‹ AscencionChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cher ami, d'après le récit très avancé, et touchant à sa finr que je viens de vous faire, vous pouvez suivre le développement de la ligne tracée par ma vie et dont les points principaux peuvent se marquer ainsi : une naissance rurale, un vif attachement à la terre natale, un enthousiaste culte de la grandeur humaine, un noble amour, trop bref, hélas! et maintenant une profonde tendresse paternelle. Mais je vous aurais trompé sur moi-même et je ne vous aurais pas apporté, dans cet asile de l'idée pure où se poursuivent vos méditations, une connaissance vraie des orages de la sensibilité, si je ne vous parlais pas d'une déviation grave qu'a failli subir le mouvement de mon existence, assez droit jusqu'alors. Accueillez cette confidence dernière; elle vous prouvera, mieux encore que les autres, la confiance profonde de mon amitié.

Ceci se passait il y a quelques années, un peu avant l'époque de votre venue à Toulouse. Lucile avait dix ans; puisque sa naissance a coûté la vie de sa mère, il y avait donc ce tempslà que j'avais perdu cette femme admirable. La douleur, dont je souffrais toujours par violents accès, n'était peut-être pas aussi continue que dans les premiers temps de ma solitude. Le fantôme de la noble créature que j'avais adorée me quittait, hélas! quelquefois; et, quand il se montrait de nouveau, c'était sous une forme moins précise, plus vaporeuse; mon amour s'insurgeait contre cet effet impie des années, j'étais

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obligé malgré moi d'en reconnaître la maudite puissance. L'image en nous de ceux que nous aimons, pour garder toute sa force, doit lutter contre les impressions étrangères qui nous arrivent de partout au dehors; elle a besoin d'être alimentée chaque jour par la vie de ces êtres chers, afin que la nouveauté de leurs actions et de leurs paroles forme un courant ininterrompu qui refoule les flots venus d'ailleurs. La beauté, les vertus de l'être exceptionnel, ardemment rêvé par moi, avaient eu une réalité trop brève qui ne s'était pas enfoncée dans mes habitudes d'existence et ne les avait pas pénétrées toutes; l'apparition de Thérèse dans ma vie avait été éclatante, elle avait passé trop vite ; pour ma pensée confuse, parfois, — pas toujours, Dieu merci I — le souvenir de sa présence rejoignait l'image indistincte que je me faisais d'elle dans mon aspiration, avant sa venue; ayant été une créature de rêve, elle tendait à le redevenir : être de désir et de regret, ne semblait-il pas qu'elle fût vouée, par sa perfection même, à habiter le domaine indéterminé du songe?

Une part de mon cœur était occupée par l'enfance suave et innocente qui s'épanouissait jour à jour auprès de moi. Mais l'âge de Lucile et le mien nous séparaient malgré le lien de ma tendresse : l'enfant allait à l'école; moi, j'étais à mon cours ou dans mon cabinet; et après la journée, ma chérie, toujours un peu faible, se sentait lasse et se reposait dans un profond sommeil. Je restais seul à veiller en lisant ou en rêvant.

Quand je me trouvais isolé ainsi, j'éprouvais quelquefois un étrange sentiment de vide. Dans les temps ordinaires de l'année, naturellement voués au travail, je continuais résolument ma besogne ; mais les beaux soirs d'été m'agitaient singulièrement. Pendant les mois lumineux qui semblent tout en fête, les jours sont si longs sous le climat du Midi I le soleil se présente puissant et brûlant de si bonne heure, forçant l'intérieur des demeures comme s'il ne s'était pas couché, et les occupations quotidiennes sont arrivées à leur terme, avant

que sa clarté ait disparu. Que faire alors ? Mon travail achevé, j'essayais de lire. Mais, vous savez combien à nous, hommes d'étude, les livres, dont nous sommes habituellement si épris, causent parfois, tout à coup, d'insurmontables répugnances : il y a évidemment satiété, lassitude complète des facultés réceptives. On voudrait vivre de sa vie propre et non plus de celle des autres, on voudrait s'émouvoir par soi-même, prendre part à des événements, se jeter dans quelque action inconnue. Le soir d'un jour ardent qui penchait enfin vers son déclin, je portais ainsi péniblement le fardeau de l'ennui. J'avais refermé mes livres. Par la fenêtre ouverte, un bruit de foule légère et oisive montait de la rue animée. Je regardai au dehors ; la clarté s'adoucissait, s'éteignait peu à peu. Dans ce crépuscule les habitants de la ville, délivrés de la chaleur, respiraient et marchaient gaiement. Souffrant trop de rester enfermé, je sortis. Dans la rue, étonné de l'impulsion subite qui m'y avait fait descendre, j'allais lentement; je voyais des groupes me dépasser en se dirigeant vers la promenade du Grand- Rond. Ces groupes étaient composés de jeunes filles ou de jeunes femmes en toilettes claires, accompagnées de leurs frères ou de leurs maris. Dans l'ombre du soir, par le prestige des atours féminins, des mystérieuses robes flottant sur les pas, ces formes blanches et vagues m'apparaissaient comme douées toutes de la puissance de la beauté ; et à leur vue une étrange émotion me saisit, des soupirs gonflèrent ma poitrine comme à l'aspect d'un possible bonheur dont chacune m'offrait l'image; je me sentais soulevé de vagues désirs. C'était un trouble délicieux, analogue à celui que j'éprouvais dans ma première jeunesse, mais avec quelque chose de plus impérieux maintenant. Il n'était pas difficile, même après les années écoulées, de reconnaître les charmes qui m'environnaient de nouveau : c'étaient des tentations d'amour 1 Je m'y oubliai quelques instants dans un commencement d'ivresse ; je regaidai passer ces formes lumineuses qui répandaient dans le clair-obscur la séduction

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de l'inconnu et du rêve, et, les suivant des yeux, je sentais mon cœur battre dans ma poitrine.

Bientôt revenu à moi, je réprimai ces élans d'imagination, comme de singuliers renouveaux que je jugeais contraires à toute convenance; mais je restai quelques jours dans un état de rêverie qu'exprimaient vaguement des souvenirs de musique, de chants mélodieux sur des mots murmurés.

Un matin, je rencontrai dans la galerie de la Faculté notre collègue Valette, l'historien, qui est en même temps, comme vous savez, un mélomane fervent.

— Vous sortez de votre conférence, lui dis-je; vou* allez retrouver sans doute votre ami, votre violon ?

Valette m'avait raconté que, en jouant à ses heures libres de l'excellent instrument qu'il possède, il avait conçu, comme pour une personne, une sorte d'affection pour cette chose inanimée : « Un violon n'est pas une lourde machine, m'avait-il expliqué; on le tient tout contre soi, sur son épaule, près du visage; on reçoit dans ses fibres toutes les ondes de ses vibrations, et sa voix qu'on entend de si près devient à la longue une voix familière, au timbre particulier et unique, comme la voix d'un ami qui nous charme. »

A ma question, ce matin-là, il répondit, joyeux :

— Eh! oui, je vais jouer. Ces journées ardentes et lumineuses sont impératives, elles demandent à passer en musique. Je répète un morceau avec Mlle Satran. Vous la connaissez? Quelle admirable voixl

— Mais non! je ne la connais pas du tout.

