CHAPITRE IV
Bien du temps se passa de la sorte, dans cette obsession qui ne me permettait aucune pensée étrangère à la mort, aucun regard vers des êtres vivants.
Quelquefois la bonne servante à qui j'avais abandonné l'enfant, cause de mon malheur, essayait de m'intéresser à cette existence nouvelle. Pauvre vieille fille sans affections proches, elle avait vite donné son cœur à ce petit être qui lui était confié; elle aurait voulu me faire partager son admiration pour les premiers gazouillements et les premiers sourires qui l'émerveillaient : tout glacé par le froid de la mort, je restais insensible à ces commencements de vie; la terre durcie par l'hiver ne s'ouvre pas aisément aux germes qui naissent. La fidèle Jeanne-Anne, repoussée par mon indifférence, se retirait ou se taisait.
Un jour, j'entendis s'approcher un bruit de faibles cris, et aussitôt Jeanne-Anne entra, portant l'enfant dans ses bras.
— Monsieur Etienne, dit-elle, je vous demande pardon, mais il faut cette fois que vous regardiez la petite; voilà plusieurs jours qu'elle ne va pas bien.
Je pris l'enfant; c'était comme un mince paquet, enveloppé dans un maillot de laine que des bandes serraient étroitement; au-dessus de cette prison la tête mignonne, déjà pâle et amaigrie, et les petits bras, courts comme des ailes d'oiseau, s'agi-
taient convulsivement. A la vue de cette souffrance innocente, au toucher de ce léger poids, doux et souple comme une caresse, je sentis mon indifférence se fondre; à mon grand étonnement mon cœur, un cœur nouveau, se mit à remuer et à vivre en moi : j'aimais un enfant, mon enfant. La pitié, le désir de protéger un être faible, si incapable de se suffire, avaient opéré en moi un miracle; ce fut l'origine d'une tendresse qui, depuis, n'a fait que croître et s'approfondir. Inspiré par ce sentiment subit, je me remis en activité, j'appelai un médecin, je défendis le petit être contre le mal ; j'eus la joie de voir la santé remonter dans le frêle corps, et je sentis un élan de mon cœur accompagner le retour de ce flot de vie.
A partir de cette heure je surveillai mieux l'état physique de l'enfant, et je fus conduit par là à observer les premières manifestations de son naturel, prémices du caractère qu'elle aurait plus tard. Après la crise de souffrance qui l'avait tourmentée, elle montra des dispositions douces, souriantes, tranquilles. Je me penchais parfois sur son berceau, afin de saisir, dans le mystère de l'hérédité, des ressemblances avec les êtres, maintenant disparus, de qui elle tenait la vie. Je constataj avec douleur qu'elle n'avait rien de sa mère et que cette femme admirable ne se survivrait pas dans la fille qu'elle avait laissée après elle. C'était un petit être blond de teint et de cheveux, avec des yeux couleur de noisette, nuances harmonieuses qui s'unissaient d'une façon charmante sur sa figure. Et ses instincts ne s'annonçaient pas comme devant avoir l'allure rapide, élancée, des forts sentiments qui emportaient l'âme de Thérèse : ils se manifestaient par des mouvements calmes que dirigeait une intelligence apparue lucide de très bonne heure. C'était aimable sans doute, mais je me disais avec un amer chagrin : « Quoi ! Thérèse aura passé comme un sublime météore, sans s'abaisser assez pour fixer quelque chose d'elle dans sa race!... Oh! quant à moi, moi qui l'ai voulue et choisie uniquement, je ne l'oublierai pas! L'image de sa
belle âme brûlera toujours dans le culte de mon cœur! » Puisque l'enfant ne rappelait pas par son visage celui de Thérèse, et puisque plus tard... du moins il le semblait... elle ne devait pas trouver la trace de sa mère en elle-même, — il était d'autant plus juste et désirable qu'elle la connût, qu'elle sût d'abord son nom, son titre, et ensuite ses qualités exceptionnelles, ses hautes vertus. Dès que la petite Lucile fit quelques pas et que je vis poindre en elle l'aurore de la parole, je la conduisis vers le portrait de Thérèse, et, là, attirant bien son attention, lui vantant la beauté de ce visage, je lui dis de répéter après moi : « Maman !... » Je réussis en ce que je voulais ; elle reproduisit ces doux sons presque tout de suite; ce fut le premier mot qu'elle prononça, comme cela serait arrivé si sa mère eût été vivante, et je trouvai là un éclair de consolation dans mon malheur. Du reste, et ce fut encore une circonstance bienfaisante, jamais le petit être, habitué à dire « maman » devant une image, ne fit comme les autres enfants et n'adressa ce mot indistinctement aux jeunes femmes qu'elle apercevait; elle ne confondait pas un portrait avec des réalités venues sous ses yeux, et ce fut Thérèse ou du moins sa ressemblance qui reçut toujours et uniquement ce tendre nom.
A mesure que les jours passaient et que l'enfant se développait, j'étais touché de plus en plus des grâces de l'enfance. Comme je ne pouvais pas être toujours auprès de Lucile, la vieille Jeanne-Anne, qui ne la quittait pas, me rapportait ses moindres paroles, ses moindres gestes, les plus légers signes de ses goûts commençants. A ces récits, j'échangeais avec la pauvre fille dévouée des sourires d'admiration.
Je n'avais plus autour de moi que cet humble attachement. Ma mère était morte avec l'amer regret de me laisser seul dans l'affliction. Mme Issalys avait été atteinte dans ses forces vitales par la perte de sa fille ; M. Issalys, comprenant que la malheureuse femme dépérissait à la vue des lieux où la catastrophe
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s'était produite, résolut de l'emmener en Italie. La mère de Thérèse, la veille de son départ, me fit prier de venir lui dire adieu. Quand je fus auprès d'elle dans le petit salon familier qui me paraissait si cruellement vide, elle me dit :
— Mon fils, je crois que nous ne nous reverrons plus. Devant cette perspective, je vous dois un pénible aveu. J'emporte dans mon pays d'origine et bientôt dans la tombe ma douleur affreusement accrue d'un remords. En inclinant, en forçant presque au mariage l'ange adoré que je pleure, je me suis trompée horriblement. Je redoutais de la perdre; hélas! je l'ai perdue bien plus que je ne craignais! Et non seulement sa présence bien-aimée m'a été ravie; mais de plus, ô torture! j'ai senti que, de son vivant, je m'étais aliéné son cœur! Vous, vous fûtes mon complice innocent ; vous ne saviez pas, vous ne la connaissiez pas comme moi !
Étouffée par les larmes, elle me fit signe de la laisser. Comme elle le pressentait, nous ne nous sommes jamais revus.
Guillaume, resté à Mirole, se chargea de l'exploitation rurale ; il s'en occupe encore, et il m'est toujours doux de le retrouver quand je reviens de Toulouse à Daumière. Mais il s'était marié peu de temps après moi, et, malgré la compassion amicale que me gardait son bon cœur, malgré le funèbre souvenir de Thérèse, il ne pouvait empêcher sa jeunesse de s'épanouir dans sa vie nouvelle.
La paysanne Jeanne-Anne étant mon seul aide dans les soins à donner à la petite, et un aide naturellement plus assidu que moi, la première éducation de Lucile fut toute rustique, et cette circonstance accentuait encore la naïveté qui me charmait dans son âge. La vieille servante ne savait que le patois ; l'enfant, avant le français, parla cette langue qui suffit, toute leur vie, à des ingénus, à des inconscients, langue tout en images, et qui, de plus, semble faite pour les enfants par son abondance, en diminutifs; elle met ainsi toutes choses à leur
niveau et les caresse sans cesse de ses inflexions complaisantes. Moi-même, pour parler à l'enfant, je me servais de ces mots pleins de fraîcheur qui lui convenaient si bien, et il me semblait vivre avec elle à l'aube des âges et des races. Lucile apprenait dans la même langue les pieuses légendes locales, et son imagination s'imprégnait d'un surnaturel tout simple, tout évident, aussi réel que ce qu'on voit. J'aimais à constater que, entourée ainsi, mon enfant empruntait ses premiers aliments de pensée aux sèves de mon pays ; il me semblait la sentir prendre racine à côté de moi dans mon sol natal, dans un sol depuis longtemps héréditaire.
Sous la direction de Jeanne-Anne, qui ne savait pas lire et qui se contentait de réciter le chapelet, l'enfant commençait à prier, et ses petites mains se joignirent pour la première fois dans des mains rudes, mais bonnes et naïves, des mains hâlées par un sain travail.
Certes, j'aime à mettre quelque chose dans toutes mes heures ; le temps vide m'est odieux. Je ne sais pas néanmoins si j'aurais su habituer Lucile à s'occuper utilement, surtout si petite encore. Elle n'avait guère plus de quatre ans, lorsque, à ma douce surprise, je la vis active, empressée à d'humbles soins, imitant en toutes choses la vieille servante avec qui elle vivait. Dans ces mouvements qui avaient toujours un but pratique, elle mettait sa tranquillité native, mais aussi une persévérance singulière. Elle ne commençait pas une occupation pour l'abandonner ensuite avec caprice, comme font les enfants, et elle ne gâchait rien. Par exemple, au jardin, elle plantait des fleurs pour de bon, de manière à les faire prendre à la place même où elles devaient rester et croître. Évidemment, elle ne jouait pas; elle pensait à l'utile : elle travaillait. Elle me faisait l'effet attendrissant d'un enfant du peuple qui sait la valeur des choses, le prix du temps, la nécessité •de l'effort bien réglé, — pauvre petit être déjà soumis à la condition humaine du labeur. Seulement, dans cette activité
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modeste, Lucile apportait, outre l'application et le savoir-faire qui contentaient Jeanne-Anne, une grâce exquise qui me ravissait, et que je voyais comme flotter au-dessus de ses occupations simples ; dans ses manières, dans tout son être apparaissait un affinement étranger au monde rural.
Un matin d'été, j'avais amené l'enfant dans le bois. Je marchais, non pas dans l'allée que consacre toujours le souvenir de Thérèse, mais dans une autre plus étroite. Lucile, s' étant mise à courir, m'avait devancé. Je la vis tout à coup ralentir son pas et faire, avec une gaule légère qu'elle avait ramassée, de doux gestes devant elle, un peu au-dessus de sa tête. Je m'approchai : comme une petite bergère garde son troupeau le long des chemins, elle conduisait, elle poussait, des mouvements de sa baguette, une troupe aérienne, une nuée de papillons qui s'étaient levés sur ses pas et voletaient en une fuite lente; on en voyait de bleus, de jaunes, d'autres d'un blanc verdâtre, d'autres mi-partis blanc et orange, d'autres striés de violet; quelques-uns, montant ensemble pour s'échapper, formaient comme une spirale hésitante, un joli tourbillon d'ailes. Comme c'était la saison où la nature est déjà défleurie, on aurait dit que les pervenches, les anémones, les stellaires, au lieu de se faner et de mourir, s'étaient mises à voler dans l'air, et l'enfant semblait sentir ainsi, car sur ses lèvres ravies murmurait la chanson : « Ma fleur, vole, vole, vole... » Cependant, les papillons poursuivis, ayant trouvé un espace ouvert, se dispersèrent. L'enfant, ne voyant plus leur bande légère, se chagrina; elle me dit presque en pleurant :
— Est-ce qu'on ne pourrait pas les mettre en cage ? Comme je lui complaisais volontiers, je m'empressai de
répondre :
— Oui, demain, nous reviendrons et nous les prendrons. Je me procurai des filets de gaze verte et une cage d'osier;
je fis venir les petites filles du hameau voisin, qui eurent
bientôt fait d'emprisonner une cinquantaine de papillons, et Lucile eut en sa possession une volière pleine de ces êtres brillants et silenc'eux. Leur paisible éclat lui plaisait, convenait à la douceur lucide qu'elle montrait elle-même. Quand nous partîmes pour Toulouse, elle voulut emporter la cage; tout le long du voyage, elle la tint sur ses genoux : les petits prisonniers pesaient si peu! Mais, quand le froid se fit sentir, ils moururent rapidement, les uns après les autres. L'enfant espérait toujours en sauver quelques-uns; ce fut en vain : elle éprouva là sa première peine et sa première déception. Je dus lui dire, pour la consoler, que les papillons, abandonnés dans le bois, seraient morts plus vite et que nous avions prolongé leur douce existence en les gardant dans un logis bien clos.
Malgré le vif attrait qui s'était éveillé en moi, assez rares étaient les instants où je regardais vivre à mes côtés ma petite fille. La douleur absorbait mon âme, et la nécessité du travail professionnel s'imposait à mon esprit. L'enfant, dépourvue de distraction, aimant à fureter partout, entrait quelquefois dans mon cabinet. Elle se montrait fière d'être admise auprès de moi, et, quand elle me voyait en train d'écrire, elle se taisait, respectant cette occupation mystérieuse. D'humeur sage et tranquille, elle s'asseyait d'abord, puis, comme tous les enfants, lasse de cette position régulière, elle se roulait sur le tapis à l'imitation des jeunes chats, ou se juchait sur le bras d'un fauteuil, à la manière des oiseaux privés qu'on garde en chambre. Un jour où le silence imposé durait plus que d'habitude, la petite que l'envie de parler étouffait, ne sachant que faire de sa respiration, soupira à plusieurs reprises. Ce signe d'une souffrance, même légère, me toucha le cœur et me tira de mon absorption. Je regardai l'enfant, je vis qu'elle avait l'air ennuyé, presque triste. J'eus du remords de la laisser ainsi, pauvre enfant sans mèrel Je résolus de vivre
avec elle, de l'entourer, de l'amuser. Je me dis que, puisque j'avais cette douce charge, je devais l'accepter, et que, puisque j'avais cet amour et qu'il répondait à une obligation, je pouvais m'y adonner sans scrupule : c'était la volonté de la mère absente. Et quant à mes devoirs intellectuels, sans cesser de les accomplir, je leur trouvais peu de prix, quand je les comparais à la valeur de la tendresse.
