucile, l'éminente Mère Amélie, que vous m'avez fait connaître, se place au niveau de ces esprits qui ont si profondément creusé les secrets de la vie intérieure... Dans le pays qui a donné naissance à cette âme géniale, s'est-on aperçu de ses éclatants mérites? a-t-on décerné à cette personne exceptionnelle les honneurs qui lui seraient dus ? Pouvez-vous me montrer un monument voué par la reconnais-
sance publique à une action si bienfaisante et à une gloire si pure, si flatteuse pour une contrée ? Non, n'est-ce pas ? Cependant il n'a pas paru, que je sache, dans votre région un autre esprit de cette puissance, créateur de tant d'oeuvres, guide de tant d'existences, inspirant encore de son souffle un si grand nombre d'âmes qui languiraient inutiles dans la vie banale, et qui ont trouvé sous cette sainte influence un bonheur sans tache dans le dévouement. Mais je ne m'étonne pas de cette indifférence du monde pour la grandeur véritable; le monde est vulgaire, il ne lève pas ses regards jusqu'au niveau de cette spiritualité, même quand il voit des œuvres découler de cette haute source. L'idéal monastique n'est guère compris du dehors; il n'appelle d'ailleurs vers lui qu'une élite. C'est une loi qui se vérifie sans cesse ; s'il existe dans un même milieu de famille plusieurs jeunes âmes, dont une est plus que les autres désintéressée d'elle-même et compatissante, exacte à tous ses devoirs, affectueuse et soumise, d'humeur douce, de caractère uni, c'est à celle-là que s'adresse de préférence la vocation religieuse, et les autres suivent la voie ordinaire du mariage ; après que Dieu a fait son choix, les hommes ont le reste.
Destève interrompit son ami :
— A mon foyer, dit-il, Dieu n'a pas eu à faire de choix, il a tout pris. Il est vrai qu'il ne pouvait pas laisser lui échapper ma fille unique, puisque cette fille était visiblement prédestinée. Déjà comme enfant, puis comme jeune fille, je la voyais si accomplie que l'inquiétude d'un sort exceptionnel me venait parmi ma tendresse enchantée. Et maintenant, sous le proche regard de Dieu, dans la sphère qui les favorise, ses facultés s'épanouissent jusqu'à une plénitude qui suscite mon admiration, malgré tout heureuse.
— Oui, fit Cadars, les âmes, qui se sont séparées du monde pour se vouer à l'amour de l'Être parfait et pour se hausser jusqu'à sa ressemblance, acquièrent ainsi la plus pure beauté.
L'AMOUR 44i
Ce sont de miraculeuses fleurs de serre, préservées de toute atteinte, cultivées avec un soin minutieux, ayant trouvé dans leur saint asile le climat qui leur convient, et déployant une magnificence de vertus et de félicité qui semble déjà une subite apparition du Ciel tel qu'on le rêve.
Cadars se tut. Il honorait trop les convictions religieuses de Destève et l'ardeur mystique de sa fille pour prendre ouvertement, à propos de celle-ci, le point de vue d'une esthétique et d'une morale purement humaines. Si son esprit restait lié à cette façon de concevoir, il ne jugeait pas opportun ni délicat d'y insister par d'expresses paroles. Aussi est-ce en lui-même, au fond de sa conscience, qu'il se disait :« C'est une merveille sans égale I Voilà que, en adoptant seulement deux ou trois idées, l'idée d'une paternelle Providence, celle de la chute originelle et celle de la Rédemption par un Homme- Dieu, on peut parvenir à l'amour infini et sans tache, au don de soi pour le bien des autres, à la parfaite pureté, et à d'enivrantes espérances ! Oui, cela surfit I à cette simple condition, l'âme humaine acquiert ces facultés ! sur l'appui de cette foi, elle prend cet essor! » Et cet homme si ferme, si décidé à ne voir que la vérité, comprimait à peine la nostalgie qui lui agitait le cœur : « Ah ! que ne peut-on acquérir ces idées, ces croyances, si efficaces pour la vertu, si souveraines pour le bonheur! Si on ne peut les admettre soi-même, du moins que l'on considère respectueusement, que l'on ménage précieusement cette supérieure source d'idéal chez ceux qui la possèdent, et qu'on leur laisse la pleine liberté d'en répandre les ondes mille fois salutaires 1 »