Valette a un sens psychologique très fin, exercé dans ses études d'histoire, et qu'il applique en observant le caractère des personnes vivantes, quand elles en valent la peine. Il se mit à me tracer un portrait moral de la musicienne dont il m'avait appris l'existence :

— Mlle Satran est une jeune personne de vingt-cinq ans à peu près, très jolie, et douée d'une voix précieuse. Elle est

née dans la riche bourgeoisie et ne songe pas à faire une carrière de son art. Cependant sa fortune n'existe plus; son père s'est ruiné. Et la ruine du père a eu pour la fille une conséquence particulièrement grave : elle était fiancée à un jeune homme qu'elle aimait, et celui-ci a eu l'infamie de rompre le projet d'union, quand il a vu que la fortune n'accompagnait plus l'amour... Est-ce cette déception si dure qui a formé le caractère de Mlle Satran, tel qu'il apparaît à cette heure? Je crois que non; les façons qu'on découvre en elle sont natives. Elle est artiste, c'est un trait essentiel de son être ; elle a besoin de sentir la vie sous des formes saisissables et heureuses. Elle chante souvent dans les églises : elle interprète très bien les inspirations religieuses, mais on ne lui voit jamais un élan de piété intime et personnelle, elle se contente de pratiquer banalement le culte auquel elle appartient. Son père est triste et malade : elle a, vis-à-vis de cette détresse, une attitude strictement convenable, dépourvue de tendre compassion. Nous organisions naguère un concert de charité pour un orphelinat; à cette occasion la supérieure désira nous faire visiter l'établissement : nous vîmes les bonnes sœurs saintement empressées à leur travail d'assistance, nous vîmes les petites filles, toutes pâles sous leur humble uniforme, pauvres enfants sans famille, dont le sort est livré aux hasards de la bienfaisance. Mlle Satran dit sur la misère des enfants orphelines quelques paroles distraites (elle, une femme!), et loua du bout des lèvres le dévouement des religieuses; puis, s'approchant de la fenêtre, elle admira à voix haute la large et claire nappe du fleuve, qui baigne les murs de la maison de charité. Après tout, c'est une artiste ; elle donne de la joii au monde par l'harmonie exceptionnelle de son chant... Puisque vous ne l'avez jamais entendue, voulez-vous profiter de l'occasion? Nous serons prêts demain ; venez à quatre heures. Ma femme tiendra le piano, Mlle Satran chantera sa partie dans le duo du troisième acte (XAïda, je répliquerai sur mon cher violon.

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L'âme de la chanteuse, telle qu'on venait de la dépeindre, ne m'inspirait guère de sympathie. Mais j'étais en disposition musicale, je connaissais le talent et le goût sûr de Valette, je me laissai tenter par la promesse d'une belle exécution.

Quand j'arrivai chez notre collègue, j'y trouvai Mlle Satran et plusieurs des amateurs de musique de la ville. Cependant le programme annoncé ne devait pas être exécuté ce jour-là, Mme Valette étant souffrante. Cette circonstance donna à la réunion une tournure moins spécialement musicale; on causa.

Valette, toujours occupé d'observations psychologiques, nous fit part d'un trait de mœurs qu'il venait de recueillir :

— J'arrive de la campagne, fit-il, de Montrabe. J'avais besoin de parler à M. Navère, l'éminent médecin, en villégiature dans la propriété qu'il possède de ce côté. Il est conseiller général de son canton et, à ce titre, obligé de ménager ses électeurs; or, ceux-ci le consultent beaucoup pour leurs affaires de santé et entendent que ce soit gratuitement. Navère est prés de ses intérêts à un point extrême, et il pense pourtant à sa réélection ; alors, il a trouvé ce biais : au voisin qui vient le consulter il ne demande pas d'honoraires, mais l'homme est invité à bêcher pendant une heure le jardin du docteur. C'est pour celui-ci un profit bien mince... mieux que rien pourtant, pense-t-il. Voilà où l'amour de l'argent peut conduire un esprit, distingué du reste.

Cette anecdote fit sourire tout le monde, sauf Mlle Satran ; je remarquai son air sérieux; elle songeait peut-être à un trait de cupidité plus fort que celui-là; elle dit d'une voix émue :

— Quelle bassesse chez ces avares! Comme ils sont vils! Et quels esprits obtus ! quels aveugles ! Il y a pourtant mieux que l'argent!

Elle jeta un regard rapide vers la glace du salon, et dressa son buste, dans une attitude de fierté.

L'image que lui renvoyait le miroir était, en effet, assez belle pour lui inspirer du contentement. Cette jeune fille de

vingt-cinq ans brillait de tout son éclat, l'éclat d'un visage finement rosé, avec une couleur très claire des yeux et une sorte de flamme dans l'épaisseur des cheveux fauves; elle n'était pas très grande, et son être s'enfermait dans une perfection harmonieuse de lignes. Parmi cette grâce physique, son regard pouvait devenir dur, prendre des reflets d'acier, et c'est ce qui était arrivé tout à l'heure dans l'élan de son indignation.

On la pria de chanter quelque chose, n'importe quoi, ce qu'elle voudrait, suivant son inspiration du moment. Accompagnée au piano par une des personnes présentes, elle chanta une mélodie très harmonieuse, adaptée à un fragment du Saule, d'Alfred de Musset, le passage : Pâle étoile du soir.

Elle chanta admirablement. Quand elle eut fini, elle alla s'asseoir languissante et, malgré son apparence de force, comme accablée par l'enthousiasme musical; elle se trouva placée à côté de moi. Je lui adressai de vifs et sincères compliments sur sa voix et sur son art, et puis je m'épanchai en un dithyrambe sur la beauté des paroles qu'elle avait interprétées; je sentais en ce moment tout le prestige de ce poème plein de rêve.

Pendant que je parlais, il lui venait comme une douceur de lumière dans les yeux; cette clarté révélait une approbation pour les pensées, je crois, un peu pénétrantes, que j'exprimais dans mon commentaire, et il y transparaissait aussi... je fus frappé de cette nuance... une satisfaction plus intime, plus personnelle ; elle s'écria en souriant :

— Ohl j'étais sûre que vous aimiez Musset 1

— Ce n'est pas mon poète préféré, lui dis-je, mais je reconnais sans peine- Elle m'interrompit :

— Vous l'aimez ardemment, je le devine, je le saisi

— Et d'où vous vient cette certitude?

— D'une impression que j'ai eue l'autre soir.

— Vous avez eu une impression à mon sujet?

— Il y a quelques jours, à la promenade du Grand- Rond. C'était une soirée exquise : après une journée très chaude, la fraîcheur de l'air semblait délicieuse comme un sorbet; une brise légère caressait le visage et les bras. On voyait errer des formes heureuses. Vous étiez là ; un de nos amis vous a reconnu et nommé : votre nom, souvent répété dans la ville, attire l'attention, tandis que vous cachez votre personne; vous apercevoir est un événement qu'on a désiré. L'autre soir vous sembliez rêveur, comme enivré d'inspiration; on aurait dit un poète. N'est-ce pas que votre cœur battait sur un rythme harmonieux? J'étais sûre en vous regardant que vous vous chantiez à vous-même des vers de Musset : le sentiment de sa poésie palpitait dans l'air à cette heure-là.