Je me mis à observer l'enfant avec suite et à pénétrer en elle par la sympathie. J'accompagnais sa vie d'un œil attentif; je regardais avec un intérêt ému ses moindres manifestations. Je renonçai pour une grande part à la solitude où je m'enfermais dans mon cabinet, et je sacrifiai mes tristes et chères rêveries, en prenant presque toujours la petite à la promenade. J'arrivai ainsi à me fondre dans un autre être, si différent qu'il fût de moi par l'âge; la tendresse, force puissante et douce, m'amenait au dedans de cette âme. Cette petite âme était inconsciente, sentait et pensait sans s'en douter. Eh bien! je lui prêtais ma conscience claire, mon soleil déjà haut sur l'horizon, et c'était moi qui sentais et pensais en elle, pour elle. L'âge ingénu ne se sent pas lui-même : je ne me rappelle pas avoir beaucoup joui de ma propre enfance; je sais au contraire combien j'ai savouré en moi-même celle de Lucile. Oui, ce n'est pas à sept ans, c'est à trente et au delà que j'ai connu le bonheur d'être naïf, de goûter toutes choses, de croire et d'espérer. Quoi d'étonnant à cela? Non seulement j'habitais le cœur de Lucile plus intimement que je n'avais habité jadis le mien, mais en outre l'enfant qu'elle était dépassait de beaucoup pour moi en intérêt à ressentir, en valeur à contempler, en substance précieuse à aimer, l'enfant que j'avais été autrefois; et, sous la forme gracieuse dont elle le revêtait, l'âge commençant laissait apparaître un charme que bien peu d'enfants réalisent. De cet être humain à peine éveillé, je ne prenais rien à la légère, comme on fait soit de ce qu'on n'a pas senti soi-même, soit surtout de ce
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qui paraît transitoire. Tout moment dans l'évolution de cette âme enfantine me semblait précieux en soi et important, comme si cela devait durer toujours. Je sentais donc en moimême toutes les joies de l'enfant, et, plus profondément encore, plus intimement, j'étais conduit à souffrir de toutes ses souffrances, car la pitié est un élan que rien n'arrête, et il n'y a pas d'appel plus fort vers l'intérieur d'un être que sa douleur.
Une fois ses petites peines évanouies, l'enfant était heureuse; dans son insouciance, elle riait. Et moi pour elle je me forçais à la gaieté, je m'inclinais vers ses jeux. Je craignais sans cesse de l'ennuyer, de la rebuter par trop de sérieux, et je cherchais à découvrir la manière de voir ou à inventer les mots plaisants qui pouvaient l'amuser et la faire sourire. Je m'enfermais dans une âme d'enfant, et je n'avais plus que des pensées à sa mesure. Nous allions ainsi comme des égaux, qui s'associent parce qu'ils se comprennent. Parfois, malgré tout, je me sentais un peu raide dans cette attitude infléchie de ma taille, et je craignais de ne pas faire assez illusion à l'enfant sur notre complète parité; alors, je rêvais qu'il aurait été doux pour moi de naître son contemporain, de façon à devenir tout naturellement son compagnon, son ami, de plain-pied avec elle dans la vie, et profitant de l'attrait qu'exerce l'âge semblable : seulement, j'aurais voulu avoir une ou deux années de plus qu'elle, afin d'être plus fort et de la protéger.
Il lui fallait pourtant en réalité des compagnes. Pour ce motif, et parce que j'avais confiance dans la sollicitude des saintes religieuses, je l'avais mise, pour la durée de nos séjours à Toulouse, au couvent du Sacré-Cœur. Je l'y conduisais moi-même tous les matins, en suivant avec elle ce populeux faubourg des Récollets qui s'achemine vers la campagne narbonnaise, et j'allais la prendre tous les soirs. En
l'enfermant le matin, j'éprouvais toujours un peu de peine; mais, à la fin de la journée, c'était un vif plaisir de voir son visage à la pâleur blonde sortir de l'ombre des longs corridors mystérieux où je ne pénétrais pas, et qui me l'avaient prise pendant plusieurs heures. Arrivée près de moi, je l'enveloppais soigneusement, aidé par une bonne sœur converse, et, une fois dehors, nous causions : elle me racontait les petites histoires du couvent, la sagesse de telle enfant, la dissipation ou la paresse de telle autre ; le nom et le caractère de chacune me devinrent vite familiers. Je m'aperçus rapidement aussi qu'elle avait des préférées : c'étaient celles dont elle parlait le plus souvent et dont elle disait : « Elle est très gentille!... » Après la classe, et les jours de congé, je me privais de sa présence pour la laisser aller à des réunions enfantines, chez les parents de ses petites amies; je me souvenais de la joie très forte, presque une ivresse, qui me transportait jadis et me faisait, non pas marcher, mais courir vers les -lieux nouveaux où habitaient et où m'attendaient mes jeunes compagnons. D'ordinaire, pourtant, j'aimais mieux inviter chez nous les petites amies de Lucile, afin de les connaître, de savoir si elles étaient dignes d'elle, d'entrer sympathiquement dans ses affections, mais surtout afin de ne pas la perdre de vue elle-même et de l'observer dans cette relation avec ses compagnes, qui constituait une bonne part de sa jeune vie.
Je m'étais contenté jusque-là d'aimer mon enfant; maintenant que le nombre de ses années s'était accru, que ses facultés se développaient et tendaient à faire d'elle une petite personne, un désir naissait dans mon cœur, c'est que, chérie de la sorte, elle m'aimât un peu de son côté... La relation entre les parents et les enfants n'est pas aussi simple qu'elle semble l'être : si elle abonde en joies manifestes, elle ne manque pas de souffrances cachées. Les parents savent
que, d'après l'ordre de la nature, leur tendresse n'est pas entièrement payée de retour, qu'ils doivent donner plus qu'ils n'espèrent recevoir, et, néanmoins, ils épient le moindre signe d'affection, passionnément désireux que l'inégalité fatale, en principe acceptée, en fait ne soit pas trop grande. Aussi, pour développer la tendresse naissante de Lucile, je l'interrogeais, je lui posais souvent ces questions : « Qui t'aime?... Qui te gâte?... » Elle répondait gentiment: « C'est mon père!... » Je n'osais pas lui demander si elle aimait son père à son tour, de peur que, trop jeune encore, la réponse souhaitée ne fût que sur ses lèvres sans venir de son cœur. Je poussais plus loin cette sorte de jeu, cet appel à la sensibilité encore latente. Pour faire comprendre à ma chérie combien il était précieux pour sa jeune existence d'être protégée et choyée, je lui racontais des légendes d'enfants égarés dans les grands bois où hurlaient des loups; il me semblait que l'impression de ces tableaux pleins d'épouvante rapprocherait son cœur de moi, son recours, son tendre gardien. Mais je trouvais que la sensibilité désirée s'éveillait trop vite, quand je voyais la pauvre petite figure naïve se contracter et quand les larmes venaient à ses yeux. Alors, je rassurais ma chérie en lui disant que les grands bois peuplés de loups se trouvaient très loin de Daumière.
Cependant, si ces périls étaient fictifs ou se rapportaient à des époques depuis longtemps passées, il existait des dangers présents et trop réels. Aussi de quelle sollicitude j'entourais ma faible enfant et quelles recommandations de prudence je lui faisais sans cesse! Mon imagination me représentait mille aventures : la ville surtout, moins familière pour moi que la campagne et que ses habitants, m'effrayait; je n'y sentais pas mon trésor en sûreté; je pensais qu'on pourrait me le prendre. De peur que l'enfant, échappant une minute à ma surveillance assidue, ne vînt à s'égarer dans cette forêt
obscure qu'est une grande ville, je lui fis apprendre par cœur le nom de la rue et le numéro de la maison où nous avions notre logis, espérant que, au moyen de ces indications et grâce à la présence d'esprit qu'elle montrait déjà, elle se retrouverait, et, chaque jour, je lui faisais répéter l'adresse, qu'elle disait si bien de sa voix claire et douce.
Je mettais autour d'elle ce réseau de précautions, et sur elle, sur son visage, sur ses regards, sur ses paroles, je posais sans cesse des sourires de complaisance qui l'enveloppaient. Je lui adressais souvent cette exclamation : « Que tu me plais!... » Sa claire présence, sa légèreté d'oiseau, la vivacité paisible de ses gestes et de ses paroles faisaient autour de moi comme une palpitation aérienne, qui, se communiquant par ondes douces, éveillait en mon âme le frémissement des ailes du bonheur. Aussi, si je la quittais, même pour peu de temps, je sentais cruellement dans ma main le vide qu'y laissait sa petite main absente. Et alors, ne pouvant pas parler à ma chérie, ne pouvant pas la toucher, je cherchais du moins à la voir; dans les foules, parmi tant d'êtres indifférents, mon regard distinguait vite le rayonnement de sa charmante figure et s'y arrêtait, ou, détourné un instant, y revenait sans cesse.
Tout me paraissait converger vers cet être unique. Ici, à Daumière, les générations qui avaient précédé la venue de Lucile, la petite reine, me semblaient ne s'être déroulées dans la longueur du temps que pour aboutir à elle, et je bénissais l'aïeul qui, faisant construire la maison, avait préparé spécialement pour elle cet abri. Cet aïeul était mort depuis des siècles, son nom m'était inconnu; j'ignorais les motifs qui avaient décidé pour lui la dépense considérable, le choix de l'emplacement, la hauteur et la forme de l'édifice, la distribution des pièces; le bruit des maçons que ce mystérieux ancêtre avait appelés s'était tu; les commentaires que toute construction nouvelle suscite dans un pays étaient depuis
longtemps dispersés dans le silence : mais tout cela, délibération, volonté, rumeur, travail, salaire avait été fructueux, l'objet visé avait été exactement, pleinement atteint; il existait pour mon enfant un asile, et un asile qu'elle aimait. Je jouissais avec elle de cette demeure qu'illuminaient ses regards et ses sourires; mais quand l'heure viendrait pour moi d'aller rejoindre les générations passées, je sentais qu'il ine serait doux de me retirer devant elle, de tout lui céder, de lui abandonner la maison, le jardin, les champs et les bois, de lui faire ainsi plus grande la place qui déjà me semblait lui appartenir tout entière.
Un jour, je crus avec un frisson d'épouvante que cet ordre naturel serait renversé, que l'enfant chérie irait retrouver sa mère avant moi. Je l'avais conduite la veille à une fête où je l'avais vue s'épanouir dans la joie. Le matin, elle s'éveilla dans son petit lit très souffrante, portant sur sa figure une rougeur de fièvre, au lieu de cette pâleur finement dorée qui était la douce lumière de ses joues et de son front. Quand le médecin l'eut examinée, longuement penché sur elle, et qu'il se releva, je trouvai à cet homme qui était mon ami une physionomie grave : il ne me cacha pas qu'il constatait chez l'enfant l'existence d'un point pleurétique et qu'il n'était pas sans inquiétude sur l'issue de ce mal. J'entrevis une catastrophe ou, du moins, si le danger immédiat était écarté, la suite trop fréquente qu'entraîne la pleurésie, l'apparition de la tuberculose avec tout son cortège de langueur, d'agitation, d'espoirs et de défaillances, avec les images d'un père conduisant vers les climats chauds sa fille infiniment lasse, avec les rayonnements des paysages de Nice, de Cannes et d'Alger, insultant à la douleur. Certes, j'irais, je laisserais tout, pays natal, souvenirs, recueillement, études aimées; je disputerais mon enfant à l'ennemi, à la mort!
Je m'enfermai avec elle, je ne la quittai pas, partageant
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sa solitude, faisant en sorte qu'elle sentît en même temps une compagnie qui l'amusait et une tendresse.
Il fallait la soigner, c'était plus nécessaire encore que de la distraire. Je veillai à ce qu'elle prît bien ses médicaments, et j'appliquai moi-même sur sa mince poitrine le révulsif qui devait chasser le mal. Ce traitement commandé par le médecin causa à l'enfant de très vives souffrances; le cœur déchiré, j'entendis ses cris, je vis son doux visage contracté par la douleur. Oh! la douleur d'un enfant 1 c'est inacceptable à ceux qui l'aiment, et c'est pour eux une énigme pleine de ténèbres ! Tandis que nous choyons ces faibles êtres, que nous cherchons avec amour à les préserver de tout mal, comment se fait-il que la force souveraine du inonde les traite parfois si durement? Moi, du moins, si j'imposais une souffrance à ma fille, c'était pour son bien, pour qu'elle respirât, pour qu'elle vécût saine et heureuse. Pourquoi la nature avait-elle frappé son corps d'une maladie dont l'unique remède amenait une cruelle douleur?
L'enfant se remit bientôt; au bout de quelques semaines, il ne resta plus trace de ce mal qui m'avait tant effrayé. Mais ma sollicitude avait été éveillée, et, d'ailleurs, le médecin m'avait dit que l'enfant, bien constituée, était pourtant délicate.
La menace d'un danger précis avait appelé mon attention redoublée sur le corps de l'enfant, support de sa vie; cette attention désormais fut continuelle. Je regardais souvent chez Lucile un joli signe de finesse physique, une petite veine bleue qui transparaissait sur sa joue, et je pensais au sang qui se cachait et en mille réseaux nourrissait son existence, et je faisais de tendres vœux pour que ce sang fût préservé et fût salutaire, qu'il ne s'échappât jamais au dehors par une blessure, et qu'il répandît une force saine dans tous les organes chéris.
A la suite du mal qu'avait eu l'enfant, j'avais appris à
écouter sa respiration : j'entendais avec délice le souffle vivifiant courir, léger et facile, dans la petite poitrine, dans le larynx, dans les fines ramures du poumon ; j'aimais à visiter par la pensée et l'étude cet intérieur menu, si doux.
Dans ce temps-là, les pères et les mères vivaient encore dans la terreur d'un fléau invincible et foudroyant, dont le nom seul les faisait trissonner, le croup. Heureux les parents d'aujourd'hui sur qui ne pèse plus ce cauchemar! Ils ne sauraient trop honorer et bénir le grand savant, l'admirable bienfaiteur qui les en a délivrés! Quand Lucile avait l'âge où sévissait le monstre maintenant abattu par Pasteur, je subissais des inquiétudes renouvelées sans cesse. Tous les matins, avant la sortie de l'enfant, surtout si sa jolie voix me semblait altérée un peu, je voulais voir moi-même de mes yeux le délicat organe qui paraissait menacé; j'examinais la bouche suavement fraîche, la gorge de satin rose humide, et, une fois ma sollicitude apaisée, je m'émerveillais de tant de jeune grâce.
La grâce brillait en cette enfant, dans tout son être. Tandis qu'une transparence de veine bleue se montrait sur une de ses joues, elle avait sur l'autre, tel un sourire de brise sur l'eau, une fossette qui se dessinait à la moindre gaîté; il m'arrivait de lui conter quelque anecdote joyeuse, pour voir éclore tout à coup ce jeu charmant de sa peau souple.
Rien pourtant ne me ravissait comme, sur son enfantin visage, la pureté, la netteté, l'air de nouveauté ineffable de ses yeux; ces organes de lumière rayonnaient imbibés de la plus fraîche aurore.
La nuance de ces yeux châtains s'harmonisait avec la couleur blonde de ses cheveux, que pendant un temps je fis couper sur son front comme ceux de Jeanne d'Arc. Je me plaisais à poser tendrement ma main sur la mignonne tête ainsi ornée, et parfois je prenais un peigne pour lustrer cette s Me tiède qui coulait en doux reflets dans mes doigts.
