CHAPITRE III
J'ai admis toutefois, vous le savez, un autre élément dans ma vie; j'apportais en naissant une sensibilité, un besoin d'émotions qui m'ont fait aspirer à des attachements et à des tendresses plus intimes. Tout à l'heure, quand je vantais la noblesse de la contemplation pure, vous donniez d'un signe de tête un plein assentiment à mes paroles : je le crois bien! les vues que j'exprimais sont chez vous plus fermes, plus décidées que chez n'importe qui, elles le sont tellement qu'elles vont en vous jusqu'à l'extrémité de la logique. Pour tout comprendre et pour mieux comprendre, vous n'avez pas voulu sentir. Vous vivez dans une paix d'où votre esprit voit et domine les agitations des autres; elles intéressent votre intelligence apte à tout saisir, et vous les suivez des yeux avec curiosité. C'est pourquoi je vais continuer à vous exposer les miennes ; elles vous seront peut-être moins étrangères que certaines autres, puisque, si troublées qu'elles fussent, elles essayèrent souvent de se gouverner par des idées.
Vous savez que j'ai aimé; vous connaissez la tristesse dans laquelle m'a abandonné cet amour et aussi l'affection plus calme, mais aussi profonde, dont il a laissé l'objet dans ma vie. Si à l'image première dont je fus favorisé je n'ai pas voulu mêler d'autres images, c'est parce que celle-là fut incomparablement la plus belle, et aussi parce que mon cœur se trouva plein d'une tendresse aussi forte que l'amour, vous le verrez.
Le sentiment de l'amour, que la civilisation humaine a tant élaboré, tant éloigné de l'instinct bas et si précieusement affiné, revêt-il chez chaque homme de culture une nuance particulière? Peut-être, et il est si riche dans ses renouvellements qu'il se diversifie encore suivant l'âge de chaque homme.
D'où me venait la sorte d'idéal d'amour que j'avais conçue dans ma jeunesse? Elle me venait sans doute de la religion catholique où le prestige de la pureté virginale est si vivement senti, et elle me venait aussi peut-être de la tradition morale conservée encore au temps de mon adolescence dans nos provinces reculées, tradition conforme à la poésie de cette religion. Dans ces milieux attardés on restait attaché pour les admirations littéraires à Lamartine, à Hugo, à George Sand; mes camarades d'étude et moi, ne connaissant que ces nobles imaginations idéalistes, nous étions restés des rêveurs, des enthousiastes de l'âme; l'école du réalisme sensuel n'avait exercé sur nous aucune influence : quand j'allai à Paris et que je trouvai dans les œuvres des poètes et romanciers nouveaux une atmosphère plus lourde, toute chargée de matière, mon être moral déjà formé laissa tomber avec indifférence ou repoussa avec dégoût de fâcheuses inventions qui lui étaient étrangères.
D'où qu'il me vînt, c'est ici, dans ma chambre d'étude, c'est surtout dans la prairie en fleur et dans le bois ombreux que se composa cet idéal. La femme était pour moi un être presque incorporel, dérobé sous de longs voiles, une forme vague portant sur la terre les transparents symboles de l'âme, un pur visage, une parole mélodieuse, des yeux éclairés d'un feu pensif; c'était un être mystérieux très différent de moi, d'une différence en quelque sorte infinie et telle que mon rêve indéterminé, mon adoration lointaine pussent s'élancer dans cette distance.
Le sentiment que je gardais pour la venue de cette vierge était quelque chose d'exalté, de tendu par une volonté vibrante vers les plus hauts sommets de la vie morale, un culte pieux
et austère qui devait non seulement m'enivrer, mais plus encore m'améliorer, le songe d'une association fidèle pour le bien, où les plus belles vertus devaient se déployer dans le bonheur. Cette conception pleine d'attente me rendait dédaigneux pour les réalités qui en différaient; sans doute la vie morale, même inférieure à ce qu'elle voudrait être, inspire de l'attrait, car, si peu confiant que je fusse en moi, il me sembla voir, à diverses rencontres, que je pourrais être aimé, mais non pas comme je rêvais d'aimer moi-même. Devant les femmes gracieuses et frivoles qui s'attendrirent un instant, mon idéal en moi refusa de faiblir. Je pressentis que, si je cédais aux simples tentations du charme extérieur, plus tard, choqué par les insuffisances» je laisserais percer du mécontentement et je ferais souffrir : le regard vers le but, je continuai ma route sans me prendre à ces sourires qui me paraissaient doux et vains.
Un jour, pendant les longues vacances qui me permettaient de demeurer beaucoup ici, ma mère me demanda de l'accompagner pour entendre un prédicateur célèbre, de passage dans la petite ville. Vers la fin de la cérémonie, on quêta pour la chapelle d'un pèlerinage tout proche, et, parmi les personnes qui parcouraient les rangs des fidèles, l'aumônière à la main, Recédées d'un servant de l'église, je remarquai vite une jeune fille pour laquelle prêtres et fidèles semblaient avoir une considération spéciale. Je ne la connaissais pas; je ne l'avais pas aperçue enfant et vue grandir ensuite d'année en année, comme les autres jeunes filles du pays : elle m'apparaissait subitement dans le prestige tout éclos de son charme virginal. Elle était mince, légère, très belle; de son visage sérieux, régulier, une blancheur rayonnait doucement sous ses cheveux noirs. Elle passait sans embarras et sans empressement, portant au-dessus de l'assistance le rayon limpide et profond de ses yeux. Je la suivis moi-même du regard jusqu'à sa place où elle resta longtemps à genoux sans tourner la tête, le cœur
3o ASCENSION
éloigné des curiosités de ce monde, et comme immobilisée dans une ferveur d'extase. Cette gravité juvénile me toucha beaucoup. En sortant, je m'informai de cette jeune fille et des siens; ma mère, assez habilement et sans paraître remarquer mon intérêt, mit de la complaisance à me renseigner sur la famille, très honorable, sur la jeune fille, bonne, intelligente, très pieuse. Le père était un ancien officier de cavalerie qui, après avoir fait la guerre et mené la vie de garnison, s'était retiré depuis peu dans une propriété de famille. La mère n'était pas de la région, ni même Française ; elle était fille d'un Anglais et d'une Italienne; née protestante et restée très fidèle au culte réformé, elle avait admis cependant que sa fille fût élevée dans la religion catholique. Ma mère me dit qu'il serait convenable à moi de la suivre sans trop tarder dans cette maison, afin de connaître à mon tour ces personnes avec qui elle avait noué des rapports assez intimes, et elle profita de la circonstance pour m'entraîner peu de jours après dans une tournée complète de visites dont j'avais réussi auparavant à reculer la perspective.
Je connus donc assez facilement Thérèse Issalys. Le château de Mirole où elle habitait n'est pas mêlé comme cette demeureci à des formes nombreuses et moutonnantes de coteaux. Bâti sur un épaulement de la montagne qui s'élè/e là en face de nous, il domine entièrement une vallée creuse, ample, mais plus longue encore, délimitée en des proportions accomplies, le type même de la vallée : c'est un paysage qu'on saisit d'un seul regard dans son harmonie noble et belle. En arrivant, ma mère et moi, nous trouvâmes la famille dans le jardin; le père et la mère étaient assis, l'un lisant, l'autre brodant; la jeune fille venait vers eux, et, au moment où nous l'aperçûmes sans qu'elle nous vît encore, elle s'était arrêtée devant un grand rosier fleuri de roses blanches qu'elle contemplait avec une sorte d'admiration émue. Dérangée de sa touchante attitude par notre venue, elle nous rejoignit auprès de ses parents.
La conversation s'engagea aisément sur le pays, sur l'installation récente de la famille à Mirole, sur mon père que je n'avais plus, hélas! et que M. Issalys, l'ayant connu au temps de leur jeunesse, déplorait de ne pas retrouver. Thérèse, interrogée de temps en temps par ma mère, répondait d'une belle voix pure et profonde, avec une expression de visage affable, où se mêlait une nuance de réserve quand je lui parlais, et cet air un peu retenu me paraissait juste. On en vint à causer de mes études, de la sorte de vie spéciale que j'ambitionnais, et je constatai vite que les esprits dans ce milieu, sans viser à l'instruction, étaient doués d'une vivacité naturelle et d'un goût de comprendre qui ne ressemblait en rien à l'indifférence ordinaire de la province.
Je trouvais charmante dans la fraîche lumière du jardin cette belle enfant, cette rose blanche ; mais, malgré mon désir d'en savoir plus long sur elle, je n'avais encore vu comme manifestation de son âme que cet arrêt près des fleurs pures, lorsque tout à coup une petite bergère arriva en courant vers M. Issalys.
— Monsieur, fit l'enfant essoufflée, le métayer de Mme Dalat m'envoie au château pour vous faire savoir que la dame est plus malade.
— Qu'a-t-elle eu? Te l'a-t-on dit?
— Non, on m'a dit : Va annoncer qu'elle est plus malade, cela suffira.
Thérèse s'élança vers sa mère.
— Mère, j'y vais, n'est-ce pas?
— Oui, ma chérie, va avec cette petite messagère ; mais ne te fais pas trop de chagrin, ce ne sera peut-être pas bien grave.
Et pendant que la fille se hâtait, prompte et légère, sa mère l'accompagnait d'un regard de tendre complaisance.
Mme Issalys expliqua à ma mère que, en s'établissant à Mirole, une de leurs premières visites, commandée par le voisinage, avait été pour cette dame âgée qui habitait auprès de
3a ASCENSION
la rivière une maison où elle vivait seule. Veuve sans enfants, sans ces êtres, disait Mme Issalys, en dehors desquels la mission d'une femme est manquée, de plus ayant eu dans sa vie de grands chagrins dont le souvenir l'attristait toujours, elle avait pris dans son abandon un goût vif pour ses nouveaux voisins. Leur fille surtout, soit par sa jeunesse, soit par sa bonté qu'il fallait bien reconnaître, avait gagné son attachement. Elle la demandait sans cesse, et, une fois venue, la contemplait, s'épanouissait en la voyant près d'elle, se consolant ainsi de ses peines et des maux physiques qui l'accablaient de plus en plus avec les années. La jeune fille se prêtait de tout coeur à ces exigences ; elle allait souvent faire la lecture à la vieille dame ou écouter le récit de son douloureux passé. Enfin, c'était devenu une affection mutuelle qui embellissait les derniers jours d'une pauvre femme malheureuse, et qui donnait à la jeune fille l'occasion de se préparer à la vie en exerçant ses qualités de dévouement... Excusez-la, madame, ajouta Mme Issalys; hier, elle avait laissé sa pauvre vieille amie mieux portante; aussi a-t-elle été bouleversée en apprenant qu'elle se trouve plus mal. Il m'a semblé que, malgré votre présence, je ne devais pas la retenir.
Ma mère s'empressa d'applaudir à la charité de la jeune fille en faisant observer que, à côté de ce dévouement si sérieux, si touchant, quelques diversions lui seraient peut-être bonnes, et aussitôt elle invita les châtelains de Mirole à un bal que devait donner prochainement la Société agronomique de la ville, et elle insista en disant : — Mlle Thérèse voudra bien sans doute venir à cette fête, d'autant plus que le produit sera pour les pauvres...
— Ah! fit l'ancien officier, j'espère bien que nous l'y conduirons. Elle n'a jamais dansé, il est vrai, car, depuis qu'elle est grande, je n'ai servi que dans des garnisons à demi sauvages où l'on ne se réunissait pas; mais puisque me voilà revenu dans mon pays natal, il est désirable que ma fille se
lie avec les filles de mes compagnons d'enfance et de jeunesse; elles seront toutes à cette soirée probablement. Et, pour le bal, Thérèse ne pourra pas me faire l'objection qu'elle m'a opposée pour les promenades à cheval avec moi ; par longue habitude et par goût, j'aime l'équitation, cela va sans dire; quand j'ai voulu l'instruire dans cet art, elle m'a dit : « Père, cet exercice-là vous convient merveilleusement à vous, qui êtes brave et fort, cela convient à tous les hommes; mais trouvez-vous vraiment que ce soit bien féminin?... » Je l'attends maintenant à cette proposition de soirée que vous voulez bien nous apporter, madame : elle ne soutiendra pas, du moins, que le bal, ce n'est pas féminin !... D'ailleurs, fit-il, en redressant sa taille énergique, un peu raidie, bientôt je ne serai pas seul à aimer le cheval ici : mon fils va rentrer du régiment, c'est un hardi garçon, et nous ferons des courses que certes une filb, si bien bâtie qu'elle soit, ne pourrait pas affronter!
Que cela me plaisait, mon cher ami 1 Ces traits, ces signes recueillis par hasard me paraissaient attrayants, sérieux, profonds, même les plus légers. Mais je me tenais sur mes gardes; je me défiais de la beauté, mirage aux symboles trompeurs, je réprimais la hâte de mon désir d'amour, je me répétais à moi-même combien il serait périlleux de laisser mon imagination s'exalter, et j'affermissais avec force ma résolution d'aimer un être vraiment noble comme ses apparences, ou de n'aimer pas.
Je comptais pour avancer ma recherche sur la soirée projetée et sur les conversations directes qu'elle permettrait entre Mlle Issalys et moi, puisque l'usage veut que dans ces fêtes les jeunes gens et les jeunes filles soient associés par couples tour à tour dansant et causant, et j'attendais la réunion avec impatience.
Quelques heures avant le bal, j'allai chez un horticulteur dont le jardin était situé dans un faubourg de la petite ville : je voulais choisir des arbustes pour Daumière. C'était un jour
de marché, et des paysans étaient là, apportant de la campagne des plants qu'ils avaient cultivés dans un terrain propice. Une femme et Son petit garçon, d'aspect modeste, et ne paraissant pas avoir beaucoup de terre à eux, venaient de déposer simplement une corbeille pleine de fleurs des bois, des scilles bleues, des narcisses jaunes, des anémones roses. L'horticulteur, homme curieux et loquace, chez qui cette femme venait pour la première fois, lui demanda d'où elle était; elle répondit :
— Du village de Mirole.
— Ah! fit-il, le château est habité depuis quelque temps, et par une famille très comme il faut, à ce qu'il paraît.
— Vous pouvez le croire que voilà du bon monde : c'est une bénédiction pour notre endroit que M. Issalys soit revenu ; lui et les siens, ils sont aimables, pas fiers du tout, pas mépri sants, et ils vont au-devant des pauvres, au lieu d'avoir l'air de ne pas les voir, comme d'autres font.
L'homme continua :
— Monsieur vient assez souvent en ville, mais les dames très peu; il y a des personnes qui ne les ont jamais vues. La demoiselle est en âge de se marier, je crois. Comment est-elle? Est-ce qu'elle est jolie et bonne?
La femme s'anima :
— Ah! pour celle-là, s'écria-t-elle, on ne peut dire qu'une chose : si le fils du roi la connaissait, bien sûr il l'épouserait!
Cette naïveté fut accueillie par le sourire des assistants. Mais moi, je n'étais pas en disposition d'ironie, car un songe aux couleurs flottantes naissait dans mon cœur : à l'appel de la voix populaire, écho persistant des lointains âges, une figure de légende se levait, prenant la forme, la rayonnante apparence, la beauté unique, l'âme candide et pleine de trésors, que j'avais aperçues ou que je devinais chez une jeune fille démon temps et de mon pays... une fiancée pareille à celle que cherchait entre toutes le prince errant dans les campagnes... Je
n'étais pas le fils du roi, mais au nom de l'idéal qui régnait en moi comme un souverain, je m'arrogeais le droit de choisir et peut-être l'élue de mon rêve serait cette vierge pure que, parmi des fleurs de printemps, me désignait l'admiration des âmes simples.
Lorsque j'entrai dans la salle de fête, je me sentais le cœur un peu exalté par la vision légendaire, et j'avais hâte de la comparer avec la figure réelle de Mlle Issalys. Mon regard empressé ne trouva pas Thérèse parmi les jeunes filles vêtues de blanc et de rose, dont le léger essaim bruissait. Elle n'était pas non plus auprès de sa mère. M'approchant de celle-ci pour la saluer, je m'arrêtai un instant de peur d'interrompre la conversation qu'elle avait avec sa voisine, et, sans que ma présence fût remarquée, j'entendis ces paroles :
— Je désirais beaucoup l'amener, et c'était convenu. Mais quand on a apporté la robe, faite naturellement suivant l'usage mondain, une rougeur lui est montée au front, et, suppliante, un peu fâchée aussi, elle a obtenu de moi de ne pas être obligée à venir, puisqu'il fallait s'habiller de la sorte. J'ai cédé, bien que je n'approuve pas cette singularité, et que, en y réfléchissant, elle m'inquiète.
J'étais déçu en apprenant que Thérèse Issalys ne viendrait pas; mais, en même temps, un flot de joie m'inondait l'âme à la pensée de cette délicate pudeur, et je me félicitai de n'avoir pas vu se soulever un seul pli du voile de la jeune fille, qui me semblait ainsi plus idéale : comme une fiancée des temps mystiques, elle semblait se cacher encore, là-bas, au loin, dans une forêt jonchée de narcisses et d'anémones.
Je ne l'avais pas rencontrée au bal, mais je réussis à la revoir plusieurs fois, soit à Mirole, soit chez la vieille amie qu'elle allait souvent charmer par sa présence. J'avais trouvé un prétexte vraisemblable pour m'introduire dans la maison de Mme Dalat, et une affaire d'assistance à traiter en commun m'appelait assez naturellement chez M. Issalys. Je pus ainsi
pénétrer plus avant l'âme de Thérèse : elle s'habituait peu à peu à m'apercevoir, et d'ailleurs, confiante, innocente, entièrement exempte de trouble, il était visible qu'elle ne remarquait pas l'assiduité peut-être indiscrète de ma recherche. Elle épanchait aisément sa pensée, d'abord avec une nuance de réserve vis-à-vis des hommes jeunes, puis avec une animation, une richesse, qu'entretenait la force de ses sentiments.
Je connus ainsi une âme ornée des plus beaux dons.
L'innocence qui l'avait instinctivement éloignée d'une fête vulgaire se manifestait par ses regards, par son attitude, par toutes ses paroles. Si dans une conversation quelqu'un se laissait aller à prononcer devant elle un mot équivoque à demi dissimulé, il lui arrivait d'en demander le sens sans une ombre de défiance, avec la bravoure ingénue d'un enfant.
Très étrangère aux réalités, elle ne vivait que de pensées et de sentiments. Des villes et des pays assez divers qu'elle avait habités ou parcourus avec ses parents, elle n'avait retenu aucun fait précis, rien que des impressions. Elle était peu instruite et ne se souciait nullement de notions positives. Tout lui venait d'elle-même, de sa sensibilité abondante et profonde.
Quoique une élégante délicatesse apparût dans tous ses goûts, on ne la voyait jamais occupée à des ouvrages de femme pour se parer elle-même ou orner la maison. Elle ne se servait guère de ses mains, fût-ce pour soigner ceux qu'elle aimait, s'ils souffraient de quelque mal physique; son élan la portait à les consoler plutôt par l'expression de sa tendresse et de sa pitié. Si elle avait eu la vocation religieuse, elle aurait été, non une sœur de charité, mais une contemplative. Cet idéalisme, répondant d'ailleurs à mon inclination, à mon propre éloignement de la vie pratique, me charmait en elle. Et c'est à elle entre toutes que me paraissait accordée la haute prédilection de l'Evangile : « Elle a choisi la meilleure part! »
Sa forme légère tenait à peine à la terre et semblait toujours
prête à s'en détacher, comme emportée par l'essor de son âme. La vie la décourageait quand elle en apercevait soit la face malheureuse, soit l'aspect immoral, et si on racontait devant elle une vilenie attristante ou une cruelle douleur, aussitôt ce cri lui échappait : a Ahl je voudrais être au Ciel ! »
Ces beaux traits de l'âme de la jeune fille m'apparurent d'eux-mêmes au cours des entretiens que je trouvais l'occasion d'avoir avec elle, ou qui avaient lieu devant moi. Mais quelques-uns me furent révélés au moyen des interrogations discrètes que, en causant, je tentais parfois; sans que sa candeur en eût le moindre soupçon, toutes revenaient à celle-ci :«Sous votre forme si belle êtes- vous l'âme que j'attends? » Et chaque fois j'avais le bonheur de me répondre : « Oui, c'est vous, je le crois 1 »
La révélation s'accomplit dans la circonstance suivante.
Une réunion fut organisée dans la petite ville pour établir un cercle catholique d'ouvriers, suivant les belles et généreuses idées de M. de Mun. Vous savez peut-être que ce vaillant apôtre social, voulant mettre à profit les meilleures forces de dévouement, a jugé utile la collaboration des hommes et des femmes à son œuvre. Aussi, M. Issalys, ancien camarade de régiment du fondateur des Cercles, et qui, sans imiter tout à fait son zèle, l'admirait beaucoup, s'était-il inscrit avec sa fille parmi les organisateurs du cercle local. Mme Issalys, empêchée par sa foi dissidente, s'était tenue à l'écart.
On m'avait appelé à la réunion, comme représentant de la jeunesse et comme un des plus cultivés, avait-on dit, parmi les hommes de mon âge. Empressé de revoir Thérèse, j'arrivai avant l'heure, et je trouvai le président du cercle encore seul. Il s'était rendu plus tôt que les autres au lieu de la réunion, suivant la courtoise exactitude qu'il observait en toutes choses. C'était un vieux gentilhomme qui habitait un château des environs, mais qui venait souvent en ville; il y cultivait des relations dans lesquelles il se faisait remarquer et aimer par
une charmante politesse, représentative d'un autre temps, et conservée en quelques exemplaires dans les provinces. Quand il me vit entrer, il me serra chaleureusement les mains, et, après m'avoir remercié d'être venu, il ajouta :
— Cher monsieur, je dois vous dire que cette réunion-ci n'est pas tout à fait la première; une autre l'a précédée. Si nous ne vous y avons pas convoqué, c'est à cause de votre situation d'aspirant à la carrière de l'enseignement public; nous avons craint de vous gêner dans vos projets d'avenir. Mais ayant appris que, malgré tout, vous vous sentiez très indépendant, nous avons pensé que nous pouvions faire appel à votre activité et à vos lumières.
— Certes, m'écriai-je en relevant la tête, quelle que soit ma profession, j'entends rester un homme libre 1
— Vos paroles et votre geste me font regretter encore davantage notre hésitation d'un moment, d'autant plus que, dans la première réunion, on a traité d'une question pour laquelle vous auriez été spécialement compétent, celle de la bibliothèque. Mais rien n'est perdu, et tenez 1 voici la liste des ouvrages proposés par les membres qui se trouvaient présents. Voyez si quelqu'un de ces livres vous paraît dangereux ou peu approprié à l'intelligence de nos lecteurs, et inscrivez le titre de ceux que vous auriez vous-même à conseiller.
Je pris la liste, où étaient inscrits, avec les noms de ceux qui les proposaient, les titres des ouvrages préférés; j'y trouvai l'Evangile, l'Histoire de saint Louis, la Vie de Jeanne d'Arc, Têlêmaque, les ouvrages de Montalembert, ceux de Le Play, désignés par diverses personnes; et tout à coup, vers la fin, je sentis le papier frémir entre mes mains; en face du nom de Mlle Issalys, j'avais lu ce magique mot : Lamartine 1
On arrivait ; Thérèse entrait avec son père, militairement ponctuel et visiblement fier de conduire cette belle jeune fille, à laquelle tous, hommes et femmes, faisaient un accueil empressé et déférent. Je la suivais des yeux avec une émotion qui
grandissait d'instant en instant. Les regards arrêtés sur elle, autant que les convenances le permettaient, et écoutant le chant intérieur de toutes les révélations qui me la faisaient sentir si noble, j'entendais mal, parmi les paroles quelquefois excellentes qui s'échangeaient autour de moi, certaines propositions inutiles ou peu éclairées, les objections, les difficultés trop facilement reconnues, les indices de vanité que laissaient paraître quelques personnes. A un moment, en contemplant Thérèse, je crus comprendre qu'elle prenait un intérêt de plus en plus vif aux propos échangés et que des mouvements contraires s'agitaient en elle; tantôt une flamme brillait dans ses yeux, comme illuminés d'une résolution soudaine, tantôt avec une modestie virginale elle abaissait sur le feu de ses regards le voile de ses paupières : voulait-elle parler à son tour, et était-elle retenue par une délicate réserve de jeune fille? Comme un des assistants montrait avec une prudence découragée les obstacles qui s'amoncelaient devant l'œuvre, je vis un sourire de dédain (ohl combien impressionnant et redoutable !) plisser son beau visage, je la vis se soulever un instant de son siège et puis s'asseoir de nouveau. Juste à cette minute une dame, des plus considérables, qui était placée à côté d'elle, dit :
— Allons, ne voyons pas tout en noir. Pour ranimer la confiance qui faiblit chez quelques-uns, adressons-nous à la jeunesse. Elle a des trésors d'espérance dont nous pourrons tous profiter... Ehl bien, continua-t-elle en se tournant vers Thérèse, dites-nous ce que vous pensez, mademoiselle, ouvreznous un peu votre coeur !
L'ardeur généreuse de la jeune fille, longtemps comprimée, éclata :
— Je pense, madame, dit-elle de sa voix chaude, un peu tremblante d'abord, qu'il est bien cruel de sentir autour de soi la défiance des' ouvriers, du peuple... Oh! nous devons les rapprocher de nous, en leur faisant du bien, en leur abandon-
nant de notre fortune, en les voyant souvent, en leur montrant de la pitié et de l'amitié... Pour les détourner d'avoir recours aux hommes de haine, hâtons-nous de leur montrer que nous avons le cœur plein d'affection... Ne craignons rien, ne ménageons pas notre temps ni notre peine... Qu'est-ce que cela, comparé au but, qui est si beau I Et, d'un élan involontaire, levant les mains, elle s'écria : — Pour une noble cause, ce serait une joie de donner son sang, sa vie!
L'assistance, composée de ce qu'il y avait de meilleur parmi les habitants de la petite ville, fut remuée par ce souffle jeune et ardent, à l'exception peut-être de ces personnes vulgaires qui semblent se scandaliser de l'enthousiasme et s'en attrister ; il se glisse partout de ces êtres plats. Pendant que le père, touché des beaux sentiments de Thérèse, s'essuyait les yeux en murmurant : « Elle est brave comme une fille de guerrier ! » l'émotion gagna tous les coeurs; on évita de la manifester trop ouvertement, en voyant la jeune fille confuse se reculer pour échapper aux regards et aux félicitations. Pour moi, j'étais envahi d'un bonheur céleste, d'un secret bonheur qu'il était défendu à ma bouche d'exprimer. Le président dit en quelques mots que l'appel, si heureusement adressé à la jeunesse, avait trouvé un écho dont tous les assistants avaient été charmés et qu'ils retenaient comme un encouragement. Je laissai passer le flot des propositions que diverses personnes mirent en avant en vue d'assurer le succès de l'oeuvre. Puis, prenant le ton le plus calme possible, je déclarai que je donnais mon adhésion entière et que je promettais mon concours dévoué à cette œuvre sociale, et que de plus j'entretenais la pensée d'un acte qui me semblait dans l'esprit de ses fondateurs : héritier d'une terre assez importante, intimement gêné quelquefois par la disproportion entre l'étendue de ma propriété et l'exiguïté des lambeaux que cultivaient mes pauvres voisins, j'aurais l'intention, disais-je, de distribuer aux plus nécessi-
teux une partie de mes champs; seulement, ajoutais-je, je préférerais attendre pour cela une occasion, une circonstance, quelque chose comme un événement considérable dans ma vie, événement que j'appelais de tous mes vœux et qui peutêtre ne tarderait pas à se produire.
Ma déclaration fut, je n'ai pas besoin de le dire, chaleureusement accueillie par l'assistance. En parlant, j'observais Thérèse; quand j'eus fini, je la vis se pencher d'un air animé vers son père; elle lui dit quelques mots rapides. Que n'aurais-je pas donné pour entendre ces précieuses paroles? Je crus, du moins, en deviner le sens d'après la réponse que fit l'ancien officier : « Non, vraiment, ce n'est pas ordinaire ! » dit-il à sa fille sans prendre la peine d'amortir le son de sa voix. Puis il vint vers moi, au milieu de quelques autres, m'adressa des compliments en insistant avec un sourire sur mon exceptionnelle ardeur, et, rejoignant Thérèse qui n'avait pas quitté sa place, il sortit avec elle sans me laisser le temps d'aborder h jeune fille et de l'entendre elle-même.
L'inspiration que j'avais trouvée pour répondre dans la mesure de mes forces au sentiment héroïque de Thérèse, la pensée de ce don de terre, ne m'était pas venue pour la première fois à cette occasion. J'avais auparavant conçu ce rêve; mais, retenu par l'amour de mes champs, du domaine familial cher à mon père, de sa forme connue, sensible aux yeux et au cœur, je ne m'étais pas décidé, même sous une impulsion généreuse, à mutiler cette figure, — tandis que maintenant le vague projet venait de se fixer en une résolution définitive. Je voulais me montrer digne de Thérèse et d'abord rendre impossible vis-à-vis de moi cette expression un peu hautaine qu'elle avait eue tout à l'heure à l'égard d'un calculateur trop prudent.