A côté de la jeune fille qui me parlait ainsi en se penchant vers moi, je sentis ma tête et mon coeur pris de vertige. Quoi l elle était une de ces apparitions blanches qui, l'autre soir, avaient troublé mon imagination 1 et la beauté rêvée de ces figures entrevues n'était pas en elle une fiction de l'ombre; c'était une pleine réalité éclatant maintenant au grand jourl Et comment avait-elle deviné mon étrange état d'âme de ce soir-là? N'était-ce pas, comme il le semblait, par un accord intérieur, une secrète harmonie entre nous ? D'après ses paroles et l'expression de son visage, n'était-il pas sensible qu'à ce même moment, dans ce même lieu où je soupirais d'un désir vague, elle avait aspiré elle aussi vers le bonheur?

Pour dissimuler mon émotion profonde, inavouable, je répondis aux paroles de la jeune fille comme à une gracieuse plaisanterie; je ne tardai pas à me lever d'auprès d'elle, et, quand je le pus, je quittai le salon de Valette pour rentrer chez moi.

Une ardente rêverie m'accompagnait, la même que celle de l'autre soir, mais plus intense et surtout plus précise : l'image de bonheur qui m'avait troublé vaguement prenait les traits arrêtés, l'éclat radieux d'un être réel, paré de tous les charmes

extérieurs, et animé, semblait-il, de rêves de félicité qui, de près ou de loin, répondaient aux miens. Le bonheur entrevu, qui comblerait le vide de mon existence, ne paraissait pas impossible. Irène Satran était libre, je n'étais pas âgé encore, mon patrimoine et ma profession active me permettaient de soutenir un être faible qui se confierait à moi pour le mariage...

Cette conclusion, ce mot prononcé qui dessinaient trop nettement mon état d'âme, me révoltèrent contre moi-même. Plein de remords de m'être engagé sur la pente qui me conduisait là, je repris conscience de mon sombre deuil, je pensai à mon innocente petite fille, je me rappelai ce qu'on m'avait dit du cœur médiocre de Mlle Satran, et je m'écriai :

— Comment 1 malgré tant de motifs, j'aimerais encore, j'aimerais une femme, uniquement parce qu'elle est belle, belle et rêveuse! Non, non! je ne le veux pas! Cela ne sera pas! Et d'ailleurs, le trouble dont j'ai été atteint, outre qu'il est odieux, est de plus tout à fait ridicule. Cette jeune fille a eu une songerie, comme une artiste qu'elle est, une songerie rieuse, un peu trop chargée, pour mon goût, d'impressions des sens, et qui, à coup sûr, ne me concerne en rien. Comment sa fantaisie pourrait-elle s'adresser à un homme qui n'est plus jeune et qui est triste? Rien de plus follement absurde que cette idée, et c'est une honte d'avoir conçu une telle sottise !

Deux jours après, Valette vint chez moi, pour me demander un renseignement littéraire; il faisait ainsi de temps en temps, de même qu'il m'arrivait de m'informer auprès de lui sur des points d'histoire. C'est un bénéfice de l'existence universitaire. Vivant côte à côte, chacun de nous dans une sphère spéciale du savoir, nous nous faisons part mutuellement de nos connaissances, et nous arrivons de cette manière, sûrement et sans effort, à apprendre beaucoup de choses; tous les flambeaux sont à notre portée, dans notre main ou dans une main voisine, nous n'avons qu'à nous les passer de l'un à l'autre.

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Combien de fois, cher ami, ai-je profité avec vous de ces échanges où, moi, je n'avais qu'à gagner!

Après un quart d'heure de conversation sur le sujet technique qui l'avait amené, mon collègue en vint à la chanteuse; me l'ayant fait connaître, il tenait à m'entendre louer son chant. Je pus lui donner cette satisfaction en toute sincérité.

Puis il ajouta :

— Il se passe quelque chose dans le cœur de Mlle Satran. Elle est guérie de sa déception, en ce sens qu'elle n'a plus d'attachement d'aucune sorte pour l'homme qui l'a abandonnée. Mais je crois qu'elle songe à l'amour autant et plus qu'avant la cruelle aventure : la coupe s'est approchée d'elle et brusquement s'est éloignée sans qu'elle y ait trempé ses lèvres; on dirait qu'elle veut y boire enfin et qu'elle la redemande.

Selon toutes les apparences, c'était vrai! Le fin connaisseur d'âmes avait bien vu dans le cœur de l'ardente jeune fille, mais il ne lisait pas dans le mien, plus secret, plus enveloppé, et moi j'y lisais cette question anxieuse :

— Mon Dieu! serais-je de même? Est-il vrai que, moi aussi, j'aie trop peu goûté à l'amour et que j'aie besoin de l'éprouver encore ?

Valette continua ses conjectures :

— Oui, il est probable qu'elle désire aimer. Seulement, aucun des jeunes hommes qu'elle rencontre ne lui plaît, et même l'un d'eux, un de ceux qui fréquentent nos réunions musicales, un charmant garçon, très digne de devenir son mari, lui ayant laissé voir un empressement qui ne s'adressait pas seulement à la chanteuse, elle l'a découragé par une froideur significative. Elle est toute d'impression, sans raisonnement, et, selon cette tendance, indignement blessée par un jeune homme, elle étend, semble-t-il, sa défiance à tous les jeunes gens. De plus, se sentant mûrie par son malheur, elle se trouve au-dessus de tous les hommes qui n'ont pas eu de profondes épreuves... Enfin, l'essentiel est que le goût de l'amour, au

lieu de s'affaiblir, se soit enflammé en elle. C'est une bonne condition pour bien chanter; presque toute la musique est un chant d'amour, et les rossignols n'en ont pas d'autre... C'est décidément samedi que Mlle Satran se fera entendre dans son grand morceau. Vous viendrez, n'est-ce pas ? Notre virtuose attache du prix à votre jugement; vous lui avez inspiré beaucoup de sympathie. Elle m'a parlé de vous, me questionnant sur votre vie solitaire, et elle a émis cette réflexion : « C'est comme moi ; si je suis jeune d'âge, je ne le suis pas de situation, puisque me voilà comme veuve... » Il faut dire que son éclat de vie ne s'accorde pas très bien avec cette image; et la musique qu'elle doit chanter samedi n'a pas non plus une couleur de deuil. Vous en jugerez vous-même, en venant l'entendre.

Je répondis que je ferais en sorte, quoique très occupé, de me trouver à l'audition; mais intérieurement je me promis d'éviter une nouvelle rencontre avec l'étrange jeune fille, pour ne pas me donner encore une occasion de me moquer de moi-même.

