CHAPITRE VI
Quelques jours après ces confidences, Cadars, savourant le calme d'une après-midi de dimanche, s'était retiré dans sa chambre pour écrire. Au bout d'un temps, il sentit que la profonde paix rurale se troublait : il entendait s'approcher lentement un bruit de pas nombreux et de voix mêlées. Ouvrant sa fenêtre, il vit une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, qui venaient, les uns en montant la prairie, les autres par le haut du bois; il sortit de la maison, ne comprenant pas ce qui se passait. Quelques-uns des paysans étaient déjà arrivés sur la terrasse; Destève les accueillait, souriant, les mains ouvertes, ayant à ses côtés Lucile, vêtue de sa robe claire de cérémonie et d'un chapeau à fleurs qui jetait des reflets sur sa tresse blonde. L'enfant courait vers les enfants naïfs et timides, les appelait par leur nom, les embrassait, les engageait à s'avancer.
Destève, apercevant Cadars, lui dit :
— J'aurais craint de vous déranger, mais, puisque vous n'êtes pas occupé, vous assisterez à notre réunion, autant qu'il vous plaira. Tout ce monde qui s'assemble à Daumière, ce sont mes voisins, mes amis, qui nous apportent, comme tous les ans à cette époque, leurs souhaits de bienvenue, à moi et à Lucile. Et tenez, les plus pressés de nous voir, ce sont mes camarades d'école devenus à présent ces hommes robustes, aux larges épaules : ah! je ne voudrais pas lutter avec eux
pour la force des bras, mais ils n'ont pas envie d'essayer, je pense; ils ne me veulent pas de mal.
Les hommes, gênés par la présence de Cadars, se mirent à rire sans parler; un d'eux, qui paraissait plus familier, au bout d'un moment se décida :
— Du mail à vous, monsieur Etienne! Ehl c'est déjà assez de ne pas pouvoir vous faire du bien. Vous avez toujours été aimable pour les gens dans le pays, causant sans fierté avec chacun, aidant ceux qui sont dans le besoin. Étant très instruit, vous nous faites part de ce que vous savez ; vous êtes toujours prêt à nous donner de bons conseils ou à nous rendre des services, et votre salaire n'est pas cher, on n'a pas besoin de mettre la main à la poche pour vous payer.
— Allons, Pierre, fit Destève, tu vas me faire rougir devant ce monsieur, surtout en vantant ma science, car il est beaucoup plus savant que moi.
— Ah ! vous ne voulez pas de mes compliments. Eh bien 1 voyons si vous m'arrêterez quand je parlerai à la demoiselle...
L'homme appela :
— Mademoiselle Lucile?
— Qu'y a-t-il, Pierre? fit l'enfant; et elle s'approcha, tenant par la main une toute petite fille qui marchait à peine.
— Il y a, mademoiselle, que vous avez beaucoup grandi depuis les vacances dernières et que vous êtes encore plus jolie... Je ne sais pas comment vous dire; mais je trouve que vous avez l'air d'une lumière.
Pendant ce temps la foule était arrivée et une femme s'écria :
— Jolie, bien sûr, elle l'est, et bonne aussi 1 Voilà quelques jours seulement qu'elle est dans le pays, et déjà elle est allée chez tous les pauvres.
— Et elle pense à tout, fit un vieux appuyé sur son bâton.
En venant, j'ai rencontré le fermier, il m'a dit : « Antoine, vous aurez du bois cet hiver, mademoiselle m'a commandé de vous en porter. »
Ces éloges adressés à sa fille flattaient intimement la tendresse de Destève ; il goûtait en cet instant une profonde joie, il répondit avec émotion :
— Oui, Lucile gouverne ici, dans ce domaine, et je vois avec un plaisir très grand qu'elle a une bonne place aussi dans vos cœurs. Mes amis, je vous remercie de l'aimer, et je vous prie de venir boire à sa santé.
Et se penchant vers Cadars :
— Lucile va conduire les femmes et les enfants dans la maison, pour leur offrir à goûter avec la bonne grâce hospitalière que vous lui connaissez. Moi, j'amène les hommes vers les tables dressées dans la grange. Ils s'animeront un peu et vous paraîtraient sans doute bruyants, à propos de choses qui auraient un médiocre intérêt pour vous. Le curé va venir, sans prendre part au banquet, et pour causer ensuite avec moi d'une affaire qui concerne la paroisse. En attendant, veuillez lui tenir compagnie; vous serez frappé de sa sainteté, et d'ailleurs, prêtre et philosophe, vous aurez entre vous bien des points communs.