Etre digne d'elle! Tel était désormais mon vœu ardent. Car mon souci n'était plus, comme autrefois, de savoir si je rencontrerais jamais dans la vie la jeune fille longtemps rêvée :
je l'avais trouvée, je la reconnaissais; c'était elle, c'était bien elle! Je l'avais longuement attendue, préparée, composée avec ce que mon rêve concevait de plus beau, et la nature me la donnait vivante, parlante, agissante, couronnée du nimbe d'espoir de la jeunesse! Une certitude dernière, absolue, venait d'établir dans mon cœur la figure de Thérèse comme celle de mon idéal réalisé et vivant. Voulant savourer le bonheur de cette sûre découverte, je rentrai seul à pied à Daumière, prenant des chemins détournés où rien ne pût venir troubler mon ivresse. En marchant, je pressais sur ma poitrine l'image rayonnante qui l'emplissait de sa lumière, et quand j'approchai de la terre familiale, quand je vis s'allonger sur l'horizon la haute ligne des grands arbres, quand je vis la maison paraître, et la prairie en pente, et la masse du bois, je parlai à ces êtres familiers, je leur dis : « Voici, je vous l'amène, celle dont j'ai rêvé parmi vous; elle est toute semblable au songe que vous m'avez aidé à concevoir et qui depuis si longtemps l'appelait ici ; bientôt peut-être elle viendra en corps et en âme recevoir votre accueil de fête et habiter au milieu de vous! »
Cet état de béatitude dura jusqu'au jour peu éloigné où Thérèse vint avec ses parents pour répondre à l'invitation de ma mère qui réunissait plusieurs amis. Je n'étais pas placé près d'elle pendant le repas, et je m'en félicitai; je n'aurais pas pu lui parler de choses indifférentes. Je la voyais et je l'entendais, c'était suffisant, tant que nous n'étions pas seuls. Par sa ressemblance avec mon rêve intérieur, elle me paraissait tellement celle qui m'était destinée que je la regardais déjà comme ma fiancée, une fiancée non encore déclarée devant le monde, voilà tout. Cette projection de mes désirs au dehors, cette cristallisation autour d'une réalité se faisait cette fois avec une certitude qui s'était montrée bien moindre jadis dans ma vie de cœur, par exemple, au moment où je nouais des amitiés dont la suite plus tard m'avait déçu. Cette fois,
le doute était impossible : rien de vulgaire ne pouvait déformer cette figure moulée dans un incorruptible idéal ; elle était bien telle que je la concevais, à moins qu'elle ne fût encore supérieure à mon rêve!... Penser qu'elle se refusât à moi par amour pour un autre? je ne le pouvais pas davantage : elle était trop calme, trop pure, un trop visible rayonnement de virginité émanait de son esprit comme de son corps pour laisser place à cette crainte... Ou bien me jugerait-elle indigne d'elle? non! j'espérais bien que non! Aimer suppose une certaine ressemblance avec l'être aimé, et je me fiais à son indulgence qui saurait reconnaître la bonne disposition de mon âme, sinon comme vertu aussi haute, du moins comme désir.
J'attendis avec une émotion heureuse le moment, qui me semblait le plus beau de ma vie, où il me serait donné de lui parler. En se levant de table, on alla faire le tour de bois habituel. Derrière les groupes en promenade, je me trouvai seul avec Thérèse, à ce tournant d'allée d'une courbe si harmonieuse, qui descend sous l'ombre percée de soleil; la grâce de cet endroit qui m'était particulièrement cher, la souplesse de la ligne onduleuse que nous suivions semblaient faciliter mes paroles; tout en marchant, je commençai aussitôt:
— Thérèse...
C'était la première fois que je me servais avec elle de ce nom familier; elle s'arrêta très surprise, et je m'excusai :
— Pardonnez-moi! Vous m'êtes si connue! je vis tellement avec votre pensée! c'est vrai, je ne vous ai jamais rien dit de personnel, ni sur vous, ni sur moi ; nous n'avons jamais parlé que de choses étrangères et générales, mais toutes les belles choses se réunissaient en vous et prenaient votre forme à mes yeux. Je vous admire, je n'ai jamais rencontré un être égal à vous...
A son premier étonnement avait succédé un trouble profond qui bouleversait sa jeune âme; silencieuse, elle reprit sa marche un instant interrompue, et je remarquai avec un serre-
ment de cœur qu'elle se hâtait un peu comme pour rejoindre les promeneurs qui s'éloignaient sous les ombrages.
Elle était si touchante, avec la buée de rougeur qui colorait ses joues et la crainte inquiète répandue sur toute sa personne, que je sentis grandir encore mon enthousiaste tendresse, et je m'écriai :
— Oh ! ne vous en allez pas ! demeurez encore un moment ici, et ne redoutez rien! Je sais à qui je parle, je me sens en présence d'un ange. Il ne m'échappera aucune parole excessive... Mais laissez-moi vous offrir ma vie, mon âme, mon dévouement, tout ce que j'ai de meilleur en moil Ne consentirez-vous pas à m'entendre? Puis-je espérer un peu ce que je désire tant?
Elle resta un moment immobile, comme frappée d'un coup imprévu et trop fort; son expression de visage devint sévère et lointaine, et son timbre de voix limpide se voila quand elle dit:
— Ce n'est pas bien!... de telles paroles à moi!... Elles sont étranges et pénibles à entendre... Il faut que je demande, que je m'éclaire...
J'aurais bien voulu lui dire : « Ayez confiance! interrogez moi, je vous expliquerai, je vous ferai comprendre mon cœur, et peut-être mon cœur versera sa lumière au vôtre. » Mais je sentis que je devais me taire et la laisser à elle-même et aux guides naturels qui lui étaient familiers, qu'elle avait écoutés toujours.
Lorsque, sans échanger d'autres paroles, nous fûmes revenus vers ceux qui nous avaient devancés, la jeune fille alla se placer aux côtés de sa mère, tout près, et, pour rentrer à la maison, les pas de l'une, dans un rythme pareil, et par une habitude d'intimité devenue instinctive, s'unirent aux pas de l'autre, comme si elles ne formaient qu'un seul être.
La journée s'écoula sans qu'il me fût possible de rencontrer le regard de Thérèse : elle causa, joua un peu du piano à la
demande de nos amis, mais une réserve plus marquée dans son attitude me défendit de m'approcher d'elle.
Le soir cependant, quand nos visiteurs nous quittèrent, un incident inattendu me permit de lui parler encore. On m'avait fait savoir dans l'après-midi qu'un mur s'était écroulé sur l'avenue et obstruait le passage; ne voulant pas perdre un instant de la présence de Thérèse, je n'étais pas allé voir moi-même, et j'avais seulement donné des ordres pour qu'on réparât le mal. Quand la voiture partit, je demandai la permission de prendre place sur le siège pour parer à tout événement. Arrivés à l'obstacle, comme le travail d'arrangement n'était pas encore terminé, nous descendîmes, M. Issalys et moi; la jeune fille, facilement effrayée, nous imita, et comme son père, prompt à l'action, commandait l'ouvrage, je me trouvai seul auprès d'elle.
— Il n'y a rien à craindre, lui dis-je, vous voyez que votre mère est restée bien tranquille dans la voiture. En attendant qu'on ouvre le passage, regardez au loin cette ample perspective et ici à nos côtés ces champs. Ce sont ceux dont l'autre jour, l'avez-vous entendu? j'ai annoncé la distribution aux pauvres; et l'occasion, l'occasion bienheureuse viendra le jour où l'être aimé m'accordera son cœur. C'est vers ma fiancée que mes pauvres voisins doivent porter leur reconnaissance : ne voudrez- vous jamais donner à leur misère le soulagement que je lui destine pour ce beau jour?
M. Issalys revenait; Thérèse n'eut pas le temps ni le désir de me répondre : son regard s'arrêta un instant sur moi, et le rayon de ses yeux me parut encore imprégné de crainte, mais d'une crainte peut-être moins troublée et plus pensive.
Après quelques instants, Thérèse et son père remontèrent dans la voiture, qui rapidement l'emporta loin de moi. La nuit déjà venue m'avait laissé saisir une dernière impression, celle de la blancheur qui à travers l'ombre rayonnait du visage de la jeune fille, et cette vague lueur candide s'enfuyait.
Maintenant, qu'allait-il se passer? Vivement spontanée et sincère comme elle l'était, m'ayant d'ailleurs laissé voir dans son trouble son désir de s'éclairer auprès de ceux qu'elle aimait, sans doute Thérèse ne tarderait pas à leur confier l'événement dont elle avait été bouleversée le jour même. Ou plutôt non, elle n'attendrait pas une heure, et déjà d'un élan, penchée vers sa mère attentive, vers son père surpris, peut-être fâché, elle leur racontait la scène du bois, elle leur répétait en rougissant mes paroles ardentes, elle leur faisait connaître sa brève réponse et son émoi et sa fuite : de l'avenue où j'étais resté immobile, je me disais que, là-bas, le son tremblant, entrecoupé, de sa voix se mêlait au roulement de la voiture dont j'entendais le bruit diminuer et se perdre dans le silence du soir.
Elle leur rapportait, à eux, ses protecteurs, tous les faits, toutes les paroles. Mais de ses sentiments, que disait-elle? et qu'avait-elle à dire? En échange de l'offre de ma vie, elle ne m'avait montré qu'un étonnement peiné, une incompréhension mêlée de crainte, et au moment de l'adieu, quand je lui désignais l'objet de la charité et du sacrifice, j'avais vu dans son regard de la songerie, le passage subit d'un souvenir, mais aucun rayon de tendresse.
Douloureusement anxieux, je me tournai, moi aussi, vers ma confidente, vers la consolatrice de mes chagrins d'enfant et de jeune homme; j'allai trouver ma mère, et, dans une expansion sans réserve, je lui dis tout, mes rêves d'idéal, mon enthousiaste adoration pour la noble jeune fille qui était là tout à l'heure, et mes raisons de craindre qu'elle ne voulût plus jamais revenir.
Ma mère approuva hautement mon choix, me déclarant qu'elle en était tout à fait heureuse, qu'elle-même, touchée de la grâce et des vertus de Thérèse Issalys, elle avait songé à une union entre cette charmante jeune fille et moi, que, si elle ne m'avait pas ouvert cette perspective, c'était par
égard pour ma liberté et parce qu'elle connaissait mon attachement un peu jaloux à mes idées particulières. Et avec l'inévitable et sainte complaisance maternelle elle ajouta :
— Ne crains pas du moins que cette jeune fille épouse jamais un autre que toi : où pourrait-elle trouver mieux que mon fils? Mais peut-être n'est-elle pas préparée à l'idée du mariage : elle est si enthousiaste de sentiments généraux, et si innocente 1 Ecoute, voici le moyen, je crois, de l'incliner vers l'union à laquelle tu aspires. Sa mère, je l'ai compris à certains signes, éprouve quelquefois des regrets d'avoir cédé en ce qui concerne son éducation religieuse; et, tout en restant fidèle à sa promesse, elle cherche une sorte de revanche en exerçant à d'autres égards son influence sur cette fille qu'elle aime et dont elle est aimée passionnément, et spécialement elle insiste devant elle sur le devoir pour la femme de fonder un foyer, d'être épouse et d'être mère, et de ne pas se laisser aller au rêve d'une vie qui lui semblerait, à elle, contre nature... Adresse-toi à Mme Issalys; j'ai le pressentiment que tu trouveras là un fort appui.
Les paroles de ma mère m'inspirèrent un peu de calme; je me dis que tout espoir n'était pas perdu. Mais je n'usai pas tout de suite du moyen que sa tendresse me suggérait; j'avais trop à penser, à réfléchir, j'avais surtout à contempler dans mon cœur une présence bénie qui suscitait tout mon amour. Un être beau, suave, sensible, généreux, plein de lumière, habitait en moi et me possédait, et cette possession intime, cette présence spirituelle faisaient l'enchantement de toutes mes heures. Le visage aux traits purs, les yeux profonds et bruns, vif foyer d'éclairs, la bouche arquée, la ligne délicate des joues, l'épaisse couronne des fins cheveux noirs, la taille légère, la démarche harmonieuse, la voix souple et chantante, et l'âme immaculée, riche, haute, ardente, qui rayonnait à travers cette beauté, tout cela formait à mes yeux un être unique, incomparable, environné de magie &
vivant pour moi comme dans un nimbe. Sentir l'amour fixer souverainement dans mon cœur une si belle image, une image sacrée vers laquelle s'élevait l'encens de ma religieuse adoration, c'était une félicité intérieure qui me suffisait.
Pourquoi, pensais-je, ne m'étais-je pas contenté d'abord de cet intime bonheur? J'avais assez longuement attendu l'invasion de l'amour dans mon âme; hôte précieux, il méritait bien d'être gardé et honoré quelque temps en moi avant d'être répandu au dehors. Comment d'ailleurs avais-je pu supposer que mon aveu me ferait aimer d'une vierge surnaturelle et que, sur une prière de ma bouche, elle descendrait jusqu'à moi ? Sans réfléchir, sans mesurer les distances, sous l'impulsion de mon désir, j'avais agi comme si j'avais pu compter sur la contagion, sur la facile réciprocité de l'amour, et je m'étais trompé gravement : j'avais blessé la pure jeune fille, et j'avais offensé en même temps mon idéal. Quoique si respectueux de la virginité fière, et si défiant moi-même des apparences de l'amour, une fois illuminé de certitude, j'avais été trop vite, j'avais étonné et effrayé une absolue candeur. Je l'avais bien voulue telle cependant, aux jours où j'en composais secrètement l'image; c'est bien ainsi que je l'avais rêvée, aussi innocente, aussi intacte, aussi prompte à se replier au moindre souffle, à se défendre contre toute atteinte. Pourquoi donc l'avais-je abordée avec une sorte de brusquerie? Au lieu de me déclarer subitement devant elle, n'aurais-je pas dû trouver des paroles insinuantes, des transitions doucement graduelles et ménagées, des nuances changeantes, passant sous le regard de la jeune fille de l'intérêt presque impersonnel à l'attention tendre, puis à la fusion intime des sympathies, et enfin à l'unique, à l'intégral amour insensiblement dévoilé? Pourquoi, dans la réalisation de mes espérances, n'avais-je pas suivi cette lente démarche qui convenait à mes goûts comme à l'innocence de la jeune fille, et qui m'aurait conduit vers son âme par tant de dctours sinueux
et fleuris?... O impatience! pente précipitée! entraînement aveugle vers on ne sait quel but!...
En me faisant ces reproches, j'adressais un élan d'admiration, d'adoration plus vive vers celle dont l'instinct virginal, plus sûr que toutes mes résolutions d'autrefois, m'avait arrêté dans mon erreur et m'avait ramené vers ma voie propre. Loin de lui en vouloir parce qu'elle ne s'était pas brûlée à ma flamme et parce qu'elle ne s'était pas inclinée vers ma tendresse, je l'en glorifiais : on sait bien qu'il appartient à la neige de rester froide et qu'il sied au lis de se tenir toujours droit.
Cependant si je pouvais, si je devais m'arrêter devant ces blancheurs d'âme, il ne m'était pas permis de revenir en arrière, puisque, pour mon remords, j'avais déjà parlé. Je ne renonçais pas à conquérir l'amour de Thérèse; seulement, par ma faute, cette espérance était devenue enco e plu lointaine, et le chemin s'étendait très long devant mes pas. Sur ce chemin heureusement on m'avait montré un guide, et ce guide, maintenant instruit de mes désirs, sans doute m'attendait. Mais consentirait-il à me conduire?
J'écrivis à la mère de Thérèse en la priant de m'accorder un entretien particulier. Elle me répondit presque aussitôt qu'elle ne pouvait pas me recevoir encore, mais qu'elle m'avertirait quand le moment serait propice.
Une longue semaine se passa pendant laquelle, sans oser m'approcher davantage, j'allai tous les jours jusqu'au bord de la vallée pour contempler les lieux où pensait, où sentait l'élue de mon cœur, et où se décidait par elle tout le destin de mon amour.
Enfin une lettre me fut remise; Mme Issalys voulait bien accueillir ma venue. En arrivant à Mirole, je ne vis aucun des habitants que j'avais rencontrés maintes fois dans le jardin ou sur le perron du château. On me fit entrer dans un petit salon où je n'avais pas pénétré encore, et qui donnait
5o ASCENSION
sur une vue solitaire, bornée de près par la montagne. J'y trouvai Mme Issalys; elle aborda presque tout de suite le sujet délicat et passionnant :
— Ma fille m'a tout raconté, dit-elle; elle m'a répété, non sans rougir, les paroles que vous lui avez adressées. Elle était toute désemparée par la révélation de vos sentiments. C'est un ordre de choses qui lui est entièrement nouveau : rien dans son cœur ne lui donne de lumières à ce sujet. De plus, elle n'a pas lu de romans; ceux que je lui ai mis entre les mains pour l'éprouver, car j'ai tenté cette expérience, lui ont paru ennuyeux ou déplaisants, et elle ne les a pas parcourus jusqu'au bout. Elle n'a jamais rêvé au mariage... Son père, la voyant ainsi, conçoit par instants avec bonheur la possibilité de la garder toujours avec nous. Pour moi, j'écarte cette perspective, très séduisante, mais trop peu conforme à la règle naturelle. Les parents, n'étant pas les contemporains de leurs enfants, doivent assurer leur cher avenir, les remettre à d'autres affections que la leur, avant de les laisser sans eux sur la terre : c'est une pensée mélancolique, puisqu'elle envisage l'inévitable séparation par la mort, mais c'est une pensée trop juste pour que nous puissions nous soustraire aux obligations qu'elle nous crée. Mon mari qui est un père très aimant, mais sans égoïsme, en convient avec moi. Nous avons donc le désir que notre fille confie sa destinée à un compagnon de vie, à un guide, à un protecteur, et qu'elle fonde à son tour un foyer. Qui sait d'ailleurs si elle n'en viendrait pas à nous priver de sa douce présence par une autre voie?... Je me suis efforcée depuis quelque temps, puisqu'elle n'y pensait pas elle-même, de lui communiquer mon opinion sur la beauté du mariage et de la maternité. Son amour filial la rend très désireuse de me croire, aussi elle a bien paru quelquefois accepter cette idée ; mais au fond il est facile de voir que ces pensées, ne venant pas d'elle, lui demeurent toujours un peu étrangères, et dans tous les cas elle n'éprouve en rien
LE MARIAGE 5i
le sentiment qui pourrait y correspondre... C'était là son état d'esprit, vague encore et laissant les choses indécises, au moment où vous vous êtes déclaré. Depuis que vous avez parlé, j'ai dû redoubler mes exhortations et les préciser, en mettant en jeu votre personne, et, il faut que je le dise, devant une possibilité actuelle, Thérèse s'est sentie plus troublée encore, plus hésitante, plus livrée aux oscillations intimes que lorsqu'il s'agissait d'une hypothèse générale, applicable en des temps indéterminés. Pour ma part, j'estime que personne ne pourrait lui convenir aussi bien que vous : car vous avez de hautes pensées, et si vous n'avez pu voir sa grâce féminine sans en être ému, c'est surtout la noblesse de ses sentiments, le feu pur de son cœur, la beauté de son âme qui ont causé votre amour, n'est-il pas vrai? Répétez-le devant moi comme vous le lui avez dit, dites-moi que vous aimez sa candeur, son innocence, le nimbe de sainteté qui rayonne de son être. C'est seulement par là, par ce respect, semblable à une adoration, que peut-être, un jour, quand elle vous permettra de lui exprimer vos sentiments intimes, vous apaiserez sa crainte instinctive et vous la persuaderez de vous confier sa vie. Mais le moment de renouveler auprès d'elle vos aveux, même sous cette forme de pur enthousiasme, n'est pas venu encore... Pour ne pas l'affliger par une insistance trop positive, je lui ai manifesté seulement un désir : c'est que, en gardant toute sa liberté, elle ne prît pas un parti de défiance absolue et qu'elle voulût bien vous admettre ici comme un voisin de résidence, un visiteur qui nous apporterait, avec la garantie d'une âme élevée, de très appréciables ornements d'intelligence et de savoir. Dans ces conditions vous pourrez voir souvent celle que vous aimez : si vous y mettez les ménagements indispensables, vous retrouverez assez vite chez elle cette franchise de manières et cette expansion d'esprit qui tiennent pour une grande part à son innocence. Le reste viendra peut-être. Pour obtenir l'accomplis-
sèment de vos vœux, n'essayez pas d'imposer une solution à cette chère âme hésitante; si par une nuance de vos sentiments, par un mot trop vif de votre bouche, il vous arrive de la choquer, vous perdrez toute chance d'atteindre le but de votre rêve.
Cette mère, si tendre avec des dehors un peu froids et sous des formes de raisonnement un peu sèches, entendit mes protestations de reconnaissance pour la confiance qu'elle avait en moi et dont j'espérais me rendre digne; elle entendit ma promesse, mon serment passionné d'honorer le trésor dont elle voulait bien me permettre la conquête. Pour la rassurer de mon mieux, je lui expliquai quel idéal avait guidé et préservé ma jeunesse, et avec quelle prudente lenteur, mais aussi quelle clarté et quelle certitude j'avais reconnu en Thérèse, réalisé et vivant, ce modèle des plus hautes perfections.
Elle me tendit la main en me disant :
— Vous pensez d'elle ce que j'en pense, vous l'admirez comme je l'admire. Dès lors, c'est bien vous, je le crois, qui pouvez la convaincre et achever l'ouvrage que j'ai commencé dans son cœur. En sortant d'ici, vous la trouverez, je pense, dans le jardin, dans cette allée droite d'où l'on aperçoit à découvert la vallée tout entière. Vous aurez à choisir vos paroles en marchant avec elle le long des fleurs... Vous savez le sujet, trop personnel, que vous ne devez pas aborder encore. Il en est un, d'ordre général, et prêtant à des conversations qui pourraient produire un effet favorable : ma chère Thérèse éprouve une compassion profonde pour les pauvres, elle se sent invinciblement attirée vers les malheureux; mais, en dehors de ceux-là, je remarque en elle, vis-à-vis des êtres et des choses de ce monde, de secrets ou manifestes mouvements de dédain ; ses yeux ne s'arrêtent pas avec complaisance sur l'humanité, elle s'en détourne fièrement et semble porter ses regards ailleurs, plus haut. Je redoute en elle cette dis-
position. Pour écarter le danger qui me préoccupe et qui vous menace vous-même dans vos vœux les plus chers, il faudrait, je crois, être en mesure de lui montrer l'humanité sous son jour le plus favorable, le plus élevé au-dessus des médiocrités qui lui répugnent et l'attristent. Vous êtes, il semble, heureusement préparé à remplir cet office auprès d'elle; la mission de propagande que vous vous êtes donnée dans la vie peut trouver dans cette circonstance l'application la plus précieuse pour vous. Son intérêt s'est éveillé à plusieurs reprises pour les sujets de conversation que vos goûts et vos connaissances vous portaient à aborder; j'avais essayé moi-même, autant que j'en étais capable, de susciter en elle des curiosités de ce genre : j'ai constaté avec joie que vous paraissiez destiné à faire mieux comprendre à son esprit la grandeur des œuvres humaines, et j'ai conçu l'espoir que les aspirations de ma bien-aimée fille pourraient être satisfaites sans qu'elle eût besoin de s'échapper vers un monde trop différent de celui où je voudrais la retenir... Peut-être — j'ai des motifs pour le penser — vous parlera-t-elle de ces choses dont l'avantage à ses yeux est de limiter le sujet de vos conversations. Dans tous les cas, en vous adressant à elle, ne prononcez pas de ces paroles de caractère intime qu'elle n'est pas encore disposée à entendre ; habituez-la peu à peu à votre présence, et un jour viendra, je le souhaite, où elle vous exaucera.
Ainsi éclairé par de sages avis, je cherchai Thérèse dans la haute allée du jardin, et, comme j'arrivais par une allée transversale, je me trouvai à quelques pas d'elle avant qu'elle se fût doutée que j'approchais. A ma vue, elle eut un léger tressaillement qu'elle réprima vite, ne me laissant voir sur les traits réguliers de son jeune visage qu'une gravité douce dont je fus infiniment attendri. Je la contemplai un instant sans qu'elle cherchât à voiler son beau regard, et, d'une voix où elle dut sentir mon émotion, je lui dis :
— Pardonnez-moi! J'ai commis une faute, une faute envers
vous, envers cette candeur que pourtant je respecte... ah! infiniment!... Je vous supplie de me pardonner... C'est que, voyez-vous, pendant que je vous restais étranger, moi, dès votre première apparition, j'ai suivi point par point,d'éclair en éclair, la trace lumineuse que laissait votre passage devant mes yeux... Et je vous connais, je vous connais depuis longtemps, je vous ai retrouvée telle que je vous avais vue dans mes songes... et c'est pourquoi je vous ai parlé avec la familiarité ardente qui, pour mon malheur et mon remords, vous a offensée 1
Ebloui en la revoyant si belle, j'avais oublié tout à coup mes propres résolutions et les conseils de prudence que je venais de recevoir, et je m'étais exprimé encore trop vivement. Aussi son attitude était-elle devenue inquiète pendant que je parlais, et son visage, d'une expression ordinairement si franche, avait pris quelque chose d'un peu fermé; elle se tut un moment, puis elle me répondit :
— Après l'amour de Dieu, existe-t-il autre chose que les tendresses de famille et le désir de soulager les malheureux ? Mes parents, ma mère surtout, m'avaient dit qu'il fallait me préparer à des affections nouvelles, et j'avais vu que certaines de mes compagnes se préoccupaient de cet avenir. Pour moi, je ne parvenais guère à fixer là-dessus ma pensée; elle revenait vite vers Dieu, comme si une voix d'en haut m'appelait. Quand vous m'avez parlé tout à coup de sentiments particuliers qui s'adressaient à ma personne, ces sentiments m'ont paru étranges et très frivoles, j'ai trouvé que me les découvrir était un acte hardi et qu'on n'avait pas le droit de se conduire ainsi à mon égard... Pourtant, je peux le dire, jusque-là votre conversation m'intéressait, quelques-unes de vos idées me semblaient belles, et vos préoccupations me paraissaient se distinguer du commun... C'est le souhait de ma mère que vous deveniez plus familier ici, et je n'ai qu'à m'incliner devant ses désirs. Alors, si vous renoncez à des paroles trop singulières, si vous voulez bien ne pas y revenir, ainsi que
vous avez failli le faire tout à l'heure, ne pourrions-nous pas continuer à nous occuper comme auparavant de tant de sujets remarquables où il ne s'agit de rien qui me concerne? Je ne sais que bien peu de choses, je n'ai pas eu le goût de l'étude, j'étais portée à deviner, au lieu de chercher à apprendre, peut-être parce que, dès que la religion a apparu à mon cœur, j'ai senti résider là tout l'essentiel. Pourtant, ma mère me dit avec autorité et me persuade mieux encore par l'exemple de ses profondes vertus que, même en dehors des régions surnaturelles, il existe des êtres dignes d'inspirer un fervent respect. Vous, parmi la médiocrité du monde, vous avez appris à distinguer cette élite; vous vous êtes voué, a-t-011 dit, à l'admiration des personnages qui se sont rendus célèbres par leurs bons sentiments et par leurs belles pensées. Les pensées et les sentiments humains ne peuvent pas être comparés, certes, aux saintes ardeurs religieuses. Mais enfin Dieu ne défend pas de se prêter à ces intérêts, et il est permis de chercher à connaître les âmes qui les représentent le mieux. Ces âmes sont lointaines pour moi, j'ignore le chemin par lequel on les aborde : puisqu'elles se donnent à tous et que vous savez où aller les prendre, vous pourriez peut-être les amener jusqu'à nous et nous faire vivre quelquefois dans leur compagnie éclairée...
Ainsi cette âme, que sa fierté comme son élévation rendait adorable, se dérobait à moi, ou si, sous une influence extérieure, elle me laissait m'enchanter le cœur à son pur rayonnement, elle ne disait pas que je pourrais arriver jusqu'à elle-même, et dans tous les cas, si je parvenais jamais à la convaincre, ce serait seulement par cette marche lente que j'avais eu tort de hâter, par ces détours au travers desquels ma sotte impatience avait voulu couper droit. Et maintenant, grâce à l'éveil de sa défiance, le progrès que j'avais voulu précipiter devenait au contraire plus difficile, si même il n'était pas impossible.
J'apercevais cependant un coin d'azur à mon horizon : je me félicitais que la jeune fille eût été frappée de mon culte envers les êtres supérieurs et qu'une noble curiosité, peutêtre inspirée par un de ses proches, la portât à vouloir les connaître, elle aussi. Pour cette raison et pour déférer au vœu de sa mère, elle m'admettait auprès d'elle : j'aurais donc la joie de la voir, et peut-être les entretiens dont elle fixait elle-même l'objet me donneraient l'occasion de pénétrer peu à peu, par son esprit, jusqu'à son cœur.