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Quelquefois, j'aidais la bonne Jeanne-Anne à habiller l'enfant, à la bien couvrir, à la chausser avec précaution, à faire en sorte que le jeune corps fût bien à l'aise en des vêtements moelleux. Lorsque, ainsi mise, elle s'éloignait, j'embrassais d'un regard attendri tout l'être de mon enfant, sa tête fine, ses épaules étroites où flottait la natte blonde, sa taille mince, ses chevilles déliées et ses pieds menus dépassant le bord de la robe courte. Et rêveur, songeant au passé, je me disais que si des siècles sans fond, des générations sans nombre avaient été nécessaires pour créer, pour amener au jour cette délicate forme chérie, un si long effort était pleinement récompensé par le charme accompli d'un tel ouvrage.
Dans cet attrait pour un enfant, pour son corps aussi bien que pour son âme, on éprouve une impression de légèreté éthérée, une tendresse pure, dépouillée et limpide comme une pensée. La matière avec ses pesanteurs et ses troubles a entièrement disparu : près de l'être, pourtant fait de chair, qu'on aime de la sorte, on vit dans la région diaphane de l'esprit. Quand je fus ainsi pénétré de l'affection paternelle et que je me rendis compte de son essence, je me trouvai transporté dans la sphère qui me convenait le mieux, je reconnus ma vraie patrie. Il est pour toute personne humaine une situation et un âge plus en harmonie que les autres avec sa nature, où sa manière particulière de sentir s'épanouit mieux, où elle est vraiment elle-même. Si, par exemple, un homme est pourvu d'une ardeur passionnée, il atteint son plus beau développement dès sa première jeunesse. Au contraire, l'homme réfléchi et tendre a besoin de quelques années de plus pour trouver sa voie; c'est aux abords de l'âge mûr, ou à cet âge lui-même, qu'il rencontrera les affections calmes et profondes en accord avec ses dispositions. Si, allant jusqu'au bout de ses tendances, cet homme a le goût de la spiritualité, s'il a senti avec trouble et confusion l'élément physique qui se mêle à l'amour, si la dualité fatale de cet
attrait le déconcerte, à plus forte raison alors recevra- t-il après la jeunesse et dans le sentiment paternel les satisfactions particulières que Dieu lui a destinées en le créant.
Oui, j'étais vraiment un père, avec les facultés spéciales que cette situation demande, et, par une rencontre heureuse, pour qu'elles pussent bien s'appliquer, la petite fille qui vivait sous mes yeux, qui m'appartenait, que j'aimais, présentait par sa nature même le type accompli de l'enfant.
Quel printemps commençait en elle! Épris comme je l'étais des spectacles champêtres, de ceux surtout que je trouvais à Daumière, je profitais de toutes les occasions, de tous les congés, pour venir ici. Une fois, cependant, je laissai passer l'un après l'autre, sans m'en apercevoir, les jours de la semaine de Pâques, sans songer à accourir pour voir les premières fleurs et la jeune verdure de la prairie. C'est que, cette année-là mieux encore que les précédentes, Lucile, par ses instincts naissants, par sa fine croissance, me donnait l'impression suave du printemps et remplaçait pour moi toute cette saison délicieuse. Il ne m'était pas nécessaire d'aller chercher des chants d'oiseau, des montées de sève, des apparitions de fleurs, des parfums de brises, des sourires de ciel bleu ! Je voyais, je sentais près de moi, entre les murs de ma maison, poindre toutes ces grâces, et bien plus émouvantes que celles dont se pare la nature, puisque c'était un printemps d'âme, un avril d'être humain. Et je n'avais pas besoin d'aller voir refleurir ma terre, au moment où je voyais sous mes yeux enchantés refleurir ma race... Même par son extérieur, Lucile ressemblait à la fleur qui inaugure le printemps et a mérité d'en porter le nom, à la primevère : sur une tige tendre et souple brillait aussi sa pâleur blonde, et son âme répandait le parfum modeste qu'exhale l'haleine de la douce fleur. Avec la paisible confiance que montre au sortir de l'hiver la première éclosion de la sève. l'enfant s'épanouissait et venait s'ajouter au monde en le
regardant du haut, bien peu haut encore, de sa fraîche innocence.
Et c'était pour moi le plus touchant des renouveaux. Les Instincts, les désirs, s'éclairaient en elle peu à peu parmi une lueur d'aurore et dessinaient la forme d'un être individuel. J'avais à chaque instant des découvertes à faire dans cet être, découvertes d'une nouveauté inaltérée, bien plus surprenantes que celles dont pouvait m'émouvoir l'épanouissement de la terre, car j'avais déjà joui de bien des printemps, mais jamais encore je n'avais assisté à l'éclosion d'une âme enfantine. La petite âme que j'observais recommençait l'humanité sous mes yeux, elle en était aux origines, et, comme chaque être à ses débuts, elle inventait toutes choses. En elle je regardais croître le sentiment et la pensée, les premiers émois du cœur, les lumières matinales de l'esprit. Des tressaillements s'ébauchaient dans son âme, et son intelligence s'élançait vers le dehors de tous côtés. Combien tout était neuf pour elle, et combien son être aussi était nouveau! Et combien dès lors tout l'attirait, l'intéressait, animait ses facultés! Un soleil plus lumineux que celui de l'espace matériel éclairait d'ailleurs le monde pour elle, le soleil de l'espérance, et ce soleil trouvait en elle une surface lustrée qui le reflétait en rayons de joie. Cette joie se montrait sûre d'elle-même, exempte d'ombre et de défiance ; l'enfant ne se doutait pas que les perspectives ouvertes peuvent être illusoires et qu'il peut arriver des déceptions ou des douleurs.
Ainsi, parmi les phénomènes de la nature, le plus doux de tous, l'éclosion printanière, était remplacé pour moi par le spectacle tout proche d'une enfance. Et, ayant souffert quelquefois de la brièveté du printemps si vite dévoré par le soleil, je me consolais maintenant par la pensée d'un objet supérieur . s'il est vrai que tout s'écoule, disais-je, du moins le printemps humain passe plus lentenent que l'autre, il dure quelques
années au lieu de quelques mois, et ma fille m'en offre à contempler le parfait modèle.
Pourquoi aime-t-on son enfant ? Contrairement à l'opinion vulgaire, je ne crois pas que le motif principal de cette tendresse soit la conscience de la communauté du sang. Si Lucile n'avait été que ma fille adoptive, j'imagine qu'elle m'aurait été aussi chère, pourvu que les autres rapports de père à enfant fussent conservés, et ces rapports sont ceux-ci : posséder la maîtrise sur un jeune être, avoir mission de le protéger, et demeurer ainsi le témoin assidu de son charme.
La douceur ingénue de Lucile me permettait de sentir dans toute sa plénitude ma maîtrise sur son sort. Ce besoin de possession est naturel et primitif, les enfants eux-mêmes l'éprouvent; quel plaisir ils manifestent quand ils ont quelque chose à eux, surtout un être vivant, un oiseau, par exemple ! Dans les circonstances où je me voyais le mieux disposer de mon enfant, j'éprouvais un sentiment de continuité qui m'émouvait avec délicatesse; je retrouvais, pour ainsi dire, dans ma main la fine impression que j'avais éprouvée jadis, enfant, lorsque je tenais entre mes doigts un pauvre petit passereau qui d'abord se débattait un peu, puis se résignait à sa prison. Lucile n'opposait même pas à ma domination ce faible commencement de résistance, car elle n'était pas, comme l'oiseau, un petit être sauvage ayant déjà joui quelques heures de la liberté et terrorisé de se sentir subitement l'esclave d'un étranger tout-puissant. Dès l'aube de sa conscience, Lucile avait connu mon pouvoir, et simultanément, dès sa première impression, elle avait senti que ce pouvoir était tendre, de sorte que, si elle vivait dans la dépendance, c'était dans une dépendance toute rassurée et heureuse... Moi, je jouissais de ma maîtrise, je dois même dire que parfois, pour la mieux sentir, j'en usais sans utilité, comme on se livre à certains jeux pour éprouver sa force : ainsi, quand je voyais
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Lucile, prise dans sa vive imagination de quelque désir subit, accourir vers moi avec une physionomie de prière, pour me demander un objet ou une permission, je faisais de loin un signe de refus; alors le cher visage s'obscurcissait d'une expression inquiète, et aussitôt pour l'éclaircir je m'écriais, sans attendre la demande : « Oui, oui, chérie, tout ce que tu voudras!... » Me repentant de ce jeu qui me semblait cruel, voulant me le faire pardonner, j'accordais tout d'avance, même au risque de m'engager à des concessions peu raisonnables. C'est que, au fond, mon droit, le droit du plus fort, me gênait un peu, et je l'exerçais avec réserve, ayant besoin pour le reconnaître comme légitime que l'enfant l'acceptât elle-même et qu'il lui parût doux. La pauvreté enfantine, comparée à ma richesse, au moins relative, me troublait aussi, et je tâchais de rétablir l'équilibre en comblant Lucile de dons ; je n'attendais pas les anniversaires, tous les jours étaient bons pour lui offrir des cadeaux, et ceux qui ne venaient pas aux heures convenues avaient le mérite de lui causer plus de surprise.
Lucile aimait sa maison de Daumière; elle préférait de beaucoup ce séjour à celui de Toulouse. Les enfants goûtent mieux les plaisirs de la campagne que ceux de la ville; aux champs, ils trouvent les fleurs, les fruits, la compagnie des animaux qu'ils gouvernent, le grand air, l'espace, la liberté. La chère petite donnait à cette maison-ci un nom de tendresse enfantine ; elle l'appelait : « Daumiérette! » C'était sa façon d'exprimer un attachement que mon père, avant elle, avait coutume de manifester, en disant d'un certain accent: « Daumière!... » Quand il fallait s'éloigner d'ici, c'était, chez Lucile, des regrets, des soupirs, quelquefois des larmes. Mais, malgré sa peine, l'enfant ne protestait pas contre la nécessité; j'avais dit: * Nous allons partir! «C'était fini, il n'y avait rien à répliquer, et l'enfant docile montait avec moi dans la voiture, puis dans le train du chemin de fer, sans songer qu'il pût être possible
de faire autrement. Eh bien! cette passivité à laquelle elle •était réduite m'inspirait des scrupules, gênait ma délicatesse; il me semblait que je traitais mon enfant comme un objet inerte qu'on laisse en repos ou qu'on déplace à volonté, et alors, pour éviter l'apparence de disposer d'elle ainsi, je prenais soin de bien lui expliquer les motifs de notre départ; elle était raisonnable, elle comprenait avec sa lucidité ordinaire, et, avec son bon cœur, elle consentait.
La dépendance vis-à-vis des parents et le dénuement de tous les biens de ce monde ne sont pas les seules formes de la faiblesse enfantine. Elle apparaît d'abord, attendrissante, dans la débilité physique de cet âge. Quelle impuissance de ces pauvres petits corps, en présence de notre force à nous et des forces de la naturel J'avais cette impression très vive et très pénible, à tout propos, par exemple, lorsque l'enfant, dans sa course joyeuse, rencontrait un léger obstacle et tombait tout à coup sur le sol. Vite, je la relevais dans mes bras, anxieux, lui demandant où elle avait mal, si elle s'était blessée. D'ordinaire, elle n'avait rien; ces jeunes membres d'enfant sont trop souples et trop élastiques pour se meurtrir. Mais la pauvre petite souffrait de sa joie brutalement déçue, et je l'en plaignais; je la plaignais aussi de l'humiliation que les enfants éprouvent quand ils tombent devant des témoins; je lui disais que personne ne l'avait vue, et je cherchais à la distraire; j'arrivais vite à sécher ses larmes.
Quand je voyais Lucile intimidée, ce qui lui arrivait quelquefois par accès, cet embarras pénible dont elle était prise m'inspirait une vive pitié. Pour lui enlever cette cause de peine, pour lui donner un pas assuré et lui faire tenir le front haut, je la vantais à elle-même, je lui parlais ouvertement de son charme, de son esprit, de toutes ses qualités. Tout être humain éprouve le besoin de s'estimer, et le doute sur sa valeur l'accable, le rend impuissant vis-à-vis des autres
dans le combat de la vie. Je ne voulais pas que cette cause d'inégalité et de tristesse pesât sur l'existence de mon enfant, et, au risque de lui faire concevoir un peu de vanité, je lui versais la louange comme un cordial, un réconfortant breuvage. Si, comme il est naturel, elle éprouvait pour elle-même de la complaisance, je ne craignais pas d'y ajouter la mienne, afin de lui donner un appui extérieur qui la tiendrait mieux debout. Et certes, ce n'était pas un artifice de ma part : je n'inventais pas ces éloges qui devaient lui faire du bien, seulement je ne les retenais pas sur mes lèvres quand ilsdébor daient de mon cœur.
Je respectais mon enfant. J'avais vu quelquefois que l'on traitait les enfants en moquerie, qu'on les appelait de petits noms ridicules; je me disais que ces enfants-là, peut-être, plus tard, auraient de la peine à se prendre au sérieux, et, par tous les moyens en mon pouvoir, je préparais Lucile à s'estimer comme il était juste. J'étais très impressionné par la faiblesse de son âge, plein de pitié pour elle en mesurant l'étroitesse de l'horizon enfantin, en voyant qu'il n'y a pas encore dans l'esprit de ces jeunes êtres de vraie lumière ni dans leur cœur de sentiment profond, en songeant qu'ils sont dépourvus du trésor des souvenirs; néanmoins je me gardais d'exprimer à Lucile cette sorte de compassion, bien qu'elle augmentât ma tendresse : j'aurais craint de l'humilier par ce tableau de l'impuissance enfantine; elle n'aurait pas compris peut-être que l'infériorité dont la plaignait mon cœur n'était pas d'elle, mais seulement de son âge.
Oh! non, la chérie n'avait pas besoin d'être rabaissée! Contente et tranquille d'ordinaire, elle était prise quelquefois d'accès de découragement et de tristesse. Je la surprenais parfois dans un coin de la maison ou du jardin, où elle s'était retirée pour pleurer toute seule. Quel élan j'avais alors vers elle! Avec quelle sympathie passionnée je lui demandais la cause de son chagrin qui me navrait! Elle avait de la diffi-
culte à s'expliquer là-dessus, elle cherchait et ne trouvait pas les raisons de sa tristesse; alors, pour articuler quelque chose, elle disait au hasard : « Je crois qu'on ne m'aime pas !... » Oh! comme je protestais! « On ne t'aime pas! Ton père ne t'aime pas! tu sais bien qu'il te chérit de toute son âme!... » Je prenais dans mes bras la pauvre petite désolée, j'essuyais ses yeux, je caressais son front et ses joues : elle pleurait encore, mais d'attendrissement cette fois; elle se rassérénait bientôt, la crise était passée, et je me disais que, dans le milieu de tendresse et de gâterie où elle vivait, ne pouvant avoir de grief contre personne, elle avait souffert seulement d'une sorte de défaillance nerveuse, toute physique, qu'elle ne pouvait comprendre et dont elle projetait vaguement la cause au dehors. Je gardais de ces petits événements pénibles un sentiment plus ému de sa faiblesse et un désir plus intense de protéger le pauvre petit corps sensible et l'âme impressionnable qui était dedans. J'aurais voulu tenir toujours mon enfant contre moi, l'appuyer sur mon cœur, la soulever loin du sol, la préserver du dur contact de la terre. Malgré mon peu de goût pour agir, je sentais se fortifier en moi la résolution d'un lutteur prêt à défendre le cher être contre tous les dangers; et je n'imaginais pas de pouvoir finir mieux qu'en allant pour la sauver à la mort, sans qu'elle le sût, en emportant dans mon dernier regard son calme sourire.