La veille du concert, j'entrai un instant au musée, où je voulais revoir en passant deux ou trois œuvres qui me plaisent. C'était au commencement de l'après-midi, heure à laquelle, par la saison chaude, peu de Toulousains sortent de chez eux. J'étais presque seul à errer dans ces salles, où sont exposés les tableaux, et dans les cloîtres de l'ancien couvent, où l'on a rangé les sculptures. Tout à coup, dans le petit jardin si tranquille autour duquel dorment les arceaux, j'aperçus Mlle Satran : elle paraissait recueillie et pensive; quand elle leva la tête et qu'elle me reconnut, je vis, sous la lumière du dehors, le rose éclat de ses joues monter à son front et le colorer un moment. Elle vint vers moi et me tendit une main dont je sentis la chaleur sous le gant léger. Elle me dit :

— Je me suis réfugiée ici... Cette ville, dont les places sont tout odorantes, les unes de fleurs, les autres de fruits, m'op-

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presse de trop de sensations... J'ai cru trouver du calme parmi les choses mortes assemblées là autour de nous... Et dans cette paix je me sens plus agitée encore qu'au dehors. Ce musée dans un ancien couvent, quel contraste ! Ces images de beauté qui illuminent les salles, elles ne sont pas mortes, non, elles sont seulement prisonnières! et c'est bien pire... Vouloir vivre, vouloir s'épanouir dans la joie! et sentir se fermer devant soi des barrières, peser sur soi des voûtes, comme celles de ces cloîtres! Ah! tout le sort d'un être, dont les ardentes aspirations sont comprimées, se réalise dans ce lieu trop parlant, trop expressif!

En disant ces mots, sa voix de musicienne avait des inflexions ardentes ou tendres qui ressemblaient à des caresses.

Je répondis à ces enivrantes plaintes :

— On n'est pas sans ressources d'âme, lorsqu'on possède un art et qu'on y excelle.

— Ah! oui, jouer du piano! Chanter! Quelle dérision 1 Exprimer des émois avec force, les éprouver avec bien plus de force encore, et... dans le vide! sans objet! sans personne qui les reçoive et qui vous les rende ! Quelle existence vaine ! Chanter n'est qu'un jeu; on préférerait parler, avoir quelque chose à dire... à voix basse, et peut-être alors parlerait-on mieux qu'on ne chante...

Elle avait murmuré doucement ces dernières paroles; elle reprit, après s'être arrêtée un instant :

— Cela me rappelle qu'il faut maintenant aller répéter. J'irai avec un peu plus de courage, puisque vous devez être présent à l'exécution. Les jeunes amateurs de musique viendront ce jour-là chez notre ami Valette... C'est dans ma vie une autre contradiction... je n'aime pas les êtres jeunes... ils ne savent rien, ils ne comprennent pas... il n'y a pas en eux de ces réservoirs où la vie s'accumule...

En même temps qu'un pli amer glissait sur sa bouche, ses clairs regards s'illuminaient d'une espérance enchantée, et ces

rayons d'enchantement étaient à mon adresse, j'étais obligé de me l'avouer à moi-même, malgré ma surprise où se mêlait une sorte d'effroi.

Elle partit; avant de disparaître elle se retourna pour m'envoyer un sourire très doux et un geste de la main qui voulait dire : « Au revoir! A bientôt! »

Une habitude de réserve et d'attente m'empêcha d'élever la voix, de lui dire de rester : dans les secousses morales, la pensée m'envahit et ne me laisse pas accomplir un premier mouvement. Mais tout mon être instinctif s'élançait en silence vers sa beauté, et pendant la minute où, ayant fait quelques pas, elle se retourna vers moi pour me sourire, je me plongeai dans le charme de son visage de rose, de ses bras satinés, de sa taille souple, dans l'atmosphère d'amour qui émanait de toute sa personne. Je m'écriai intérieurement : « Non, je ne suis pas fou! je ne peux m'y tromper! ce n'est pas un songe qui m'égare! Quels que soient les motifs qui l'ont préparée, elle, toutes ces grâces pourraient être à moi, à moi, bientôt, si je voulais, si je voulais boire à cette coupe vermeille qui contient l'oubli, l'avenir et l'ivresse... » Et quand elle partit, l'élan de ma pensée l'accompagna à travers les rues ardentes, dans ce liseré d'ombre qu'elle suivait sans doute et où sa beauté laissait un sillon de lumière. Un orage se déchaînait dans mon cœur, un souffle impétueux emportait loin de moi, comme de vaines poussières, les chères images de mon passé. Je me sentais de nouveau jeune ou plutôt transporté tout à coup dans l'été rayonnant et tumultueux de la vie, que je n'avais pas connu, mais dont, je le voyais, il était temps encore de jouir! Une force ignorée courait dans mes veines, tout mon sang bouillonnait, tout mon être exultait à la pensée de retrouver la femme prestigieuse qui m'avait ainsi transformé, de m'approcher d'elle, d'effleurer sa chevelure, d'écouter ses secrètes paroles déjà promises et de respirer l'haleine qui les embaumerait.

2iS ASCENSION

Je ne voulais pas la revoir encore devant des témoins; ils devineraient mon trouble que je désirais cacher à tous, sauf à elle. Mais, ne pouvant tenir dans ces murs étroits de l'ancien couvent transformé en musée, ayant besoin de marcher au dehors pour dépenser le trop-plein de ma force, je me dirigeai d'un pas rapide vers le pont Saint-Michel, le plus en amont de la ville, et de là, sans le franchir, je gagnai la berge sableuse et gazonnée qui borde longuement le fleuve. C'est, quoique aux portes de Toulouse, un endroit libre et solitaire, que la nature s'est réservé en le défendant, par de fréquentes inondations de la Garonne, contre les hommes, leurs constructions et leurs cultures. Ce lieu m'était très familier, presque à l'égal des chemins de Daumière; j'y étais venu souvent et non pas seul, \ l'époque de mon bonheur ancien, et ensuite j'y avais promeni de longues rêveries. Maintenant, conduit par l'habitude de mes pas, j'y portais le songe ardent qui me possédait. A ce moment-là, après une matinée brûlante, le soleil s'était caché derrière un dais de nuages qui éteignait ses rayons; l'autre partie du ciel était d'azur, d'un azur à l'ombre, très doux et très tendre; une lumière voilée baignait la terre. Dans la chaleur ainsi atténuée du jour, je marchais allègrement, vivement, et ma pensée s'élançait vers l'éblouissante forme d'Irène, vers l'heure prochaine où je regarderais la délicieuse créature dans les yeux en prenant sa main et la retenant dans la mienne et la sentant accepter l'étreinte.

J'arrivai ainsi à un certain tournant du fleuve que je connaissais bien; à peine eus-je revu cet endroit, tout à coup — quelle puissance évocatrice est dans les choses 1 — de belles paroles de spiritualité que Thérèse m'avait dites devant cet aspect retentirent dans ma mémoire, et le pâle visage au rayonnement céleste se leva dans mon rêve : ohl ce grave visage, comme il brillait de pure candeur! Je m'arrêtai devant cet obstacle idéal, je cessai d'avancer sur le chemin, et, en moi, subitement, je sentis tomber la fièvre qui me brûlait depuis

plusieurs heures; une purification se fit dans mon être, les attributs de la belle âme manifestée par ces nobles traits s'insinuèrent en moi, mon corps s'effaça, les appétits disparurent, les éléments inférieurs s'évanouirent, l'esprit prévalut et régna seul : esclave du désir tout à l'heure, je remontai d'un essor facile jusqu'à l'adoration. Ainsi j'éprouvai une faveur pareille à celle que l'image immaculée de la Vierge répandait jadis autour d'elle, en apparaissant dans le vitrail du monastère; je reçus le même bénéfice d'ennoblissement que recueillait autrefois le saint moine, un moment anxieux. Revenu à mes dispositions premières, j'aspirais, je m'élevais vers la beauté de ma bien-aimée réapparue, comme vers quelque chose de surnaturel ; cette beauté, expressive des plus hautes qualités morales, se rehaussait encore en flottant dans une sorte de nimbe où, sans s'approcher davantage, se fixait mon amour; et je reconnaissais la sphère où se plaisait véritablement à habiter mon âme.