Je répondis à celle que j'aimais :
— Il sera fait comme vous le voulez; vous pouvez tout obtenir de moi, sauf l'indifférence et l'oubli qui me seraient impossibles: votre fierté m'est chère et je me garderai de l'offenser. Puisque vous l'exigez, je me tairai sur mes sentiments intimes. Je trouve plus facile de satisfaire à une autre de vos demandes ; il me sera bien doux de vous conduire dans ces belles régions idéales où j'ai choisi d'habiter au pied des grands hommes! Un d'eux vous est déjà connu pourtant, et vous n'êtes pas aussi ignorante que votre humilité l'affirme Celui-là s'était levé comme le premier astre dans le ciel de ma pensée ; il est resté, de beaucoup au-dessus des autres, le plus brillant et le plus pur. Quelle joie m'a pénétré, lorsque, voyant votre nom auprès du nom de Lamartine, j'ai appris que, vous aussi, vous l'aviez élu I... Je n'ose pas vous dire quelle prédestination m'est apparue dans cette rencontre.
— Je ne connais pas plusieurs poètes et n'aurais pu comparer et préférer. Ma mère, me voyant un jour avide de m'édifier avec des Vies de Saints, m'a déconseillé cette lecture comme ne me convenant pas encore, et, à la place, elle a mis entre mes mains un recueil d'hymnes signé du nom que vous aimez par-dessus tous les autres. Ces élans vers Dieu m'ont ravie, ainsi que la délicatesse de ce langage où rien ne semble rester de la terre. J'ai ressenti un étonnement charmé en voyant qu'il existe dans ce monde quelque chose qui se rap-
proche ainsi des beautés de la religion. Aussi ai-je pensé que, dans l'œuvre charitable à laquelle mon père participe, l'exemple d'une imagination si suave ferait du bien; car elle aurait le pouvoir d'appeler en haut l'esprit de pauvres gens que leurs soucis, hélas 1 courbent vers la matière.
Pendant que Thérèse expliquait comment son choix lui avait été dicté, je remarquai la prudence qui avait inspiré le conseil de la mère : connaissant l'esprit enthousiaste de sa fille, elle redoutait que cette disposition ne l'entraînât vers des voies exceptionnelles; en conséquence elle lui donnait, pour la mener doucement ailleurs, le guide le moins suspect, celui qui, ayant longuement vanté l'amour de Dieu, vantait aussi l'amour humain, mais en l'ornant de translucide spiritualité, et par là risquait le moins de déplaire à une âme sans tache.
Dans mon cœur c'était bien ce même amour religieux que j'avais voué à Thérèse, et c'est d'une adoration semblable que je lui aurais parlé, si elle n'avait pas repoussé pour elle les effusions ardentes. Cependant, si elle ne voulait pas encore les écouter, on pouvait faire quelque chose pour la disposer à peut-être les entendre un jour. Puisqu'elle s'était laissé persuader de pénétrer dans l'atmosphère des grands hommes, il était heureux qu'elle eût été conduite d'abord sur le seuil du monde lamartinien : elle me suivrait plus volontiers dans ce monde déjà entrevu, j'aurais la joie de lui en faire visiter les perspectives si dignes d'elle. Certes, je ne pourrais pas lui nommer l'amour, même sous le couvert et avec les paroles du noble poète. Mais le génie de Lamartine offrait d'autres régions, situées à la même hauteur, et assez nombreuses, assez vastes pour émerveiller la jeune âme toute neuve qui consentait à les parcourir avec moi. Là, rassurée pleinement par ce milieu tout spirituel et diaphane, convaincue de la beauté pure où peuvent atteindre les sentiments humains, peut-être — je voulais l'espérer du moins — elle perdrait un peu de la sévé-
rite avec laquelle elle avait reçu l'aspiration de mon cœur vers elle.
Etant retourné à Mirole deux jours après, je trouvai Mme Issalys et sa fille dans la petite pièce intime qui prenait vue sur la montagne. La mère travaillait à un ouvrage d'aiguille, des vêtements pour les pauvres; elle me tendit la main. Thérèse, comme de coutume, s'abstint vis-à-vis de moi de ce signe de familiarité, si banal qu'il fût; elle se contenta de m'adresser un léger salut, dont le mouvement éclaira son front élevé parmi le flot lisse de ses cheveux sombres. Mme Issalys me dit :
— Vous le voyez, je m'occupe à vêtir des enfants, et à ce propos je m'attendrissais un peu et je vantais le charme de ces êtres ingénus que l'on ne peut s'empêcher d'aimer. Ma fille n'est pas insensible à l'attrait qu'ils inspirent, mais elle ne leur pardonne pas entièrement leur légèreté naturelle; citant une des qualités qu'elle ne trouve pas chez les êtres de cet âge, elle disait tout à l'heure : « Rien n'est digne d'intérêt comme un enfant pieux, mais aussi rien n'est plus rare. »
— Oui, il me le semble, fit Thérèse ; les seuls enfants doués de piété sont ceux-là que Dieu destine à le servir plus tard dans un état supérieur.
— Est-ce bien vraiment ainsi? répartit Mme Issalys. Il est des hommes qui, tout en restant dans les conditions ordinaires de la vie, ont goûté les ardeurs de l'amour divin. Très probablement ceux-là éprouvèrent de vifs sentiments religieux dès l'enfance.
Alors, se tournant vers moi :
— Mais vous, me dit-elle, vous devez avoir là-dessus des certitudes. Vous avez observé de près l'esprit et le cœur des grands hommes. Celui que vous paraissez connaître le mieux, Lamartine, dites-nous s'il ne fut pas un enfant recueilli, porté vers la prière et l'adoration.
Un peu peiné sans doute de m'exprimer à rencontre du sentiment de Thérèse, je voulais cependant lui communiquer ma pleine admiration pour mon poète et lui montrer par ce bel exemple que la ferveur religieuse peut habiter dans la même âme avec des émotions plus humaines. La connaissance des grands hommes était d'ailleurs le sujet qu'elle m'avait indiqué comme motif de nos causeries et justification de ma présence; c'était un point sur lequel elle désirait savoir, tandis que sur d'autres, plus intimes, elle voulait ignorer, et cette connaissance était la voie aux longs méandres par laquelle je pourrais peut-être avancer jusqu'auprès de son coeur. Je dis dans ces dispositions :
— La mère de Lamartine se félicitait de voir accompli pour elle le voeu le plus cher de toute mère pieuse ; son fils, enfant et adolescent, la ravissait par la tendre gravité qui paraissait sur son visage, quand elle lui parlait de Dieu. Lui-même a raconté ces entretiens et l'ardeur religieuse qu'ils enflammèrent en lui dès ses jeunes années. Ce touchant récit se trouve dans un des volumes que vous avez bien voulu me demander, fis- j e en m'adressant à Mme Issalys; en traversant le vestibule, j'y ai laissé ce dépôt qui me semble digne d'être accueilli dans votre maison. Si vous désiriez entendre les pieuses paroles de Lamartine lui-même, je pourrais aller prendre le livre, afin de suppléer au défaut possible de ma mémoire.
Je disais que j'allais prendre le livre. Mais qu'est-ce qu'un livre, s'il est vraiment inspiré ? C'est une âme, une âme vivante. J'ai toujours eu ce sentiment; je l'avais encore plus fort, maintenant qu'il s'agissait d'atteindre par une lecture le cœur de la noble Thérèse. Aussi, revenant dans le petit salon avec ce que j'étais allé chercher, il me semblait que l'esprit de Lamartine entrait avec moi et s'approchait de ma bien-aimée.
Prose ou vers, je sais par cœur bien des passages de nos grands inspirés. Par cœur! comme ce mot me paraît juste, mon cher Cadars ! Quand on admire, non pas seulement avec
l'intelligence, mais avec une enthousiaste affection, les pensées et les paroles qu'on admire ainsi s'assimilent à nous, elles deviennent, par une sorte de fusion chaleureuse, de sensibles ornements de notre existence et comme des parties vivantes de nous-mêmes, les plus hautes. Enrichi intérieurement d'un grand nombre de ces dons, que je devais pour la plupart à Lamartine, j'aurais peut-être pu me dispenser de lire. Cependant je ne voulais pas courir le risque d'altérer devant Thérèse des expressions si parfaites... Et puis j'aimais les livres du poète et de l'harmonieux prosateur, non pas seulement pour les trésors spirituels qu'ils renferment, mais aussi un peu pour leur dehors, comme l'écrin où je savais contenues en réserve tant de joies pures; et en conséquence j'avais fait orner leur extérieur au moyen de reliures choisies : c'était à mes yeux un signe visible de la valeur qu'on doit attacher aux nobles créations de l'esprit, une marque de respect envers les biens véritablement supérieurs. Dans cette occasion, où il s'agissait de révéler à Thérèse l'existence de hautes beautés humaines, je n'étais pas fâché de lui laisser voir le culte qui s'adressait à ces beautés sous des formes diverses, de frapper ainsi d'abord ses regards, avant d'émouvoir son intelligence. J'ouvris donc un volume de Lamartine que j'avais fait relier en ivoire, blancheur de parure placée là avec harmonie, et, moitié me souvenant, moitié lisant, je fis connaître à Mme Issalys et à sa fille, dévoilée par lui-même, la piété de Lamartine enfant et adolescent.
Prise tout de suite par la gravité charmante du récit, ravie dans cette atmosphère de prière, Thérèse avait joint ses belles mains jusque-là inactives; le visage levé, le corps un peu incliné en avant, elle écoutait, elle buvait ces pures paroles mélodieuses, et ses yeux brillaient d'un éclat que le recueillement, par intervalles, tempérait. De belles lueurs passaient dans ses regards comme le reflet mouvant de cts flots lumineux et limpides où se mire le ciel ; l'attendrissement, la joie,
une sorte d'extase se succédaient visiblement dans son cœur. Quand j'eus fini, elle parut écouter encore en son âme charmée le long retentissement de ces paroles révélatrices. Depuis que j'avais fait silence, elle avait baissé la tête. Elle la releva tout à coup et s'écria, comme sortant d'un songe :
— C'est une vision du paradis I II semble que l'on a quitté la terre et que l'on est arrivé quelque part où, clairement, chantent les anges... Les sentiments exprimés ainsi ne sont pas nouveaux, on les reconnaît en soi : mais comme ils sont changés 1 comme ils paraissent embellis! Quelqu'un les a fixés là au point le plus haut qu'ils peuvent atteindre, parmi toute la suave lumière dont ils peuvent briller!... Il y a donc des âmes humaines capables de se tenir ainsi sur les sommets et d'y transporter tout à coup les autres! Quel privilège elles possèdent I
— Oui, dis-je, quel privilège suprême! le plus digne d'être envié! C'est le génie. Vous avez vu l'effet de cette puissance. Vous en jugeriez mieux encore, si, votre mère et vous, vous vouliez connaître les diverses inspirations du poète, du moins la plupart d'entre elles, et surtout si, montant encore d'un degré, vous vouliez l'entendre s'épancher en vers, c'est-à-dire en paroles expressément ornées du prestige musical.
— Oh! oui, nous voulons bien! N'est-ce pas, mère?
Elle avait dit ces mots d'un élan, d'un élan qui ne venait pas vers moi, qui allait vers un autre, plus haut, plus digne, mais enfin qui m'effleurait en passant.
Le lendemain, quand j'entrai de nouveau dans la pièce maintenant accoutumée, Mme Issalys me dit : « Nous vous attendions !... » et le visage de Thérèse, plus éclairé que d'ordinaire à mon aspect, ne démentait pas, confirmait au contraire ces paroles de bienvenue. Comme ce premier rayon favorable de ses yeux me parut doux à recevoir! J'eus l'impression vague, très lointaine encore, d'une lumière commençante, comme si l'aurore de mon bonheur se levait! Et je ne fus pas
ingrat; j'éprouvai un sentiment de reconnaissance pour le tendre poète dont le prestige me valait cet accueil : après l'avoir tant admiré à cause de son génie, je le voyais maintenant intervenir dans ma vie intime, entrer en action pour moi, pour les intérêts les plus chers et les plus hauts de mon cœur; il me semblait qu'il me protégeait, et, pour le remercier de son assistance, je mis une animation plus vive à le louer, à l'exalter, à répandre largement devant la jeune fille le charme qui émane de lui.
Les limpides phrases de prose qu'il avait versées la veille par mes lèvres étaient comme un prélude bien digne d'éveiller l'imagination de Thérèse, sa sensibilité latente pour la beauté de la parole. Cette sensibilité était apparue exquise; on la voyait s'épanouir toute vibrante du fond de l'être. Et l'âge de ma bien-aimée, qui était non plus l'enfance, mais la jeunesse, donnait à cette sensibilité toute sa force, une force qui ne s'était pas usée d'avance, comme celle de notre esprit dont la fraîcheur, atteinte par des lectures prématurées, ne se retrouve pas quand nous sommes devenus capables de comprendre; Thérèse, au contraire, arrivait en face du génie en présentant à ses révélations une âme déjà formée, mais encore intacte et toute neuve. Aussi fut-elle envahie d'une émotion étrangement profonde, lorsqu'elle connut ainsi pour la première fois un être aussi élevé que Lamartine et qu'elle l'entendit ennoblir si mélodieusement les termes de la langue courante. Que serait-ce lorsque la véritable harmonie, celle du vers cadencé, ailé, apparaîtrait? Elle enchanterait la jeune âme, elle exalterait encore, par sa magie inconnue et subite, les sentiments déjà si hauts de ce jeune coeur.
Combien, quand je le fis entendre, le mélodieux soupir de Y Isolement souleva l'âme frémissante de Thérèse 1 Pendant que sur mes lèvres murmurait cette noble plainte, je voyais le front blanc de la jeune fille peu à peu se dresser, je voyais son regard quitter l'horizon de la terre et, comme un rayon
qui remonte vers sa source, se perdre vers l'espace en des lointains infinis. L'aspiration du poète attirait évidemment la sienne, la favorisait, lui ouvrait des chemins nouveaux par où elle pouvait s'envoler, et, en la berçant, les ailes palpitantes du rythme portaient son âme jusqu'à un séjour idéal où tout sera plus beau et plus pur que dans ce monde.
Le poème était achevé, et, belle d'attitude comme de visage, Thérèse demeurait immobile, les yeux fixes, absorbée, noyée dans la vision suprasensible évoquée par le poète. Elle ne fut tirée de son rêve que par la voix de sa mère qui, inquiète de ce silence, voulait la rappeler ici-bas :
— C'est une noble inspiration, dit cette mère prudente et tendre ; on ne peut pas en imaginer de plus élevée ni de plus douce dans la tristesse. Mais ces vers portent la trace de chagrins qu'aurait éprouvés le poète; on s'aperçoit qu'à ce moment ses souffrances personnelles avaient répandu une couleur sombre sur son esprit, et qu'il voyait la vie et le monde à travers ce nuage. Il a dû dans la suite, rasséréné, présenter, les choses sous des teintes plus heureuses et rendre justice à l'existence que Dieu nous a donnée.
Je compris l'intention maternelle; Mme Issalys, je le sentis, connaissant mieux que moi l'âme de sa fille, redoutait, pour cette âme prête à l'essor, tout appel trop direct vers l'au-delà. Je m'étais trompé peut-être en choisissant des vers soulevés d'une aspiration infinie; conformément à l'indication venue de la mère, je repris :
— Oui, certes 1 Quoique tourné souvent vers l'invisible, ce poète était doué d'une sensibilité trop vive pour rester indifférent aux beautés de ce monde; sans doute parmi les choses extérieures il goûtait surtout les plus légères, les plus limpides, celles qui offrent les symboles les plus transparents de l'âme; mais, celles-là, il les goûtait avec ivresse, et il possédait le don de les montrer dans toute leur splendeur, d'en faire passer en nous tout le charme vivant. La grâce et la pureté printanières
pénètrent une suite de vers qui brille au cours d'un long récit poétique, imprégné de dévouement et de tendresse, le plus beau poème peut-être de notre langue.
J'avais apporté pour Mme Issalys mon exemplaire de Jocelyn. J'avais eu l'idée, dans mes premières ferveurs d'admiration, de faire mettre à ce livre précieux une enveloppe, imitée de celle que Lamartine donne au Livre Sacré de sa Chute d'un ange ; vous vous rappelez cette décoration telle qu'il la peint en notes éclatantes, cette colombe aux yeux de diamant, au bec de corail, dont les ailes frémissantes, emblèmes de l'âme, s'ouvrent et se ferment avec le livre. Les ailes de la colombe se déployèrent, quand j'ouvris le volume pour lire la description, à la fois enivrée et idéale, du printemps dans la montagne... Vers le milieu du magnifique tableau, je voulus m'arrêter; mais Thérèse émerveillée, innocemment ravie, comme un enfant devant qui l'on a commencé une histoire, désira en entendre davantage, et je fis revivre pour elle jusqu'au bout ces paysages délicieux où les hautes terres, amollies par la saison douce, ruissellent de brises, de parfums et d'eaux murmurantes.
Alors ma bien-aimée, avec un clair sourire de joie épanoui sur ses lèvres, s'écria :
— Quelle suave découverte ! Voici que m'a apparu la richesse du monde, la beauté du printemps avec sa vie débordante et infinie. Jusqu'à cette heure je n'avais fait que l'entrevoir; je ne sais pourquoi, j'avais surtout senti son charme dans l'éclat pur des roses blanches de notre jardin. Maintenant, quand la jeune saison reviendra, je comprendrai de quelle parure elle sait embellir ce monde, avec quelle force elle sait figurer l'espérance. Toutes les saisons d'ailleurs, je le pressens, ont leur nuance de beauté, et l'on pourrait passer bien des heures, bien des jours sans doute à ne faire autre chose que contempler le cours de ces merveilles, en remerciant Dieu de les avoir créées aussi inépuisables.
Ainsi s'élançait cette jeune imagination toute fraîche qui, n'ayant pas voulu voir jusque-là la beauté du monde, venait de la découvrir sous le coup de lumière de la haute poésie; je répondis aussitôt :
— Le poète, auquel vous accordez le privilège de vous avoir presque révélé la nature, ne manque pas, après avoir admiré l'œuvre séduisante du Créateur, d'élever vers lui un hymne de remerciement. Mais il sait bien que la nature, insensible dans sa beauté, ne suffit pas à contenter le cœur de l'homme ; aussi, aux côtés du solitaire, tout à l'heure si enthousiaste du printemps, puis bientôt lassé, et souffrant, parmi les charmes extérieurs, d'une cruelle impression de vide, il amène un compagnon, un ami, intime trésor mille fois plus précieux que toutes les splendeurs de la nature. Et l'isolé de naguère, maintenant comblé, éprouve pour l'auteur du monde un sentiment plus profond de reconnaissance, répondant à un bienfait très supérieur; sa gratitude s'exhale en des vers imbibés de lumière tendre, qui éclairent tout le mystère des affections.
Je lus ces vers d'analyse émue, riches de toutes les nuances de la sensibilité intime, pleins de la science entière du cœur, ces vers où l'âme la plus indifférente prendrait le goût d'aimer, le désir de se fondre en une autre âme, de vivre par elle et pour elle, avec la certitude de ne pouvoir trouver le bonheur que dans cette union.
Au murmure de ces paroles où chantent harmonieusement toutes les joies de la tendresse, je voyais le regard de Thérèse gagné peu à peu par une rêverie profonde. A un moment elle se détourna et posa doucement sa jeune main sur la main de sa mère, comme pour s'assurer qu'elle aussi possédait des affections, qu'il existait des êtres nécessaires à son cœur, et qui à leur tour mettaient leur bonheur en elle ; puis, elle retira sa main d'un mouvement lent et reprit son attitude absorbée, comme si elle entendait des échos se prolonger au loin, quelque part, dans des perspectives de vie confusément ouvertes devant
elle... Moi, en voyant la belle jeune fille si pénétrée, si émue par la révélation du tendre génie, involontairement je me souvenais de Dante et de la puissance qu'il donne à une lecture pour illuminer une jeune âme; mais j'écartais Françoise de Rimini, et, pour rendre justice à ma bien-aimée, je pensais que la jeune âme éblouie par un livre pourrait être Béatrix elle-même, la figure de l'amour idéal.
Lorsque, en rêvant ainsi, j'eus fini de montrer dans le miroir de beaux vers le bonheur que donnent les affections sensibles, Mme Issalys exprima son vif assentiment; elle approuva avec insistance le lumineux tableau de la vie du cœur, présenté d'un accent si persuasif par le plus aimant entre tous les poètes.
Thérèse, dont l'enthousiasme d'ordinaire s'épanchait avec une aisance heureuse, ne prononça cette fois que peu de paroles. Elle jeta seulement ces exclamations : « Que c'est beau! que c'est beau!... » et se renferma dans le songe qui l'absorbait. Moi, sans rien deviner, mais dans l'idée, dans l'espérance que le songe de la chère âme était tendre, je voulus l'animer encore, je voulus agir sur elle plus fortement, en lui faisant sentir par la privation combien sont indispensablement précieuses les affections humaines; je désirai que, après avoir goûté la lumière de la présence, elle connût, pour mieux les comparer, la sombre nuit de la solitude, et je dis :
— Le personnage chargé par le poète d'exprimer ses propres émotions a été violemment séparé de l'ami qu'il aimait tant; il vit seul, sans famille, au fond d'une campagne reculée, sans trouver autour de lui aucun être auquel il puisse donner ce cœur si aimant, dont l'inutile force l'oppresse, et son vain désir s'exhale en lamentations douloureuses.
Les plaintes que j'annonçais ainsi, c'étaient ces soupirs, ces gémissements d'un être solitaire auxquels répondent dans sa maison vide le bruit lugubre du vent et le ruissellement de la pluie sur les carreaux, par un jour d'hiver, sous un horizon
rétréci, jusqu'à ce que le malheureux abandonné, profitant d'un répit éphémère, sort de cette maison déserte, entre dans son jardin glacé, et là regarde ses arbres familiers, leur parle comme à de vieux amis, touche avec affection leurs branches de la main... car, s'exclame-t-il,
Mon âme qui déborde De ce besoin d'aimer, sa vie et son tourment, Au monde végétal s'unit par sentiment, Et, si Dieu réduisait les plantes en poussière, J'embrasserais le sol et j'aimerais la pierre!... En répandant ainsi mon âme afin qu'on l'aime, Sur mon isolement je me trompe moi-même, Et l'abîme caché de mon ennui profond Se comble à la surface... et le vide est au fond 1
Des larmes de pitié brillaient dans les yeux des deux femmes qui m'écoutaient. Des secousses brusques agitaient les fines épaules de la jeune fille, comme si elle était prête à sangloter. Pour cacher sa faiblesse, se levant tout à coup, eïle m'adressa seulement ces mots : « Je devrais vous remercier, mais excusez-moi!... » et, dans la pudeur de son émotion, peut-être dans la crainte instinctive que son visage baigné de pleurs ne me parût trop touchant et trop beau, elle s'enfuit de la pièce où nous nous trouvions. Placé près de la fenêtre, je la vis se diriger vers l'église, où elle voulait se fortifier sans doute par la méditation et la prière.
— La chère enfant est bouleversée, me dit Mme Issalys d'un ton ému ; elle a peine à se reconnaître. Elle vient de passer, si vite, par tant d'impressions nouvelles ! Elle a reçu la révélation de la poésie, et, par la grâce du poète, beaucoup de ses sentiments, presque ignorés d'elle, se sont approfondis, se sont éclairés d'une lumière puissante!
— Oh! quelle sensibilité! m'écriai-je; quelle richesse d;
cœur! qi.elle ouverture d'esprit! Les pensées, les images, toutes les clartés pénètrent en elle et prennent une force nouvelle au foyer ardent de son âme. Qu'il serait doux d'alimenter et de voir luire ce feu si pur! Pourrai-je continuer ce qu'elle m'a permis de commencer? M'admettra-t-elle à revenir, environné de la compagnie des grands hommes?
— Je le crois et je le désire. A bientôt.
Quand je retournai à Mirole quelques jours après, j'aperçus Thérèse dans le jardin; dès qu'elle me vit à son tour, contrairement à la réserve qu'elle gardait depuis le jour de l'aveu, elle s'avança vers moi. En marchant à sa rencontre, je cherchai, comme je le faisais toujours avec un intérêt ardent, à deviner, d'après son expressive physionomie, son état d'âme. Je m'aperçus que la forte et tendre émotion, dont elle avait été envahie l'autre jour, s'était atténuée en elle, et qu'à la place elle était occupée d'un souci, d'un doute qui l'embarrassaient. En effet, après quelques mots sur sa retraite précipitée, elle dit :
— Quelle force possèdent les belles idées! Voilà que je vis maintenant avec toutes ces pensées et ces sentiments du poète ; il n'y a pas d'événements plus considérables que ces révélations apparues tout à coup, et si profondes! Elles retiennent depuis des jours tout mon intérêt; elles me semblent merveilleuses. Quelquefois, cependant, elles me mettent dans une sorte de perplexité. Ainsi, par exemble, le triste abandon dans lequel tombe le héros du poète mérite bien la pitié : il est des affections si douces! ce serait bien cruel d'en être privé... je le comprends mieux que jamais... Mais la manière d'exprimer cette compassion, comme le fait la poésie, m'inspire un scrupule. Tout en plaignant le pauvre solitaire, on ne peut s'empêcher de trouver un charme délicieux dans le récit de ses peines; le choix des paroles, l'harmonie des sons, la musique prolongée des vers amènent un enchantement qu'on trouve étrange de sentir, puisque enfin il s'agit des dou-
leurs d'une âme. Et je me demande alors si la poésie n'est pas un jeu, auquel manqueraient les sentiments sincères, une réelle tendresse, une compassion véritable. Ce serait un jeu bien frivole, presque impie.
Dans un élan de mon cœur j'admirai le sérieux de cette jeune âme qui, par un pur instinct, une profonde droiture, se défiait du plaisir, même le plus délicat et le plus élevé. Je lui répondis avec un sentiment encore accru d'intime respect :
— Votre doute n'est pas sans raison. Les premiers biens de tous sont les affections, la bienveillance, la pitié, le dévouement, le devoir. Mais quand des hommes choisis se chargent de parler pour les autres hommes, ne faut-il pas qu'ils expriment ces sentiments avec un intense éclat, afin que, les montrant dans toute leur puissance, ils les rendent plus aisément contagieux? Sans doute, il est des artistes qui imaginent les émotions plus qu'ils ne les éprouvent, et ceux-là dans la vie réelle peuvent être terriblement décevants. Croyez qu'il existe de vrais poètes sincères, devenus poètes, c'est-à-dire interprètes de l'humanité, parce que, sentant plus fortement, plus abondamment que les autres hommes, ils son* conduits à épancher ce trop-plein de leur âme. Si ceux-là, aussi bien que les simples artistes, mettent à leurs pensées, à leurs rêves, une parure extérieure, de l'harmonie, de la couleur, en un mot, de la beauté, c'est parce que la facilité à sentir ou à produire la beauté est une élégance bienséante, c'est, en outre, parce que le charme des paroles sert à rendre la vertu plus attrayante, comme la grâce des traits d'un visage rend plus sensibles les qualités de l'âme, c'est, enfin, parce que la beauté présente on ne sait quelle noble image du bonheur, du bonheur suprême dans un Paradis qu'on a mérité... Au surplus, les vrais grands poètes ne se contentent pas de retracer leurs émotions sous une forme heureuse; la sincérité et aussi la force de leurs sentiments leur inspirent
7o ASCENSION
le désir de les faire passer dans l'action. Les actes des grands poètes, voilà ce qui doit dissiper les scrupules qu'on pourrait concevoir en face des existences consacrées à la recherche du beau. Chez ceux-là, la vie du cœur fut si entière que, après s'être épanchée de leur âme dans leurs livres, elle déborda encore au delà de leurs livres, et elle se montra aussi digne d'admiration dans leurs démarches que dans leurs écrits. Ce Lamartine, dont la belle âme vous est déjà apparue, présenta peut-être le plus haut exemple de la poésie réalisée vécue, introduite magnifiquement et tout naturellement dans les faits. Il se désigna toujours lui-même comme un homme d'action, auquel ne venait que par intervalles, aux heures de repos, le goût de chanter. Dans les crises sociales qui agitaient le pays, il se sentait tenu de participer aux efforts des hommes vers la liberté et la justice. Il se mêla donc aux luttes politiques pour le service de l'humanité et de Dieu. Il y joua un admirable rôle d'éloquence et de dévouement. Quand la France, lasse d'un gouvernement à vues étroites, lui substitua un régime plus propre à seconder les aspirations généreuses, elle prit le poète pour son chef. Quelque temps il dirigea sa patrie dans les voies les plus pures, offrant son sang, sa vie, pour la retenir sur les pentes mauvaises; et la nation reconnut si bien en lui son guide et son idéal que lorsque, sortant de l'assemblée des représentants, il passait dans les rues de Paris, le peuple s'écriait : « Vive le roi Lamartine!... » Il avait pris d'avance, comme poète, l'engagement d'être un héros, quand l'heure de l'action sonnerait. Dix-huit ans avant le jour glorieux où il affronta tous les périls pour sauver son pays, il avait écrit ces vers où se dressait prophétiquement Limage de son acte magnanime :
Que l'Autel de la Peur serve d'asile au lâche! Ce cœur ne tremble pas aux coups sourds d'une hache, Ce front levé ne pâlit pas;
La mort qui se trahit dans un signe farouche
En vain pour m'avertir met un doigt sur sa bouche
La gloire sourit au trépas.