Habitué par ma vie aux images champêtres, je me voyais moi-même comme un arbre frappé au cœur, près de mourir peut-être, mais qui soutient la fraîche faiblesse d'un liseron enroulé autour de lui, et je regardais le visage de mon enfant monter vers moi comme une claire corolle charmant ma tristesse.
Je préservais de tout mon pouvoir l'insouciance enfantine, si belle! Quand me pesaient les préoccupations matérielles ou morales du chef de famille, de l'homme qui hardiment, peut-être imprudemment, a créé des êtres et qui doit les
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soutenir, je me gardais de laisser paraître mes soucis sur mon visage ou dans mes allures, quand Lucile était là... et je pensais en la voyant jouer : « O peines, tracas, afflictions, assemblez-vous tous en moi, écartez-vous d'elle! qu'elle ignore que vous existez, pendant que vous me tourmentez! Ne sortez pas de moi, restez secrètement enfermés; je vous livre mon cœur en pâture, pour que le sien soit calme et heureux! » Et il m'était délicieux alors de l'entendre chanter ou d'écouter fuser son rire.
Afin de mieux protéger ma petite fille, je ne la laissais au couvent qu'une partie de la journée, malgré ma confiance envers les religieuses et mon admiration reconnaissante pour leur sollicitude. Alême dans la douce atmosphère du pieux établissement, il pouvait se produire de la part des maîtresses ou surtout des élèves quelques menus faits qui, malgré leur peu d'importance, feraient néanmoins souffrir ma chérie. Déjà désarmés vis-à-vis de la puissance des parents, laquelle du moins est tendre, les pauvres enfants se sentent bien faibles dans un milieu inconnu et sous la froide domination des étrangers. Des compagnons ils craignent l'ironie, des maîtres ils redoutent les châtiments. Les règlements par lesquels on les gouverne leur paraissent pleins de pièges dressés dans un mystère qui les fait frémir; ils entrevoient dans les ténèbres des punitions terribles, des hontes effroyables qu'il est impossible de prévenir, parce que ces horreurs, pensent-ils, pourraient les atteindre sur un simple soupçon erroné et sans qu'il y eût de leur faute. Lorsqu'un camarade leur demande un bon office, ils ne peuvent pas refuser, l'opinion publique qui se forme dans ces jeunes milieux interdit cette prudence; et, d'autre part, si l'intention cachée de l'ami n'a pas été bonne, et si son action est découverte, les pauvres innocents seront, ils n'en doutent pas, accusés d'être complices et traités implacablement comme tels. Leur imagination ignorante, se joignant au sentiment de leur faiblesse, grossit sans propor-
tions tous les dangers. Il se passe ainsi, dans ces petits cœurs sensibles et timides, de véritables drames qui les rendent très malheureux, plus malheureux que ne peuvent l'être des hommes et des femmes, puisque, à l'âge de la force et de l'expérience, on peut mesurer les périls et on possède les moyens de s'en défendre.
Pour rien au monde, je n'aurais abandonné Lucile, si petite encore, dans un internat où de pareils orages pouvaient bouleverser son âme, loin de mes yeux et de mon secours. Je la savais trop particulièrement impressionnable pour l'exposer ainsi malgré la douceur de ses maîtresses. Je l'avais vue ébranlée par la moindre crainte; le matin, quand je la conduisais au couvent, je l'avais vue frémissante de peur et accablée d'avance sous l'humiliation, à la simple pensée qu'elle ne savait pas bien ses leçons quotidiennes. J'éprouvais donc le besoin de la soutenir jour à jour, presque heure par heure, et de lui donner le sentiment de ma présence ou du moins de ma proximité tutélaires, et je ne m'éloignais jamais de sa main ou de son appel.
Choyée et gardée de la sorte, toujours aimée, toujours appuyée, mon enfant était heureuse, je le crois; elle n'avait pas trop à souffrir de manquer des tendres soins d'une mère. Je tâchais de remplacer auprès d'elle celle qu'elle avait perdue sans pouvoir même se souvenir d'elle. Mais moi, malgré ces douces occupations de père, j'éprouvais dans mon cœur et dans mon esprit aussi un vide cruel; je n'avais plus Thérèse, je n'avais plus cet objet d'amour enivrant et ces occasions de fervent enthousiasme que me donnait jadis l'âme si noble de ma bien-aimée. Cette âme communiquait avec mon cœur par la tendre mémoire, elle s'approchait même de moi comme une ombre familière, et je pouvais la consulter dans les doutes de la vie; mais j'étais obligé de conjecturer ses réponses, elle ne me versait plus spontanément ces flots d'inspiration dont elle était si prodigue au cours de notre existence commune.
Je la savais immortelle, cette âme, habitant un séjour plus stable que ce monde, où ses hautes puissances, trouvant un milieu plus favorable et plus pur, s'étaient encore développées ; et il me tardait infiniment d'aller la rejoindre. Seule ma pauvre petite enfant, par sa faiblesse, me retenait. Que deviendrait-elle sans moi ?
J'avais le devoir de la suivre encore, de la porter jusque dans cet avenir où elle n'aurait plus besoin de mon secours. Je cherchais à deviner, d'après le caractère qu'elle montrait déjà, quel serait cet avenir. Je vous ai assez parlé de la tendresse qu'elle m'inspirait par l'ingénuité de son âge et par sa faiblesse; je voudrais vous dire quelles qualités déjà personnelles s'ajoutaient à ces grâces pour me la faire aimer.
Elle avait une douce curiosité pour toutes choses, et le monde déjà venait se mirer dans son clair esprit. Tout l'animait, tout l'attirait; il lui échappait devant chaque spectacle nouveau de petits cris d'étonnement qui disaient sa joie de la découverte. Même dans les malaises qui la tenaient recluse quelques jours, elle n'éprouvait pas de langueur ni d'ennui ; elle s'intéressait au traitement qu'il fallait suivre, aux remèdes qu'elle devait prendre et s'amusait à en observer l'effet. Ces dispositions lui donnaient un goût naturel pour l'étude,*; c'était une écolière appliquée qui se plaisait en classe. Lorsque, au début de l'année scolaire, on lui changeait ses livres, elle tenait un moment dans ses mains, d'un air charmé, les volumes neufs tout brillants et odorants de fraîcheur; elle les tournait, les regardait sous toutes leurs faces, et, subitement, songeant sans doute à tout ce qu'ils allaient bientôt lui apprendre, elle les approchait de ses lèvres, et les baisait. Elle n'aimait pas moins la lecture que l'étude; quand elle avait trouvé dans un livre d'amusement quelque histoire qui lui avait plu, elle la lisait à haute voix à ses compagnes et même à la bonne Jeanne- Anne; la paysanne laborieuse se serait bien passée
de ces récits, mais elle les écoutait tout de même, pour complaire à l'enfant et pour lui laisser goûter le contentement de se répandre au dehors.
Le penchant intellectuel était donc très marqué chez Lucile, et il me semblait lui venir de certaines de mes dispositions; moi-même, j'aimais la vérité d'un amour patient qui, en cherchant la lumière, savait l'attendre. Le goût de comprendre ne va pas avec l'impétuosité du désir : aussi Lucile se montrait-elle toujours calme dans son animation ; l'allure de son esprit était sans secousse, et elle répandait une sorte de paix autour d'elle. Son intime manière d'agir me faisait songer par comparaison à tous les mouvements tranquilles qui s'élèvent sans bruit au sein de la nature... et d'autre part, si devant moi il se produisait dans le monde extérieur un de ces mouvements paisibles, je pensais immédiatement à elle. Ainsi, lorsque — charme souvent offert à ma tendresse — j'observais dans son âme l'allure modérée d'un désir serein et pur, aussitôt revenait à mon esprit la blanche image du cygne qui, en avançant, trace sur l'eau des moires lentes et soyeuses. Ou bien, quand je regardais couler à flots légers et continus le mince ruisseau de Daumière, pénétré par cette douceur, je me disais tout à coup : « Oh! vraiment, c'est comme la vie de Lucile. » La présence de cette enfant était calmante, c'était un charme de vivre dans le rayonnement de douceur qui émanait d'elle ; j'en recevais une sorte de quiétude où mon chagrin lui-même perdait de son agitation et de son aigreur. De peur d'assombrir la chère petite, je ne lui parlais pas souvent de ma douleur; mais la pensée de la perte subie me revenait par élancements cruels qui me secouaient tout à coup et me jetaient dans des actions brusques; ou bien, l'ombre de la mort s'étendant à mes yeux sur toutes les existences, je concevais des craintes pour celle qui me restait chère, pour la vie même de l'enfant; et j'éclatais en subites interrogations sur sa santé, sur ce qu'elle éprouvait
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de bien-être ou de malaise. Alors, Lucile, contrariée dans sa paix coutumière, et d'ailleurs très familière avec moi qui lui montrais plus de tendresse que d'autorité, m'interrompait : « Oh! père, restez donc tranquille!... » Et elle disait cela d'une voix si posée et si suave que le calme venu d'elle s'insinuait en moi.
En harmonie avec cette paix dont elle était enveloppée, elle laissait voir un goût touchant pour les choses humbles. Petite, elle aimait tout ce qui est petit, les oiseaux, les nids, les enfants. Les nids, elle les cherchait dans le jardin à chaque printemps; les cherchant avec soin et patience, elle les découvrait tous, si abrités qu'ils fussent sous les feuilles, et elle me tirait par la main hors de la maison pour me les montrer; c'est par elle, par sa douce leçon que j'en apprenais l'existence.
Mais rien n'égalait son attrait pour les enfants; elle s'intéressait à eux d'une façon particulière, presque exclusive dans le monde humain. Son attention allait tout de suite vers eux; elle les observait, les faisait parler, répétait leurs mots en imitant leur accent; le regard de son corps et de son âme ne s'élevait guère au-dessus de cet âge, qui était le sien. Si on parlait devant elle d'une famille qu'elle ne connaissait pas, elle demandait aussitôt : « Y a-t-il des enfants ? Sont-ils sages? Ont-ils de jolis noms?... » Quand je la conduisais au couvent du Sacré-Cœur, elle regardait les enfants du peuple qui abondent dans ce faubourg, elle leur souriait : ces petits avaient fini par la connaître et lui faisaient des signes de tête pour la saluer, quand elle passait.
Là où sa simplicité paisible se manifestait le mieux, c'était dans sa préférence pour les abris cachés, les petits coins secrets. A la ville, pour rentrer à la maison, elle choisissait les vieilles rues étroites où ne va pas la foule, et il m'est même arrivé pour lui plaire de changer d'habitation, de quitter
l'appartement que j'avais sur une promenade ouverte, et d'en prendre un sur une petite place resserrée et déserte où l'herbe pousse entre les pavés. Ici, quelquefois, à Daumière, elle trouvait la vue trop large, et, en la cherchant au jardin, je l'ai souvent découverte blottie dans un massif d'arbustes ou dans une corbeille de hautes fleurs qui la dominaient et la cachaient. Quand elle allait dans le bois, ne se sentant pas encore assez protégée par les troncs et par les branches, elle descendait au fond d'un ravin qui se creuse sous les ombrages, et là, à l'endroit le plus bas choisi par elle, elle se réfugiait dans une cabane de minces pierres qu'elle s'était fait bâtir par le vieux berger en prenant part elle-même à ce travail... Vous voyez que le cabinet d'étude où nous sommes est éclairé par trois fenêtres inégales, deux grandes et une petite; de plus, vous pouvez remarquer que les deux grandes fenêtres donnent sur un vaste horizon, tandis que la petite laisse voir seulement le bois, vue étroite, bornée encore par le mur de la tour. Eh bien ! jamais Lucile ne s'est assise auprès d'une des grandes fenêtres; toujours, par un goût particulier, elle s'est installée dans l'embrasure de la petite, comme pour avoir autour d'elle un abri et devant elle un paysage qui fussent l'un et l'autre à sa mesure. Oh ! que c'était gentil et touchant, ce goût des proportions! J'apercevais là une grâce délicate qui me charmait, et j'y respirais aussi le germe d'une vertu naissante, l'humilité. Que deviendrait, pensais-je, ce désir d'abri, cette recherche d'enveloppement? Était-ce simple signe de faiblesse, besoin de protection? N'était-ce pas déjà modestie, absence de prétention pour soi-même? Et qu'en sortirait-il plus tard? Ce goût d'être dominée amènerait-il l'enfant à s'incliner devant la supériorité morale, à admirer de tout son cœur quelque chose de très haut?... Un jour que j'avais remarqué mieux que d'ordinaire le penchant de ma petite fille, tout à coup ma mémoire s'illumina : je me souvins que moi-même, jadis, j'avais aimé de prédilection les
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lieux cachés, les endroits bas où la paix est garantie, où cessent les tracas de l'ambition; je me rappelai cette berge de rivière d'où, regardant les coteaux ardus, il me semblait doux de me trouver au point le plus humble du pays, près d'une eau définitivement descendue des hauteurs et coulant docile aux formes de ses rives; je pensai à l'accord de sympathie, au contentement de symbole qui m'avait touché, un jour où j'avais vu une pierre tombée brusquement du faîte des montagnes, non sans se meurtrir, et reposant désormais dans la plaine sous une enveloppe de mousse et sous l'étreinte caressante du lierre qui la gardait pour toujours de toute chute. Et je me dis avec un frissonnement intérieur que mon enfant sentait comme moi, que nous nous ressemblions. Je constatai le miracle de l'hérédité, je touchai avec joie l'identité de nature qui préserve le passé de disparaître et autorise un espoir de perpétuité dans l'avenir. Cherchant à conjecturer le développement futur, si précieux pour moi, de ma fille, je me demandais quelle forme prendrait en elle ce principe commun qui nous animait tous deux. En ce qui me concernait, le goût de l'humilité m'avait conduit, dans ma vie intime, à la piété religieuse, et, dans ma vie intellectuelle, à l'admiration des grands hommes. Où ce même goût, qui paraissait transmis, amènerait-il mon enfant?