A côté de cette pure extase, que valaient les mouvements qui m'avaient agité naguère? qu'était cet attrait vers une grâce tout extérieure, toute faite d'agréments physiques et qui ne feignait même pas de représenter des vertus ? Moi qui avais connu de si profonds sentiments, allais-je me laisser prendre à de simples sensations 1 Après avoir vécu par l'échange de nobles pensées, allais-je mettre toute ma joie en des contacts matériels!... De très bonne heure je m'étais senti embarrassé de mon corps; le méprisant, j'aurais voulu atténuer son rôle dans ma vie, l'oublier presque, exister seulement par la conscience de mon âme, ma vraie substance, autrement précieuse que le compagnon de hasard auquel elle était associée; en harmonie avec cette préférence, je recherchais uniquement les impressions légères, délicates, dépouillées de matière, celles qu'on reçoit vers les hauteurs de son être, dans l'esprit... Fier d'occuper la place à part où habite l'humanité, je repoussais en toutes choses et en amour surtout les assimilations que

l'on tente avec un monde inférieur; ces comparaisons étaient pour moi un objet de scandale. Non, on ne pouvait pas me séduire, on me glaçait plutôt en me disant : « Aimons 1 II faut aimer, tout aime dans la nature, la plante, l'insecte... et caetera. » J'avais toujours voulu que l'amour fût un sentiment à moi, individuel, unique, aristocratique, et non vulgaire et abaisse ainsi; aspirant à gravir jusqu'à la limite supérieure du monde humain, j'aurais eu horreur, en inclinant mes désirs, de les confondre avec les instincts du monde animal.

La spiritualité distinguait essentiellement mon premier, mon grand amour, de celui qui venait de m'effleurer. Mais combien d'autres différences séparaient ces deux sortes de sentiments, si même on pouvait les appeler du même nom! D'une part, j'avais fait un choix, le choix d'un être sans pareil, longtemps rêvé entre tous; et de l'autre j'avais été surpris inopinément par l'attrait général que peut exercer toute femme douée de charme physique. La jeune fille que j'avais jadis moi-même découverte, je l'avais cherchée avec persévérance, d'après un idéal délibéré, fermement arrêté, en me disant que, si je ne trouvais pas celle-là, je n'en aimerais aucune. Maintenant, au contraire, l'amour, un amour quelconque, m'était proposé tout à coup et comme imposé du dehors, au hasard, sans mon initiative, et sans affinité avec les aspirations de mon âme.

Ce n'était pas tout encore... O la belle lenteur du chemin qui m'avait conduit vers Thérèse 1 Comme le cœur s'y déployait peu à peu, sous une lumière grandissante, qui m'avait fait goûter, avec une joie recueillie, les phases successives de l'épanouissement! J'avais vu les premières fleurs de l'amour percer, miraculeuses, la froideur de l'indifférence; j'avais suivi l'éclosion graduée et continue d'un printemps toujours suave que ne hâtait, que ne dévorait aucune ardeur mauvaise; grâce à l'innocence de ma bien-aimée, adorée pieusement, je n'avais pas laissé fuir, sans la savourer, une heure, une minute

de la tendre et pure saison blanche ; la virginité précieuse avait tout conservé sous sa neige... A l'heure présente, que m'offraiton au contraire ? un brusque été, un délire, un orage saccageant les fleurs, un roman qu'il fallait feuilleter avec fièvre pour courir à la dernière page! La femme qui me tentait n'était vierge que de corps et non pas d'âme; elle avait aimé déjà, un astre ardent la pressait sans lui laisser de repos; au risque de briser la branche, elle l'inclinait vers la terre pour cueillir rapidement le fruit.

La beauté de la femme étant d'une diversité presque infinie, d'une signification qui varie entièrement de l'une à l'autre, don Juan recherche un grand nombre d'amantes, afin de satisfaire ses désirs divers, chacun attiré vers un aspect particulier de la beauté. C'est une poursuite condamnable : de toutes les beautés, il faut aimer uniquement et fidèlement la meilleure, celle qui inspire le genre d'amour le plus élevé, et écarter les autres de sa vie. Les amours ne se juxtaposent pas sans exercer d'influence l'un sur l'autre; on ne remonte pas les degrés qu'on a descendus. Le haut désir est étouffé par les bas instincts, qui ont pour eux la force de la nature contre le rêve vacillant de la spiritualité.

Toutes ces pensées m'assaillirent, là, dans ce lieu où j'avais vu jadis Thérèse à côté de moi, et où son beau, son persuasif visage venait encore de m'apparaître, à l'heure où j'avais le plus besoin de sa noble influence. Je me déterminai résolument, je repoussai d'un geste ferme la mauvaise tentation, l'image banale; elle disparut comme si, à la façon d'un objet dédaigné, je l'avais laissée tomber dans le fleuve qui l'aurait emportée en tourbillonnant vers les régions inférieures. Et je me remis en marche, remontant le cours de l'eau profonde, tandis que mes pensées remontaient la série des ans .à travers mon histoire intime; car, je me sentais délivré de mon vulgaire émoi, mais je voulais savoir comment il avait pu me visiter, pourquoi j'avais été un instant infidèle à mon idéal.

Cette défaillance de mon cœur, fallait-il l'attribuer au désenchantement de l'âge, à la tension idéaliste diminuée, à l'affaiblissement de l'ambition juvénile?... La vie m'avait donc gâtél... On déchoit donc au lieu de grandir!... Et, me souvenant, je disais: « 0 miraculeuse Jeunesse! d'où te viennent ta pureté, ta noble ardeur 1... Le cœur est si émerveillé de l'innocence des petits enfants qu'il imagine ces êtres comme envoyés immédiatement du Ciel d'où ils ont apporté leur ineffable grâce. Mais, c'est toi, Jeunesse, qui, douée de force et d'intelligence, t'élèves vraiment d'un incomparable essor. Où le prends-tu, cet élan divin? De quelle cime aérienne viens-tu pour pouvoir ainsi librement voler dans l'espace? Que ce soit par tes amitiés enthousiastes, jugées éternelles, que ce soit par l'utopie, ignorante de l'égoïsme des hommes, que ce soit par le rêve d'un amour dégagé de la chaîne des sens, tu es toujours généreuse et magnanime au-dessus de tout!... r>