Il est beau de tomber victime Sous le regard vengeur de la postérité,
Dans l'holocauste magnanime
De sa vie à la vérité!
L'échafaud pour le juste est le lit de sa gloir.3 : 11 est beau d'y mourir au soleil de l'histoire,
Au milieu d'un peuple éperdu, De léguer un remords à la foule insensée, Et de lui dire en face une mâle pensée,
Au prix de son sang répandu!
Vous voyez bien que la poésie n'est pas toujours un frivole jeu et qu'on peut se fier à ses enchantements, quand ils émanent de nobles cœurs parmi les poètes. Ceux-là ne trompent pas; ce ne sont pas des miroirs colorés d'illusions, ils sont le pur reflet des vérités les plus hautes.
En disant ces vers éclatants d'un noble courage, j'avais compris aussitôt, au regard de Thérèse, que la poésie avait gagné sa cause auprès de l'austère jeune fille et emporté tous les doutes qui l'arrêtaient naguère. La beauté d'âme de Lamartine, par son évidence mieux que par mon plaidoyer, l'avait convaincue. Pleinement rassurée, rayonnante et ravie, elle s'écria :
— Oui, c'est bien vrai! La poésie, ainsi entendue, représente des qualités très réelles du cœur. Et si une âme a besoin de s'épancher par des écrits ou par des discours, si les bonnes actions ne lui suffisent pas, c'est que ses sentiments ont trop de force pour rester enfermés en attendant l'occasion d'agir. Et les ornements qui s'ajoutent alors aux paroles sont bien placés, ils annoncent la beauté de l'âme, ils servent à la rendre plus visible, ils engagent d'une façon plus persuasive à l'imi-
tation des bons, des grands sentiments que manifestent avec tant de charme les hommes supérieurement doués... Ce monde possède donc de tels êtres 1 L'âme humaine peut atteindre jusqu'à ces hauteurs! Oh! que cela m'étonne! C'est en vain que parfois on m'avait annoncé ces merveilles : en moi-même je pensais toujours que pour trouver d'aussi beaux exemples du Bien il fallait chercher au delà des créatures. Pourtant, je le sais à présent, la magnificence éclate dans quelques-unes d'entre elles, et parfois apparaissent, avec un visage qu'on peut voir, avec une voix qu'on peut entendre, des existences dignes des hommages presque les plus hauts... Je ne le croyais pas... C'est une révélation qui m'est faite, et la vie en est embellie, le monde paraît plus pur, la terre semble perdre ses vulgarités et s'éclairer d'une plus riche lumière, je vois se combler le vide que je sentais dans l'existence d'ici-bas...
Thérèse, en parlant sur ce ton ardent, avait cessé de marcher dans le jardin. Elle regarda la montagne, la vallée, les coteaux qui s'étendent en ondulant jusque vers la région de Daumière. Puis, se tournant vers moi :
— Remercions Dieu, dit-elle, d'avoir envoyé dans ce monde ces grandes âmes, ces images de lui-même, qui nous font p:ui.iciper d'avance à son esprit infini, à sa beauté souveraine
Elle aussi, elle était belle divinement en son pur enthousiasme! Et plus je l'admirais, plus je fus touché de la nuance de langage dont elle s'était servie; elle avait dit: « Remercions!... », elle m'avait invité à me joindre à elle dans sa prière, et, par là, elle ne semblait plus me considérer comme un étranger, elle reconnaissait avoir avec moi des goûts, des pensées, des sentiments en commun, elle nous associait l'un à l'autre, elle et moi; elle nous mettait deux ensemble I
Nous continuâmes à nous entretenir de la grande âme qui maintenant était entre nous comme un lien vivant. Sauf la région réservée que je n'abordai pas, je lui dis tout, je lui
fis part de toutes les connaissances et de tous les motifs d'admirer qu'une longue familiarité avec le génie de Lamartine avait assemblés en mon esprit. Une fois sa pleine sympathie en mouvement, elle se montra avide de tout savoir, tout, je veux dire : tout ce qui n'était pas l'amour. Les points sur lesquels portaient ses questions montraient bien l'excellence et la profondeur de ses sentiments à elle-même : elle me demanda en particulier si mon héros avait été attentif aux souffrances des pauvres, à leur vie humble et naïve; il me fut bien facile de lui répondre que, non seulement la charité de Lamartine s'était élevée jusqu'à une sorte de munificence, mais qu'en outre il avait peint plusieurs fois, d'un coeur tendrement ému, les existences dénuées et laborieuses, et que la pitié était apparue en lui comme une des principales inspirations de sa politique.
Ces traits achevèrent de dessiner pour la noble jeune fille une image qu'elle put accueillir dans son cœur et dont elle put enrichir sa propre vie morale. Un sentiment de conquête spirituelle, de joie supérieure, remplit son âme et lui fit goûter une pure ivresse, une haute félicité. Près de moi, dans les allées du jardin, elle s'avançait d'une démarche qui semblait portée sur des ailes, et sa taille souple se dressait, une clarté plus chaude illuminait son front, et des paroles élancées coulaient de ses lèvres ouvertes par la confiance.
Thérèse s'en serait tenue à ce génie inspiré uniquement par l'âme; c'est dans ce monde aérien, tout transparent de spiritualité, qu'elle aurait le mieux reconnu sa demeure naturelle, et, certes, nous n'avions pas épuisé les régions de cet univers diaphane où la terre semble presque aussi éthérée que le ciel. Mais, tout en laissant le poète séraphique flotter au premier rang, il était juste et opportun d'éclairer les regards de la jeune fille, en conduisant devant elle d'autres nobles esprits qui embrassaient la réalité de plus près; par
ceux-là un éclat prestigieux s'était répandu plus directement sur la vie même, la vie dont il fallait démontrer la beauté à une âme prévenue peut-être d'un autre rêve.
Pendant des journées lumineuses, dans le petit salon ou dans l'allée de charmille de Mirole, je sentis moins le poids du silence imposé à mon amour, en suivant le vol de l'enthousiasme ingénu et soudain que ces autres révélations provoquèrent chez ma bien-aimée. Par moi, les grands yeux d'une vierge ignorante et émerveillée virent pour la première fois le flamboiement de Victor Hugo. Elle connut cette imagination incomparable, où toute la nature créée revit dans un éblouissant relief baigné de mystère; elle admira cette puissance d'un fougueux dompteur du verbe, robuste ouvrier dont le marteau sonore forge le rythme qui étincelle; elle aima en même temps cette bonté, cette tendresse d'un doux géant incliné vers les faibles.
Quand j'amenai en présence de Thérèse la grave figure d'Alfred de Vigny, elle goûta vivement cette hauteur méditative, fière de sa pensée, de son humanité supérieure, cette noble tristesse qui prenait sa revanche contre le destin en s'éclairant de beauté consolatrice.
Quelques poètes étrangers, des lyriques allemands, vinrent se joindre à ce groupe qui s'assemblait autour de l'élue de mon amour et lui offrait des présents inconnus. Ceux-là lui apportaient une fraîche ingénuité du cœur et une rêverie légère, délicate, ne reflétant de l'âme que les émois les plus purs et de l'univers que les apparences les plus exquises.
Je ne manquai pas d'introduire auprès de ma bien-aimée le poète, honneur de notre génération, l'homme au front lumineux et au cœur aimant, capable de condenser en son vigoureux esprit tous les rayons de la science, et cependant âme douloureuse, vulnérable, toute frissonnante de tendresse et de scrupules, notre cher Sully Prudhomme; vous savez combien il est près de mon cœur, et pour vous il est plus proche
encore, mon cher Cadars, puisque votre sens métaphysique vous permet de le suivre jusqu'en ses plus profondes méditations.
Je fis résonner devant Thérèse les plus belles paroles de ces nobles charmeurs, afin qu'elle les entendît eux-mêmes et qu'elle entrât ainsi en communication directe avec eux. Je n'avais nul effort à faire pour cela. Tous ces poètes étaient vivants dans mon cœur : c'étaient comme des êtres d'élite que j'aurais connus, qui m'auraient parlé et dont j'aurais répété les propos. Ils étaient aussi comme de ces amis haut placés dont on s'honore, et cette brillante compagnie dont je m'environnais aux yeux de Thérèse, en apparaissant comme l'ornement de ce monde, jetait, me semblait-il, son prestigieux reflet sur moi.
J'avais encore d'autres affections que je voulais lui communiquer, et, parmi celles-là, mon amour pour mon pays natal. Cet attachement était ancien, il s'était noué en moi dès mes premières et naïves impressions d'enfance. Mais j'aimais infiniment plus mon pays, depuis que j'avais à le louer et à le remercier d'avoir produit la plus pure des fleurs humaines, Thérèse ! Pendant son enfance et son adolescence, elle n'avait fait avec ses parents que de brefs séjours à Mirole, rapides passages qui ne m'avaient pas donné occasion de la voir; il était juste que la chère âme connût mieux la région dont elle était issue et qu'elle lui apportât vers l'heure de sa jeunesse son hommage de fille... Pourtant non! mon pays, si beau qu'il fût, n'aurait pas pu à lui seul la créer; il avait fallu, pour donner naissance à un tel être, un concours providentiel dans l'union heureuse de plusieurs races et des races les plus favorisées; ma bien-aimée, par delà sa mère à demi Italienne, semblait devoir sa splendeur sans tache à la patrie de Dante et de Pétrarque... Ou plutôt non encore! on ne pouvait pas parler de race ni de patrie terrestre, fût-elle la
plus noble de toutes, à propos de ma bien-aimée; elle n'était d'aucune région, ni d'aucun lieu, elle n'avait emprunté aux contrées de ce monde rien qui pût la particulariser et la définir : elle semblait venir, seule, d'ailleurs, de plus loin, et son rêve du Paradis, ses songeries sous les étoiles avaient l'apparence d'un souvenir, peut-être d'un regret... Ce n'était donc pas pour qu'elle remplît un devoir envers le pays de sa naissance que je voulais le lui montrer; c'était pour moi, pour que ce pays s'embellît encore à mes yeux en étant touché par ses regards et senti par son âme, et afin que je pusse y voir flotter comme une atmosphère ses impressions superposées aux miennes, plus brillantes, plus délicates que les miennes...
Je lui avais vanté souvent, au cours de nos causeries, les beaux sites qu'on pouvait admirer dans le voisinage, et j'avais éveillé sa vive imagination en lui décrivant, avant tout, les grands bois profonds dont les rameaux entourent et frôlent les ogives d'une vieille abbaye appelée, à cause de cette situation, le Chêne-Dieu. Comme Thérèse avait exprimé le désir de visiter ce lieu saint, il fut convenu que nous ferions ce pieux pèlerinage sans tarder, elle, Mme Issalys et moi ; l'endroit étant rapproché de Daumière, je devais attendre sur la route la voiture qui amènerait ma bien-aimée et sa mère.
Arrivé bien avant l'heure au point marqué pour le rendezvous, j'occupai les longues minutes de l'attente à causer avec les petits bergers, enfants de familles pauvres, qui faisaient brouter par leurs moutons l'herbe poudreuse venue sur les berges du chemin.
Je m'étais placé, pour attendre, au bas d'une petite côte; quand la voiture arriva, je l'accompagnai en marchant près de la portière, car je désirais que Mme Issalys et sa fille missent pied à terre dans peu d'instants, dès qu'on aurait atteint le haut de la montée commençante.
Nous y parvînmes. Là, tout à coup, oubliant la zone vulgaire des champs cultivés, nous vîmes assez loin, à l'écart, une forêt vaste, épaisse, mystérieuse, emplir de son étendue tout l'horizon; elle adoucissait les sommets, elle veloutait harmonieusement les pentes, elle répandait sur les espaces en plaine la parure flottante de ses riches frondaisons; et, du sein de cette masse profonde, surgissait comme un rêve du passé la forme d'un clocher aérien surmontant une église ogivale, blancheurs grises et moussues à demi noyées dans un océan de branches. Ainsi apparaissait, conservé à travers les âges, l'asile de prière que nous venions visiter pieusement.
Nous prîmes les vagues sentiers abandonnés qui y conduisaient, et où semblait nous devancer, comme des guides silencieux, l'ombre des moines d'autrefois en costume blanc. Le recueillement s'étendait profond sous les hautes voûtes des arbres. A leur cime, une brise légère courait par intervalles, comme une lente oraison interrompue et reprise. Nos pas traversaient des plis de vallon enfouis sous les ombrages, baignés d'une lueur de sanctuaire, solitudes closes, mystérieuses retraites qui nous enveloppaient de leur douceur.
Nous avions l'impression de vivre dans un autre temps, de sentir avec une autre âme; il nous semblait que la matinée jeune et pure qui nous éclairait était restée là d'un autre siècle, d'un siècle inviolé où commençait la floraison des âges. Des corolles bleues et blanches s'ouvraient dans l'herbe des bois; elles gardaient des gouttes de rosée que le brouillard y avait suspendues, en s'évanouissant dans le ciel comme une vapeur d'encens. Ces fleurs, en comparaison des autres fleurs, semblaient plus naïves, plus innocentes, comme si elles avaient reçu, transfigurante lumière 1 des regards d'âmes plus candides que celles d'aujourd'hui. Même la jeune fille qui marchait à côté de moi, après les avoir contemplées, n'osait pas les cueillir.
Nous arrivâmes à la vieille abbaye; à l'entrée, sous un
arceau à demi caché par le lierre, s'élevait une statue mutilée de sainte Anne assise, ayant à ses côtés la svelte et pure image de la Vierge enfant. La figure de sainte Anne portait avec une expression pieuse les traits de la race rustique du pays; mais sur le visage de l'enfant prédestinée je crus apercevoir, comme dans un éclair, la prestigieuse apparition de Thérèse à douze ans.
L'église s'ouvrait, vaste, nue et déserte; excepté le soleil et les oiseaux, il n'y avait dans ce lieu solitaire que l'âme des temps passés. En avançant, il nous revenait de la profondeur des voûtes des échos sans proportion avec la lenteur craintive de nos pas : c'étaient peut-être les anciens âges, vagues, multipliés, lointains, qui nous répondaient.
Depuis que nous étions entrés dans la forêt, une influence secrète nous avait obligés au silence; c'est à peine si la jeune fille, au commencement, avait poussé quelques exclamations étouffées. A présent, dans l'église, aucune parole ne venait sur nos lèvres. Cependant, comme, le jour même où nous avions projeté le pèlerinage, j'avais raconté l'apparition de la Vierge en ces lieux, comme j'avais dit sa candeur sans tache fixée dans un vitrail maintenant détruit, Thérèse, frissonnante, me demanda à voix basse :
— Où était-ce?
Je lui montrai une ogive toute pleine de l'azur du ciel. Alors, droite, immobile, comme en extase, elle éleva ses mains pures, et, les regards attachés sur la place mystique, le visage empreint d'une tendre piété, longuement, profondément, elle pria.
Nous sortîmes par les cloîtres, transition recueillie entre \i sanctuaire lui-même et les bois qui l'entourent comme une mer. Nous ressentîmes, nous touchâmes presque la paix qui s'était condensée sous ces arceaux pendant de longs âges de méditation solitaire. La mysticité des âmes qui avaient vécu dans cet asile nous avait pénétrés au point de nous faire
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trouver ensuite la forêt et ses ombres et ses fleurs plus religieuses encore qu'à l'arrivée.
Quand parut de nouveau le grand jour banal du chemin, je pus échanger mes impressions avec Mme Issalys : les pensées de celle-ci n'étaient pas tout à fait conformes aux miennes ; on sentait que, sans formuler expressément ses réserves, elle n'admirait pas pleinement la vie toute d'ascétisme dont l'atmosphère venait de nous baigner. Je la voyais surtout jeter sur sa fille des regards préoccupés. Thérèse continuait à se taire, et devant ce silence, devant l'air absorbé de son visage, l'inquiétude qu'éprouvait sa mère commença à me gagner. Je me demandais si le rêve secret, qui la rendait étrangère à notre présence, ne tendrait pas, en se prolongeant, à la séparer indéfiniment de nous. Jusqu'où la mènerait ce songe intime, suivi si longuement en elle-même, sans que, elle si expansive, elle adressât une parole, soit à moi dont l'entretien lui plaisait souvent, soit à sa mère qu'elle chérissait d'une si forte tendresse?
En lui disant adieu, je ne parvins pas à arrêter son regard; le regard de son âme en extase flottait loin de moi, bien audessus de moi. Je vis Mme Issalys prendre doucement sa fille par la taille et la conduire à la voiture où elle la fit monter en la soutenant, comme on aide une personne chère qui paraît accablée d'un poids trop lourd de sentiments.
Je ne sais pour quel motif, malgré mon obscur souci sur son état d'âme, je dus passer deux ou trois jours sans revoir ma bien-aimée. Quand je retournai à Mirole, il ne fut pas fait allusion entre nous à la journée du Chêne-Dieu. Mais je sentis bien que cette journée ne l'avait pas rapprochée de moi, et je voulus tenter de recouvrir par d'autres influences les impressions troublantes que son âme avait paru recevoir en ce lieu de mystère.
A côté des héros de la pensée dont je lui avais révélé l'émou-
So ASC F. NSI ON
vante existence, à la même hauteur que les poètes virils, le monde a reconnu aussi des génies féminins. Je ne les avais pas nommés encore dans ces conversations pour moi si précieuses, auxquelles Thérèse avait consenti par complaisance envers sa mère. Pendant les heures que la jeune fille me laissait passer en sa présence, je devais, d'après sa volonté, non pas lui parler d'amour, sujet toujours indifférent ou pénible à ses yeux, mais mettre en relief devant elle, dans les plus belles formes qu'ils ont revêtues, les autres sentiments humains qui l'intéressaient davantage et ne la choquaient pas. Dès que ces sommets lui étaient apparus, son âme si vivante les avait salués avec enthousiasme... Maintenant, au point où nous en étions, après lui avoir fait connaître que certains hommes habitent ces hauteurs si au-dessus du vulgaire, je désirais lui montrer que des femmes aussi, des femmes comme elle, ont brillé à ce niveau vers où s'élance le culte. Cette connaissance nouvelle servirait davantage, me semblait-il, à l'accomplissement de mes vœux, car, non seulement ma bien-aimée trouverait là d'autres raisons encore pour estimer l'humanité, mais elle serait amenée à mieux comprendre l'admiration que mon cœur lui vouait, à elle. Pour moi, si j'avais pu oublier combien certaines existences féminines se signalèrent par de profonds et éclatants mérites, la vue des dons merveilleux que j'adorais dans l'âme de Thérèse m'en aurait rendu l'image et le vivant souvenir. Sans oser, de façon explicite, déclarer Je rapprochement que je faisais avec elle, je lui parlai en la revoyant de ces femmes chez qui la puissance de l'esprit et du cœur avait agi au delà du foyer, et qui étaient venues joindre leurs richesses à l'héritage de l'humanité. En vantant leurs bienfaits spirituels, je pensais à elle, et ses devancières, celles qu'elle égalait sans le savoir, je les glorifiais, afin de lui donner au moins quelque pressentiment de sa propre valeur.
Celle que j'aimais était profondément aimée par sa mère.
Nous nous réunissions, Mme Issalys et moi, dans ce sentiment doux à partager, l'admiration ardente pour un être cher. Combien souvent, si Thérèse ne nous entendait pas, nous disions ses louanges! Cette mère tendre révélait à mon cœur charmé bien des traits de l'enfance de sa fille, de cet âge où je ne l'avais pas connue et où je me transportais avec bonheur pour la mieux chérir. Aussi sa passion maternelle, ainsi agissante sous mes yeux, rejoignait-elle dans mon esprit, à travers le temps, celle qui inspire, comme la source inépuisable de sa verve, le cœur débordant de Mme de Sévigné... Si je songeais de la sorte, c'est que nous, les hommes de pensée et de culture, le cœur élargi comme l'esprit par la connaissance de l'histoire, nous trouvant ainsi placés au point de vue d'une humanité totale, nous avons des relations et même des affections dans les temps d'autrefois; aussi, devant les réalités actuelles, nous sentons revenir du fond du passé et se dresser inévitablement en nous de beaux types dominateurs, auxquels nous comparons les êtres présents.
La mère de Thérèse, avec une âme chaleureuse, présentait d'habitude un aspect un peu froid, et il semblait qu'en elle une part de ses origines fût venue recouvrir l'autre, comme le brouillard voile le soleil sans l'empêcher d'exister pourtant. J'avais senti en Mme Issalys cet éclat caché, et, voyant que Thérèse le connaissait bien aussi, je voulus me rapprocher de son cœur, toujours rebelle, hélas! j'espérai lui plaire un peu en lui démontrant que, de mon côté, je rendais pleine et haute justice à sa mère. Je devais bien d'ailleurs ce témoignage à celle qui demeurait ma principale alliée dans la grande affaire toujours en suspens de mon amour, celle qui venait d'éprouver des inquiétudes pareilles aux miennes dans la journée du Chêne-Dieu. Au surplus, ce serait servir utilement les intérêts de mon cœur que d'inspirer à la fille une confiance toujours plus grande envers l'âme qui était chargée de la diriger.
Après avoir vanté devant elle le génie féminin, un jour où mus étions seuls ensemble, je dis à la'bien-aimée qui ne m'aimait pas :
— Je vais, bien sûr, vous surprendre et peut-être vous froisser aussi. Mais je crois que vous n'appréciez pas votre mère autant qu'elle en est digne.
— Oh! par exemple! fit-elle, tandis que, à ces mots hardis, ses grands yeux prenaient un éclat plus large et plus vif.
— Oh! entendez-moi bien : si vous n'avez pas pénétré entièrement son âme, ce n'est pas faute de tendresse, c'est par manque d'occasion. Cette mère parfaite, mais réservée, éprouve plus qu'elle n'exprime ; elle a le goût de ne pas dévoiler ses sentiments tout entiers. Et puis surtout elle ne vous a jamais quittée, vous n'avez pas été séparée d'elle un instant.
— Ohl qu'il me serait cruel d'en être séparée! s'écria la jeune fille tout à coup songeuse.
— Je le sais, repris-je avec une nuance de tristesse, en pensant à mon ambition de la conduire un jour à mon foyer. Je veux dire seulement que si, pour un motif quelconque, vous aviez dû vous éloigner l'une de l'autre, vous auriez eu besoin, par des lettres mutuelles, d'adoucir la douleur de l'absence, vous auriez écrit à votre mère et elle vous aurait écrit. Devant des pages blanches, elle n'aurait pas été retenue par cette contrainte qui l'empêche de dire aux êtres présents toute son affection ; et, de plus, voyant mieux à distance tout l'ensemble de l'être aimé, de sa fille chérie, elle vous aurait adressé les profondes, les essentielles choses du cœur, qui s'évaporent dans la dispersion de la vie de tous les jours... Eh bien! je connais les lettres qu'une mère comme la vôtre vous aurait écrites : voulez-vous en entendre quelques paroles ? vous saurez jusqu'où s'étend la tendresse maternelle, vous comprendrez celle dont vous êtes l'objet.
Mon amour absolu, parfait, se suffisant à lui-même, n'impliquait aucune rêverie de paternité : il m'éblouissait par sa
présence, je ne voyais rien après lui. Cependant, sans savoir pourquoi, sans me douter de l'avenir, et par une divination tout à fait inconsciente de mon âme, je m'intéressais déjà beaucoup à la puissante affection inspirée Dar les enfants; aussi, trouvant en abondance dans les lettres de Mme de Sévigné des expansions de cette tendresse, vives, originales, jaillies tout droit du cœur, j'avais retenu involontairement les plus frappantes. En vantant à Thérèse la tendresse de sa mère, il me revint à l'esprit plusieurs de ces mots dans lesquels la mère ardente, si douée du don de bien dire, a fait passer toute la force de la passion maternelle, et je répétai les plus beaux devant la jeune fille.
En les écoutant, Thérèse, dont l'âme était comme une lyre, tout à coup vibrante, dès qu'un souffle venu des hauteurs morales l'effleurait, Thérèse, songeuse, avait croisé les mains sur sa poitrine; elle dit d'un accent intime, presque à voix basse :
— Oh! comme c'est doux! comme cela fait chaud au csur! Quelles paroles pénétrantes! Oui, ma mère sent toute es que ces paroles enflammées traduisent avec un si vif éclat! Combien je suis reconnaissante à celle qui a su exprimer d'une façon si accomplie l'amour maternel, car elle me ferait mieux aimer ma mère, si c'était possible! Je croyais savoir ce que vaut la tendresse qui m'est donnée; maintenant j'en comprends mieux, il me semble, le prix infini. Je vois plus clairement dans le cœur de celle qui m'aime et aussi dans mon cœur; les sentiments qui nous animent l'une envers l'autre se sont illuminés jusqu'au fond.
La gratitude admirative que Thérèse venait de concevoir pour Mme de Sévigné me fit penser que volontiers elle l'entendrait parler encore. En reproduisant les plus ardentes parmi les louanges innombrables que cette mère adresse à sa fille, je voulus me donner une occasion de faire entrevoir à ma bien-aimée le haut rang qu'elle occupait elle-même,
d'épancher l'enthousiasme dont mon cœur était plein pour elle, et cela sans la froisser, puisque c'était une mère qui parlait et non pas moi.
Ayant dit les talents de conduite que Mme de Sévigné relevait chez Mme de Grignan comme associée aux fonctions de son mari, j'ajoutai :
— Ce sont là de grandes qualités, excellentes pour un être d'action. J'en connais de plus hautes, qui, pour ma part, m'émeuvent infiniment plus. Mme de Grignan en possédait quelques-unes, s'il faut en croire sa mère; voici une de ces facultés intimes, d'un effet bien puissant :
« Vous avez, lui écrit-elle, le don de vous faire aimer, et quelquefois plus et beaucoup plus que vous ne voudriez. »
Ces paroles, je les accentuai un peu fort et je ne sais pas si ma voix ne tremblait pas un peu sur elles; le secret de mon coeur m'échappait à tout propos. Je continuai :
— Mme de Sévigné ne se contentait pas de signaler les mérites de sa fille dans les lettres qu'elle lui adressait; jamais lassée de s'occuper d'elle, elle répandait partout ses louanges, et d'abord dans sa maison :
« Mon fils et ma bru, écrit-elle, vous honorent et vous aiment, et je conte bien des fois à votre belle-sœur ce que c'est que cette Mme de Grignan; cette petite femme dit ; « Mais, madame, y a-t-il des femmes faites comme cela? »
Thérèse ne sourit pas de l'anecdote, car elle respectait dans son cœur la passion de la mère ardente et par conséquent l'objet de cette passion; mais, les yeux comme éblouis par l'éclat de tant de louanges, elle dit :
— Je poserais la même question que la jeune Mme de Sévigné : existe-t-il des créatures humaines comme celle-là?
— Oui, fis-je avec vivacité; il y a dans ce monde des êtres comme Mme de Grignan ; on en rencontre sur la terre de bien meilleurs encore, de plus sensibles, de plus exquis, de plus profonds! N'est-il pas juste de les honorer quand on les a
découverts!... Et la beauté de leur âme ne peut rester inconnue, elle se manifeste par la grâce de leur visage. De ceux-là on peut penser à plus forte raison ce que Mme de Sévigné dit à sa fille dans un cri vibrant d'admiration tendre :
« Vous êtes belle comme le jour!... vous êtes belle comme une reine!... vous êtes belle comme un ange! »
Ainsi, puisque je n'avais pas d'autre moyen de m'exprimer, le chant de la tendresse maternelle se transposait dans ma voix en cantique d'amour.
Surprise du ton avec lequel je répétais ces paroles, Thérèse me regarda, et elle vit mes yeux illuminés la contemplant, comme si j'étais en extase devant elle. Une ombre d'inquiétude passa sur son visage et me força à amortir la vivacité de mes regards. Elle parut se rassurer et dit, demi-souriante :
— Les éloges qu'une mère fait de sa fille sont toujours suspects ; la tendresse empêche de voir clair. Aussi, les mérites et les agréments que Mme de Sévigné prête à celle qu'elle aime ne furent pas peut-être aussi remarquables qu'elle l'imagine. Un êire ordinaire est chéri par sa mère autant qu'un enfant d'élite. Mais ce qui est certain et touchant et beau, c'est la profondeur de cet amour, quel qu'en soit l'objet. Mme de Sévigné fait mesurer cet abîme infini de tendresse; elle m'a fait comprendre tout l'amour de ma mère : qu'elle en soit bénie I Je sens redoubler en moi la confiance pour celle qui m'a guidée dès mes premiers pas, je m'abandonne plus entièrement que jamais à sa tendre direction.