Lucile avait une raison précoce et un véritable pouvoir sur elle-même, mais dans l'exercice duquel, par suite de sa modestie, elle demandait elle-même à être aidée. Parmi les traits qui signalèrent à mes yeux ces douces vertus de ma fille, je vous rapporterai seulement le suivant : celui-là fut plus important que les autres, parce que, à cette occasion, outre la marque de domination sur elle-même qu'elle donna, elle me laissa voir subitement la bonté de son cœur, qualité bien plus haute et qu'elle n'avait pas manifestée encore à ce degré. Une fois, pendant des vacances que nous passions comme d'habitude
û Daumière, elle attendait une de ses compagnes de couvent, sa préférée, qui devait venir pour plusieurs jouis. La chère petite se faisait une fête de recevoir son amie dans sa maison de campagne, cette maison dont elle lui avait beaucoup parlé et dont elle était fière; elle pensait avec ivresse au plaisir qu'elle aurait en lui montrant les appartements, le jardin, la prairie et le bois, en lui prêtant tous ses jouets et ses livres d'images, en causant avec elle dans l'intimité et plus longuement qu'on ne peut le faire à la ville. Plusieurs jours à l'avance, elle fit préparer, en mettant elle-même la main à l'ouvrage, la chambre qu'elle destinait à sa petite compagne, près de sa chambre, de manière à être rapprochée d'elle, même la nuit; elle fit porter dans cette chambre les meubles les plus jolis sans en excepter ceux dont elle se servait d'ordinaire. Cette occupation trompa son impatience pendant quelque temps, en la faisant anticiper d'une façon active sur la joie de la cohabitation avec son amie. Mais quand ce fut fini, et, à cause de l'empressement qu'elle y avait apporté, ce fut fini trop tôt, la pauvre enfant se sentit dévorée par l'attente, une sorte de fièvre l'agitait de mouvements sans but. Elle n'aimait pas cet état de vaine excitation, si contraire à sa paix habituelle, et c'est alors que, sans pouvoir trouver le remède elle-même, elle eut pourtant l'idée d'une ressource possible contre son mal. Un matin, accourant vers moi avec sa petite figure contractée d'ennui, elle me dit d'un air de supplication : « Père, Suzanne ne doit pas arriver encore, elle ne viendra ni aujourd'hui, ni demain : oh ! comme ces jours seront longs à passer! Que devenir pendant ce temps ? Je vous en prie, marquez-moi une tâche, un travail quelconque, quelque chose à faire, qui m'empêche de penser! Je ferai tout ce que vous me direz! » Tout en souffrant de sa peine, je goûtai une douceur à constater sa raison et aussi le besoin qu'elle avait toujours d'être inspirée par moi.
D'ailleurs, c'était souvent ainsi. A elle seule, bien qu'elle
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n'aimât pas la paresse, elle ne trouvait pas tout de suite l'emploi de ses facultés, et, désirant faire quelque chose sans savoir quoi, elle paraissait sur le point de s'ennuyer; j'inventais alors pour elle quelque étude ou quelque amusement, et aussitôt sa jeune vie souple et docile se mettait en mouvement dans la voie indiquée, en suivant, comme une eau un instant indécise, l'inclinaison facile que je lui avais ménagée.
Cette fois, la voyant encore plus désireuse d'activité que d'ordinaire, je l'embrassai avec tendresse en m'écriant : « Chérie, je crois qu'il n'est pas malaisé de te signaler une occupation; tu vas voir! Il y en a une que tu trouveras toi-même nécessaire. En préparant l'arrivée de ta chère Suzanne, tu as un peu oublié ton vieux Jean. Eh bien! non seulement il a besoin des soins ordinaires, mais de plus voilà qu'il est malade. Appelle ta bonne, vous irez ensemble vous informer de ce pauvre homme, mettre en ordre sa maison et lui donner tous les secours que son état réclamera. »
En m'écoutant, Lucile poussa un cri de pitié pour son vieux pauvre et aussi de contentement d'avoir quelque chose à faire, quelque chose qui lui plaisait beaucoup, et elle s'élança aussitôt vers le hameau voisin. Le vieux Jean était un malheureux travailleur usé à la besogne, veuf depuis longtemps, et que ses enfants avaient abandonné pour aller gagner leur vie ailleurs. Affaibli par l'âge, il leur avait délaissé son petit bien, moyennant une pension viagère qu'ils s'étaient engagés à lui payer, mais qu'ils lui envoyaient les uns irrégulièrement, les autres pas du tout, de sorte que le pauvre vieux, pour se procurer sa maigre subsistance, était obligé d'aller casser des pierres sur la route, dernier travail et travail peu lucratif auquel se livrent les vieillards à la campagne. N'ayant plus personne chez lui, et passant ses journées sur les chemins publics, il laissait sans aucun soin la maison qui l'abritait la nuit, et il se contentait pour sa nourriture de pain et de vin, c'est-à-dire de l'essentiel, du strict nécessaire, sans jamais
se préparer d'aliment chaud. Pour le temps que nous passions ici, Lucile s'était faite la petite ménagère du pauvre abandonné; suivie de Jeanne- Anne, elle allait balayer sa maison, battre son lit pour qu'il fût mieux couché le soir, et même elle allait laver au ruisseau ses misérables hardes; j'avais quelquefois surpris l'enfant penchée vers l'eau avec ses manches retroussées sur ses petits bras blancs, et recevant sur son joli visage la fraîche, buée qui renouvelait la candeur de son teint et donnait à ses yeux une netteté plus pure encore qu'à l'ordinaire. Prenant ainsi ces soins comme un jeu sérieux auquel elle s'appliquait, employant son activité en faveur de son vieux pauvre, elle s'était attachée à lui, et c'est d'un vif mouvement de cœur qu'elle avait couru vers sa cabane, quand j'avais rappelé son attention vers lui. D'habitude, je n'accompagnais pas Lucile dans la maison du vieux Jean où je n'aurais su que faire, je la confiais à sa bonne qui la dirigeait dans les humbles secours qu'il s'agissait de donner. Mais cette fois, quand l'enfant fut partie, je songeai que, le vieillard étant malade, je devais intervenir pour me rendre compte du mal et appeler, s'il y avait lieu, un médecin, et, peu de temps après Lucile, je me rendis au hameau. La porte qui, seule, éclairait la masure, était ouverte, et je vis dans la lumière Jeanne- Anne debout, soutenant le vieillard : celui-ci était en proie à des étouffements convulsifs qui attestaient une forte crise d'asthme; sa poitrine comme barrée était impuissante à aspirer l'air, et les vains efforts qu'il faisait pour trouver un peu de souffle gonflaient les veines du pauvre homme à son cou et sur sa figure.
— Je sais ce que c'est, me dit Jeanne- Anne, cela va passer et il n'en restera rien; mais voyez l'état où est la petite!
Vite mon regard chercha l'enfant. Elle était assise dans l'ombre près de la cheminée, le corps affaissé sur une chaise, toute secouée par les sanglots, et les yeux aveuglés de larmes, et de temps à autre elle criait d'un accent déchirant : « Oh 1 le
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pauvre! le pauvre! comme il souffre!... » Je contemplai un moment ma fille; elle réapparaissait pour la première fois livrée tout entière à une compassion profonde. Souvent, pour soutenir la faiblesse de l'enfant, j'avais favorisé chez elle l'amour de soi, fortifié la personnalité, l'individualité nécessaires : et maintenant, je la voyais se détacher de cette forme, franchir cette barrière, et étendre sa jeune âme jusqu'à l'amour désintéressé des autres, sans aucun retour vers ellemême. Ému jusqu'au fond du cœur, frémissant d'une tendre admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, pour la consoler de plus près par mes caresses, et aussi pour honorer... dirai-je pour adorer? en elle, tout étincelant de sa fraîche éclosion, ce sentiment humain si beau, la pitié, la douleur pour les autres. Peu à peu, l'enfant rassurée par mes paroles, et voyant les souffrances du vieux Jean s'apaiser, se calma elle-même, et bientôt elle fut capable d'aider Jeanne-Anne à le soigner.
Occupée par sa charité, Lucile put attendre sans fièvre l'arrivée de sa petite amie. Quand le moment fut venu, elle voulut aller la prendre à la gare; ce furent des transports de joie quand elle la vit débarquer dans son pays, dont elle devait lui faire les honneurs. Il lui semblait que son amie était plus à elle là que dans la foule indistincte des compagnes, et, en outre, elle se sentait chargée de l'amuser et de lui faire connaître tout ce qu'elle connaissait familièrement elle-même. Elle s'acquitta de ce soin avec une charmante grâce. Je l'observais, et je vis qu'en pareille circonstance les manières des petites filles ne ressemblent pas à celles des garçons. Un garçon, recevant chez lui un nouveau venu, aurait montré de l'amour-propre, se targuant, comme d'un haut avantage, de sa familiarité, pourtant facile, avec les lieux, tandis que Lucile ne pensait qu'à bien accueillir son amie, à lui rendre le séjour agréable, à l'initier doucement sans paraître en
savoir plus long qu'elle. Pour exercer son hospitalité, elle me demandait toutes sortes de permissions : je m'empressais de les accorder largement, c'était tout naturel ; d'ailleurs, comment ne pas s'associer au soin d'être aimable qui lui inspirait ces requêtes?
Dans les jeux, où le sentiment de l'émulation a d'ordinaire tant de part, je remarquai que Lucile n'apportait aucun esprit de rivalité, aucun désir de surpasser sa compagne; si elle avait le dessous, elle n'éprouvait aucun dépit, et si l'avantage lui restait malgré elle, elle se hâtait d'expliquer le fait, non pas par une maladresse, mais par une distraction momentanée de son amie. Aussi était-il visible qu'elle se faisait beaucoup aimer. Du reste, son amie Suzanne eut l'occasion de m'exprimer ce qu'elle éprouvait à son égard. Cette enfant, venue seule avec sa gouvernante, recevait de ses parents des lettres quotidiennes. Un jour, cependant, la lettre attendue manqua; la petite était un peu triste, se sentant comme abandonnée dans un lieu étranger. Le lendemain, comme il faisait très chaud, j'avais conduit les deux enfants dans le fond du bois où l'on trouve toujours un peu de fraîcheur. Une étroite clairière ombreuse, assez semblable à une chambre en plein air, à ce que nos pères auraient appelé une salle de verdure, leur suggéra une idée. Les enfants, dans leurs jeux, obéissent à un désir, toujours le même sous diverses formes, le désir d'accroître leur importance en s'imaginant qu'ils sont de grandes personnes et qu'ils ont à ce titre des subordonnés : c'est le principe le plus ordinaire de leurs amusements. Les deux petites filles, voyant entre les parois formées par les arbres un espace régulier comme une salle d'étude, se dirent l'une à l'autre : « Faisons la classe à nos poupées, veux-tu? » Elles ne se séparaient guère de ces jouets, simulacres d'enfants encore plus petits qu'elles, par où elles se donnaient l'illusion de gouverner et de soigner; elles les avaient apportés en descendant dans le bois. Elles rassemblèrent des pierres ouatées
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de mousse, sur lesquelles elles assirent leurs poupées, et, en face, je fis rouler des quartiers de roc qui devaient leur servir de chaire à elles-mêmes. La classe commença gravement, les maîtresses se montrant assez exigeantes pour leurs élèves : on prenait sur les poupées la revanche de la tenue sérieuse qu'on devait garder soi-même au couvent, et, disposant de la règle, on l'appliquait à son tour aux autres avec fermeté. Cela dura quelque temps ainsi. Mais bientôt Lucile, si persévérante d'ordinaire, parut un peu distraite, et, quittant son rôle adopté pour le jeu, alla de temps en temps regarder à la lisière du bois. Tout à coup, elle dit : « Ahl j'ai vu le facteur 1 Suzon, je vais chercher ta lettre. Toi, ne viens pas, il fait trop chaud! » Et elle se mit à gravir la prairie brûlée de soleil. Son amie voulut la suivre, mais je la retins, désirant laisser à Lucile tout le mérite de son aimable pensée s
— Mon enfant, il vaut mieux que vous restiez ; il fait terriblement chaud, et la pente est très raide. Vous n'êtes pas habituée comme votre amie, qui est née à la campagne. D'ailleurs, elle aime tant à vous faire plaisir.
L'enfant demeura près de moi, comme heureuse de cette occasion de s'épancher, et d'un élan elle me dit :
— Oh! monsieur, que Lucile est gentille! Elle est si douce 1 et elle a de si gracieuses attentions! elle pense toujours aux autres et jamais à elle. Aussi, comme nous l'aimons! On demanderait à toutes les élèves du couvent : « Qui préférez- vous parmi vos compagnes? » Toutes répondraient : « Lucile!... » Aucune n'est jalouse de voir qu'elle a toutes les récompenses de la classe, on trouve que c'est très juste. Que voulez- vous? c'est comme ça, elle fait tout bienl Elle est intelligente et en même temps studieuse; elle sait parfaitement ses leçons et, sans paraître timide ni hardie, elle les récite comme il faut, avec sa voix claire. Et puis, elle plaît : elle est si jolie! Enfin, elle est en tout la mieux du couvent. Et moi, je suis bien fière d'être son amie, je vous assure l
PORTRAIT D'ENFANT iSt
Une joie suave et légère m'entrait au cœur et en chassait momentanément les ombres; et, pour prolonger ce délice, j'allais interroger la charmante Suzanne, lui faire expliquer à elle, sa compagne assidue, tous les mérites et toutes les grâces de mon enfant, lorsque la voix de ma chérie retentit joyeuse du haut de la terrasse :
— Suzon! Suzonl II y a une lettre, je te l'apporte 1 Et l'enfant, entraînée par sa hâte et par la pente rapide, dévala la prairie jusque auprès de Suzanne qui, avant de prendre la lettre de ses mains, embrassa plusieurs fois son amie avec une ardeur reconnaissante et vive, presque égale à ma propre tendresse.