Mais s'écrier : « Jeunesse 1 » c'est prononcer un beau mot dont la signification reste imprécise. Et je cherchais à saisir ce qu'il contient, pour me connaître moi-même. Je pensais : « Les adolescents n'ont qu'une notion sommaire des sentiments et de la vie; d'après cette notion très simple, pressés de s'émouvoir, ils choisissent avec fougue entre les biens que l'existence leur promet, et avec une logique toute droite ils poussent ce choix exclusif jusqu'aux dernières limites de l'absolu. Quand le choix est bon, l'épanouissement du principe adopté donne d'abord une floraison magnifique, pure de tout mélange : c'est alors que la Jeunesse, debout sur les plus purs et les plus hauts sommets de l'existence morale, mérite toutes les admirations. Mais voilà que la vie réelle se présente avec sa complexité imprévue, ses sollicitations de toutes sortes, souvent contraires. Le jeune homme, inexpérimenté, ne se tient pas sur ses gardes; présomptueux, confiant dans la hauteur de ses rêves, il n'exerce pas de vigilance sur

les côtés inférieurs de la nature humaine; il se laisse sur- Drendre, et il arrive qu'il manque subitement à l'idéal qu'il avait choisi. »

Dans l'heureuse ferveur de ma première jeunesse, conduit par un principe absolu, j'avais évité les déviations, presque sans éprouver de trouble, sans avoir à combattre pour suivre la ligne que je m'étais tracée. Et maintenant je venais de subir un bouleversement de mon être qui avait été sur le point de changer toute ma vie.

En y songeant, je croyais découvrir certaines causes de la fragilité qui avait failli me faire succomber naguère.

Jadis, le monde féminin, étant pour moi un mystère, se présentait comme un objet de vague et religieuse adoration. Depuis, c'était par un être presque immatériel et des plus dignes de culte que j'avais connu ce monde. Et pourtant, par cela seul que je l'avais abordé, il n'y régnait plus tout à fait à mes yeux ce prestige du lointain et de l'insaisissable qui le rendait sacré autrefois. J'ai eu beau dire tout à l'heure : non, je n'avais pas assez scrupuleusement suivi dans mon noble amour la lente évolution des nuances printanières; mais, l'eussé-je mieux ménagée, j'aurais été tout de même plus ou moins rapidement entraîné par la nature, qui s'achemine vers son but... Le sentiment de l'infini que suscite l'amour se déploie d'abord dans l'adoration pieuse pour une âme rayonnant d'un très pur visage. Puis il peut se retrouver de nouveau, on le poursuit encore dans la volupté, dans la sensation puissante de la totale beauté corporelle. De cette félicité matérielle, trop véhémente et trop obsédante pour n'être pas périlleuse, j'avais bu quelques gouttes à peine; entrées dans mon sang, elles avaient suffi pour en altérer et en échauffer le cours. L'ange offensé s'était enfui vers le Ciel, et moi j'étais resté en bas, sujet désormais à des défaillances que j'ignorais auparavant, menacé, je venais de le voir, d'être repris par îa fièvre qui me guettait à toute rencontre.

De cette félicité matérielle la valeur est bien loin d'égaler la force; et, de plus, cette fièvre mauvaise est versée par un philtre trompeur, qui ne produit que pour quelques instants ses furtifs mirages. Toute flamme, et surtout celle-là, si claire qu'elle ait relui, laisse une trace noire aux lieux où elle a passé. Non, je ne m'y prendrais pas, je me défierais de ces apparences, j'éviterais ces pièges habilement dissimulés. Je le savais par mes pressentiments et par la confidence des autres, la volupté, si enivrante soit-elle d'abord, perd peu à peu l'impression de l'infini; elle s'abaisse, se vulgarise; la nature perfide qui poursuit ses fins cachées, après avoir exalté son esclave, le déprime. Pauvres amants, vous courez sur un chemin qui mène du désir enthousiaste à la morne satiété; vous vous précipitez, inconscients, vers un marais où l'on glisse jusqu'au fond dans la fange.

A cette pensée, mon âme eut un soubresaut au bord de la pente où elle s'était avancée. Songeant que c'était ma faute si je m'étais exposé ainsi, j'eus honte de ma faiblesse. Comme c'était le pur visage de Thérèse, son apparition de saint vitrail qui m'avait retenu, je revis de nouveau ce visage; à ce moment, comme cela lui arrivait quelquefois en présence de basses actions, il avait, me semblait-il, les paupières baissées à demi avec un air de fierté et de dédain. Ce mépris s'adressait-il à moi, aux vulgaires tentations que j'avais un instant accueillies? Je ne pouvais pas supporter cette crainte qui m'infligeait une affreuse torture; je ne pouvais pas me passer d'estime, j'avais besoin surtout de celle de l'ange idéal, comme de la seule atmosphère où je pusse respirer. Je m'écriai au fond de mon cœur : « O chère âme présente en ces lieux, vous qui, d'un rayon de votre beauté, venez de me remettre en la voie droite, je vous en conjure, oubliez mon égarement! Vous le savez bien, je me suis toujours senti au-dessous de vous, indigne de vous. Vous m'aviez accueilli ainsi, tel que j'étais, vous aviez incliné vers moi votre indulgence. Montrez

maintenant une grâce de plus, celle du pardon miséricordieux pour la faute que j'ai commise et dont j'ai le plus profond repentir. C'est fini désormais, votre image réapparue m'a purifié pour toujours, et je vivrai, je le sens, dans le rayonnement serein de son auréole. »

En pensant ainsi je revenais vers la ville, car il se faisait tard, déjà le jour baissait. En pénétrant dans le faubourg peuplé de couvents, j'entendis s'élever derrière le mur d'un jardin ce bruit de joie, ce joli ramage formé d'appels, de cris et de rires, que font les enfants lâchés en plein air à l'heure de la récréation. Je me rendis compte tout à coup que j'étais près de la pension du Sacré-Cœur, que la voix de Lucile se mêlait à toutes ces jeunes voix en fête. Je ne pouvais pas distinguer cette voix dans le joyeux tumulte; mais elle murmura dans mon cœur, et je revis à ce moment les doux yeux, le teint clair, la natte blonde, la robe bleue, les petits pieds, tout l'être innocent de mon enfant chérie. Au souvenir de mon trouble récent, la candeur de ce doux être me fut un nouveau reproche : comment, moi qui voyais grandir à mes côtés une fleur si pure, moi qui étais chargé de veiller sur elle, de la préserver de tout contact, avais-je pu concevoir des pensées délétères? Mon remords s'accrut, et ma résolution d'écarter à jamais des tentations si peu à leur place. Je sentis plus fort encore l'horreur de tous les multiples périls, des périls sans nombre, dont venait de me sauver l'image idéale de Thérèse.

Si j'avais succombé, j'aurais aussitôt perdu la possibilité de parler à ma fille de sa mère, de la faire pleurer sur l'absente! Lucile elle-même aurait oublié peu à peu; le pauvre fantôme, abandonné des siens, de moi d'abord, de l'enfant ensuite, se serait évanoui dans le néant...