J'observai les jours suivants de plus vives démonstrations de Thérèse vis-à-vis de sa mère. Elle ne la quittait presque plus, et, en arrivant à Mirole, je les trouvais toujours ensemble dans le petit salon intime. Mme Issalys, en présence de sa fille, me parla de la joie qu'avait causée à celle-ci la manifestation de l'amour maternel par une femme éloquente; elle loua avec attendrissement les paroles passionnées que Thérèse avait retenues et qu'elle avait reproduites pour elle;
elle dit que, l'amour maternel étant un sentiment caché d'habitude et ne se montrant pas hors du cercle de famille, il était certes beau et bon qu'une mère, douée mieux qu'une autre du don de la parole, eût révélé ce sentiment dans toute sa force et en eût laissé l'expression parfaite comme un monument durable pour l'instruction de tous; elle ajouta que ce tableau émouvant contenait un utile et haut exemple, en ce que la pure et profonde tendresse maternelle formait un élément essentiel de l'existence de la femme, cette existence devant rester très vide, si un tel principe de dévouement lui manquait.
Mme Issalys, en raison de son origine étrangère, connaissait peu les grandes intelligences qui ont illuminé notre pays; j'avais remarqué pourtant qu'elle était plus familière avec les écrivains français de race protestante, tout au moins avec leurs noms. Et quand elle me parla de Mme de Sévigné, je dis :
— Il est une autre femme, celle-là venue des régions voisines de la France, qui éprouva passionnément aussi l'amour qu'inspirent les enfants; nous le savons par Je témoignage de ses proches, elle-même ne nous a pas fait à cet égard d'explicites confidences. Mais quelle vivacité devait avoir cette tendresse chez elle, on le devine à l'ardeur du foyer magnifique qui brûlait dans son âme. Dans ce feu rayonnant, tous les sentiments s'enflammaient, s'exaltaient, atteignaient au point le plus haut possible. La force d'aimer, affinée par toutes les délicatesses, agitait sans cesse le cœur de Mme de Staël. Avec une fougue généreuse, elle aima Dieu, son père, ses amis et la cause politique à laquelle elle s'était vouée. Une telle sensibilité fut nécessairement douloureuse; des rêves ainsi sans mesure rencontraient de toutes parts les insuffisances de la vie. Ces dons nous laissent voir un être tout à fait supérieur, hors de proportion avec l'humanité ordinaire, et déployant une puissance spirituelle qui parfois écrasait : d'autant plus que, chez cette femme, l'intelligence égalait la faculté d'émo-
tion. Et quel riche sujet d'analyse sa faculté de sentir fournissait à son pouvoir de comprendre 1 Combien de mouvements intimes la lumière de son esprit trouvait à éclairer! Elle était donc mieux douée que personne pour achever l'étude du cœur humain poursuivie depuis des générations. Mais elle ne s'est pas contentée d'accomplir des choses anciennes; elle en a inauguré de nouvelles. Elle était née à la fin d'un siècle : du bord de l'autre, de l'inconnu qui allait venir, elle a lancé sur les problèmes qui allaient s'y produire des éclairs d'une portée infinie, jaillis de son âme de prophétesse. En Mme de Staël se montre le plus haut génie féminin, le plus haut du moins qui se soit fait connaître, car il en est d'autres qui restent cachés, gardant leur flamme intime pour la répandre sur quelques heureux. Chez les femmes qui révèlent leur âme au monde, comme chez celles qui en font la chaleur du foyer, c'est toujours le cœur qui inspire, c'est toujours la tendresse, l'abnégation le dévouement qui animent. Et il n'existe rien d'aussi beau dans l'humanité. Si les femmes ne contribuent pas à la civilisation en même nombre que les hommes, elles y représentent du moins et presque à elles seules l'élément le plus pur, le plus noble, celui de la tendresse généreuse, de la bienfaisante et édifiante charité.
— Oh! je ne repousse pas cette louange pour les femmes, s'écria Mme Issalys. Je crois qu'en effet elles ont reçu en partage, supérieurement aux hommes, le don u'aimer.
Et, regardant sa fille, elle ajouta :
— Les femmes ne doivent pas laisser perdre ce don qui est leur honneur; elles doivent développer cette faculté précieuse, à l'exemple des grands cœurs féminins dont le riche trésor vient d'être ouvert heureusement devant nous.
— Oui, nous avons fait d'heureuses découvertes, fit Thérèse, et les dernières, celles de la grandeur féminine, touchent encore plus que les autres. On se sent plus près de ces âmes
qui sont douces, même dans leur force, on n'en a pas peur; il semble qu'elles vous parleraient comme parle une mère. D'ailleurs, elles ornent la vie de beautés plus profondes; elles ne se contentent pas d'éblouir l'esprit, elles le réchauffent au contact du cœur. Aussi on peut leur vouer en soi un vrai culte, qui reste pourtant familier et quotidien.
Je dis alors :
— Je me félicite d'avoir pu conduire ici ces nobles âmes : Dieu les a suscitées pour rendre la terre habitable aux cœurs exigeants qui, sans elles, se dégoûteraient de ses vulgarités et de ses bassesses. Mais n'est-ce pas que l'intention divine est accomplie? Le monde, n'est-ce pas? est plus beau qu'il ne paraît à certaines heures et sous certains aspects? Et il est bon de sentir ces beautés, surtout pour ceux qui y participent par une ressemblance.
Je ne sais pas si ma bien-aimée comprit l'allusion; mais malgré elle, depuis que quelques génies féminins lui étaient apparus, il semblait se former en elle comme un pressentiment tout nouveau de sa propre valeur, et je rêvais que, préparée ainsi par la vue du rang où s'élevaient ses pareilles, elle serait moins surprise, moins choquée, si jamais elle me laissait lui dire que je l'adorais.
Pour éviter d'être vu trop souvent à Mirole par des yeux indiscrets, j'avais demandé et obtenu l'autorisation de rencontrer Thérèse chez sa vieille amie qui recevait peu de monde et habitait une maison, au fond de la vallée, dans un paysage caché aux regards.
Cette autorisation avait l'apparence d'une faveur accordée par la jeune fille, et je me demandais s'il fallait y reconnaître le signe d'un progrès dans son intimité, car elle se laissait contempler ainsi dans son expansion charitable que, malgré sa franchise, son ouverture de cœur, elle aimait à dissimuler par crainte de la louange.
Avant d'arriver à cette maison, en venant d'ici, je devais franchir la rivière qui baignait le jardin, sur l'autre bord. Ce courant d'eau limipide, en arrêtant mes pas, m'attristait comme le symbole des obstacles qui séparaient encore l'adorable vie de Thérèse et ma destinée. Parfois, je la voyais venir elle-même, mais là-bas, de l'autre côté, comme une apparition étrangère que je ne pouvais pas retenir, que je sentais libre à tout instant de m'échapper. Il me fallait, pour m'approcher d'elle, faire un long détour et passer par la passerelle d'un moulin; je hâtais le pas, comme si, pendant ce temps, l'exquise apparition pouvait s'enfuir et comme si je risquais de ne pas la retrouver.
Il m'était si doux de la retrouver! Elle revêtait là, d'ailleurs, comme une forme nouvelle. Thérèse, chez sa vieille amie, n'avait pas cette attitude de Muse un peu austère suscitant une admiration où ne se mêlait pas sans hésiter l'espérance. Elle allait là surtout le matin, en sortant de ses songes de vierge naïve, et avant d'avoir pris l'air de dignité un peu froide qui écartait d'elle les hommages vulgaires. Afin d'égayer la tristesse de la vieille dame, elle souriait, et c'était la première de ses charités. Puis, si ce rayon de soleil ne suffisait pas à éclaircir l'ombre du vieux visage, elle écoutait avec une tendre pitié les plaintes de l'âge endolori et trouvait dans l'abondance de son cœur les douces paroles consolantes. Enfin, elle qui ne connaissait et n'admettait dans sa pensée aucun souci matériel, sentant dans cette maison parcimonieuse l'attrait et le commandement de la pauvreté, elle s'abaissait aux soins domestiques et apportait dans ces actes, si inaccoutumés pour elle, une gaucherie gracieuse qui la montrait sous un aspect familier, tout inattendu. La vieille dame, reconnaissante et charmée, poussait des exclamations dans lesquelles revenait sans cesse ce mot : « Mon ange! » Et, se tournant vers moi, elle me prenait à témoin : « N'est-ce pas que c'est un ange!... » Et cette fois Thérèse ne se fâchait
go ASCENSION
pas, elle continuait à sourire, se sentant protégée par la souffrance et la charité.
De toutes ces causeries, de toutes ces rencontres résultait bien un progrès de familiarité entre Thérèse et moi, je sentais bien avec un frémissement heureux qu'elle avait de la joie à me voir venir, qu'elle m'attendait. Mais cette joie, cette attente, s'adressaient-elles à moi-même? Ces signes extérieurs, cet air de visage n'exprimaient-ils pas simplement la recon naissance pour les révélations géniales que j'avais apportées et le désir de continuer à vivre dans cette haute atmosphère ? Dans tous les cas, rien ne me permettait de croire à l'éclosion d'un germe d'amour dans ce cœur innocent. Et mon amour de son côté, mon amour déjà si ardent grandissait, s'exaltait encore par ces fréquentations, par la vue de cette beauté où la grâce, je l'avais appris, se mêlait à l'austère noblesse, par la contemplation de cette âme parfaite, animée sans cesse des plus fiers mouvements, par la communauté d'admiration et de culte qui s'établissait entre cet être et moi pour les héros de la pensée chers à ma jeunesse. Malgré mon regret amer d'avoir parlé trop tôt, et les résolutions d'attente nées de ce regret, malgré mon bonheur de voir journellement et d'aimer, et si disposé que je fusse à prolonger ces commencements, cette aurore du cœur toute baignée de suave lumière virginale, — la logique de l'amour qui poursuit ses fins secrètes opérait sans doute en moi à mon insu, car j'éprouvais un irrésistible désir d'avancer, c'est-à-dire de parler au moins du sentiment exalté qui m'emplissait l'âme. Et ce sentiment continuait, comme lors de l'aveu repoussé, à subir l'obligation du silence, dont ne me déliait pas, je le voyais bien, l'attitude de celle que vainement j'aimais. Il venait des heures où ce refoulement de ma tendresse ardente me faisait beaucoup souffrir. Parfois, lorsque Thérèse m'avait ébloui par quelque éclair plus vif de sa beauté d'âme, les paroles de
tendre adoration qui me venaient aux lèvres et que je devais taire retombaient sur mon cœur d'un poids oppressant, et une immense tristesse, un découragement, d'autant plus profond que mon enthousiasme était monté plus haut, m'envahissaient. Je perdais tout espoir de parvenir jamais plus avant dans l'intimité de la jeune fille, de créer entre elle et moi un lien plus personnel, de communiquer la flamme d'amour à cette âme pourtant si vivante, qui adoptait ardemment toutes les émotions, mais qui semblait devoir toujours ignorer celle-là.
Ou bien je souffrais d'une pensée encore plus cruelle; je me disais : « Est-il bien sûr que cette âme soit incapable d'amour? Le supposer parce qu'elle n'accueille pas le mien, c'est m'aveugler sur moi-même, c'est me laisser surprendre par un ridicule orgueil ! Je ne suis pas aimé de cette âme adorable : mais ne pourrait-elle pas, un jour, en aimer un autre plus digne, plus puissant par l'esprit, plus haut placé dans le monde de l'idéal ? » Oh! oui, certes, je convenais qu'il pouvait exister quelque part, ce privilégié, cet heureux qui mériterait, qui obtiendrait peut-être de voir luire d'un sourire enivré la beauté sévère de la jeune fille. Mais, malgré le juste sentiment que j'avais de moi-même, de mon insuffisance, je ne pouvais pas prendre sur moi de céder à ce rival, quel qu'il fût, celle que j'aimais, celle que je voulais, l'unique adorée, celle que j'étais du moins capable d'estimer à tout son prix, si je ne savais pas me faire aimer d'elle.
Ces pensées m'agitaient et m'affligeaient plus amèrement, un soir où je revenais de Mirole plus tôt que d'habitude. J'étais parti, j'avais quitté Thérèse presque brusquement, par une sorte d'abandon de tout, en me sentant encore et toujours contraint au silence sur le sujet qui passionnait mon cœur. Mme Issalys, remarquant ma mine soucieuse et mon départ précipité, me demanda si j'avais quelque peine, et Thérèse, je le vis bien, se montra curieuse de mes allures et
écouta attentivement ma réponse qui fut insignifiante... J'avais coutume de me rendre vers ce cher endroit dans une voiture légère, attelée d'un cheval que je conduisais moi-même, afin d'être seul et libre de mes pensées ou de mes rêves. Ce soir-là, j'étais plus que jamais plongé dans mes songes, songes dépourvus d'espérance, et ma rêverie était si profonde et si découragée que peu à peu, sans m'en apercevoir, je laissai glisser de mes mains les rênes que je tenais; peut-être aussi, avec mon peu de goût pour la vie pratique, allant volontiers à pied afin de laisser mon esprit mieux à lui-même, n'étais-je pas très habile dans l'art de conduire. Les sabots du cheval s'embarrassèrent dans les guides abandonnées; la bête prit peur et s'emporta. Nous descendions la côte qui, du haut de la montagne, gagne la vallée en décrivant des lacets nombreux et courts : la voiture, traînée à toute vitesse, oscillait d'un bord de la route à l'autre, et allait frôler à tout instant le précipice. En présence du danger, devant la mort possible, imminente, le cher visage de Thérèse m'apparut dans tout son éclat, et je dis un adieu rapide à ce trésor de mes yeux, de mon cœur, qui sans doute ne brillerait plus pour moi. En même temps, je voyais, au vol de la course, surgir d'un ravin, au-dessous de la route, un rocher dont j'avais remarqué bien des fois la belle forme, puissante masse de pierre que la couleur des mousses et des lichens revêtait d'un velours très doux aux yeux, mais qui devait recevoir âprement la chute d'un corps. C'était juste à un tournant du chemin, et là, le cheval affolé, au lieu de prendre le contour, se jeta droit devant lui, la voiture fut précipitée, je me sentis sombrer dans le vide, et, ayant prononcé encore le nom bien-aimé, j'allai donner de la tête contre le roc brillant qui semblait me regarder d'en bas.
Relevé sans connaissance par des passants et porté à Daumière, je ne m'éveillai qu'au bout de quelques jours. Ma mère était à mon chevet, anxieuse, baignée de larmes, épiant mon
moindre mouvement. Quand j'eus repris mes sens et rassuré un peu cette tendresse précieuse, inépuisable, sans mesure et sans fond, je désirai aussitôt entendre parler de Mirole; je demandai si on y avait connu mon accident et si on avait paru s'intéresser aux suites. Ma mère me repondit qu'elle avait reçu, le soir même de ma chute, la visite de M. Issalys et de son fils (celui-ci était de retour du régiment depuis quelques semaines), qu'elle les avait amenés devant mon corps inerte, en leur disant les craintes du médecin, et qu'ils avaient manifesté une vive affliction.
Le lendemain, Guillaume Issalys, qui était venu plusieurs fois pendant que j'étais sans connaissance, se présenta de nouveau; je ne le vis pas encore, on m'avait interdit toute cause d'émotion, mais j'entendis sa voix jeune et franche qui s'élevait dans la pièce à côté et qui disait la joie de mon entrée en convalescence, car il paraît que, après avoir inspiré de sérieuses inquiétudes, j'étais sauvé.
Je m'étais lié vite et d'un élan de cœur avec ce jeune homme. Je désirais lui plaire, à lui, le frère de ma bien- aimée; j'étais porté d'avance à concevoir pour lui de l'affection, et je ne tardai pas à m'apercevoir que, très différent de sa sœur, n'ayant pas la prétention d'atteindre un tel degré d'idéalisme, une telle profondeur de sensibilité, il était tout de même charmant à sa façon. Il avait ce qu'on peut appeler de la fraîcheur d'âme : d'une simplicité parfaite, d'un absolu naturel, il était spontané, sincère, incapable de toute arrièrepensée et de toute dissimulation; il n'y avait pas d'ombre en lui, il n'aimait à vivre qu'au grand jour. On le sentait cordial, très dévoué à ceux qu'il aimait, et toujours prêt à l'action pour les servir. Ses goûts jeunes et vifs le portaient vers les occupations de la campagne, la chasse, l'équitation, l'agriculture, vers tout ce qui demandait un emploi rapide de la force physique et de la volonté. Avec cela, il était sensible aux spectacles de la nature; il se laissait charmer,
quoique passagèrement, par la beauté des sites, par les jeux de la lumière, et c'est là-dessus, sur le plaisir du paysage, que nous nous entendîmes tout d'abord.
Il ne visait pas à l'instruction, et cette insouciance dépourvue d'amour-propre contribuait à l'attrait particulier qui émanait de sa manière d'être. Aussi, quand je me trouvais avec lui, j'évitais, ainsi qu'il convenait, d'aborder le domaine des idées compliquées et des sentiments subtils. Bien loin de l'accabler de mes connaissances théoriques, j'aimais à faire ressortir, à l'occasion, les avantages qu'il avait sur moi en bien des choses de la vie, son ardeur à agir, sa décision prompte. Malgré ma réputation de savant, il ne lui vint pas un moment à l'idée de prendre une attitude de réserve ou d'attente à mon égard, il s'attacha à moi comme je m'attachais à lui, et nous fûmes de bons amis au bout de peu de jours.
Il était impossible qu'il ne remarquât pas mon assiduité à Mirole, et ses parents lui avaient expliqué sans nul doute la situation délicate dans laquelle je me trouvais chez eux. Néanmoins, pour répondre à sa cordialité et pour lui manifester la mienne, dans l'espoir aussi de conquérir un allié de plus en vue de la fin heureuse de mon rêve, je lui fis ma confidence entière, je lui dis tout, mon attente de l'idéale fiancée, la certitude de l'avoir rencontrée en Thérèse, si elle le voulait, mon respectueux amour, ma crainte de ne pouvoir pas persuader celle que j'aimais. Il m'écouta avec attention, avec une sympathie visible et croissante. Quand j'eus fini, il m'encouragea avec l'aimable entrain, l'ignorance des difficultés, qui étaient sa disposition habituelle; il me dit que sa soeur, en effet, semblait hésiter encore devant l'idée du mariage, mais qu'elle arriverait, il le désirait du moins, à se décider, que dans tous les cas, vu la ressemblance frappante de nos manières de penser, de nos goûts, personne ne pouvait lui convenir mieux que moi. Je le remerciai cha-
leureusement de sa bonne opinion, tout en protestant de mon infériorité qui me rendait sans doute indigne du bonheur entrevu.
J'en étais là de mes rapports avec le frère de Thérèse, lorsque survint le déplorable accident qui allait me séparer d'elle, hélas! pour combien de jours? Quand, réveillé de mon état de torpeur, j'entendis de mon lit de souffrance la voix de Guillaume, de quelqu'un qui venait de la voir, qui savait peut-être toute sa pensée sur le péril que j'avais couru, oh! comme j'eus envie de m'élancer pour interroger, pour apprendre! Je représentai à ma mère que je ne pourrais pas goûter le repos prescrit, que je serais en proie à toutes les agitations du coeur, tant que je resterais dans l'ignorance des sentiments de ma bien-aimée, et ma mère, prenant pitié de mon tourment, ne voulant pas abuser de ma sujétion de malade, me promit d'introduire auprès de moi la première personne qui viendrait de Mirole un jour prochain.
Je désirais en moi-même que M. Issalys ne vînt pas le premier; ce n'est pas à lui que je souhaitais demander quel avait été dans sa maison le contre-coup de mon aventure : non pas qu'il se fût jamais montré malveillant à mon égard, tout au contraire ; quand je le rencontrais chez lui, il m'accueillait avec une parfaite bonne grâce. Mais au fond, je le sentais bien, trouvant dans sa fille, dans une fille comme la sienne, la vie et l'ornement radieux de son foyer, il constatait avec joie les hésitations qu'elle manifestait à l'égard du mariage, et il était enclin à en profiter. Par raison de conscience, il se serait gardé de contrarier en elle le développement normal, mais il ne la poussait pas non plus à le suivre malgré elle : content du présent, il ne voulait pas travailler de ses propres mains à le détruire, tandis que son fils, de par sa jeunesse et rêvant pour lui-même d'un enrichissement de la vie, était naturellement du parti de l'avenir.
Ce fut le jeune homme qui vint à Daumière et que j'eus
la joie de voir entrer dans la chambre où je reposais étendu, la tête encore couverte de bandages sanglants. Après l'alerte qui avait eu lieu, nous nous fîmes cordialement fête l'un à l'autre. 11 était manifestement ravi de me trouver hors de péril, et moi, je me réjouissais en revoyant de nouveau sa bonne franche figure. Mais je pensais à une autre, plus énigmatique, d'une expression plus profonde, et qui gardait le secret de mon bonheur ou de mon désespoir.
Guillaume me fit raconter en grand détail les circonstances de ma chute, m'interrompant pour se récrier sur les inconvénients de la côte de Mirole, sur les défauts de mon cheval, disant que, puisque cette bête avait péri dans l'aventure, c'était bien fait, et qu'il se chargerait volontiers de dresser pour moi un attelage meilleur. Puis il ajouta :
— Nous avons été dans un terrible émoi, lorsqu'un homme qui rentrait au village a apporté la nouvelle. Ma mère n'aurait pas été plus bouleversée si l'accident m'était survenu à moimême; vous savez qu'elle vous aime comme un fils. Mon père a voulu m'accompagner quand j'ai résolu d'accourir à Daumière aussitôt pour prendre des informations ; et lorsque, en entrant tous deux, nous vous avons vu si bas, il a été très affligé.
Comme, malgré son caractère expansif et sa sympathie pour moi, il ne voulait pas nommer le premier le nom qui montait de mon cœur à mes lèvres, le regardant bien en face, je murmurai d'un accent d'anxieuse supplication :
— Dites, Guillaume... et elle?
— Thérèse?... Eh bien, quand on a annoncé la nouvelle, elle était là, je l'ai entendue, elle a poussé un cri étouffé. A mon retour d'ici, elle paraissait m'attendre et, sans poser de questions, elle a écouté mon récit avidement. Chaque fois que nous apprenons quelque chose de vous, on dirait qu'elle s'arrange pour être présente et pour savoir. Du reste, elle s'isole, et, elle qui d'ordinaire s'exprime très volontiers, elle
se tait. Elle est plus sérieuse encore que d'habitude et paraît préoccupée. On lui voit quelquefois un pli au front, comme si elle réfléchissait. Qu'a-t-elle? je l'ignore, et personne ne le lui demande : vous savez qu'on la respecte chez nous, ma sublime sœur, acheva-t-il en souriant.
Ainsi, malgré la franchise de ce loyal garçon, je n'étais pas très avancé. Sans doute Thérèse avait été remuée par la nouvelle subite du danger que j'avais couru, là, près de sa demeure, et elle avait désiré apprendre que l'événement serait en somme inoffensif : mais n'aurait-elle pas ressenti la même émotion et formé le même vœu pour toute personne connue d'elle? Et si elle paraissait maintenant plus pensive encore que de coutume, si elle restait volontiers seule, n'était-ce pas parce que, voyant croître autour d'elle l'intérêt pour moi, elle se retirait en elle-même et cherchait des armes pour combattre contre tous?... Je le comprenais bien, il ne me viendrait de véritable révélation sur les sentiments de Thérèse que lorsque je pourrais voir son beau visage, entendre sa chère voix, scruter le sens profond de ses paroles.
Le moment de retourner à Mirole, hâté par mon impatience, arriva enfin. J'avais mis tant d'empressement à accourir que je trouvai toute la famille réunie encore dans le grand salon après le repas de midi. Mon regard se porta aussitôt vers la jeune fille. En me voyant entrer tout à coup, ses yeux, oui, ses grands yeux noirs que j'aimais, parurent rayonner de joie. Était-ce donc l'aurore tant attendue? Il semblait bien que ce fût le lever d'une lumière nouvelle dans son âme, car la clarté heureuse qui l'illuminait ne venait pas, comme naguère, de l'enthousiasme pour la grandeur de l'esprit : c'était le doux éclat d'un rayon plus intime, et ce rayon rapide m'était adressé; parmi les félicitations qui me faisaient accueil, il cherchait sur mon visage des traces du péril traversé, du mal souffert, et il s'épanouissait devant une présence désirée, une
force de vie retrouvée intacte. Oh! comme ce rayon virginal m'entra au cœur et le fit se gonfler d'une sainte espérance! Le temps était beau, la campagne avait un air de fête; on proposa de sortir pour me dédommager de ma longue claustration, et bientôt, grâce à la liberté du dehors et à l'étendue qui disperse, je me trouvai seul avec Thérèse. J'allais à côté d'elle, comme dans ce jour du bois de Daumière, où, m'étant exprimé trop tôt, j'étonnai son âme ignorante et fus repoussé. Mais, cette fois, je voyais un contentement tout nouveau émaner de son visage, de ses gestes, de sa démarche; cela me donna du courage pour parler, pour affronter une cruelle déception possible encore; je lui dis :
— Vous n'étiez pas tout à fait indifférente à mon sort, peut-être?... Vous auriez un peu regretté celui qui eut la chance heureuse de vous montrer une humanité supérieure très loin au-dessus de sa tête ?...
Elle rougit légèrement, mais non de surprise et de crainte comme la première fois; elle me répondit :
— J'ai eu tant d'effroi lors de la fatale nouvelle et tant de tristesse depuis!... Quand vous êtes parti ce jour-là, vous étiez très sombre... puis un instant après, cet événement, ce danger de mort! J'ai eu des pensées pleines d'horreur! C'est que... je vais vous dire... la première fois que vous avez parlé de Lamartine, vous avez apporté et laissé ici le livre où le poète raconte son enfance et sa jeunesse; c'était l'exemplaire précieux dans lequel vous puisâtes jadis votre admiration ardente et que, par un souvenir de reconnaissance, vous fîtes revêtir d'une belle parure d'ivoire; ce volume, aviez-vous dit, était pour vous comme un être vivant, tout chaud encore de vos premiers enthousiasmes, tout animé de l'élan céleste qu'il avait donné à votre cœur. Un jour où vous nous aviez montré de nouveau l'âme que vous admirez, j'ouvris ce livre en songeant à ce qu'il était pour vous, je retrouvai les récits dont vous nous aviez fait entendre l'harmonie suave, puis je conti-
nuai plus avant, émerveillée de la hauteur de ces rêves, et, sans quitter les sommets, j'arrivai à un épisode dont le sujet m'aurait déplu jadis et que je n'aurais pas voulu connaître. Mais, comme le ton d'harmonieuse pureté qui est l'accent de ce poète dominait dans cette histoire comme dans ce qui précédait, je ne me sentis pas choquée, et je fus amenée à lire jusqu'au bout.
A ce moment, Thérèse s'interrompit; elle s'arrêta dans l'allée où nous marchions ensemble, et, sans me regarder, elle dit d'une voix profondément émue, un peu tremblante :
— Cette pauvre fille de la mer de Naples, elle est morte d'être abandonnée!... Morte par la faute d'un autre, ohl c'est affreux I... On peut donc mourir de n'être pas aimé, quand on aime ainsi?
Je compris que, à une certaine heure, elle avait rapproché cette mort de celle qui avait failli m'atteindre, que des images funèbres avaient hanté son cœur à mon sujet; il aurait été déloyal de lui laisser entendre, dans son trouble, que peut-être je m'étais exposé volontairement au danger ou qu'au moins l'amour sans espérance pourrait altérer ma force de vivre : j'aurais eu honte de tromper en elle la sainte compassion I Je me contentai de reconnaître ce qui était vrai, et je répondis :
— On meurt peut-être quand on aime ainsi et qu'on n'est pas aimé. 11 est certain du moins que c'est une souffrance cruelle. La pauvre Graziella n'est qu'un exemple parmi d'autres. L'humble fille que vous plaignez éleva ses regards trop haut, elle eut le cœur trop ambitieux; d'autres sont de même sans doute.
Elle sentit l'allusion et dit d'une voix profondément attristée :
— Vous êtes malheureux?
— Vous m'interrogez? Vous voulez savoir? Vous permettez que je parle?
E^L?OTHIECA
loo ASCENSION
Elle me regarda sans répondre ; je profitai de ce silence pour continuer, pour lui dire :
— Je ne suis pas malheureux : je vois, j'entends, j'admire celle que j'aime. Mais je souffre pourtant d'un doute qui bien des fois m'assiège : celle que j'aime m'admettra- t-elle longtemps auprès d'elle? Cette douceur que j'ai de la voir, de l'entendre, l'aurai-je toute ma vie? Ne va-t-elle pas me faire comprendre bientôt, demain peut-être, que ma présence lui est importune et qu'elle juge bon désormais d'éviter mes regards?
Devant cette perspective affreuse que j'évoquais, me souvenant combien l'absence était dure, pensant qu'elle pourrait être éternelle, je fus pris d'une angoisse et je me sentis pâlir.
Thérèse s'en aperçut, elle fit un pas vers moi :
— Ne souffrez pas, je ne veux pas que vous souffriez!