Suzanne, rappelée par ses parents, nous quitta au bout de quelques jours, et je restai seul avec Lucile. Je ne fus pas très fâché de ce départ; l'amie de Lucile était charmante, mais je trouvais malgré moi qu'elle me prenait beaucoup d'heures de la vie de mon enfant et aussi un peu trop de son cœur. Quand son amie se trouvait là entre nous, je n'avais plus l'occasion d'aller avec elle en lui donnant la main, geste qui m'était habituel et si doux. La communauté d'âge, d'intérêts, de goûts, était un attrait auquel Lucile se laissait aller, parfois, plus que je ne l'aurais voulu secrètement, et qui, me semblaît-il, la séparait déjà de moi. Lorsque, à Toulouse, nous rencontrions dans la rue quelqu'une de ses compagnes, l'enfant quittait ma main pour courir vers elles; ce mouvement spontané de sa joie me causait un plaisir mêlé d'une ombre de peine et de jalousie; comme s'il y avait dans son élan vers d'autres un peu d'injustice envers moi, je me disais : « Ces enfants ne l'aiment pas pourtant autant que je l'aime !... » Et mon rêve allait plus loin, vers d'autres jours; je pensais : « Que sera-ce plus tard ? et d'où se lèvera la nouvelle affection devant laquelle je serai effacé?... » J'essayais de lutter contre le charme exercé sur mon enfant par ses compagnes d'âge,
et je me mettais à la portée de ses jeunes instincts, en prenant part à ses jeux et tâchant de penser naïvement comme elle; mais je n'y parvenais pas toujours, la concurrence que j'établissais me paraissait souvent infructueuse et parfois vraiment un peu singulière... Alors l'impossibilité d'égaliser les âges différents m'attristait, surtout quand je songeais à l'avenir où mon enfant aurait des désirs et des volontés plus fermes, où je ne la garderais pas docile dans ma main comme à présent encore, et où elle irait infailliblement dans la direction inconnue, en tous cas séparée de moi, que lui traceraient sa nature et la destinée. Le lien de l'amour entre le père et l'enfant est très fort du côté du père, il enserre son cœur et sa vie, tandis que du côté de l'enfant il est plus lâche et laisse à peu près entière la jeune liberté; pensant que peut-être un jour mon enfant, moins attachée que moi-même, en profiterait pour s'éloigner de moi, je frissonnais de crainte, et, m'adressant mentalement à elle, je m'écriais : « Ah! chérie l trop chérie ! quel pouvoir tu as sur moi 1 Comme tu peux me faire souffrir!... »
Je souhaitais passionnément que ma fille fût heureuse, et pourtant ce vœu allait contre mon intérêt, à moi, contre mon désir que ma tendresse paternelle fût payée de retour. En effet, maintenant que la sensibilité de ma petite fille se développait avec l'âge et qu'elle commençait à m'aimer, j'avais remarqué souvent que sa naissante affection pour moi se montrait surtout aux heures où elle était souffrante ou bien chagrine; alors, ce n'était pas vers ses compagnes qu'elle se sentait attirée, mais vers moi, son appui, sa force, son recours ; elle venait tendrement se blottir sur mes genoux et passer ses petits bras à mon cou; cette caresse m'était délicieuse et je la lui rendais du fond de mon cœur; mais, constatant la cause de ces élans nouveaux qui était la souffrance, je pensais : « 0 chérie, pauvre petit être faible, ne m'aime pas, s'il le faut, mais ne souffre pas! Reste indifférente et joyeuse!
Je ne veux pas acheter ta tendresse au prix de ta douleur, ce serait trop cruel ! Je te sacrifie tout, tout, même ce bien précieux, le bonheur d'être aimé de toi I Ta joie m'est plus précieuse encore!... »
Et je cultivais sa joie avec une sollicitude des plus attentives. Je voyais la nature et la vie créer tant d'occasions de souffrir! Si je n'y veillais pas, mon enfant éprouverait déjà, me semblait-il, toutes sortes d'ennuis, de tourments et de peines, son âme serait comme un champ abandonné où les chagrins pousseraient comme des orties, des ronces et des épines; et je voulais au contraire faire de cette âme un jardin, où les plaisirs et les joies s'ouvriraient comme les fleurs les plus éclatantes, comme des lis et comme des roses.
Cependant, bien que j'eusse soin d'écarter de ma chérie la souffrance qui attendrit le cœur, la sensibilité se développait chez elle, sa touchante affection pour moi progressait. Dans les fêtes du couvent où les parents des élèves étaient admis, ou bien à l'église pendant les offices, elle me cherchait du regard à travers la foule, elle m'adressait un doux sourire qui disait : « J'ai là quelqu'un qui m'aime et qui me protège. »
Je désirais qu'elle fît sa première Communion dans l'église de notre village avec les filles de mes camarades rustiques; mais il était bon qu'elle reçût, dans le milieu plus religieux du couvent, les enseignements et la pieuse exaltation nécessaires pour bien accomplir ce grand acte, qui élève tout à coup si haut l'âme enfantine et qui demeure une des plus nobles fêtes de la vie. Quand l'époque approcha, la supérieure du Sacré-Cœur m'avertit que je devais laisser l'enfant pensionnaire pendant quinze jours, afin qu'elle fût entourée de plus de recueillement. Cette séparation me coûtait, mais je la jugeais utile, et d'ailleurs elle était conforme à la règle. Lorsque je fis connaître à Lucile la volonté de la supérieure, elle se troubla, une expression de chagrin parut sur sa figure, et
ses yeux se remplirent de larmes. Ce chagrin subit pouvait venir de causes différentes, la crainte d'être moins libre, l'ennui de changer d'habitudes, de perdre du bien-être, d'autres motifs encore, je ne savais pas lequel. Voulant savoir, espérant vaguement que l'affection pour moi entrait pour quelque chose dans le trouble de ma petite fille, je l'interrogeai : elle hésita d'abord à me répondre... les enfants éprouvent une sorte de fausse honte à exprimer leurs sentiments tendres, expansion qui serait pourtant bien précieuse; ...enfin, lorsque j'insistai, lorsque je demandai formellement : « Pourquoi, chérie, ne veux-tu pas être pensionnaire?... » Lucile, après bien des réticences, se décida à prononcer la parole désirée, si douce à entendre : « C'est pour ne pas vous quitter », dit-elle timidement, presque à voix basse.
Les femmes de mes collègues et de mes amis étaient généralement des personnes dévouées et sérieuses, qui, en dehors des heures consacrées à leur famille, s'occupaient de bonnes œuvres; une des plus zélées, la mère de la petite Suzanne, présidait la section toulousaine de la Croix- Rouge. Dans ce milieu, on parlait souvent d'action pour les autres.d'assistance ; on commentait les incidents survenus dans les réunions charitables. Un jour, je me trouvais pour une de ces assemblées dans le salon de Mme de Ribes, la mère de Suzanne. A la prière de Lucile, je l'avais amenée avec moi chez son amie. Les deux petites, pendant la réunion, jouaient dans un coin, mais elles avaient écouté, et, ensuite, en imitation de ce qu'on avait dit, elles causèrent des bonnes œuvres auxquelles elles se dévoueraient quand elles seraient grandes ; animées par leur conversation, elles ne remarquaient pas que je les entendais.
— Moi, déclara Suzanne, je soignerai les pauvres soldats blessés. Et toi?
Lucile répondit :
— Ohl moi, j'inventerai une société pour rester auprès des parents.
Ce rêve généreux de ma chérie me donna un frisson de joie ; mais la réplique de son amie me fit peur :
— Alors, dit-elle, tu seras vieille fille comme ma tante! La tante de Suzanne était une personne d'une dévotion
minutieuse, et qui passait pour un peu ridicule. La touchante intention de Lucile allait-elle résister à cette image? Je sentis mon cœur se fondre d'attendrissement, quand mon enfant conclut :
— Eh ! oui, tant pis ! Mon père n'a que moi, il serait trop seul si je ne restais pas avec luil
Je ne tirai de ce jeu d'enfants aucune conséquence pour l'avenir, et je n'acceptai pas intérieurement le sacrifice que ma petite, fille semblait vouloir me faire, mais de mon cœur un élan de bénédiction alla vers elle pour sa douce pensée.
Jusques à quand avait-elle l'idée de rester auprès de moi? Était-ce toujours, jusqu'à ma mort? Elle avait passé les années de sa première enfance sans penser au mystère où sombre fatalement toute vie; cette ignorance fait partie de la naïveté matinale qui fleurit si loin encore du déclin. Cependant, la situation de Lucile dans le monde n'était pas la même que celle des autres enfants : c'était l'enfant d'un foyer dévasté, et, tout en craignant de l'attrister, moi qui voulais sa joie, je trouvais bon et juste qu'elle pensât à sa mère morte. D'ailleurs, quand on s'approchait d'elle, quand on lui parlait, on ne pouvait s'empêcher de lui faire sentir par quelques mots de compassion ou par des physionomies sérieuses qu'il y avait un deuil à l'aube de sa jeune existence. Et moi surtout, comment aurais-je pu, même pour la ménager, lui cacher entièrement ma douleur? Malgré l'enchantement que me donnait sa douce enfance, la plaie était là, dévorant mon cœur, m'arrachant des cris de souffrance, et m'interdisant toute joie complète... L'image de la mort planait donc autour de l'entant, mais dans son innocence elle ne l'aperce-
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vait pas encore; moi, au contraire, j'étais plein de cette sombre pensée, et je voulais en montrer quelque reflet à Lucile, afin de la préparer à m'entendre lui parler ouvertement de sa mère. Je lui disais, par exemple : « Chérie, quand je serai mort... car je mourrai, c'est le destin inévitable..., pense un peu à moi, rappelle-toi que ton père t'aimait... » Mon amour pour mon enfant était trop fort et trop avide de s'enrichir pour se contenter de sa figure présente; s'étendant en esprit, il la transportait dans le passé et en d'autres lieux que le pays étroit où je la voyais; je cherchais à m'imaginer de quelle nuance, particulière au temps, sa grâce se serait teinte, si elle avait vécu dans une civilisation reculée, à Memphis, par exemple, ou à Athènes ; et l'immense éloignement de ces époques me faisait penser et lui dire : « Heureusement, tu n'es pas née dans ces siècles lointains, car, malgré le charme pur que tu aurais déployé, tu n'existerais plus depuis bien, bien des ans, déjà! » Mais ces rêves sombres ne pénétraient pas dans sa jeune âme; toute au moment présent où elle fleifrissait, elle restait insouciante et gaie, comme si je tenais d'inutiles propos, obscurs et sans agrément, et c'est à peine si une moue légère apparaissait sur ses lèvres roses
Un triste événement qui se passa tout près d'elle et dont la victime lui était connue lui causa une impression bien plus forte que toutes mes paroles. Un soir, j'étais allé la chercher au couvent, comme d'habitude; en l'attendant, je remarquai que la sortie des élèves n'offrait pas le joli spectacle accoutumé. Les enfants ne riaient pas, elles ne poussaient pas de cris joyeux, elles ne sautaient pas en descendant les marches du perron; elles abordaient d'un air contraint leurs parents ou les personnes chargées de les conduire, elles leur parlaient à voix basse : j'étais pris de je ne sais quelle vague inquiétude. Lorsque Lucile parut, je m'empressai vers elle, et je vis qu'elle était extrêmement troublée. Tout ému, je lui demandai : o Qu'as-tu? qu'avez-vous toutes? que s'est-il passé? »
Elle éprouvait de la difficulté à répondre, les mots ne lui venaient pas; enfin elle dit d'un ton si entrecoupé que je l'entendais à peine :
— Ohl père, est-ce possible? Claire d'Arjac, vous savez, celle qui est sortie hier en même temps que moi, vous savez bien, vous lui avez parlé... eh ! bien... ce matin, en se levant... tout d'un coup... elle est mortel
— Morte! mais de quoi?... Elle semblait si bien portante, et à son âge, on ne meurt pas subitement.
— On a dit de quoi elle est morte, mais nous n'avons pas compris.
Je sus plus tard que la pauvre petite Claire avait été terrassée par une embolie.
Pendant que Lucile racontait ce malheur, mon premier sentiment dans un éclair rapide, involontaire, avait été la joie que ce ne fût pas elle, la petite morte; je la regardais avidement de la tête aux pieds, je serrais sa main bien fort, pour m'assurer qu'elle était là, qu'elle ne m'avait pas été enlevée. Je pensai alors avec une pitié profonde aux parents désespérés de Claire. Je plaignais aussi ma chérie : elle était grave et, par moments, comme épouvantée, et ses yeux restaient fixes, comme si elle voyait une ombre. C'était l'ombre de la mort qui lui était apparue. Durant tout le parcours pour rentrer à la maison, je gardai sa main dans la mienne. Quand nous fûmes arrivés, Lucile alla dans sa chambre et je l'y suivis; elle ouvrit un tiroir de son petit bureau pour y prendre une photographie, représentant en un groupe jeune et paré toutes les élèves de sa classe, parmi lesquelles figurait la pauvre Claire; et quand elle tint entre ses mains le carton encadré de blanc et d'or avec la date récente qui précisait ce souvenir, ma pauvre petite se mit à pleurer abondamment. C'était la première fois qu'elle pleurait sur la terrible et inévitable tragédie humaine; et moi, je regardais couler sur son naïf visage les larmes de la compassion suprême,
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et un rêve me portait à les contempler avec une attention intense, je me disais : « Il ne faut rien perdre de cette vue! Cette figure d'affliction, ce ruissellement de pleurs qui met sur son visage comme un voile irisé, il faut fixer tout cela dans ma pensée songeuse, car c'est ainsi que pleurera mon enfant quand je mourrai, et ces signes brillants et purs de sa tendre douleur, alors, je ne les verrai pas! Il est bon d'en recueillir la vision anticipée et l'émouvant présage! »
Ma pauvre chérie vécut plusieurs jours dans l'ombre de sa frayeur et de son chagrin ; elle ne supportait plus de rester seule, et, quoique absorbée et causant moins que d'habitude, elle avait toujours besoin d'une compagnie auprès d'elle. Ainsi protégée, elle pensait; un sourd travail d'attendrissement et de réflexion se faisait en elle.
Un soir, à l'heure où s'étend la nuit peuplée de fantômes, elle me dit :
— Père, n'est-ce pas?.. Claire est allée au Ciel? Elle y a trouvé ma pauvre maman ? elle la connaît' maintenant ? et moi, je ne la connais pas! Je voudrais savoir beaucoup de choses sur elle. Oh! parlez-moi de maman, si cela ne vous fait pas trop de chagrin 1
J'attendais cet instant; c'est pour amener Lucile à me parler de sa mère absente que je lui avais présenté quelquefois des images de deuil, mais aucune n'avait eu la force de l'impressionner vraiment : pour faire pénétrer en elle le sentiment de la mort, il avait fallu l'événement funèbre qui s'était passé à côté d'elle et avait frappé une de ses pareilles. De ce malheur tout proche, l'enfant remontait au malheur ancien d'où était venue sur notre foyer l'ombre qu'elle avait sentie sans la comprendre.
Sûr désormais de pouvoir arrêter le regard de l'enfant sur l'image maternelle, je me hâtai d'épancher les souvenirs d'enthousiaste admiration trop longtemps retenus en moi. Après avoir évoqué l'intime splendeur du beau visage, dont
le portrait donnait à peine une idée, et vanté l'accent mélodieux, les chaudes vibrations de la voix, je révélai à l'enfant attentive et recueillie combien à ces charmes répondaient les exceptionnelles vertus de l'âme de sa mère; je lui dis quelle ardeur elle apportait dans la tendresse, dans la bonté, dans le dévouement, combien elle était sérieuse et noble, s'élançant toujours vers les plus grandes pensées, les plus hauts sentiments, les plus pures et les plus fortes actions; je lui représentai que, enflammée de piété, adorant Dieu à tous les moments de sa vie, les yeux attirés toujours vers ce foyer immense du Bien et du Beau, sa mère avait été une sainte et que les anges du ciel égalaient à peine sa candeur sans tache. Et, mesurant à la lumière de ces souvenirs le profond malheur qui avait atteint l'enfant, je posai la main sur sa tête orpheline et je lui dis :
— Pauvre petite, que je te plains! Tu es la fille d'une mère parfaite, c'était pour toi un bonheur immense, et ce haut privilège t'a été enlevé 1 Tu ne profiteras pas du grand amour qui t'était promis! Tu ne verras pas le rayonnant exemple que tu aurais eu si proche ! Tiens toujours du moins tes regards en haut, vers la région céleste que ta mère habite; j'espère que de loin elle t'inspirera.