Si je m'étais donné à un attachement nouveau, ma petite fille serait devenue plus orpheline, le cœur de son père lui aurait été en partie enlevé, elle serait passée à l'arrière-plan

de ma vie, dans l'ombre. Lucile aurait perdu la place unique qu'elle occupait au foyer. Il serait venu peut-être d'autres enfants, et ils auraient pris une part de l'affection jusqu'ici toute pour elle. Peut-être, j'aurais vu naître un fils, un héritier, en faveur duquel j'aurais dépouillé Lucile de la maison champêtre, du jardin, de la prairie, de la terre qu'elle aimait. Elle aimait tant tout celai Je me rappelais le ton d'enfantine tendresse avec lequel elle disait : « Daumièrettel » Je me souvenais que, petite, flattée par son entourage qui l'entretenait de l'avenir, elle s'écriait innocemment : « Tout cela sera à moi 1 » Devenue plus grande, elle n'osait pas parler ni penser de cette manière, ayant compris qu'elle ne posséderait que par ma mort, et je me sentais doucement ému en me remémorant cette jeune délicatesse.

Mes pensées se précipitaient, toutes dans le même sens, dans le sens du repentir et d'une inébranlable résolution... Je frémissais en songeant que j'avais failli donner à ma fille une marâtre qui aurait eu pouvoir sur sa vie, dont elle aurait dû subir l'autorité étrangère... et quelle marâtre 1 une femme qui n'aimait pas les enfants, et qui, passionnée, peut-être jalouse, se serait vengée de mon passé en faisant souffrir ma chérie, si faible, si craintive, si désarmée dans sa douceur 1

Et, plus tard, quel désarroi porté dans la conscience de l'enfant devenue jeune fille 1 Désirer ardemment, comme tous les pères, qu'une jeune âme reste pure, et lui montrer qu'on peut avoir plusieurs amours : quelle contradiction! et quel exemple I

Pendant l'enfance de Lucile, trouvant là le plus sûr moyen d'élever son cœur, je lui avais présenté sa mère comme le grand, l'unique modèle à suivre; et à ce cœur ainsi fixé par moi vers une image céleste j'aurais donné le spectacle bouleversant de ma propre infidélité!...

Le bruit de la récréation s'était tu; à ce joyeux tumulte avait tout à coup succédé le silence. Bientôt dans ce calme

profond s'éleva le chant de l'orgue; les enfants étaient à la chapelle et priaient. Arrêté près du mur du couvent, je priai, moi aussi, avec ces jeunes innocences, qui ne connaissaient rien encore des agitations du cœur; je reposai mon âme en Dieu, en l'Être infiniment parfait, support inébranlable du Bien, où a besoin de s'appuyer la conscience, lorsqu'elle vient d'éprouver sa faiblesse.

Ainsi fortifié par l'amour de ma fille, par mon culte pour l'ange si pur qui avait ennobli ma jeunesse, et par la sublime pensée de Dieu, je me dirigeai vers le parloir, qu'emplissaient les enfants prêtes à sortir à cette fin du jour. Combien Lucile me fut douce à retrouver, avec son clair visage, ses calmes allures, ses gestes de paix et le courant limpide de ses paroles ingénues! Je l'accueillis dans une étreinte tendre dont la ferveur l'étonna un peu et fit s'ouvrir plus grands ses yeux d^ candide lumière : elle ne pouvait pas savoir quel orage intérieur se dissipait, s'abattait définitivement là devant elle, sans avoir altéré la transparence de sa jeune vie.

Au retour vers la maison, elle me raconta, de sa voix légère, les menus événements de sa journée qui s'était écoulée sage, appliquée et pieuse comme d'habitude. Je l'écoutais avec ravissement, et l'innocence de son âme baignait d'un flot suave mon cœur tout à elle.

Arrivés chez nous, elle s'enquit, avec son timide accent de jeune autorité, si on avait eu égard à ses désirs, si on avait mis des fleurs dans les vases et fait l'aumône à ses pauvres. Au dîner, je la regardais avec délice occuper sa place habituelle en face de moi. Le soir, avant qu'elle ne re sentît lasse, je lui parlai longuement de sa mère, j'animai ardemment son admirative tendresse, et je me disais que personne n'était entre nous pour m'en empêcher 1

Quand ma fille se fut retirée dans sa petite chambre, j'entrai dans mon cabinet, je me mis à ma table pour écrire une lettre. Avant de t^cer les mots qui allaient clore un épisode

étrange, je songeai que, l'ensemble de ma vie ayant été spiritualiste, bien lamentable aurait été une faute qui en aurait détruit l'unité; je me rappelai les goûts d'austérité, de retranchement, de choix sévère qui m'avaient toujours inspiré, combien j'avais aimé rester à l'écart, dans une sorte d'ivresse de mélancolie, quand les autres couraient vers les fêtes brillantes; je me répétai de nouveau que, mon noble amour ayant été rompu par la mort, il me convenait d'habiter l'ombre d'un fidèle veuvage, où je n'admettrais pas d'autre ardeur que la sainte tendresse paternelle et d'autre clarté que le pur sourire d'une enfant...

En me replongeant dans cette ombre, devais-ie craindre d'infliger un affront à une personne gracieuse, qui avait eu le tort d'être trop bienveillante? Fallait-il penser que mon refus serait particulièrement cruel, après la première et humiliante épreuve qu'elle avait subie?... Le sort de cette personne semblait pénible à certains égards; mais je n'en étais pas responsable. J'obéissais à un idéal qui méritait d'être servi sans considérations étrangères. D'ailleurs, étais-je, moi, capable de donner le bonheur? Non, nonl Si je m'étais laissé séduire par des charmes superficiels, la haute comparaison qui était venue à temps pour m'arrêter aurait surgi tout de même, quand il eût été trop tard, et à un moment où elle aurait causé d'inguérissables blessures.

J'écrivis à mon collègue Valette, en le priant de m'excuser si je ne me rendais pas à son concert : la joie des arts, lui disais-je, et en particulier de la musique, n'est pas faite pour moi, qui suis voué à la tristesse ; et je lui exprimais mon regret de ne pas aller lui dire adieu, la santé de ma petite fille exigeant un prompt départ pour la campagne...

La personne d'un si beau talent musical qui fut mêlée à cette histoire s'est vouée entièrement à son art; elle chante maintenant loin d'ici, dans un grand théâtre, où elle recueille d'éclatants triomphes. En vous parlant d'elle, cher ami, je

l'ai appelée d'un nom qui n'est pas le sien; je vous sais trop grave et trop discret pour rechercher son nom véritable : vous sentez avec moi le tout simple scrupule qui m'oblige à le taire. Vous le voyez, cher ami, ce ne fut en moi qu'un trouble rapide. Cette courte surprise me fut utile peut-être : elle m'enseigna la défiance de moi-même, et elle me força, pour me défendre contre de pareils assauts, à ressaisir avec une conscience plus claire les principes qui doivent inspirer ma vie, telle que la destinée l'a faite. Ces éléments essentiels sont le souvenir d'une femme adorable et la tendresse pour une enfant exquise.