— Vous ne voulez pas que je souffre, vous avez pitié! Cette pitié m'est douce, elle m'est précieuse, je la reçois avec transport comme le premier sentiment intime que vous m'ayez jusqu'ici accordé. Mais c'est peut-être une compassion d'un moment, due au hasard, à la circonstance. Comment m'assurerais-je de sa durée? Comment chasserais-je ce doute amer, cet effroi de l'exil loin de vous? Vous l'avez vu, le moindre événement peut séparer les êtres; pour un accident fortuit, j'ai dû passer de longues semaines sans vous contempler, sans vous entendre. Puisque vous me plaignez, puisque vous ne voulez pas que je souffre, eh! bien, pour calmer ma peine, il faudrait... non pas me jurer d'unir votre vie à la mienne, oh! non! je sais bien que ce serment, vous ne le prononcerez pas aujourd'hui, ni demain, ni de longtemps encore!... Il faudrait seulement me permettre de vous ouvrir mon coeur, de vous dire le sentiment dont il déborde, de vous le dire avec l'espoir de vous rendre favorable à mon voeu, afin que, ne restant pas immobile et muet, je fasse quelque chose pour l'accomplissement de mon suprême désir!...
Devant mon insistance, je vis Thérèse se troubler, hésiter;
LE MARIAGE toi
elle ne répondait pas, elle détournait les yeux; ce silence, cette attitude me remplissaient d'anxiété ; enfin, elle se décida :
— Je ne sais ce que vous pouvez avoir à me dire... mais lorsque vous annoncez avec un certain ton que vous avez des révélations à me faire, j'éprouve une crainte indéfinissable... C'est malgré moi, et de tout cœur je vous le dis encore : je ne veux pas que vous souffriez! D'ailleurs, moi aussi, j'ai eu beaucoup de peine de votre absence, vous m'avez manqué bien des fois, et je désirerais vous voir le plus fréquemment, le plus longtemps possible... Presque dès les premiers jours, j'ai été frappée de vos lumières, et aussi de votre générosité, de vos nobles aspirations ; et, de plus, dans ma pensée, vous êtes entouré ici des grands esprits, des belles âmes que vous y avez, vous seul, amenés : il me semble que vous êtes l'un de ces êtres si dignes d'admiration, ou au moins quelqu'un de bien près d'eux. Je vous estime très haut, je voudrais profiter de vos profondes connaissances, j'aimerais à sentir en toutes circonstances l'accord qui se fait entre vos idées et mes impressions. Puisque, à mon grand étonnement, vous voulez bien rechercher la compagnie d'une pauvre fille ignorante... nous sommes à peu près du même âge, vous avez à peine, je pense, quelques années de plus que moi... ne pouvons-nous pas être des amis ?
Je répondis avec découragement :
— Réfléchissez! Regardez autour de vous : une jeune fille et un jeune homme ne sont pas des amis, et les amis euxmêmes ne vivent ensemble que par intervalles; un rien peut les séparer.
— C'est vrai, fit-elle, déçue.
Elle détourna de nouveau les yeux, et ses regards évitant les miens se portèrent vers la vallée; elle vit la route qui se précipitait sur la pente, et dont les tronçons brillaient au soleil comme les anneaux d'un serpent onduleux. Cette vue, à ce moment, la fit frissonner tout entière.
io2 ASCENSION
Je n'eus pas le temps de lui parler de son émoi. Ma mère arrivait et me cherchait; elle vint vers nous à la hâte, et, après avoir serré affectueusement les mains de Thérèse qui la reçut avec une effusion plus marquée encore que d'habitude, elle me dit :
— Je pars, mon enfant. On vient de me donner avis qu'une grève a éclaté dans la forge; je vais auprès de ton grand-père. Heureusement tu es mieux et je peux te laisser : mais tu n'es pas assez remis encore pour m'accompagner.
— Non, ma mère, m'écriai-je, vous ne partirez pas sans moi. Pourrais-je supporter la pensée qu'une femme et un vieillard demeurent seuls en face d'un soulèvement d'ouvriers 1
— Eh bien I soit! dit ma mère, mais il n'y a pas un instant à perdre. Je vais dire adieu à Mme Issalys, sois bientôt prêt.
Ma mère m'avait laissé libre de rester ou de la suivre; mais au fond d'elle-même elle avait tenté une expérience sur mon cœur : elle avait voulu apprendre si ma tendresse pour elle et le sentiment du devoir seraient vaincus par l'amour, et, quoique très favorable à mon rêve de mariage, elle était secrètement touchée de voir qu'elle comptait encore beaucoup pour moi.
Pendant le court moment où je fus seul avec Thérèse, je lui dis :
— Vous le voyez, je vais être séparé de vous, de nouveau, déjà! Que c'est cruel! Vous comprenez bien pourtant que je dois vous quitter!
D'un accent de certitude, elle déclara :
— Il le faut!
— Eh bien! songez-y : si nous étions unis par des liens vraiment proches, si votre vie m'était confiée... de même que je pars avec ma mère, vous pourriez partir avec moi. Et de quel secours vous me seriez là où je vais! de quelle utilité dans l'œuvre que je cours entreprendre! Car il ne s'agit pas seulement de résister à une multitude soulevée et fiévreuse;
pour cette lutte, il ne faut qu'un peu de courage, et cela me regarde. Mais il s'agit, pour apaiser c&s hommes, de faire intervenir la justice et la charité, de leur montrer que les maîtres dont ils dépendent ne sont pas nécessairement leurs ennemis, qu'ils leur veulent sincèrement du bien. Dans cette œuvre de persuasion et de concorde, vous seriez ma fervente inspiratrice. N'est-ce pas ainsi, en inspirant, en enflammant les actions d'un homme, qu'une femme qui doit toujours rester cachée peut agir, elle aussi, peut rendre efficaces ses sentiments de générosité et de pitié? Quels miracles ne ferions-nous pas, en associant ma force et votre bonté?... Au lieu de cela, je pars, je vais où je dois aller, mais sans grande espérance de succès : quel ouvrage pourrai-je accomplir, loin du foyer de toute ma flamme, loin du modèle de toute ma vertu?
— Vous pensez vraiment que je serais cela pour vous, que j'aurais ce pouvoir en faveur des autres par vous?
— J'en suis bien sûr, et, si vous ne le croyez pas, c'est que votre candeur, votre ignorance de vous-même vous trompent ; et vous laissez perdre les beaux effets de bienfaisance qui émaneraient de vous... C'est dommage pour les pauvres gens, pour les déshérités du monde, frustrés ainsi... Mais, adieu ! le moment est venu, je pars; je m'éloigne vers un pays qui n'est ni le mien, ni le vôtre. Vous reverrai-je jamais?
— Des dangers vous menaceront dans ces tumultes où vous courez, des dangers que les amis partagent ou qu'ils mesurent, du moins, en les voyant de près.
— Oui, des amis, mais non pas vous et moi, tels que nous sommes et tels que nous devons rester, d'après votre volonté inflexible, hélas!
Ayant dit ces mots, je fis quelques pas vers la maison où je devais trouver ma mère; mais je ne pus aller plus loin sans me retourner pour regarder encore le visage de Thérèse, et je vis ses yeux, ses beaux yeux ardents tout noyés de larmes.
Pour me faire pardonner le mouvement par lequel je l'avais
ainsi surprise, je restai à la distance où j'étais, immobile, et sans prononcer une parole.
Alors, à demi vaincue, la fière jeune fille, ne songeant pas à essuyer ses pleurs, laissa échapper sa première promesse :
— Allez, dit-elle, je prierai Dieu pour qu'il vous garde, et, quand vous reviendrez, vous pourrez parler, dire tout votre secret, je vous écouterai.
Ces forges, que dirigeait encore mon grand-père, étaient situées assez loin, dans un petit bourg de l'Ariège; elles occupaient la place d'un ancien établissement de gentilshommes verriers, desquels descendait ma famille maternelle. J'allais peu dans ce pays où mon grand-père aurait voulu m'attirer et me retenir; je me souvenais de l'engagement que j'avais pris envers mon père, et je quittais le moins possible sa terre aimée. D'ailleurs, l'action tendue et énervante de l'usine, le fracas, la fumée répandue à flots, troublaient ma pensée rêveuse, qui avait besoin de loisir, de paix et de silence, et qui demandait à se mirer dans la lumière d'une nature intacte, sous un ciel pur. Je préférais aussi les paysans aux ouvriers; les hommes des champs me séduisaient par leurs mœurs ingénues et primitives et par leur langue toute en images. Cependant je reconnaissais chez les travailleurs industriels plus d'élan, de sensibilité que chez les rustiques, et sans m'intéresser aux produits de leurs bras, rebuté par le milieu factice où ils vivaient, je ressentais de l'estime ou de la compassion pour leurs âmes mouvementées, fortement capables d'amour ou de haine... Mon grand-père, de bonne heure, avait eu l'idée de m'unir au gouvernement de son industrie sous une forme très patriarcale. Croyant à la nécessité d'une discipline un peu rigoureuse, ne voulant la faire fléchir que sans en avoir l'air, — quand j'étais tout jeune, un adolescent, il attendait ma venue pour me charger de déclarer les remises d'amendes, les gratifications, les faveurs ; de la sorte, il faisait semblant de n'accorder de
concessions que sur ma prière et par égard pour l'ignorance et la douceur de mon âge. Cet âge même et le rôle aimable que le maître lui donnait m'avaient rendu populaire auprès des ouvriers; en partant pour le lieu de la grève, je pensais que les hommes ameutés auraient gardé peut-être ces souvenirs que j'avais entretenus par des visites espacées, mais régulières.
Quand nous arrivâmes avec ma mère, nous fûmes saisis par une impression inaccoutumée de silence; les forges se taisaient, l'air de la vallée était vide. Comme nous approchions cependant de l'entrée du bourg, le vent porta vers nous une rumeur sourde, inquiétante, parmi laquelle on distinguait des chants d'un accent dur, jetés par des centaines de poitrines. Un employé de l'octroi, connu de nous, nous conseilla de prendre des chemins détournés pour nous rendre à la Direction.
Nous trouvâmes mon grand-père dans son bureau. Droit dans sa haute taille, le teint coloré parmi le reflet de ses cheveux blancs coupés courts, il marchait de long en large, et, quand les chants révolutionnaires se faisaient plus distincts, il s'approchait de la fenêtre d'un air de défi.
Tout de suite, en paroles brèves, il nous mit au courant de la situation :
— Sans que les affaires soient en grande prospérité, dit-il, je croyais pouvoir concéder aux hommes des avantages nouveaux; j'y pensais, j'en avais causé avec quelques contremaîtres, et, malgré l'avis de ceux-ci, je l'aurais fait. A ce moment, des meneurs qui visent un but politique sont venus, ils ont dit aux ouvriers : « Réclamez ceci, cela, ceci encore, et déclarez la grève ; le patron est vieux, il aura peur de l'émeute, il tremblera de frayeur pour sa vie, pour ses bâtiments, pour son matériel, et il accordera tout... «Mes ouvriers, qui devraient pourtant me connaître, ont cru ces sottises, et vous les entendez là-bas qui me menacent! Eh bien! pour obtenir quelque chose, ils s'y prennent joliment mal. Ils verront si ce sont là des procédés à employer avec moi. Tant qu'ils crieront, et
ioé ASCENSION
surtout tant qu'ils insulteront et frapperont les hommes restés fidèles, ils n'auront rien, même ce que d'abord je voulais faire, non, rienl Je tentai quelques représentations auprès du vieillard irrité:
— Ces malheureux vous méconnaissent en effet bien grossièrement, s'ils pensent vous effrayer. Ils sont trompés par les politiciens venus d'ailleurs. Songez, grand-père, combien ils sont ignorants. Courbés sur leur rude tâche, ou, pour seul repos, s'installant dans les cabarets, ils ne reçoivent de nulle part les lumières dont on a besoin pour voir juste. C'est à nous, qui sommes éclairés, de comprendre ces inconscients et de leur pardonner leurs erreurs. Cédez, je vous en prie, non pas à leurs menaces, mais au contraire à leur faiblesse, à l'impuissance de leur esprit.
Ma mère qui redoutait pour l'âge de mon grand-père le contre-coup des émotions, joignit ses instances aux mienne?, vainement; l'impérieux vieillard me répondit :
— Tu n'es qu'un théoricien, tu ne connais pas le maniement des hommes. Si j'écoutais ceux-ci maintenant, ils recommenceraient à tout propos, et ils ruineraient mon œuvre, celle qui les fait vivre. Or, sans bien savoir à qui elle ira, car tu ne mti parais pas bien disposé à la recueillir, je veux la laisser intacte; elle deviendra, après, ce qu'elle pourra.
Je vis que cet homme énergique était buté. Sentant venir le terme d'une vie qui avait été forte, il ne voulait pas déchoir dans ses derniers jours. Les chefs de la grève s'étaient vantés imprudemment d'avoir raison de la faiblesse de son- âge, et lui, il ne voulait pas que l'âge le rendît faible : jeune, il aurait peut-être cédé; vieillard, il résisterait jusqu'au bout. La conséquence serait pour lui le péril d'ébranlement que craignait ma mère, pour les pauvres familles épuisées par le chômage, une longue période de souffrances et de privations.
Après le refus que m'avait opposé mon grand-père, il ne restait qu'un moyen d'éviter tous ces maux : c'était de per-
Suader les ouvriers de faire ce que le maître voulait. Tâche difficile I Quelle influence pouvais-je prendre sur une foule irresponsable, anonyme, qui s'était remise en aveugle entre les mains des meneurs? Je sentais que l'esprit des travailleurs de l'usine, jadis nos collaborateurs fidèles, n'était plus à nous, qu'ils s'étaient donnés aux beaux parleurs dont les promesses flattaient leurs intérêts mal calculés, mais immédiats, que les hommes en révolte sous cette impulsion formaient une masse compacte, liée par une solidarité dure, armée contre nous de défiance et d'hostilité.
Comment ferais-je pour entamer cette masse? Quelle voie devrais-je suivre pour y pénétrer? Pour atteindre le but, il fallait une volonté ferme, le sens aigu des moyens, la promptitude à saisir l'occasion, beaucoup d'habileté, peut-être un peu de ruse, toutes les qualités de l'homme d'action. Or, comme toujours et plus que jamais encore, l'action m'inspirait de la répugnance. J'éprouvais une juste crainte de ne pas m'y trouver apte. Et puis, mon idéal de vie revenait en moi avec tous ses charmes, une vie de pensée calme, de sentiments à loisir savourés, de douce et longue rêverie. Qu'avais-je à faire dans tous ces chocs heurtés et dans ces questions... d'argent en somme, dans ces événements fortuits, sans signification profonde, tellement dépourvus de beauté et de grâce?
Qu'avais-je à y faire?... Eh bien! c'était clair : mon devoir I Oui, dans ces circonstances exceptionnelles où j'étais jeté, le devoir exigeait l'abandon de mes goûts favoris, de mes préférences natives; il commandait l'action. Pour décider mon âme oscillante, ma conscience opérait suivant son mode ordinaire : elle me présentait comme d'habitude, non pas le tableau attirant de l'acte à accomplir... peu d'actes offraient des charmes pour moi... mais l'image repoussante des suites que laisserait fatalement se produire l'inertie... Dans ce cas-ci, les suites de l'abstention inerte, c'était un cher vieillard frappé de maladie ou de mort... conséquence horrible 1... et c'était aussi,
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résultat lamentable!... des centaines d'ouvriers livrés aux rancœurs de la misère, des femmes en guenilles adressant des reproches à leur mari et battues pour chaque parole, de pauvres petits enfants pâles pleurant et demandant du pain sans en obtenir! Il fallait à tout prix empêcher ces malheurs; il le fallait!
Ainsi parlait le devoir dans son rude et sombre langage. Mais à cet âpre accent s'en mêlait un autre qui l'adoucissait, et c'était l'accent de la voix de Thérèse; j'entendais le timbre harmonieux aux résonances profondes, je saisissais les mots persuasifs qui volaient sur les pures lèvres. La jeune fille exprimait de nouveau, et avec plus d'ardeur encore, le sentiment de grande portée que m'avait déjà manifesté son âme, sa défiance d'une vie uniquement vouée au rêve, à la contemplation égoïste du vrai et du beau; elle disait : « Le songe, la pensée, l'art, le culte des grandes âmes, peuvent occuper noblement une large part de l'existence, si une part est donnée à plaindre, à protéger, à secourir, à agir... » Et le chant s'achevait sur une nuance un peu dédaigneuse : « Celui qui toujours rêve et n'agit pas n'est pas digne de moi !... »
Que vous dirai-je encore? J'avais un autre motif de me mêler à l'affaire. Petit-fils d'un patron pour le moment détesté, je courais là un péril non pas probable, mais possible, pour ma vie; je me rappelais tels et tels exemples de violence meurtrière, et Thérèse elle-même, en me voyant partir, avait eu des prévisions de cette sorte à mon sujet. Or, depuis longtemps, depuis surtout la chute bien vulgaire où j'avais failli périr, songeant que la mort est inévitable et que, dans les circonstances où elle arrive presque toujours, accident ou maladie, elle est absurdement plate, j'avais arrêté dans mon esprit cette maxime : « Si l'occasion de finir un peu noblement survient, il faut en profiter. » Eh bien! l'occasion entrevue se présentait peut-être : mourir pour sauver un vieillard de l'apoplexie et de pauvres ouvriers de la misère, ce ne serait pas tout
à fait commun... D'ailleurs, l'avenir m'ouvrait-il des perspectives très heureuses? Étais-je sûr, en vivant, de conquérir le coeur, ému un peu, mais bien résistant encore, de celle que j'aimais? Éveillerais-je jamais en elle le haut enthousiasme qu'elle avait besoin de sentir pour se donner? Dans la banale existence quotidienne je susciterais difficilement ce sursaut. Au contraire, si je mourais bien, mon souvenir embelli s'établirait, régnerait quelque temps, peut-être toujours, dans l'âme de ma bien-aimée, qui ne me craindrait plus et qui m'estimerait. Oh! que cela souriait à mon idéalisme : être une belle image survivante dans un cœur pur!
Je me décidai pour toutes ces raisons : j'irais, je parlerais aux ouvriers en révolte; je leur rappellerais le rôle d'aimable faveur qui m'avait été accordé auprès d'eux jadis; peut-être leur cœur impressionnable et mobile serait touché, et ils s'apaiseraient. J'étais plein de résolution et d'ardeur; je désirais que la nuit passât vite afin que je pusse commencer mon œuvre, tout en me disant bien qu'elle était ardue et que ceci n'était pas un jeu comme autrefois.
Je ne prévins pas ma mère; dans sa sollicitude, elle m'aurait retenu. Thérèse aurait-elle été inquiète? aurait-elle voulu me retenir aussi? Oh! non! bien loin de là; c'était elle, c'était la noblesse austère de son visage, c'était la hauteur de son âme, exigeant pour être apprécié d'elle une vie d'action comme de songe, qui m'animaient au combat.
Je me mis à la besogne dès la pointe du jour... Je ne vous raconterai pas les détails, cher ami; je ne vous dirai pas les péripéties, les marches et contremarches par lesquelles iî me fallut passer; je ne vous ferai pas le tableau des conciliabules souvent orageux que je dus affronter. Malgré la nécessité de l'action comme achèvement du rêve, malgré sa bienfaisance, et si immoral qu'il soit, nous le savons, de lui refuser une part dans sa vie, il n'est pas moins certain, c'est votre opinion comme la mienne, qu'elle offre bien des moments vides, dé-
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pourvus d'intérêt et de cette substance que nous trouvons concentrée dans le sentiment et dans la pensée. N'est-ce pas cette vue qui nous a amenés vers une existence de contemplation pure et qui nous y maintient ?
11 vous suffira donc de connaître le résultat de mon effort. Je parvins au succès désiré. Je fus fortement aidé, j'aime à le dire, par l'élan de cœur des ouvriers qui, au bout d'un temps, répondit avec vivacité aux mouvements de mon affection et emporta les défiances dont on avait voulu les armer. Ils cédèrent aux volontés du chef : ils rentrèrent à l'usine sans condition et sans molester leurs camarades. Je connaissais assez mon grand-père pour savoir qu'il ne garderait pas de rancune et qu'il accorderait bénévolement à la soumission ce qu'il avait refusé à la révolte. Cependant, je dominai mon impatience de revoir Thérèse; le cœur plein de son image, je restai loin d'elle jusqu'à ce que toutes les bonnes intentions fussent réalisées, toutes les mauvaises volontés détendues. Quand je quittai le bourg, j'entendis retentir l'actif fracas des marteaux, je vis ondoyer dans l'atmosphère les flots de noire fumée. Ces laideurs, qui m'attristaient d'ordinaire, me mirent pour la première fois dans le cœur des impressions heureuses : ma conscience était satisfaite, j'avais mérité, me semblait-il, de m'éloigner de là désormais pour aller, dans la pénétrante douceur du silence, sous la limpide lumière d'un ciel pur, goûter la beauté de mon amour, profond trésor aux splendeurs rayonnantes.
Mon cher Guillaume, prévenu de mon retour dans le pays, vint me trouver à la descente du chemin de fer. Avec toute sa cordialité joyeuse il me félicita vivement de mon succès et se complut à m'apprendre qu'à Mirole on s'était tenu au courant de mes heureux efforts de conciliation, appelés par lui mes hauts faits.
— Puis-je venir demain? lui dis-je. Ne sera-ce pas trop tôt?
LE MARIAGE tri
— Je crois que tout le monde vous attend, fit-il avec son bon sourire.
Le lendemain, le cœur palpitant, je m'empressai de courir à Mirole. J'entrai, contrairement à mon habitude, par une petite porte du jardin qui donnait dans l'allée de charmille, et là, dans l'ombre embellie de soleil, je vis Thérèse assise sur un banc et seule. Elle ne se leva pas, mais elle me regarda venir, et quand je m'arrêtai à côté du banc, elle me fit entendre par un geste que je pouvais prendre place non loin d'elle. Je lui demandai :
— Êtes- vous contente de ce que j'ai fait? Elle me répondit vivement :
— Ohl que c'est bienl Que c'est bienl Je repris alors :
— Votre approbation me ravit et compense un peu ma peine... car j'ai souffert, l'absence m'a paru bien longue... et puis je ne savais pas, je ne sais pas encore si vous maintenez un consentement que vous m'avez donné, que vous regrettez peut-être...
— La promesse que j'ai faite avant votre belle action, je ne puis pas la retirer après.
— Mais est-ce bien de tout cœur que vous me permettez d'en user? Si, malgré l'engagement que la pitié vous inspira, vous n'étiez pas encore disposée à m'entendre, je me tairais : Dieu me garde de vouloir vous contraindre! j'ai un absolu respect pour votre volonté.
— Je ne peux pas vous dire que je sois tout à fait exempte de crainte. Le sentiment, que vous avez désiré m'exprimer et que, semble-t-il, tout le monde autour de moi autorise, est quelque chose qui vaguement m'inquiète. Pourtant, je crois, en regardant au fond de moi-même, que je ne serai pas choquée et indignée comme je le fus la première fois... Alors j'avais déjà de l'estime pour yous, mais cette estime commençante
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fut arrêtée et ébranlée à ce moment par votre exaltation trop singulière; trouvant que ce que vous faisiez était mal, je pensai que, malgré certaines belles dispositions, vous étiez capable de commettre de grandes fautes, ou que peut-être, et c'était à mes yeux votre seule excuse, vous étiez insensé. Maintenant, vous n'êtes plus cet étranger audacieux et suspect : ma mère vous est entièrement acquise, mon père vous apprécie, mon frère vous aime; et moi, grâce à votre soin d'éviter les paroles expresses sur les sujets qui avaient provoqué mon blâme, j'ai pu oublier ma révolte première et apprendre peu à peu à vous honorer, en vous voyant toujours concevoir de belles pensées et accomplir sans défaillance de bonnes actions. Je vous aperçois associé à une haute compagnie spirituelle que vous m'avez révélée et dont la connaissance a modifié, à mon grand étonnement, mes impressions intimes sur le monde ; votre conversation me présente un genre d'attrait tout particulier, qu'étaient loin de m'offrir les entretiens ordinaires; je sentirais comme un vide si je ne vous entendais plus; surtout la souffrance qui peut vous atteindre me peine beaucoup; vous m'avez inspiré, comme à tous mes proches, une grande sympathie... Mais, d'autre part, un état d'âme visible chez vous bien des fois encore, c'est-à-dire votre enthousiasme pour moi, pour une simple jeune fille que vous placez étrangement au niveau et même au-dessus des êtres les plus favorisés des grâces de Dieu, le prix disproportionné que vous attachez ainsi à ma personne, cette recherche contenue, mais ardente, ces regards d'enchantement ou de détresse que je n'ai pu m'empêcher de surprendre, tout cela paraît très différent des affections, même les plus vives, qu'on éprouve pour une créature humaine. Je ne comprends pas la raison de cette différence, et cet inconnu dont vous m'environnez, sans me déplaire autant qu'au premier jour, cependant me déconcerte... Je ne vous demande plus, comme alors, d'éloigner dz moi ce troublant mystère en le recouvrant de silence.
LE MARIAGE n3
Vous avez l'ardent désir de l'éclairer à mes regards, vous qui aimez Dieu et qui puisez toujours à des sources d'inspiration très hautes : aussi, je pense, mes peurs de jadis devaient être mal fondées, les craintes que je peux éprouver encore sont sans doute vaines, et la clarté que vous voulez me communiquer est digne de celles que j'ai souvent reçues de vous. Malgré un peu d'hésitation, qu'il me faut vaincre, je me sens portée à la confiance : mon cœur, par degrés insensibles, lentement préparé, est disposé à croire qu'il va se trouver en présence d'une très pure lumière.
C'était l'instant suprême, tant désiré, enfin venu. Tremblant d'émotion, enivré d'amour, je me levai du banc où j'étais assis à côté de Thérèse, et, la contemplant en sa parfaite beauté, je lui dis :
— A des hauteurs diverses, variables suivant les êtres humains, un prodige s'opère, et ce prodige est dans l'ordre du monde, conforme à la volonté de Dieu. C'est la jeunesse qui est favorisée de ce miracle, et ce sont les jeunes hommes qui en sont touchés les premiers, parce que ce merveilleux ferment d'idéal leur est plus nécessaire. Un jeune homme aperçoit une jeune fille dont la vue semble annoncer l'approche du prestigieux événement; il est ému, mais il se réserve, il se demande si c'est bien elle, la messagère; il la contemple, il l'observe, il l'interroge à mots discrets. C'est bien elle, il en est sûr! Et vers elle l'amour, le puissant amour prend un essor soudain : c'est que, attraits pour lui irrésistibles, voilà la beauté, rayonnement de plus hauts trésors, et voilà ces trésors eux-mêmes, l'intelligence lumineuse dans la candeur, la bonté, la tendresse, la générosité, l'élévation, la noblesse. Et tout cela, c'est une image de Dieu, de ses perfections et de ses splendeurs, montrée à l'homme au moment où en lui s'inaugure la force de l'existence, afin que l'image divine élève, inspire, décore et soutienne sa vie. L'origine céleste de cette image achève de se confirmer à ses yeux par l'influence qu'il
en reçoit : à son apparition, il s'est senti non seulement enchanté, mais amélioré; avec une facilité jusque-là inconnue, une aisance heureuse, exempte d'efforts, il a senti tout à coup ses propres qualités s'accroître, ses défauts s'amoindrir, les actes naguère pénibles devenir désormais attrayants; une magie s'est répandue dans son âme et la baigne tout entière. Comment n'aspirerait-il pas à garder, à fixer près de lui l'image surnaturelle qui lui apporte de tels bienfaits? Et comment se défendrait-il d'éprouver pour elle un saint enthousiasme? Son cœur s'exalte d'une humble, d'une ardente, d'une pure adoration religieuse. Une vierge lui a été envoyée de Dieu, elle aussi claire étoile du matin, elle aussi source de grâce, elle aussi inspiratrice de vertu. Il lui dresse dans son âme un autel paré de fleurs, et voudrait pieusement fléchir le genou devant elle...
Je m'arrêtai. Le visage de ma bien-aimée, un peu baigné d'ombre par le souci de comprendre, s'était vite éclairé, illuminé. Une expression transcendante brillait dans ses regards, qu'elle ne dirigeait pas vers moi, mais vers le ciel, et elle levait la tête comme si elle attendait qu'une voix partie d'en haut vînt se joindre à la mienne; et elle murmurait certaines de mes paroles : « Une image de Dieu... une adoration religieuse », répétait-elle... Et sans s'adresser à moi, elle disait :
— Qu'est-ce donc?... Je reconnais le monde auquel j'aspirais, où j'aurais voulu vivre... un monde d'enthousiasme et d'extase, où j'aurais adoré un être divin!... Et voici que ce monde est descendu sur la terre... le séjour humain communique avec le ciel... les limites se confondent... Et, tout à coup, venus d'en haut comme de la voûte d'un sanctuaire, les rayons tombent sur moi, me touchent, me baignent, me transfigurent. C'est moi qui suis honorée, bénie... je flotte soulevée dans une atmosphère toute d'encens... Et mon cœur, comme enivré un peu, se laisse persuader par cet hommage... Est-ce de l'orgueil? Pardonnez-moi, mon Dieul... Si je commets ce
péché, je sens qu'il se rachète par une pensée vers vous!... Apparaître à quelqu'un comme une image du surnaturel, cela oblige à monter, à se rapprocher en quelque manière de vous, à se modeler sur vos perfections... Vous, mon Dieu, le Souverain Bien, vous l'avez ainsi voulu 1 Pour me disposer selon vos décrets, vous m'avez envoyé un être humain à la hauteur d'une telle mission, car il est revêtu lui-même de l'idéal digne d'amour qui est une émanation de vous et que d'abord j'apercevais seulement en vous... Mon Dieu, maintenant que vos desseins m'ont été révélés, mes frayeurs se dissipent, mes doutes s'effacent... Tout me paraît clair, tout me paraît beau, tout éclate limpide et pur!