Dès ce moment, en effet, soit que la beauté révélée de l'âme maternelle exerçât une influence sur l'enfant, soit que l'heure fût venue pour celle-ci de son développement naturel, Lucile se mit à montrer des dispositions morales plus nettes qu'auparavant. La religion devenait vivante en elle. Elle ne se contentait plus de réciter ses prières d'un air sage et d'une voix posée, comme elle l'avait fait jusque-là; elle y mettait maintenant un accent pieux et y apportait une physionomie de ferveur. Quand approcha le jour de la première Communion, l'image de sa mère parut se présenter à l'enfant comme le modèle à suivre; cet idéal dirigeait d'une manière sensible
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les mouvements de la jeune âme et fortifiait cette préparation que la supérieure du couvent avait désirée... Comme je vous l'ai dit, nous vînmes à Daumière pour l'accomplissement du grand acte religieux. Ce jour étant arrivé, le matin dès l'aurore, on habilla Lucile pour la cérémonie. Je l'attendais là dans le jardin, d'où nous devions partir ensemble pour l'église. Lorsque toute blanche, avec sa couronne et son voile et sa robe longue de ce jour-là, elle apparut sur la terrasse qui domine en rond la prairie, je crus revoir Thérèse, telle qu'elle s'était arrêtée à ce même endroit, dans ses vêtements de candeur, le jour où je l'avais conduite vers ma demeure... La pure fête se déroula, emplissant de son sens sublime l'humble église du village. Je regardais Lucile, qui, avec son fin visage, parmi les pauvres petites filles déjà hâlées par l'air des champs, brillait comme le chef du chœur. Je contemplais sa jeune figure baignée d'une sainte ferveur, et je sentais dans mon âme ce respect que tout père éprouve dans un tel jour pour son enfant, élevé au-dessus de la race humaine et devenu le temple vivant de Dieu. Je me complaisais dans cette vénération; mais pourtant Lucile me semblait lointaine ainsi, il me tardait de la retrouver et de la reprendre. Lorsque les pieux enfants sortirent, je m'approchai d'elle, je lui parlai; elle ne me répondit pas, elle ne m'avait pas entendu : ses sens extérieurs étaient abolis, elle habitait hors du monde; quelqu'un de très puissant et de mystérieux s'était emparé d'elle et l'avait dérobée à ma tendresse humaine... Cette prise de possession se détendit bientôt. Lucile redevint enfant, elle redevint mon enfant; néanmoins, elle se trouva portée et demeura un degré plus haut dans l'ascension idéale qui conduit les âmes vers Dieu.
En même temps, d'autres sentiments que ceux de la religion se développaient en elle. Sa compassion, éveillée naguère par la maladie de son vieux pauvre, s'étendait maintenant de
tous côtés. Elle ne pouvait pas voir un être vivant souffrir ou seulement paraître souffrir, sans lui apporter aussitôt son attendrissement et son secours. Sa frêle force naissante tentait de remédier à la cruauté des choses. Si elle apercevait une fleur poussant mal à côté d'une pierre qui la chargeait et la faisait dévier, l'enfant écartait l'obstacle parfois bien lourd et relevait avec soin l'humble tige. Si elle voyait un insecte se débattant dans l'eau où il était tombé, penchée sur le bord avec une hâte anxieuse, elle lui tendait un rameau, craignant de laisser passer la minute propice à son salut... Quand le vent renversait de leur nid des oiseaux nouveau-nés, elle pensait d'abord à la joie d'emporter à la maison et de posséder ces petites vies; mais sage et raisonnable, profitant déjà de son expérience, elle réfléchissait que ces délicates existences durent peu entre les mains des enfants, que les caresses indiscrètes les font périr, et elle-même, d'un renoncement méritoire, elle rapportait les oiseaux au nid natal. Cette douceur de l'enfant était si charmante à voir qu'elle en devenait contagieuse ; je me sentais moi-même porté à l'imiter, et je me surprenais marchant avec précaution sur l'herbe de peur d'écraser les vies humbles qui s'y cachaient. Et, avant tout, si je rendais ainsi ma force innocente pour les faibles, c'était en faisant le rêve que la puissance supérieure du monde épargnerait en échange la faiblesse qui m'était infiniment précieuse, la vie de mon enfant.
Parmi les vertus de cette jeune âme, la plus marquée, en harmonie avec le calme de son esprit, était la sereine indulgence. Elle voulait bien sourire quelquefois au sujet des travers humains, mais gaiement et sans aigreur. Au contraire, toute malveillance exprimée trop vivement lui causait de la peine; en entendant médire avec acrimonie, parfois elle pleurait. Elle détestait la méchanceté; mais si les méchants pâtissaient à leur tour, elle les plaignait et demandait aussitôt grâce pour eux, oubliant leurs torts, ne voyant plus que leur
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souffrance. Cet attendrissement subit en faveur d'hommes pourtant cruels m'apparaissait comme le signe le plus merveilleux de sa douce bonté. Si son âge lui avait donné pouvoir sur quelqu'un, elle aurait été incapable de punir, même justement.
Et moi qui disposais de son enfance en souverain maître, aurais-je pu lui infliger un châtiment, en supposant qu'elle en eût mérité? Cette rigueur m'eût été difficile, impossible même, je le crois. Quand je cherche le principe qui animait mes actions vis-à-vis de Lucile durant ses années d'enfance, j'en trouve un qui fut presque unique ou du moins tout à fait prépondérant, la crainte de sa souffrance, le désir de sa joie. Oh! je me rappelais bien les maximes et les préceptes; je savais bien que les sages ont observé l'utilité de la souffrance pour redresser les fautes, pour empêcher d'y retomber. La nature procède ainsi : à chaque défaillance de la volonté, à chaque imprudence de l'esprit, elle fait succéder un mal qui est une punition et un avertissement. Mais la nature est sans amour, et le coeur qui aime, loin de vouloir suivre son exemple, n'a que mépris et horreur pour ses dures voies; il se sent élevé à une sphère tout autre que le domaine des forces brutes. C'est surtout pour le sentiment paternel et maternel que les lois de la nature forment le plus criant contraste avec les aspirations du cœur : la nature, dans son organisation et jusque dans ses progrès, prend pour base le sacrifice des faibles ; or, c'est justement la faiblesse de l'enfant qui apparaît sacrée aux yeux du père et de la mère et les porte à lui prodiguer tous les ménagements et tous les services. Je reconnaissais que le bien de l'enfant pouvait exiger qu'on lui fît supporter certaines souffrances, et je comprenais qu'on avait le droit, le devoir aussi sans doute de corriger de leurs défauts les enfants ordinaires. Moi-même, j'usais quelquefois de contrainte envers ma petite fille : si elle était malade, je me déci-
dais à lui imposer les médicaments prescrits; je commençais d'abord par la supplier de les prendre; elle cédait habituellement : si une trop vive répugnance la faisait résister, alors, seulement, je me résignais avec tristesse à exiger. Mais là s'arrêtait l'usage que je faisais de mon autorité sur elle; il fallait, pour je m'en permisse l'emploi, quelque crainte fondée ou imaginaire pour sa vie. Pour le reste, pour le redressement de ses défauts, pour son perfectionnement moral, la pensée ne me venait pas d'avoir recours à la contrainte, et, si cette pensée m'effleurait parfois, j'en ajournais la réalisation, je me disais : « Il sera toujours temps de corriger, si la nécessité s'en fait sentir; mon enfant est souple et docile, son âme est dans ma main; laissons-la aller et venir à son gré; si elle s'égare, il sera bien facile de la ramener... plus tard. »
En attendant, ce qui se passait en elle me semblait bon, juste et intangible, comme sacré. Je pensais : « Comment oser contrarier des instincts vivants? c'est mettre une pierre sur une fleur qui veut germer!... » La plante qu'était Lucile n'avait pas besoin d'être dirigée; je ne reconnaissais pas de défauts à mon enfant; ce qui aurait pu en avoir l'apparence, je le ressentais comme sa manière d'être, sa façon d'exister : comment donc m'y opposer et y désirer un changement, puisque j'aimais infiniment sa vie?
Cette complaisance sans limite était-elle de la gâterie? Est-ce que je nuisais vraiment à mon enfant en l'approuvant en tout, sans tenter jamais de la redresser, au risque de lui causer momentanément un peu de peine? Quand ce doute m'effleurait, je me disais : « Et si elle devait mourir jeune... horreur I A quoi servirait de l'avoir bien élevée, sinon à me donner le cuisant remords de l'avoir fait souffrir, de l'avoir privée des joies dont j'aurais pu charmer sa brève existence 1... »
Si par harsard je lui découvrais quelque imperfection, je ne lui en voulais pas, c'était plutôt le contraire; un élan de pitié me portait vers elle, me forçait à lui dire tendrement :
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« Pauvre être!... » Je la plaignais... de quoi? je ne sais, sans doute de n'être pas divine ou de devoir souffrir de son défaut moral comme d'une infirmité, d'un mal physique.
Ma tendre indulgence pour ma fille a eu chez moi une efficacité inattendue : aimant en elle une vie humaine, me transportant au dedans de sa jeune âme pour la mieux comprendre, découvrant ainsi ses motifs inspirateurs, et m'expliquant par suite ses actions, j'ai appris à user d'une semblable pénétration intime envers les autres exemplaires d'humanité, et il m'est plus facile de les aimer tous.
L'amour qui m'animait pour ma fille me faisait-il illusion sur ses qualités et ses charmes? est-ce que je -les exagérais? Les maîtres étrangers à qui nous confions nos enfants peuvent les juger mieux que nous-mêmes; ils n'ont de parti pris en faveur d'aucun d'eux et leur appliquent à tous la même mesure. Or, il est certain que la supérieure et les maîtresses du couvent, où Lucile était élevée avec tant d'autres, manifestaient comme ses compagnes une prédilection pour elle. J'allais bien souvent m'entretenir à son sujet avec les religieuses qui pouvaient mieux que moi-même la regarder vivre et agir ; je suivais avec un intérêt très animé ses succès d'étude et surtout l'épanouissement de son cœur. C'était l'objet de conversations sans fin, dans lesquelles j'avais la joie de ne recueillir que des louanges de l'enfant aimée; et parfois, je voyais, avec quelle émotion intime I une des maîtresses, une de ces filles héroïques qui avaient sacrifié en elles tout sentiment personnel, reprise, en présence du charme de Lucile, par l'instinct de la maternité et plaçant sur elle toutes ses tendresses refoulées en vain.
Un incident bien imprévu vint étendre au delà du cercle ordinaire la douce renommée dont ma chérie jouissait au couvent. A mon cours de la Faculté, cette année-là, je parlais de Mme de Sévigné : malgré la verve qui entraîne ces récits et la grâce qui y étincelle, je n'insistais pas beaucoup sur les
anecdotes racontées dans la correspondance; animé d'une sympathie vivante que vous comprenez, j'allais plus à fond, je faisais ressortir de préférence comme le trésor d'âme, la magnifique merveille de cos lettres, un amour maternel puissant et enflammé jusqu'à la passion, le plus ardent qui nous ait été jamais révélé. Du recueil des historiettes de la cour que Mme de Sévigné, au surplus, écrivait encore par tendresse et pour amuser sa fille absente, je faisais émerger les traits profonds, multipliés, inépuisables, de son grand amour maternel. Au long de cette étude passionnelle, j'essayai un portrait de Mme de Grignan avec le souci de mettre des ménagements dans cette esquisse, de peur d'affliger par trop de sévérité l'âme susceptible de la mère ardente; il me semblait que son admirable amour défendait encore idéalement celle qui en fut le précieux objet. Cependant, je ne pus éviter de signaler chez la fille les froideurs dont, sans les vouloir reconnaître, la mère souffrait. Par une préoccupation naturelle, je retraçai avec plus de détail que pour ses autres îiges l'enfance de Mme de Grignan, et alors, échauffé par cette atmosphère de tendresse qui enveloppe les lettres de Mme de Sévigné, je me laissai entraîner à dessiner, en face de la figure qui les remplit, la figure d'une autre enfant, de celle qui occupait tout mon cœur, et, sans la désigner, bien entendu, je dis avec ferveur les qualités et les charmes de ma fille chérie. Habituellement, les cours des facultés de province ne tentent pas beaucoup la société mondaine; par exception, cette fois, attirées par le sujet qui les regardait, puisqu'il s'agissait dans mon exposé d'une mère et de sa fille, quelques femmes étaient venues m'entendre, entre autres Mme de Ribes, la mère de la petite Suzanne, et avec elle plusieurs de ses amies. Au moment où, à mots couverts et tendres, je décrivais les douces vertus de Lucile, je vis la jeune femme, vive et prompte, se pencher vers ses voisines et leur parler avec une animation singulière : les autres, par leur attitude, semblaient exprimer
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de même une sorte de surprise souriante et sympathique.
Le lendemain qui était un dimanche, je conduisis, comme d'habitude, Lucile à la promenade; nous entrâmes au Jardin- Royal. Nous trouvâmes là, amenées par leurs parents en ce beau jour de congé, beaucoup d'enfants du Sacré-Cœur et des autres pensions de la ville. Lucile me devança de quelques pas pour courir vers ses compagnes; elle les eut à peine rejointes qu'elle fut aussitôt entourée par la mère de Suzanne et par les autres mères, et toutes l'examinaient attentivement, puis l'embrassaient avec effusion, et j'entendais celles qui jusque-là ne la connaissaient pas s'écrier : « Voilà donc Lucile Destève!... Ah! c'est vrai qu'elle est bien charmante! Comme elle est jolie! Et quelle expression de bonté! Comme elle a l'air doux et sage!... »
Et, s'adressant à elle, on lui disait :
— Vous êtes très aimée, mon enfant, mais aussi vous paraissez bien aimable!...
Lucile, étonnée de ces démonstrations, rougissait, toute confuse; elle restait debout dans le cercle formé autour d'elle, et portait tour à tour des regards incertains vers chacune des dames qui la complimentaient si vivement.
Bientôt, Mme de Ribes, voyant son trouble, la prit par la main, et, la menant vers moi qui étais resté à l'écart, elle me dit:
— Vous avez entendu, monsieur! C'est l'effet de vos paroles d'hier! Plusieurs de mes amies et moi, nous étions à votre cours : vos effusions tendres nous ont beaucoup touchées; nous avons facilement deviné qui vous les inspirait, et le nom que vous n'aviez pas prononcé a vite couru de bouche en bouche... De là vient l'accueil qu'on a fait à Lucile, dès qu'on l'a vue paraître elle-même... Vous êtes cause de ce triomphe, ne le regrettez pas : votre charmante enfant l'a bien mérité!