A ce fond de sentiments, déjà bien capable de faire vivre une âme, la Providence a bien voulu ajouter, mon cher Cadars, l'amitié riche et forte qui, depuis quelque temps, depuis notre heureuse rencontre, me lie à vous. J'ai eu et j'ai encore d'autres amis. Ah ! les amitiés de la première jeunesse ! comme elles naissent pures et naïves et confiantes! comme elles brillent d'un mirage irisé, le mirage de l'espérance qui entraîne ensemble les amis, la main dans la main, vers le même heureux avenir! Mais elles sont nées dans un âge d'enthousiasme où l'on n'est pas encore pourvu de l'esprit d'analyse, où une qualité admirée chez un ami fait supposer en lui toutes les autres, un âge où les aspirations restent encore vagues, où il est facile de sentir en commun, parce que les individualités distinctes ne sont pas formées. Vienne la vie, viennent les circonstances sous la pression desquelles chacun se développe et réagit suivant sa nature propre, suivant la nature dont les germes dormaient cachés en lui,... et les amis, qui se croyaient si proches naguère, se voient tout à coup séparés par des abîmes. J'ai subi plusieurs fois ces déceptions; c'est une pénible, mais salutaire expérience : elle enseigne à être prudent dans ses choix. Elle ne dit pas, certes, de renoncer à l'amitié... Il convient d'entretenir en soi le sentiment de la bienveillance pour

tous les êtres humains; ils méritent tous, sinon plus, au moins la pitié. Mais, dans la foule des hommes, en choisir quelquesuns qu'on estime au-dessus des autres, avec qui l'on se sent en communauté par des goûts essentiels, et ceux-là, alors, les aimer avec entraînement, les rechercher, se plaire en leur compagnie, se fortifier auprès d'eux, — c'est si doux!

Comment, moi surtout, pourrais-je vivre, privé de cette affection? J'ai besoin d'aimer, et, sans mon enfant, je serais seul. Je n'ai plus, pour un être présent et visible, cette tendresse ardente, née d'une infinie adoration, que j'ai si profondément et si peu de temps ressentie. Et, l'aurais-je encore, ma vie, sans lui faire offense, tendrait à se compléter par le bienfait de l'amitié virile. C'est une relation dans laquelle, tout en s'aimant, en souhaitant leur bonheur mutuel, et y travaillant de leur mieux, deux hommes mettent en commun leur intelligence plus encore que leur sensibilité; ils s'unissent pour échanger leurs connaissances et fortifier leurs idées générales, pour s'aider l'un l'autre à voir clair dans les événements qui se présentent, pour aiguiser entre eux leur raison et en faire le meilleur instrument possible dans la recherche commune de la vérité.

Si telle est, principalement, la mâle amitié, à quel homme aurais-je pu donner le nom d'ami, si ce n'est à vous, mon cher Cadars ? Nous nous sommes liés à l'âge de la pleine conscience, quand, une erreur de choix n'étant plus possible, le lien formé possède la force la plus durable ; nous avons formé ce lien dans les années où la lumière règne, sans que soit encore éteinte la chaleur qui fond les êtres ensemble. Seulement, si je vois avec évidence le haut bénéfice que je trouve dans notre amitié, je discerne moins bien le profit que vous pouvez en retirer. Lorsqu'une émotion trop forte trouble mon esprit, lorsque j'hésite, livré à des sentiments contraires, votre ferme raison est là pour me rappeler les sûrs principes et me montrer le droit chemin; il me vient une confiance nouvelle dans mes

pensées et dans mes résolutions, quand vous les avez approuvées. Voilà ce que vous faites pour moi... De mon côté, que fais-je pour vous? peu de chose 1 cependant, me semble-t-il, un peu plus que rien. Vous vous gardez de vous livrer pour vous-même aux sentiments qui troublent la clarté de l'esprit. Vous voulez cependant tout comprendre de l'univers et de l'homme, même les émotions dont vous vous préservez, car vous savez le rôle prépondérant que la sensibilité joue dans l'histoire humaine. Il n'est donc pas vain que, sous votre calme et lumineux regard, existe une âme qui s'est élancée vers le rêve de la félicité terrestre, un cœur où se sont agitées les passions, qu'a bouleversé le désespoir, et où s'émeuvent maintenant les tendresses. C'est pourquoi j'ai déroulé devant vous les épisodes de ce récit, qui vous présente, parmi tant d'autres, mais de plus près et plus clairement, un exemplaire de vie sentimentale... Pour un second motif peut-être, je ne vous suis pas tout à fait inutile : je vous suis très attaché, mon ami, je vous aime profondément; donc, dans la mesure où votre vie, que vous avez voulue purement intellectuelle, peut l'admettre, je vous apporte l'élément de l'affection personnelle, et j'ai la douceur de vous y trouver sensible, de vous voir l'accepter et y correspondre avec la solidité de votre caractère. Je ne me trompe point, n'est-ce pas?

De la place où Destève était assis, il s'inclinait vers Cadars, qui l'avait écouté avec recueillement et dont l'attention semblait en cet instant redoubler. Cadars laissa passer quelques secondes sans répondre à l'interrogation de son ami; puis, il s'écria :

— Non, certes I vous ne vous trompez pas. Votre amitié, qui est à peu près pour moi l'unique, m'est précieuse. Oui, je l'accepte, et vous la rends avec chaleur. J'ai fait à ma vocation intellectuelle le sacrifice de la vie du cœur; mais vous pensez bien que ce renoncement ne se poursuit pas toujours sans peine. L'affection amicale, étant d'une sorte qui laisse

l'esprit libre, me tient lieu et doit me tenir lieu de bien des choses ; aussi, je vous donne peut-être plus que vous, vous ne pouvez me donner, entretenant des souvenirs et possédant des tendresses que je n'ai pas voulu avoir. Combien pourtant vous avez été généreux! Sous le toit de votre maison, dans le cadre de votre beau pays, si mêlé à vous, et dont l'aspect est déjà une confidence, vous venez de me livrer tout votre passé, si émouvant, et pour moi si instructif, un passé d'où je tire bien des leçons... Et, pour le présent, pour l'avenir aussi, j'espère, je vois, grâce à vous, ma vie sérieuse s'éclairer d'un sourire, le sourire de cette enfant à l'irrésistible charme, que vous voulez bien me laisser suivre des yeux et du cœur, comme si elle m'était proche par le sang. Lucile grandit, elle va aborder l'existence difficile; son bonheur, qui est tout votre voeu, va causer tous vos soucis. Vous avez, cher ami, trop confiance en mes lumières; cependant, si j'ai fait des efforts pour préserver en moi la clarté de l'esprit, je mets à votre service et à celui de votre enfant le fruit de mes pensées ; à la place effacée qui me convient je serai toujours prêt à entendre votre appel pour elle et pour vous. Mais, après les révélations que vous m'avez faites, laissez-moi vous le dire : c'est l'âme de l'admirable Thérèse qui, mieux que vous encore, et certes beaucoup mieux que moi, dirigera Lucile dans la vie ouverte devant elle. Cher ami, comme je me sens uni à vous, à toute votre existence! je vénère l'apparition presque immatérielle que vous m'avez montrée, je chéris votre enfant d'un cœur qui n'était jusqu'ici à personne, et vous, je vous aime avec un dévouement sans réserve.

Cadars, en parlant ainsi, se leva, son ami fit de même; les deux hommes allèrent l'un vers l'autre, les mains tendues, et, quand ils les joignirent, Destève avait les yeux humides, tandis que Cadars adressait à son ami un regard droit et profond.

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