Et se levant de la place où elle était restée assise, elle fit un pas vers moi :
— La lumière que vous m'avez montrée et dont un reflet touche ma tête, elle brille sur vous, ardente et diaphane. Je comprends aujourd'hui, je sens ce que vous êtes, je pénètre cette âme que j'avais devinée, toute de bonté, de dévouement, de piété, de grandeur; et dans mon âme l'admiration, l'attrait que j'éprouvais pour vous, sentiments à demi voilés, se manifestent avec toute leur force, ils s'exaltent jusqu'à un caractère sacré, ils vous emportent dans la sphère où vous m'avez fait monter moi-même, où nous habitons ensemble et d'où, tant elle en est proche, on passe facilement dans le Ciel infini.
La joie m'inondait, je savourais ces instants d'ivresse, je laissais se répandre sans les interrompre les louanges que m'adressait ma bien-aimée, parce que, venues de l'illusion de l'amour, elles me montraient qu'enfin l'amour naissait en elle; et dans ses regards, sur son beau visage, pour la première fois, je voyais s'épanouir l'enchantement que verse ce dieu fécond en délices.
— Alors, oh! dites, m'écriai-je, tout ce que, involontairement, vous étiez à mes yeux, vous consentez de bon gré à
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l'être pour moi ?... il vous est doux que je vous admire et que je vous aime?...
— Oui, cela m'est très doux.
— 0 bien-aimée! bien-aimée! répétai-je comme en extase, vous, si longtemps attendue! vous venez enfin vers celui qui vous implorait! Vous me confiez votre vie! C'est avec une reconnaissance sans limites que je reçois ce don sacré, et je l'environnerai de tant de respect et d'amour que vous n'aurez pas, je l'espère, à regretter vos rêves!
Alors, il s'échappa de nos lèvres des paroles alternées; je lui dis :
— Nous vivrons ensemble dans la société des saints, des grandes âmes religieuses et aussi des grandes âmes poétiques, société seule digne de vous, qui a bien voulu me suivre à votre seuil et m'ouvrir l'accès dans votre âme.
Elle répondit :
— Nous fuirons le monde vulgaire; nous aurons dans notre demeure, comme dans un monastère entouré de bois, un asile de contemplation, de recueillement et de prière.
Je repris :
— L'air sera pur, limpide autour de nous : on y verra surgir très haut de belles pensées. Cet air où battra votre cœur sera tout suave de tendresse, on y entendra flotter des demandes suivies aussitôt d'un murmure de remerciements.
Elle acheva :
— Oui, nous accueillerons les pauvres, et s'ils ne viennent pas assez nombreux, nous irons les visiter. Il faudra si bien faire, leur parler si doucement qu'ils n'aient plus de songes douloureux, qu'ils nous pardonnent notre bonheur et qu'ils nous aiment...
Comme il se faisait tard, la mère sortit de la maison. Quand sa fille l'aperçut, elle s'élança vers elle et l'embrassa d'une ardente étreinte en pleurant, en sanglotant presque; mais ces pleurs et ces sanglots s'achevèrent dans un rayonnant sourire.
La mère, à ces signes, comprit que l'œuvre longtemps préparée par elle venait de s'accomplir; mon air de félicité le lui disait éloquemment aussi. Elle prit alors la main de sa fille et la mit avec lenteur dans la mienne. Pendant un moment qui se prolongea, je gardai cette main virginale, sur laquelle si souvent s'étaient arrêtés mes regards, mais dont je n'avais pas encore éprouvé le contact ; enivré de la joie de la posséder, je la soulevai un peu pour la porter à mes lèvres: je ne continuai pas... j'avais senti cette blancheur légère se faire pesante et refuser... Je partis cependant sans qu'une ombre d'inquiétude vînt troubler mon bonheur, mon bonheur infini; l'éclat des yeux, l'expression heureuse du visage, la grâce ineffable du sourire me révélaient toujours que j'étais aimé, et à ma voix qui disait : « A demain!... » une voix aussi tendre et plus mélodieuse avait répondu : « A demain ! »
Je revins tous les jours... Le premier jour après la scène de l'enivrant aveu, ne pouvant croire encore à mon bonheur trop nouveau, impressionné par l'ombre de la nuit qui avait succédé à l'éclat du plus beau des soleils, je courus avec un empressement fiévreux vers le jardin où respirait ma bienaimée. Allais-je la trouver la même que la veille?... aussi miséricordieuse?... aussi épanouie dans la tendresse?... Les lacets que décrivait la route à suivre me torturaient par leur lente sinuosité; j'aurais voulu couper droit, arriver d'un seul essor devant le visage adoré, pour l'interroger, pour savoir si le beau sourire d'enchantement y resplendissait encore.
Quand je le vis, le clair visage, quand je reçus dans ma main la main candide, quand j'entendis s'élever les modulations de la voix sincère... ah! quelle certitude dans mon cœur! quelle confiance suprême! quelle assurance pleine et forte, s'étendant sans limites jusque dans l'éternité!...
Je dis à ma bien-aimée :
— N'est-ce pas?... c'est pour toujours?
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— Pour toujours! fit-elle, toute droite dans sa pure et jeune gravité.
Puis, elle ajouta :
— Ce matin, à l'aurore, je suis allée à l'église; les blancs rayons célestes commençaient à luire sur l'autel. Dans cette lumière, j'ai prié Dieu, je lui ai demandé de m'assister de son infinie sagesse, de me faire connaître si les élans subits de mon âme hier, en accord avec les élans de la vôtre, étaient bien conformes aussi aux intentions de sa Providence pour moi, pour vous; et Dieu m'a entendue; sa grâce est sur nous, je le sens ; je sens qu'elle nous accompagne et qu'elle nous parle dans la chaleur de nos cœurs; c'est elle qui vous inspire de m'aimer, et (acheva-t-elle en baissant la voix)... moi aussi... je vous aime!
« Je vous aime! »... Elle l'avait dit, elle l'avait laissé échapper, le frêle mot qui subitement ouvre des ailes en chantant le chant du bonheur; elle l'avait dit, le mot souverain qui, même seulement murmuré, éclate comme une musique répandue aussitôt jusque dans le ciel. Cette vierge, blanche d'âme comme de visage, à qui ce mot dans son sens vainqueur était jusque-là inconnu, qui ne l'avait jamais vu flotter devant ses yeux ni jamais entendu retentir auprès d'elle, elle l'avait créé tout à coup, fort et rayonnant, du fond de son âme, et, venant d'elle, cette parole brillait si fraîche, si neuve de l'innocence de son coeur qu'elle semblait être pour la première fois prononcée dans le monde.
Qu'avions-nous à faire qu'à le répéter, qu'à l'entendre toujours, d'elle à moi, de moi à elle, le mot puissant, le mot fécond, dont les ondes harmonieuses s'épanchaient en nous, et allaient ensuite caresser les fleurs, les arbres, les pelouses du jardin béni où nous marchions lentement !
Nous ne fîmes pas autre chose en effet que le redire ensuite tous les jours, à toutes les minutes, à chaque mouvement de nos lèvres, le mot infini, dans toutes ses intimités et dans
tout son éclat, avec toutes ses variations et sa plénitude. Et tandis que mon aimée candide, de son jeune cœur intact et de sa bouche immaculée, inventait les expressions de l'amour, inaugurait son langage, moi, à son exemple, je trouvais dans mon âme, pour la première fois extasiée, des exclamations qui étaient miennes et n'avaient jamais servi à d'autres : les poèmes ardents et tendres que j'admirais naguère s'étaient effacés de ma mémoire, et, si j'y pensais un instant, ils me semblaient comme morts, comme disparus de l'existence, devant la splendeur de mon amour, — de même que, dans cette nature printanière, dans ce jardin fleuri qui nous entourait, les feuilles sèches de l'hiver et les roses de l'autre été avaient cédé toute la place aux luisantes feuilles nouvelles et aux magnifiques roses épanouies. La jeune fierté de mon enthousiasme repoussait de mon esprit les paroles étrangères qui auraient pu parler d'amour à ma bien-aimée ; et les poètes qui les avaient rythmées, si grands fussent-ils, et malgré ma subordination ancienne envers eux, je les éloignais de son cœur comme d'importuns et d'odieux rivaux. Combien je me félicitai maintenant de cette pureté sans tache de la jeune fille qui, en me permettant d'introduire auprès d'elle les grandes âmes, m'avait interdit de lui faire connaître leurs émotions trop intimes et trop brûlantes! De la sorte, grâce à cette candeur, j'avais été et je demeurais le premier, le seul dont ma bien-aimée eût entendu et accueilli les paroles souveraines. Ainsi, lorsque ma bien-aimée et moi, nous errions dans le jardin, il n'y avait que nous au monde, nous et Dieu!
Le mariage fut célébré le matin de bonne heure, dans la petite église de Mirole. La blanche épousée, sous sa couronne de fleurs et dans les longs plis de son voile diaphane, brillait d'une beauté si surnaturelle que je m'étonnai de pouvoir saisir son doigt blanc pour y passer l'anneau d'or. En sortant, sans que je sentisse presque le bras léger, impalpable, qu'elle
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avait posé sur le mien, nous suivîmes l'allée, moirée d'ombre et de soleil, où s'était déclaré notre amour. Arrivé devant le perron du château, plein d'extase, je dis à la douce et splendide apparition qui se tenait près de moi :
— Ne rentrez pas aujourd'hui dans cette maison, ma bien-aimée. Si vous le voulez bien, venez embellir et consacrer ma demeure. Vous y serez, vous rappelez- vous? comme la Vierge du vitrail dans le monastère, celle dont l'image immaculée tenait en haut tous les cœurs. Le jour, la lumière, les émois, les pensées, tout m'arrivera à travers vos traits purs, vos regards profonds, votre douce candeur et votre brillante flamme. Ah! venez! daignez être pour la vie la gardienne de mon coeur et la figure de mon idéal !
Blanche et parée, telle qu'elle était en quittant l'église, ma bien-aimée, accompagnée de ses proches et de mes amis, franchit avec moi la brève distance qui sépare Mirole de Daumière. J'étais seul dans la voiture avec elle et sa mère qu'elle avait désiré garder auprès d'elle jusqu'à ma maison. Je ne cessais de la contempler, ne pouvant pas croire encore que cet être adorable était à moi.
Lorsque tous, amis et parents, nous mîmes pied à terre, là, sur la terrasse, entourant la jeune épousée toute blanche, d'un involontaire mouvement nous fîmes quelques pas en arrière, la laissant seule sur le bord : ... c'est que, spectacle délicieux, émouvant comme un prodige! le paysage où elle venait habiter semblait s'être mis en fête pour lui rendre les honneurs qu'on rend à la Vierge sur l'autel; le frais azur de mai semé de blancs nuages s'étendait en voûte sur sa tête; le sol où elle se tenait s'arrondissait en piédestal autour d'elle, et sur la pente de ce socle qui la portait la prairie étendait largement ses tapis émaillés de mille et mille fleurs où bruissaient les abeilles et d'où montait l'offrande de suaves parfums...
Qu'elle fut doucement lente, la première nuit, la nuit pleine d'étoiles, où ma bien-aimée reposa comme un songe
sous mon toit! Tandis qu'elle dormait son paisible sommeil, ne pouvant contenir dans ma poitrine le sentiment infini de mon bonheur, je sortis afin de le répandre dans le sein de l'air natal. Je restai là, sur la terrasse obscure, tout près du mur blanc qui gardait mon trésor. Je veillai longtemps : j'écoutais passer dans les arbres ce bruit de vent qui murmure presque sans cesse en ce haut lieu et qui parle à mon cœur comme la voix' même de Daumière ; ce soir-là, le murmure accoutumé ressemblait à un chant, à un hymne. Peu à peu, sans quitter cette place, après les premières heures nocturnes qui continuent le soir, je m'enfonçai dans les heures profondes, infiniment silencieuses de la grande nuit, les heures de mystère où, les astres ayant cheminé dans l'éther, le ciel présente un aspect inconnu, heures inviolées, solitaires, intactes de regards humains, et devant moi, ces astres nouveaux, la lune si pure levée dans l'ombre après minuit, baignaient de lueurs virginales la face de la demeure où s'abritait une innocence sacrée.
Bientôt, je voulus présenter à ma bien-aimée, lui faire connaître, et, si je pouvais, lui faire chérir mon amie, ma terre. Ma bien-aimée n'était venue qu'une fois à Daumière : c'était le jour mémorable de l'aveu prématuré, aussitôt repoussé. Je la conduisis presque tout de suite vers ce tournant d'allée descendante où mon espoir dans son essor avait subi une si cruelle déception; à ce lieu, encore pour moi tout endolori par l'image de la jeune fille indifférente, étrangère, il me tardait de montrer la bienheureuse présence de l'épouse aimante, pour toujours unie à ma vie. Quand nous fûmes là, voyant celle que j'accompagnais se dresser si pure, si blanche, j'eus des remords de mon audace passée, et je lui dis :
— C'est ici que je vous ai offensée jadis; maintenant que vous connaissez mon cœur, me pardonnez- vous ?
Elle me répondit d'un élan :
— C'est à vous plutôt de me pardonner mon ignorance;
j'aurais dû pressentir que vous veniez de la part de Dieu.
Je répliquai dans mon enthousiaste amour :
— Venir à vous comme un envoyé de Dieu!... Oui, certes, vous auriez mérité de recevoir la Salutation Angélique, d'entendre monter vers vous les louanges de l'Annonciation : mais moi, comment aurais-je été digne de vous les apporter?
Nous achevâmes de suivre, entre ses bords de mousse, l'allée invitante qui nous menait vers les profondeurs du bois. Près de moi, à ma droite, mon aimée s'avançait légère : nous nous arrêtions devant les plus beaux arbres; je lui disais les pensées et les rêves dont ma jeunesse avait été favorisée sous chacun de ces dômes. Nous arrivâmes dans le fond du bois, espace uni, fermé par de grands troncs comme par des fûts de colonne, et surmonté d'une épaisse voûte de rameaux et de feuilles, où filtrait une lumière atténuée comme une mystique lueur de rosace. Un recueillement nous saisit dans cette enceinte vague où flottaient des impressions pieuses, et nos pas se firent plus lents, plus bas le son de nos lèvres, plus intérieurs nos regards et nos pensées.
Jour à jour nous parcourûmes toute la terre familière, le domaine entier de Daumière, ses prairies pareilles à des lacs de fleurs dont nous longions les rives, ses champs accidentés où s'élèvent des bouquets de bois arrondis, ses terrasses naturelles portées sur le rocher sonore, ses pentes et ses plaines, ses hauteurs et ses fonds, ses vues découvertes et ses abris cachés. La grâce de ma bien-aimée a passé partout, tout me rend ici son image, tout est peuplé de son souvenir.
Elle était peu attentive au pittoresque, à la beauté des choses; elle se montrait surtout curieuse de connaître les émotions morales que j'avais éprouvées à tel ou tel endroit et que je lui racontais. Comme elle m'écoutait à ces moments! Comme elle aimait à sentir le contact de son âme avec mon âme! Je lui racontais les plaisirs ingénus qui avaient ici charmé mon enfance et les enthousiasmes qui, ensuite, avx
LE MARIAGE I2j
mêmes lieux, avaient ennobli ma jeunesse, les premières révélations enivrantes qui m'étaient venues du génie humain, et, tout en avançant à travers notre visite sinueuse, je lui montrais les paysages, peut-être sans beauté particulière, qui, au sortir d'une lecture ardente, m'avaient apparu sous un aspect exalté, grandiose, dont ils demeuraient encore revêtus à mes regards.
Je lui racontais surtout mes rêves d'amour, mon attente à la fois heureuse et incertaine de l'idéale fiancée, puis comment, à travers ce doute, comme derrière un voile de brume, peu à peu, lentement, en elle, en la Thérèse maintenant mienne, s'était levé et illuminé ce modèle de perfection vers lequel j'aspirais. Je lui disais quels faits, quelles aventures simples et pourtant décisives m'avaient amené à la reconnaître, elle, l'unique, l'absolue beauté de visage et d'âme. Je lui avouai que certaines recherches pour la rencontrer ou certaines questions par moi à elle adressées avaient pour but de savoir si le désir d'aimer ne me trompait pas, si elle était bien celle que j'attendais. Et alors, je m'écriais :
— Oh! oui, c'était vous! C'est vous, ma bien-aimée! Nulle autre que vous! vous, toujours, à jamais!
La première fois que je lui fis ces aveux sur le passé, tout à coup, oubliant une seconde notre amour et notre union, elle eut comme un retour de sa fierté ombrageuse de ce temps-là ; elle me dit, ouvrant de grands yeux de surprise :
— Eh! quoi! vous m'examiniez! vous regardiez tous les gestes et vous écoutiez toutes les paroles de cette jeune fille qui ne se doutait de rien, qui marchait et causait devant vous, indifférente et insoucieuse!... Ce n'était peut-être pas très discret de scruter quelqu'un ainsi, ajouta-t-elle à demi souriante... Si j'avais senti ce regard sur moi, je me serais cachée ou j'aurais fui...
— Vous m'auriez fui! ohl chère cruelle! cruelle et pourtant bien-aimée! car j'adore ces rigueurs de jadis qui vous
défendaient contre toute approche et qui vous gardaient pour moi, parce que je vous aimais d'un religieux amour, le seul dont vous pouviez être touchée ! Ne soyez plus offensée de mon indiscrétion ! Songez ! ne fallait-il pas cette prudence pour éviter le risque d'aller brûler mon encens devant quelque fausse idole qui m'aurait éloigné de vous?
— C'est vrai, vous aviez raison de douter et d'être attentif, fit-elle.
Je fus rassuré par cette douce bonne foi, mais j'avais un instant frémi de crainte.
— Quel malheur, repris-je, si je ne vous avais pas trouvée! Vous êtes tout mon idéal vivant. Vous comblez pleinement tout mon rêve infini! Que dis-je : vous le comblez?... si haut qu'il fût, vous le dépassez encore! Il est en vous des traits, des grâces de l'âme que je n'avais pas su imaginer ni prévoir, et qui m'enchantent par une profondeur, par une nouveauté totale que n'a pas même entamée le songe! Soyez paisible dans votre pureté fière! vous le voyez, ces trésors-là reposaient dans votre cœur, non seulement à l'abri de mes regards, mais même à l'abri de mon rêve!
Et je lui nommais tout ce que j'admirais en elle, par exemple l'élan de son esprit qui abondait en intuitions profondes, rapides, atteignant dans un éclair bien au delà de mes connaissances. A mes yeux, cette facilité victorieuse tenait du génie. Elle sentait des choses que moi ni personne n'avions aperçues, ou elle voyait plus clairement, plus fortement, celles que d'autres avaient remarquées avant elle.
Son cœur était une source inépuisable de générosité. Je ne lui ai jamais vu l'ombre d'un sentiment mesquin. Quel bonheur de vivre parmi cette richesse, aux rayons de ce foyer toujours actif! C'était bien cela que j'avais voulu, tel était bien le but immatériel qu'avait visé et longtemps poursuivi mon ambition.
La spiritualité de cet être était absolue; sa pureté se mon-
trait en d'infinies délicatesses. Un trait léger que lui inspira cette vertu me parut, entre autres, exquis. Des voisins étaient venus nous rendre visite : une femme et plusieurs hommes. Un feu subit ayant été signalé sur la montagne, on voulut, avec une longue-vue assez forte que j'avais, se rendre compte du lieu de l'incendie. Tout le monde regarda, et, à la fin, quand ce fut le tour de Thérèse, elle parut embarrassée et s'arrangea pour que, de nouveau, la dame qui était là se servît de l'instrument avant d'en approcher elle-même son visage. J'avais remarqué sa gêne, et, quand on fut parti, je lui demandai : « Qu'était-ce, ma chérie? Qu'aviez- vous?... » Elle me répondit : « Je ne sais pas bien, mais ces verres que toutes sortes de paupières venaient de toucher ainsi, cela m'aurait déplu d'y mettre mes yeux tout de suite... » Et moi, je pensai : « O chastes yeuxl regards immaculés 1 ineffables miroirs du monde! »
Sa spiritualité entière l'éloignait de toutes les sensations : c'est ainsi qu'elle avait peu de goût pour les parfums, même pour les senteurs agrestes dont le charme lui semblait le moindre parmi ceux de la nature. Elle ne semblait pas éprouver de plaisirs ni de souffrances physiques, se montrant indifférente à la tiède douceur d'un beau jour comme aussi à la rudesse d'un air froid. Elle ne recevait rien de l'instinct, tout lui venait de l'âme, de son âme sans cesse occupée et agissante.
Elle ne manifestait pas comme moi une attention minutieuse pour les paysages dont nous étions entourés. Elle appréciait surtout l'expression morale du monde extérieur, le visage sensible, la physionomie quelquefois si parlante des choses. Et, entre tous les phénomènes du monde, elle préférait ceux qui apparaissent par exception et ne semblent pas tout à fait naturels, par exemple, le troublant bruit d'ailec, subitement arrivé, vite disparu, que fait au passage un rapide vol d'oiseaux... ou l'invasion du grand vent souverain qui, visitant
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quelquefois cette contrée, l'emplit d'un tumulte universel... ou la nuit, par un ciel de nuages et de lune, la fuite fantomatique des ombres et des clartés pâles qui passent en silence sur le sol... ou surtout le miracle irisé de l'arc-en-ciel, tremblant mirage qu'on s'étonne de voir toucher la terre par ses bouts, porche brillant et vague qui semble l'entrée d'un Paradis; quand Thérèse apercevait l'éclatante ouverture appuyée làbas sur la prairie, en un étrange élan elle courait s'y placer pour voir la courbe magique s'arrondir au-dessus de sa tête, et moi j'allais avec elle pour la retenir, pour la reprendre, de peur qu'elle ne disparût par cette porte de fée.
Les pauvres habitants des campagnes émouvaient sa pitié; elle les plaignait pour leurs privations, pour leurs étroits logis délabrés, leur nourriture parcimonieuse, leurs grossiers vêtements, et avec bonheur elle avait participé à cette distribution de terre que j'avais réservée comme son don de joyeux avènement. Mais elle s'apitoyait surtout sur le dénuement moral qu'elle remarquait chez les travailleurs champêtres : leur pauvreté intellectuelle l'affligeait amèrement, elle déplorait les nécessités de leur condition qui les forçait, sans qu'il y eût de leur faute, à penser sans cesse aux besoins du corps, et qui ne leur laissait guère d'autre joie que les plaisirs matériels. Leur vie lui était jusque-là peu connue; en y pénétrant tout à coup, elle la trouvait affreusement démunie d'idéal et de parure.
Les minces événements, signes de privations morales, frappaient et attristaient sa sensibilité. Le printemps de cette année, étant sans pluie, faisait baisser les sources, et l'on avait recours pour le breuvage des animaux à celle qui coule près s!e la maison. Je vis un jour Thérèse suivre des yeux les mouvements de la servante de la ferme qui venait puiser de l'eau ; cette jeune paysanne, robuste et naïve, portant légèrement ses deux seaux vides, leva des yeux émerveillés vers la façade, où, richesse qu'elle n'avait jamais vue, s'étalait avec des
couleurs resplendissantes une glycine tout en fleurs; quand elle revint, courbée sous le fardeau des seaux pleins, l'humble fille, toute à l'effort de son travail, passa sans regarder de nouveau les belles grappes éclatantes... Et Thérèse me dit avec un soupir : « Ah ! comme sa joie a été courte !... »
Une autre fois, j'avais accompagné ma bien-aimée chez de pauvres gens dont on lui avait signalé la noire misère; elle avait voulu tout de suite aller les secourir. Par un escalier peu sûr aux marches en débris, nous entrâmes dans une cabane sombre, enfumée, mal odorante, seul asile d'une famille à qui tout manquait. Nous déposâmes sur une table crasseuse les vivres que nous avions apportées, avec un peu d'argent. Pour que Thérèse ne risquât pas de tomber dans l'escalier démoli, la pauvre femme à qui nous avions parlé nous fit sortir par une porte basse qui donnait sur un petit jardin : dans ce clos étroit, planté de pommes de terre et de choux, fleurissait une touffe de roses d'un beau coloris vermeil, que nous fûmes étonnés de trouver là. La malheureuse femme qui nous suivait, voyant notre surprise, crut que nous blâmions cet ornement comme un luxe inutile qui diminuerait notre compassion, et, d'un accent plein de trouble, elle nous dit en désignant les roses : « Si ça ne produit pas du pain, au moins ça n'en mange pas... » A cette humble excuse, je vis les yeux de Thérèse se remplir de larmes ; elle s'écria :« Ah 1 pauvre femme, gardez-les, ces fleurs, pour contenter vos yeux et les yeux de vos petits enfants; gardez-les et soignez-les bien, je viendrai de temps en temps les revoir... » Et afin de prouver la sincérité de ses paroles, elle vida sa bourse dans la triste main calleuse en ajoutant : « Tenez, voilà de quoi payer la place que vos roses occuperont et le travail que vous ferez pour elles! »
C'est, avant tout, dans la religion qu'elle percevait l'ouverture d'azur accessible aux yeux des pauvres paysans. Aussi, en parlant d'eux, de leur état intellectuel, elle s'écriait : « Ahl
qu'ils aient du moins les dimanches et les fêtes, l'église illuminée, l'élan des arceaux, les ornements de l'autel, les bannières et l'encens!... » Elle complimentait de leur piété les vieilles femmes qui, entre les offices, restent au chef-lieu de la paroisse, parce que les hameaux d'où elles sont venues le matin sont trop éloignés, et elle s'exclamait, prise d'une admiration attendrie, en les voyant, pour leur repas, tremper simplement un peu de pain dans la fontaine. Elle apprenait aux jeunes filles à chanter des cantiques, elle encourageait vivement les missions, les processions, les pèlerinages, tout ce qui peut agiter d'un peu de flamme la monotonie de la vie rustique.
Tous les rayonnements d'une âme idéale, comme une auréole flottant autour d'elle, pénétraient mon amour d'un saint respect.
Quelque temps après cette bienheureuse union, la carrière à laquelle j'avais voué mon activité d'esprit s'était ouverte devant moi; j'avais été nommé à Toulouse, résidence que j'avais uniquement ambitionnée, parce que, étendant à peine mon horizon, elle ne me donnait pas le sentiment de l'étranger et me laissait en facile contact avec Daumière. Le moment où il me fallait entrer en fonction était arrivé. Quand je dus quitter pour quelques mois le lieu de mes souvenirs anciens et la maison de ma félicité présente, je connus le prix du sacrifice ainsi offert à ce culte des grands hommes, inspirateur de ma vie d'intelligence, et qui me poussait à sortir d'ici pour répandre leur gloire. Mais, du moins, et par là ma peine se trouvait largement compensée, je n'allais pas seul, j'emmenais avec moi ma bien-aimée, je transportais avec elle un foyer brillant près duquel tout mon feu intime s'animerait et tous mes découragements, s'il en était de possibles, se relèveraient.
La veille du pénible départ, nous allâmes dire adieu aux
parents de Thérèse, à Mirole. Ma bien-aimée, tout en acceptant pleinement de me suivre, s'affligeait de quitter ceux qu'elle avait chéris avant moi et qu'elle aimait toujours avec ardeur : tous les beaux sentiments, toutes les tendresses habitaient ensemble dans son âme accomplie. Et moi, admirant son pouvoir de justes et totales affections, je me félicitais d'adoucir un peu le conflit inévitable entre elles, en n'emmenant pas trop loin cette créature parfaite si nécessaire à tous ceux dont elle avait gagné le cœur.
Cette perspective de proximité, de brève distance aisément franchie au moindre appel, calmait aussi les regrets de Thérèse et des siens et, dans cette crise de séparation, laissait leur sérénité à tous les visages. Cependant, vers la fin de l'après-midi que nous passâmes à Mirole, il se produisit quelque chose qui altéra ces bonnes dispositions. Autant, plus peut-être que la prairie et que le bois de Daumière, j'aimais les lieux où mon amour avait grandi et avait été couronné de bonheur, ces allées, cette charmille, ces fleurs, ces pelouses que j'avais vues tant de fois environnant la grâce de ma bien-aimée, et j'avais voulu rester dans ce jardin de Paradis pour bien le revoir encore avant de partir, tandis que Thérèse et sa mère entraient dans la maison. Elles eurent toutes deux ensemble un long et secret entretien; quand Thérèse sortit, son visage, son pur visage d'épouse virginale m'apparut tout bouleversé. Qu'avait-elle appris? Quelle sombre révélation lui avait été faite? Je l'ignorai longtemps : ma bien-aimée, elle toujours si confiante, me pria cette fois, me pria en grâce de ne pas l'interroger, en m'assurant que ce n'était pas la séparation d'avec les siens qui la tourmentait ainsi. J'accédai naturellement à sa demande et cherchai à la distraire en lui parlant de notre établissement à Toulouse, du devoir que j'allais y remplir, des belles existences que je voulais faire mieux connaître, nobles vies qu'elle honorait elle-même aussi bien que moi. Mes efforts pour l'occuper de ces grands sujets
i3o ASCENSION
furent vains dans ce premier moment; ma pauvre adorée restait le front baissé sous je ne sais quelle humiliation, elle demeurait fix ment absorbée comme au fond d'un mystère qu'elle ne parvenait pas à comprendre; ou, si elle tournait un instant les yeux vers moi, elle, qui toujours regardait en face, en pleine clarté, elle me jetait maintenant des regards rapides, furtifs, tristement inquiets...