Quand nous nous fûmes éloignés, moi et ma chérie, elle me demanda, encore tout étourdie et rose de confusion :
— Mais, père, qu'est-ce que c'est? Qu'avaient toutes ces dames que je ne connais pas? Pourquoi m'a-t-on dit tout cela, à moi?
— Chérie, hier, dans une leçon que je faisais devant beaucoup de monde, à propos d'autre chose je suis venu à parler, presque malgré moi, d'une petite fille intelligente, bonne, sage, pieuse, charitable, que son père aime ardemment... On a deviné que c'était toi... et voilà... Maintenant, je voudrais savoir si tu es contente 1
L'enfant, ayant compris, se mit à rougir plus fort, mais cette fois de plaisir; elle riait dans une sorte d'enivrement, et, près de moi, je sentais sa démarche plus vive, plus légère encore que de coutume.
— Oh! contente 1 fit-elle; oui, je suis bien contente!... Je suis heureuse!...
Certes, elle ne l'était pas autant que moi! J'insistai encore :
— Et qu'est-ce qui te donne ce bonheur? Le sais-tu ? Peuxtu me le dire?
Elle tourna la tête vers les allées du Jardin- Royal, où l'on apercevait le groupe coloré des jeunes mères et, à côté, les enfants, ses compagnes, courant autour des gazons.
— Pourquoi je suis heureuse?... Eh! père, les compliments de tant de personnes, comme ça, tout d'un coup, cela ne fait pas de peine! On se sent devenue plus importante, et il semble qu'après ça on ne sera plus intimidée jamais!
En parlant de la sorte, elle souriait, épanouie toujours, mais comme avec une petite pointe de moquerie contre ellemême. Et, aussitôt, elle ajouta avec une joie sérieuse, en baissant un peu la voix :
— Surtout, je suis heureuse, père, parce que vous avez vanté devant tous votre petite fille, et cela prouve que vous m'aimez tant! oh! tant!
D'un geste rapide, attirant vers elle ma main, elle l'approcha de ses lèvres et la baisa à plusieurs reprises tendrement.
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Depuis combien de jours, depuis combien d'années n'avaisje pas senti une félicité pareille 1 J'avais besoin de me recueillir pour goûter le bonheur qui en ce moment m'emplissait l'âme; ayant rendu à ma chérie caresse pour caresse, je la reconduisis à la maison où je la confiai à la bonne Jeanne-Anne, et, prenant une voie écartée, marchant le long des pépinières qui mettent de l'isolement dans ce quartier de Toulouse, je me reportai vers une époque très ancienne de ma vie; j'évoquai ces années de ma toute première jeunesse, où j'avais pris la résolution de me vouer au culte de la pensée et d'entrer dans la carrière de l'enseignement; je me rappelai mes longues études, tant d'efforts, tant de veilles, je pensai aussi au sacrifice que m'imposait l'éloignement trop fréquent de Daumière, et, avec la satisfaction d'un homme qui n'eut aucun droit à l'orgueil, dont la vie, en outre, fut frappée de malheurs cruels, mais qui découvre néanmoins à cette existence sienne un but et un sens, je conclus : « Ces travaux n'ont pas été stériles, cette persévérance était juste, ces efforts étaient bons, puisque j'ai atteint ainsi un lieu un peu élevé, d'où j'ai pu, en répandant ses louanges, donner une vive joie à une enfant, mon enfant 1 •
Dans l'analyse que je viens d'essayer de ma tendresse et du charme qui la suscitait, vous avez pu remarquer çà et là, cher ami, certaines allusions aux défauts de l'enfant si aimée. Je dois sans doute en parler maintenant. Mais, d'abord, il faut dire que Lucile n'avait pas plusieurs défauts; on ne pouvait appeler de ce nom qu'une seule de ses manières d'être, et encore vous verrez que cette imperfection, si c'en était une, était bien légère et peu tenace.
D'ailleurs, c'est moi, selon toute vraisemblance, qui en étais la cause. Plein de pitié pour la faiblesse de l'enfant, redoutant un état de langueur que je voyais parfois chez elle, voulant dans ce cas la relever et la soutenir en la ren-
dant joyeuse, je m'efforçais, malgré ma tristesse, de lui présenter le monde sous un aspect gai, et pour cela il m'arrivait devant elle d'user de plaisanterie envers les choses et les gens ; le sérieux est voisin de la mélancolie et peut y pencher : si jeune encore, j'aimais à la voir rirel L'esprit de l'enfant, perspicace et clair, était entré dans cette voie; elle remarquait les traits ridicules, et, de sa voix nette et limpide, elle reproduisait les paroles ou racontait les anecdotes comiques venues à sa connaissance. Elle mettait à ces récits ou à ces imitations une douce finesse spirituelle, et, comme le monde aime la gaieté, on l'admirait et on l'applaudissait volontiers sous cette face ; les sourires de vive approbation qu'elle éveillait ainsi l'encourageaient, et elle se prêtait à recommencer quand on lui en faisait la demande.
Ce n'est pas sous cet aspect que je la préférais. J'étais moimême d'un caractère un peu grave, et mon fervent amour pour Thérèse m'avait été inspiré par sa haute puissance d'enthousiasme, par ses nobles facultés de respect et d'adoration. Cependant, comme la faiblesse languissante, qui se montrait parfois dans l'être de ma petite fille, me préoccupait et m'attendrissait, un peu d'amusement ironique m'avait paru bon pour l'égayer, la réconforter et lui servir de juste revanche. De plus, en harmonie avec certains dons naturels de mon enfant, avec sa lucide et calme intelligence, le goût de la plaisanterie me semblait être le signe de qualités de bon sens qui la guideraient et la protégeraient dans la vie plus tard... D'ailleurs, combien cette ironie était fragile et s'affaissait vitel Un moment de souffrance suffisait à l'abattre, et alors, moi, désolé, je souhaitais qu'elle reparût pour me prouver le retour de la santé et du bien-être. Dans tous les cas, ces petites pointes du caractère de l'enfant restaient encore, à son âge, bien inoffensives : les épines que portent certains arbustes, et dont les rosiers eux-mêmes sont pourvus, demeurent, durant tout le printemps, molles et souples, elles ne piquent pas les
doigts qui les touchent; on peut attendre pour les enlever que, durcies par le soleil, elles soient devenues sèches et blessantes.
Un peu de gaieté moqueuse, voilà tout le défaut de Lucile, ce défaut n'est pas grave et il est passager : il ne pouvait tenir qu'une petite place auprès de ses qualités dans le portrait que je vous ai tracé d'elle et où vous avez dû la reconnaître, vous, cher ami, qui depuis quelques années la suivez avec une affectueuse et complaisante sympathie.
Je vous ai parlé de cette enfance au passé, parce que ce doux âge me paraît sur le point de prendre fin pour ma fille ; Lucile va avoir treize ans. Mais ce n'est pas seulement le nombre des années qui me semble clore le premier âge de sa vie. Je remarque qu'il s'opère d'autres changements en elle. Sa jeune âme semble devenir moins naïve : la naïveté passe vite, c'est une aube rapide, une première fleur bientôt altérée; quand la corolle s'est ouverte, le printemps touche à sa fin. La conscience d'elle-même s'éclaire chez mon enfant; les éloges qu'elle ne peut s'empêcher d'entendre lui donnent connaissance de ses mérites. Son miroir, interrogé avec plus d'attention, lui renvoie l'image de sa grâce; elle se retourne quelquefois pour se voir passer dans la glace du salon. Je n'ai plus besoin de veiller sur sa parure, comme je le faisais si volontiers; elle s'y entend beaucoup mieux que moi, elle choisit les ornements faisant le mieux rayonner cette douceur de clarté blonde qui s'épanouit sur elle. Les enfants de France naissent artistes et remarquent de bonne heure les charmes extérieurs chez eux et chez les autres ; Lucile décrit la figure, la taille, la main de ses compagnes avec une étonnante sûreté.
Son intelligence se fait plus personnelle; elle commence à concevoir des pensées qui lui sont propres. Et elle réfléchit sur les notions qu'elle apprend. Plus petite, dans nos causeries, elle m'interrogeait au moment même sur le sujet qui se pré-
sentait à sa curiosité; maintenant elle fait de même, mais, de plus, elle y revient ensuite au bout de quelques jours, me posant d'autres questions sur l'objet effleuré, me montrant ainsi qu'elle y a songé dans l'intervalle et que son intérêt n'a pas été frivole et inconstant.
Les connaissances que je lui transmets ne dorment plus stériles dans sa mémoire. Elles vivent dans son esprit, elles font partie d'elle-même, et elle les applique aux circonstances nouvelles qui se produisent.
Son intelligence ne se développe pas seule. Son cœur s'épanouit en même temps; mes sentiments pour elle ne lui restent pas inaperçus, elle les reconnaît, elle comprend ce que c'est qu'aimer; elle sent, elle l'a montré lors de la scène du Jardin- Royal, qu'il est doux et précieux d'être chéri, et à mes effusions de tendresse elle répond le plus souvent sans parler, mais par un regard, profond tout à coup, et qui me paraît étrange chez elle, car ce n'est plus le regard d'une enfant.
Ce regard rapide, mais déjà intense, dont ses yeux n'avaient pas brillé jusqu'ici, me cause des transports de joie; j'y sens luire une réciprocité d'affection, une parité enfin venue de tendresse : c'est très doux pour mon cœur dont la flamme si longtemps a brûlé solitaire.
Pourtant — il faut bien admettre cette contradiction — à ma joie se mêle un regret. J'ai trop joui sans doute de l'aube matinale qui éclairait l'âme et les yeux de mon enfant; c'est cette aube que j'ai connue jusqu'ici et tant aimée, et voilà que le regard des yeux de ma fille, maintenant, ne ressemble plus tout à fait à un rayon d'aurore; on dirait que le plein jour commence et que la matinée est finie : or, toute fin est triste, même quand elle annonce la venue de quelque chose de mieux. Si le changement paraît plus marqué aujourd'hui, il n'est pas d'ailleurs le premier qui m'afflige. Dans la vie encore si brève de Lucile, j'ai pleuré d'autres âges déjà disparus, des âges semblables à autant de petits êtres qui seraient morts,
pendant qu'elle continuait elle-même à exister : ces âges sont morts! les visages divers que ma fille a revêtus successivement se sont évanouis, je ne les reverrai plus!... Étant le témoin des regrets que j'éprouve, vous comprendrez, cher ami, et vous excuserez, j'espère, le détail peut-être trop infime dans lequel je suis entré pour vous raconter une enfance : cette enfance est morte, et par conséquent plus précieuse; je n'ai rien voulu laisser perdre d'elle, je me suis efforcé de tout sauver !
Je pressentais ces regrets; charmé par sa grâce, ne pouvant rien concevoir de mieux, je disais à Lucile : « Demeure encore ainsi, ne grandis pas trop vite!... » Vain désir d'arrêter le temps qui fuit ! Il passait d'un cours si manifestement rapide que l'enfant elle-même le sentait s'écouler. Un jour qu'elle marchait à côté de moi, me tenant la main, prise d'une réflexion étrange, tout à coup, elle me dit : « Père, le présent dure un moment... bien court! le pas que je viens de faire, le mot que je viens de dire, cela n'est plus, c'est déjà du passé! » Je crois que sa fine intelligence appliquait ainsi à la vie quelque leçon de ses maîtresses de classe sur la grammaire, sur la manière d'exprimer la succession du temps. Mais dans tous les cas la rapidité des instants n'affligeait pas sa sensiDilité comme elle chagrinait la mienne; elle ne regrettait pas de voir les jours s'écouler, elle s'en réjouissait au contraire; elle aspirait vers l'avenir, comme tous les êtres jeunes, cela d'ailleurs d'une manière conforme à sa nature, c'est-à-dire avec douceur et sans hâte. Elle ne disait pas comme cet autre enfant, un garçon de facultés précoces et impétueuses : « Je ne vis qu'à moitié, je ne vivrai tout à fait que quand je serai grand! » Non! elle allait vers un autre âge d'une allure tranquille, d'ordinaire insouciante; mais enfin elle laissait voir que pour elle il existait un avenir désirable, et elle s'y laissait entraîner avec plaisir, comme une eau limpide qui suit dans la plaine des détours sinueux et flexibles, en avançant toujours.
L'enfance nous paraît un âge heureux. Cependant, cette continuelle tension en avant, ce désir sans cesse répété de se développer, de grandir, donneraient à croire que les enfants ont à se plaindre de leur sort. En effet, s'il est vrai qu'ils sont allégés de tout souci, ils achètent ce bonheur au prix de leur liberté, et nous le reconnaissons si bien que notre tendresse les plaint de leur dépendance. Ils jouent avec vivacité dans la neuve fraîcheur de leurs organes, mais leurs jeux sont si vides et si frivoles que nous ne voudrions pas de cette joie pour nous. Ils sentent ardemment avec leur jeune curiosité l'intérêt des livres qu'on leur donne à lire, mais cts livres sont bien médiocres, et nous, nous faisons des lectures si belles! La naïveté de ces petits êtres nous enchante, mais c'est là un charme non senti par eux, qui n'existe pas, ne compte pas pour eux-mêmes; c'est nous qui, en contemplant leur ingénuité, en recueillons tout le bénéfice, comme un arôme que livre une inconsciente fleur. Les enfants ne vibrent pas de nobles émotions, ils ne voient pas la lumière de hautes pensées; ces grands privilèges sont notre partage. La conclusion semble venir d'elle-même : c'est que l'âge où s'unissent la vivacité de l'enfance et la force de l'âge mûr, celui qui ne subit plus la sujétion de l'un et ne connaît pas encore les déceptions de l'autre, cet âge est le plus heureux de la vie, et c'est... la jeunesse 1 Il faut donc admettre et approuver les aspirations des enfants vers cet âge.
Il faut les approuver, mais on peut en souffrir. Mon enfant,, au cours des années qui approchent, va devenir peu à peu une personne; je ne la tiendrai plus aussi intimement dans ma main; je pourrai rester son conseiller, mais pas davantage : j'aurai perdu cette précieuse possession que j'avais en elle, je ne la sentirai plus sujette à mon absolu pouvoir. Elle aura ses goûts, ses pensées, autres que mes goûts et mes pensées, elle se détachera de moi. Puis-je espérer qu'elle adoptera intégralement, par un choix libre, les sentiments et les idées.
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que ma maîtrise jusqu'ici lui imposait? Non! ce bonheur est trop rare. Il naîtra fatalement entre elle et moi des différences, des nuances tout au moins. Quelles seront-elles? je ne sais. J'attends avec un intérêt tendrement ému ce qui va sortir, que je ne peux deviner, que la nature dans sa force apportera. L'avenir sans doute sera plus beau encore que le passé et que le présent. Mais j'ignore quel il sera, tandis que je connais tout le prix du trésor que je possède encore.