Malgré la piété avec laquelle j'aime à conserver les souvenirs, fussent-ils poignants, je n'ai pas gardé l'installation qui nous reçut dans la ville, et je ne dirai même pas où elle était située... Depuis peu, la jeune épouse savait qu'elle avait à remplir vis-à-vis de son époux et vis-à-vis des générations futures des devoirs qu'elle n'avait aucunement prévus. Elle accepta ces devoirs. L'atteinte portée dès lors à sa pureté originelle, absolue, eut la même conséquence que la faute du premier homme et de la première femme dans le Paradis terrestre; plus innocente qu'Eve, elle eut honte de l'involontaire péché et aurait voulu se cacher aux regards de Dieu, comme si elle avait violé une défense céleste. Et je compris l'erreur où mon amour longtemps idéal avait été entraîné par la fatalité de la nature : moi, simple mortel, j'avais pris à Dieu son bien, j'avais porté la main sur une vierge sainte, j'avais emmené dans ma maison une épouse de Jésus-Christ!... Parfois, auparavant, me jugeant avec raison très au-dessous de cette noble créature, j'avais redouté de voir apparaître un rival plus digne d'elle parmi les hommes supérieurs à moi. Maintenant, ce rival était venu, et c'était plus qu'un homme, et j'étais forcé de reconnaître ses droits comme un trop juste privilège, car l'amour qu'il aurait apporté à cette élue, loin d'exiger un sacrifice de candeur, l'aurait au contraire hautement délivrée de tout lien matériel et aurait désiré uniquement son âme. Au fond de son cœur elle avait choisi « la meilleure part », elle avait cru l'obtenir avec m< i... et je l'en avais frustrée 1
La confusion douloureuse dont elle fut pénétrée ne la porta pas à la révolte et ne lui inspira pas de colère. Une fois seulement et sans allusion à personne, il lui échappa des mots un peu amers; ce fut en parlant de la religion protestante qui, s'écria-t-elle, a cruellement et aveuglément méconnu le prix de la virginité... Pour racheter la faute qui pourtant n'était pas la sienne, elle eut recours à la tendresse qui, sans rien traverser de grossier, va directement de l'âme à l'âme. Si l'Éden des pures amours lui était fermé désormais, elle ne songeait pas à l'ange vengeur dont l'épée flamboyante en garde la porte, elle voyait le couple banni accompagné et soutenu dans son exil par l'ange de la charité.
La tendresse, sentiment qui désormais dominait en elle, paraissait faire fléchir sa fierté de jadis. Elle manifestait une pitié profonde pour le corps souffrant et semblait ainsi vouloir se racheter d'avoir connu l'autre; vis-à-vis des pauvres et des malades qu'elle allait visiter dans la ville, vis-à-vis de moi surtout, lors d'une fièvre dangereuse qui m'atteignit, elle s'abaissait aux soins physiques dont, jusque-là, elle se déchargeait volontiers; on ne pouvait l'empêcher de préparer ellemême des médicaments ou de soutenir les infirmes de ses délicates mains. Elle paraissait avoir abdiqué ses ambitions et se contenter du rôle secondaire que joue la femme active de l'Évangile; ou bien elle faisait penser à quelque fille de grande race, tombée dans une vie étroite et acceptant sans murmure les obligations de la pauvreté. Et moi, je protestais, trouvant que c'était dommage, et n'osant pas, en ce qui me concernait, recevoir d'elle des secours matériels qui ne faisaient pas partie de sa mission; mais je devais reconnaître que son âme riche et féconde avait su découvrir dans les effusions d'une humble tendresse une ressource contre la déchéance imposée par le sort.
Elle montrait pour moi une sollicitude sans bornes. Ma santé, ma vie, mon bonheur l'occupaient d'un tremblant
souci continuel. Épouse dévouée et fidèle, amie fervente, elle ne vivait qu'en moi et pour moi. Elle s'intéressait avec persévérance à mes travaux, voulant savoir les sujets sur lesquels portait mon enseignement et le langage que je donnais à mes admirations si connues d'elle. Depuis notre mariage elle avait lu en entier les grands poètes, ceux du moins qui se tiennent dans les hauteurs. Elle disait : « Qu'ils sont séduisants ! comme ils s'entendent à montrer uniquement le bel aspect des choses! Ils sont semblables au soleil, ils ne voient jamais que des surfaces éclairées!... »
Parfois, surprise par le rêve, par un rêve plein de joie extatique où elle oubliait les jours présents, elle rappelait les jours premiers, les jours purs de Miroleet de Daumière, qui, disait-elle, même dans leurs soirs, avaient brillé limpides comme des matinées. Elle n'insistait pas; d'une voix légère, elle glissait ce mot, doux comme un soupir :« Ah! au Ciel ce sera toujours l'aurore ! »
Elle aimait à sortir de la ville avec moi pour voir s'étendre sur la plaine toulousaine ces grands ciels découverts, prolongés, indéfinis, qui régnent au-dessus de la platitude de la terre et emplissent seuls le libre horizon. Alors sa noble tête, trop souvent baissée, se relevait; ses regards, heureux de ne plus rencontrer d'obstacles, se fixaient en haut. Que d'états passagers du mobile firmament nous avons contemplés ainsi ! que de formes éthérées de nuages! que de vastes rayonnements d'azur! Il faut avoir vécu près d'un être mal satisfait de ce monde et porté à chercher ailleurs des spectacles plus purs, il faut avoir suivi assidûment la direction de son regard en harmonie avec l'élan de son âme, pour savoir combien l'espace céleste se montre riche et varié, combien de nuances le colorent, combien d'expressions changeantes le peuplent et l'animent. Une fois surtout, cet espace manifesta à ma bien-aimée, par un émouvant symbole, le monde vers lequel elle aspirait. Ce jour-là, un grand jour d'été orageux, les nuages
superposés dans le ciel formaient deux couches entièrement distinctes. Les moins hauts se massaient forts, solides, brillants comme du marbre. Par une trouée de ceux-là, apparaissait un pan de ciel azuré, que surmontait très haut et terminait légèrement un voile de filandres diaphanes. L'infinie profondeur de l'espace, semblait-il, se laissait percevoir entre les deux plans séparés; la distance de l'un à l'autre se révélait immense... et, dans cet intervalle prodigieux, une sorte de sanctuaire sublime s'ouvrait, ayant pour parvis le pavé blanc des nuées inférieures et pour faîte, à une hauteur surnaturelle, le vélum candide transpercé de bleu. — «Oh! fit Thérèse extasiée, cette place entre les nuages ! Comme là on se sentirait loin de la terre et près du Ciel ! »
A cette époque, j'eus le chagrin de voir se troubler sa santé, jusque-là si parfaite, d'un équilibre si stable qu'aucune sensation ne venait avertir de l'existence de son corps cet être tout spirituel. L'approche de la maternité s'annonça par des malaises fréquents et en particulier par un état singulier qui semblait cataleptique : elle tombait, le jour, dans un sommeil profond, et, pendant ce sommeil qui la tenait assise, immobile et les yeux clos, elle parlait; s'exprimant avec une éloquence supérieure, elle parlait de Dieu, pur esprit, dont elle semblait pénétrer l'essence invisible aux regards humains; elle parlait des anges dont l'existence se révèle seulement aux cœurs purs, et parfois, avec cet air ravi qu'elle avait dans la campagne lorsque passait sur sa tête un vol d'oiseaux, elle écoutait, et s'écriait : « Oh! quel profond froissement d'ailes blanches! »
Pour faire diversion à ces états qui m'inquiétaient dans leur beauté, et le moment des vacances étant d'ailleurs venu, j'amenai ma bien-aimée à Daumière. Une fois arrivée, se plaignant de fatigue, elle ne voulut pas sortir, ni dans le jardin, ni dans le bois, ni dans la prairie, et elle ne manifesta pas le désir de se rendre à Mirole : elle semblait craindre de revoir maintenant ces lieux aimés. Elle n'alla pas vers ses parents,
elle les fit prier de venir vers elle, et, quand ils furent là, je remarquai dans son attitude une surprenante nuance de gêne, presque de froideur, vis-à-vis de sa mère, tandis que pour son père et son frère elle se montrait tendre comme auparavant. Après quelques jours de réclusion, tout à coup, elle exprima le désir d'aller à l'église du village. Pendant le chemin qu'elle voulut faire à pied, je la soutenais avec le soin le plus attentif, pensant à sa lassitude qui me désolait, au cher et précieux fardeau qu'elle portait. En approchant de la place de l'église, je remarquai un changement dans l'aspect des lieux qui m'étaient si familiers : une chaumière de paysan que je connaissais bien avait été, pendant notre absence,- rebâtie et aménagée pour servir de maison d'école. Parmi mes soucis, j'avais oublié cette fondation à laquelle j'avais cependant contribué. En passant devant l'école nouvelle, nous aperçûmes une sœur converse occupée à balayer le seuil. A notre vue, l'humble fille, d'une voix douce, s'excusa de faire ainsi de la poussière sur le chemin suivi par nous, et, devinant qui nous étions, elle nous invita à entrer en disant : « Notre très honorée Mère sera heureuse de connaître le monsieur et la dame de Daumière et de les remercier. » Malgré sa coiffe monastique et sa guimpe blanche et la robe noire où pendait le grand chapelet, c'était évidemment une fille des champs; mais, sur sa fraîche figure, la naïveté rustique, souvent rude et forte, se montrait empreinte de piété calme et de suavité. La Sœur, nous précédant à pas discrets, nous ouvrit un petit parloir aux murs blancs et nus que décoraient seulement un crucifix et une image de la Vierge. Thérèse regardait aller et venir la tranquille fille, elle regardait la petite pièce étroite où nous nous trouvions et paraissait savourer le pur recueillement qui nous environnait. Bientôt, la supérieure entra, suivie de deux religieuses, vêtues aussi du costume blanc et noir. Toutes les trois, à la différence de la Sœur converse, portaient le voile qui couvrait leur front presque jusqu'aux yeux, et, dessi-
nant leur tête, tombait par derrière en longs plis légers. Thérèse, qui n'était jamais entrée dans un couvent et n'avait jamais vu des religieuses de près, observait les attitudes et écoutait avidement les paroles de ces saintes créatures; rarement elle avait montré sur son visage une attention aussi intense. En mots rapides qui étonnaient un peu cts âmes closes sous le voile, elle les interrogeait :
— Qu'est-ce qui vous a inspiré votre vocation ? La supérieure répondit :
— Le dégoût du monde et l'amour de Dieu.
— Pourquoi portez- vous à votre doigt un anneau?
— En signe de notre union spirituelle avec Jésus-Christ.
— Et pourquoi cet anneau est-il d'argent?
— Parce que l'argent est blanc.
— Êtes- vous heureuses?
— Parfaitement heureuses : nous aimons Dieu.
— Mais Dieu reste invisible, et les faibles êtres humains ont besoin de l'aimer dans ses images.
A cet instant, la sœur converse, tenant par la main une toute petite fille, entr'ouvrit la porte :
— Pardon, notre très honorée Mère, dit-elle. La petite Juliette pleure en demandant ma sœur Clémence.
L'enfant courut vers la sœur la plus jeune, une sœur qui avait de grands yeux bruns comme Thérèse, et, se blottissant contre elle, elle lui sourit.
— Nous avons recueilli cette pauvre orpheline, expliqua la supérieure, et nous l'avons confiée à sœur Clémence; c'est elle qui a le cœur le plus tendre pour les petits enfants. Aussi, quelquefois, nous l'appelons Marie, parce qu'elle est en même temps vierge et mère.
Thérèse, sans répondre, se leva pour sortir. Un instant, comme fascinée, elle s'arrêta devant la jeune sœur. Ces deux regards, d'un feu pareil, d'une profondeur semblable, mais l'un très agité, l'autre infiniment calme, se croisèrent... et ma
bien-aimée, baissant les yeux, s'inclina d'un air de respect.
Quand nous fûmes dehors, je vis que son visage était bouleversé; elle avait un pli d'ombre sur le front et sa bouche contractée prononçait à peine des paroles confuses.
Je m'écriai :
— Qu'avez- vous, ma chérie? D'où vient cette angoisse où vous êtes? Quelle pensée vous rend malheureuse?
Secouant le rêve qui l'obsédait, elle soupira :
— Comment dire?... Je ne comprends pas... J'ai besoin de me reconnaître. Ah! je vois l'église ouverte! le mot de l'énigme est là peut-être. Je veux aller l'y chercher... Laissezmoi un instant seule... je vous en prie.
Elle entra dans l'église déserte que le silence rendait plus solennelle, et, s'avançant dans ce vide jusqu'auprès du sanctuaire, elle se jeta à genoux la tête dans ses mains.
Longtemps je l'attendis sous les tilleuls de la place solitaire qui protègent de leur ombrage une fontaine creuse et pure. Quand elle reparut à la porte de l'église, l'expression de Sun visage, encore très sérieuse, était néanmoins plus paisible, et elle me dit aussitôt :
— Pardonnez-moi si je n'ai pu tout à l'heure vous ouvrir mon âme. Certes l'exaltation de l'amour, de l'ardente estime que vous me gardez fidèlement me relève. Je sais bien, mon ami, que vous auriez essayé de me rendre courage! Mais ce n'est pas de votre cœur que je doutais. En voyant des créatures privilégiées, ce sont les intentions de Dieu sur les autres, sur la plupart des autres, qui m'ont semblé étranges et ténébreuses. Comme mon esprit bouleversé se sentait entraîné vers la révolte, la révolte contre l'auteur du monde, j'avais besoin que Dieu lui-même m'éclairât. Ma voix intérieure criait : « La maternité est si douce! pourquoi faut-il qu'elle soit si matérielle! Oh! pourquoi n'est-elle pas seulement pensée et tendresse! » ...J'ai appelé à mon aide les enseignements de la religion; je crois y voir briller la lumière que j'implorais, je
comprends : les hommes, les femmes surtout, nous sommes tous punis pour une faute qui fut jadis commise ; en perdant leur innocence du Paradis, nos premiers parents ont perdu leur dignité, et leur déchéance s'est propagée parmi toutes les créatures humaines, quelques-unes exceptées. Mais, je l'espère, je le sais... Alors son regard, son beau visage s'épanouirent, une sorte d'élan mystique souleva tout son être, et ce fut d'une voix vibrante et chaude qu'elle jeta ces mots :
— Oui, comme la foi l'enseigne, le Paradis perdu renaîtra; la grandeur, l'innocence premières se retrouveront, et le front baissé de la femme se relèvera dans le rayonnement de la gloire éternelle promise aux âmes de désir... Maintenant, ajouta-t-elle, rentrons dans notre demeure terrestre. Cherchons-y les trésors de pensée et de rêve que vous y avez assemblés, mon ami, durant votre studieuse jeunesse, et qui en font comme une seconde église. Vous me réciterez les vers de vos poètes, surtout de notre poète élu, de celui qui, levant la tête au-dessus des autres, a dit :
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
Vous me réciterez ces vers et d'autres encore, et moi, je vous lirai la sainte Bible ; car si les poètes nous bercent de beaux rêves, sous lesquels apparaît un jour la basse réalité, c'est dans les paroles de Dieu qu'on trouve seulement l'explication des misères de ce monde et la durable confiance en un monde idéal.
Continuant à parler ainsi, nous marchâmes vers Daumière, tt, quand nous fûmes arrivés à l'allée du bois, sentant le besoin d'être rassuré, je dis :
— Ma chère âme, m'aimez- vous ?
— Oui, je vous aimel dit Thérèse, en prolongeant le mot prestigieux, et en l'illuminant de ce sourire passionné qui avait tant de prix sur sa jeune figure austère
A ce moment Destève interrompit son récit. 11 se leva,
alla jusqu'à la fenêtre, regarda un moment les arbres du bois
sous lesquels l'allée se dessinait en une ligne sinueuse; puis, revenant vers Cadars qui était resté immobile, il reprit :
— Mes confidences en sont venues, vous le voyez, cher ami, à une grande profondeur d'intimité. J'aurais réservé celle-là peut-être, mais il m'a semblé que vous pourriez voir dans les faits dont elle vous a donné connaissance une preuve nouvelle de la puissante efficacité du christianisme. Pour relever de son humiliation amère la noble femme que j'adorais, aurais-je trouvé des perspectives égales à celles que lui offrit la religion, cet état paradisiaque à l'origine, cette chute causée par une faute non personnelle, mais héritée néanmoins, et, à la fin, ce retour triomphant vers la pureté primitive? Vous savez mieux que moi qu'il n'existe nulle part une solution équivalente, donnée à l'énigme de la douleur et au problème de la sujétion de l'âme vis-à-vis de la nature.
— Je ne connais pas, en effet, dit Cadars, d'autre doctrine qui soit capable de contenter les aspirations de l'âme. On ne peut avoir recours à des systèmes arbitraires, rêveries flottant sans base, et où manque le soutien vénérable de la tradition... comme est par exemple le songe de la métempsycose. En dehors du christianisme, l'explication du monde, présentée comme la plus probable en ce moment de la science, c'est-à-dire l'hypothèse évolutionniste, peut célébrer les immenses progrès de l'homme, les merveilles de sa civilisation industrielle et morale, l'adaptation de son corps d'animal à des œuvres toutes spirituelles, l'ennoblissement de quelques-uns de ses organes, de ses yeux dont le regard, à l'aide d'instruments appropriés, perce l'infini, de sa bouche qui, par des sons harmonieux, unit les esprits et les cœurs, les persuade ou les émeut, de ses mains qui s'élèvent pour prier ou se tendent dans un geste de tendresse; elle peut mettre en lumière raffinement prodigieux de la beauté, l'épuration exquise, cependant précaire et souvent interrompue, des instincts de l'amour. Mais il ne lui est pas permis d'oublier les horribles commencements,
et elle reste désarmée en face des répugnantes similitudes qui subsistent... Oui, oui, le christianisme reste nécessaire, il est indispensable aux âmes qui veulent habiter dans la sphère à laquelle leur beauté leur donne droit. Je vous remercie de m'avoir révélé une âme de plus parmi ces âmes, une des plus délicates et des plus vulnérables entre toutes celles que la religion bienfaisante a sauvées du désespoir.
— Je ne peux pas dire, hélas ! reprit Destève, que tout accès de sombre pensée fut épargnée définitivement à cet être admirable. Mais elle essayait couragement de lutter, de réagir. Elle redoublait de ferveur religieuse. Le besoin d'être consolée la dirigeait assidûment vers l'église. Ou bien, trop lasse pour s'y rendre aussi souvent qu'elle l'aurait voulu, dans un ardent désir d'émotions nobles elle se mettait à son piano, et elle s'exaltait par l'élan des phrases musicales ou se berçait avec leur harmonie.
La crainte de l'événement prochain, la tendresse commençante pour l'enfant qu'elle allait bientôt voir, agitaient son cœur de mouvements contraires.
Lorsque l'heure arriva dans les cris et dans le sang, lorsque la jeune mère meurtrie vit le petit être tout à coup apparu, elle demanda, anxieuse : « C'est un fils, n'est-ce pas?... » C'était une fille, c'était LucileL. La pauvre femme alors pleura. Dès ce moment, elle s'affaiblit et de façon si évidente, si rapide, que je fus visité par une horrible image, l'image de sa mort possible, prochaine! Quoi! bientôt, peut-être dans l'instant qui venait, je pourrais la perdre, perdre cet être unique, cet incomparable trésor de beauté, d'amour, de vertu, d'enthousiasme! Cet ardent foyer si pur allait s'éteindre! Ces yeux étincelants allaient se fermer! Cette éloquente bouche allait se taire pour toujours! A cette vision, il me monta à la gorge un cri que j'étouffai. Et le malheur, dont la pensée me transperçait de mille glaives, se réalisa. L'accablement gagnait de plus en plus ma bien-aimée; son visage se couvrait d'une pâleur
i4o ASCENSION
livide où ressortait l'éclat surnaturel de son regard. Surmontant un moment son infinie lassitude, elle voulut qu'on lui donnât l'enfant; elle prit le doux être, et, de ses mains décolorées qui tremblaient sous ce léger poids, elle l'éleva aussi haut qu'elle put vers le ciel. Le soir, elle mourut. Elle avait dit avant d'expirer : « Oh! la candeur des anges!... » et, me regardant : « Là-haut, fit-elle, nous nous retrouverons transfigurés... » Elle n'entendit pas mes sanglots, ni les vaines prières où je la suppliais de rester pour son enfant et pour moi, qui avions tant besoin l'un et l'autre de son amour et de son exemple.
Quand tout fut consommé, je déposai moi-même le corps angélique dans son cercueil, et je le conduisis au cimetière du village.
J'avais vécu deux ans auprès de cette femme adorable... Je possède un portrait d'elle; il est là dans sa chambre avec d'autres reliques. Le peintre qui l'exécuta, et qu'elle avait choisi elle-même, ayant vivement goûté quelques œuvres de lui, était un vieil élève du maître spiritualiste Ary Scheffer; cet artiste enthousiaste a profondément compris le caractère de la figure qu'il avait à reproduire : il l'a représentée comme soulevée par un nuage, touchant à peine la terre, et éclairée d'une lumière céleste. Si belle qu'elle soit, et bien que ses traits symbolisent les dons surnaturels dont je vous ai parlé, j'aime mieux ne pas vous montrer l'image de cette noble créature : pour les hommes dont les yeux ne l'ont pas vue ici-bas, il convient qu'elle reste idéale, puisqu'elle n'a voulu être qu'une âme.
Au retour du cimetière, je me trouvai seul dans cette maison avec le petit enfant que Thérèse m'avait laissé, l'enfant dont la naissance avait causé sa mort. Longtemps, bien longtemps, je fus tout entier à ma douleur, une douleur aiguë, lancinante, exaspérée. Ah ! les brèves années de bonheur dont on a joui sont bien rachetées par ces tortures et par ces désespoirs!
Pourtant, si douloureux que fussent mes récents souvenirs, si cruelles que fussent les images qui, pareilles à des coups d'épée, me perçaient à chaque instant le cœur, jamais, non, pas une seule fois, je ne conçus le vœu de n'avoir pas rencontré, de n'avoir pas connu l'être exquis dont la perte maintenant m'infligeait ces supplices. Le spectacle de ses vertus, de ses dons extraordinaires avait été si beau ! Si, par la raison qu'il fut éphémère, j'avais souhaité qu'un tel être n'eût pas existé ou qu'il ne se fût pas révélé à mon admiration, je me serais reproché ce souhait comme un attentat contre la noblesse humaine ou comme tendant à découronner ma vie. Non, mes regrets et mes vœux allaient ailleurs : ils allaient parfois jusqu'à un rêve impossible, au rêve d'une sorte d'union mystique, pour laquelle semblaient m'avoir préparé jadis certaines aspirations de mon âme, union pure que j'aurais dû peut-être maintenir, et où l'ange disparu aurait trouvé la forme de l'amour conjugal attendue par son innocence. Alors, non seulement la virginale créature aurait été plus heureuse, elle n'aurait pas subi ces bouleversements qui étaient venus la saisir, mais, de plus, ô torturante pensée! elle ne serait pas morte, et je l'aurais encore! et je ne serais pas semblable à un de ces séducteurs insoucieux qui chargent une pauvre jeune fille de toutes les douleurs de l'enfantement, de toutes ses suites et de toutes ses hontes... ou encore à un de ces veufs bien portants qui, ayant mis sous la terre un corps de femme ensanglanté, jouissent des clairs sourires et des jeunes voix, épanouis à leur foyer plein de lumière !
Sous l'étreinte de la chimère qui pressait mon cœur malheureux, je me faisais d'amers reproches. Il aurait été trop injuste d'en adresser de même à la vie naïve de l'enfant, cause irresponsable de mon désastre. Mais sa vue m'infligeait trop de souffrance, et j'évitais le pauvre être, je l'abandonnais aux soins d'une servante fidèle sur laquelle je pouvais compter, et qui m'avait été léguée par ma mère.
J'étais père, mais je l'étais dans la douleur et aussi dans la surprise; car, me préparant par l'imagination au mariage comme je l'avais fait, j'y avais uniquement rêvé l'amour; j'avais composé longuement la figure de la fiancée, de la jeune épouse, je n'avais jamais aperçu dans mes songes celle d'un enfant.
Maintenant l'image tour à tour radieuse ou funèbre de Thérèse me possédait et remplissait l'univers : elle occupait en moi et en dehors de moi toute la place; il n'en restait pour rien ni pour personne. Les jours, les nuits, la maison, le jardin, la prairie, le bois, les champs, l'horizon, le ciel, tout était envahi par le souvenir et par une sorte de présence idéale de ma pauvre bien-aimée. Cette présence, d'une réalité insuffisante, était douloureuse; mais elle se montrait plus assidue et plus universelle que durant la vie de la personne adorée. Au temps de mon bonheur, sans doute je me séparais peu de Thérèse, je quittais le moins possible la sphère de rayonnement de son être ; mais enfin, tout en aspirant sans cesse à y revenir, j'étais obligé d'en sortir quelquefois. Maintenant, au contraire, le centre de cette sphère animée était partout, et la circonférence qui aurait pu la borner n'était nulle part. L'esprit pur qu'était devenu cet ange un instant terrestre ne se tenait pas en un lieu délimité, il les occupait tous à la fois; c'était un don d'ubiquité qu'avait acquis cette âme, assez forte en effet pour tout remplir.
Je lui parlais, disant : « O toi qui n'as jamais accepté le lien du corps, dégagée maintenant de ses entraves, libre de ses misères, parvenue au rang supérieur que tu revendiquais, toi qu'il est facile de se représenter comme une âme immatérielle, ô pur esprit, tu pénètres le monde entier et moi-même de ta sublime essence! Tu descends jusqu'à moi, et, en venant, tu entraînes vers ce monde infime la région spirituelle où tu as établi ton séjour 1 Je sens ta présence invisible, j'écoute ta voix me parler sans bruit, l'amour que tu me gardes me ré«
chauffe, ta bonté me soutient, ta pitié me console, ta sagesse m'inspire ! Oh ! continue à m'entourer ainsi durant toute mon existence, ne m'abandonne pas dans une solitude inanimée ! »
Cédant à ma prière, elle vivait tellement en moi que je goûtais souvent près de son âme une sorte de bonheur.
Son influence s'exerçait puissamment aussi sur les choses, mais moins sans doute que sur mes sentiments, car la forte mysticité dont elle couvrait les aspects du monde restait immuablement triste : au bleu même du ciel se mêlait une teinte amortie; la terre paraissait baignée d'une ombre surnaturelle, pareille à la lueur mystérieuse que répand une éclipse de soleil ; les nuages, les arbres semblaient des fantômes; les clartés de la lune étendaient sur les formes des blancheurs spectrales de linceul.
J'aimais ces impressions de deuil que la mort de ma bienaimée versait sur la nature. Je les recueillais plus marquées et plus vastes, plus universelles, en hiver. Pour mieux sentir cette tristesse, je suis venu passer ici bien des heures de la saison dépouillée. Je contemplais alors la mort des plantes, le vague effacement des bois, la nudité de la terre, le vide de l'horizon agrandi, les couleurs ternes et sans reflets, les ombres allongées au milieu du jour comme si c'était toujours le soir; j'écoutais le vent gémir dans les ramures dénudées, fibres ainsi plus délicates qui rendent mieux les plaintes secrètes du cœur humain; j'aimais à voir la neige froide et pure s'étendre sur les étangs gelés, sans regard, semblables à des yeux éteints : mais le plus beau don de l'hiver pour mon âme, c'étaient ses nuits noires, sourdes, puissantes, abîmes infinis de ténèbres et de silence. J'étais reconnaissant à la nature de me fournir ces parlants symboles de ma douleur, de manifester extérieurement mon chagrin avec l'énergie d'expression que lui donnent, à elle, son étendue et sa force, et par là je m'attachais de plus en plus à ma terre de Daumière qui représentait pour mon cœur presque toute cette nature éloquente. Il était un
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moment de l'hiver où je pouvais et où je préférais aussi retrouver en ces lieux les images sombres : c'était l'époque des fêtes du Jour de l'An, l'heure où pour les autres hommes la vie redouble, où les tendresses se déploient dans la gaieté, où retentissent les souhaits d'avenir et où s'allument les espérances; ici, dans une froide solitude, dans des jours sans lumière, j'évitais le contact des affections heureuses, la vue de l'espoir qui s'élance en avant; je m'enveloppais de ténèbres, de silence et de souvenirs.
Ainsi, qu'elle me visitât dans mon âme fermée, ou qu'autour de moi elle teignît d'ombre l'univers, j'appartenais tout entier à l'absente.