Curieux de tout ce qui touchait son ami, Cadars, malgré l'avis de celui-ci, fit cependant le tour des tables où les hommes buvaient; il entendit les paysans s'exclamer sur les mérites du vin de Daumière; il écouta les questions que quelquesuns faisaient à Destève sur les affaires publiques, dont ils paraissaient très ignorants ; il vit que quelques autres prenaient à part leur voisin, pour lui demander son assistance ou sa recommandation qu'ils supposaient influente.
Passant ensuite dans la maison, il regarda avec complaisance les allées et venues de Lucile, qui, son gracieux sourire aux lèvres, s'empressait, offrant des friandises que les femmes, émerveillées et sobres d'ailleurs, tenaient longtemps dans la
main sans vouloir y goûter, tandis que les petits enfants, au contraire, engloutissaient leur part en quelques secondes. Lucile prenait peur : « Ne t'étouffe pas! tiens, bois, mon petit!... » Elle faisait boire elle-même l'enfant, si gentiment, avec des soins si attentifs, que les femmes s'exclamaient : « Comme elle est adroite, la demoiselle! Voyez comme elle fait tout bien! »
A un moment, un garçon qui semblait hésiter s'avança, poussé par sa mère : il tenait gauchement une cage étroite qu'il avait tressée lui-même de tiges de jonc, et où brillait vivement le plumage jaune, rouge et gris de deux ou trois chardonnerets. La mère s'expliqua :
— Les enfants, comme de juste, n'ont pas voulu venir vous voir sans vous apporter quelque chose. Ces oiseaux, c'est pour vous, pour vous amuser à les entendre chanter. Mais voici un peu de provision pour votre ménage, des pois que j'ai cueillis tout frais dans notre jardin.
Une autre femme dit :
— J'avais choisi ces pommes exprès à la saison dernière; je les ai conservées jusqu'à votre arrivée; prenez-les, c'est de bon cœur qu'on vous les donne.
Une autre encore :
— Voici un rayon de miel, que j'ai dérobé à nos abeilles; elles voulaient me piquer, ces bêtes ; si elles avaient su que c'était pour vous, elles ne se seraient pas fâchées, elles auraient été contentes.
Lucile remerciait, touchée, reconnaissante, disant, malgré les protestations des femmes, qu'elles n'auraient pas dû apporter de présents, que le plaisir de les voir lui suffisait bien. Cependant Cadars, qui l'observait, avait remarqué qu'elle n'avait pas son sourire épanoui et ses yeux brillants de tout à l'heure; il s'approcha; les femmes, voyant que le monsieur étranger voulait lui parler, s'écartèrent discrètement et firent reculer les enfants. Alors Cadars :
— Lucile, on vous aime bien ici, et pourtant je vois que vous avez de la peine. Qu'est-ce que c'est?
— Ohl notre ami, moi aussi j'aime bien ces bonnes gens. Mais n'avez-vous pas entendu ce qu'a dit la femme tout à l'heure, la mère du garçon ? Elle a dit : « Pour votre ménage. » Et moi, je suis bien petite, pour faire la maîtresse de maison. C'est vrai que cela m'amuse et me rend fière, quelquefois, quand je ne réfléchis pas, surtout à Toulouse, dans un appartement où le ménage est peu de chose. Mais ici, sur ce domaine, il y a beaucoup à gouverner, bien du monde à recevoir, comme vous voyez, et je sens que j'occupe la place de quelqu'un qui devrait être là, je pense à ma pauvre maman, et j'ai bien du chagrin.
L'enfant, cachée par Cadars qui se tenait debout devant elle, pleura. Le philosophe regardait couler ces larmes, ces larmes pures d'une jeune âme aimante. Il dit :
— C'est bien, Lucile, de regretter ainsi la mère que vous n'avez pas connue. Mais votre père m'a parlé d'elle, et, voyezvous, elle était trop parfaite pour cette terre.
La porte s'ouvrit, un mouvement se fit parmi les femmes et les enfants : c'était le curé qui entrait. S'arrêtant pour distribuer de côté et d'autre des signes amicaux, il se dirigea vers Lucile qui s'était essuyé les yeux, et posa la main sur la tête blonde comme pour la bénir. Lucile nomma Cadars au prêtre : les deux hommes s'inclinèrent l'un devant l'autre, et, quand le curé eut adressé quelques paroles affectueuses à tous ceux qui étaient là, Cadars lui ayant fait part de la mission dont l'avait chargé Destève auprès de lui, ils sortirent ensemble.
— Monsieur le curé, fit Cadars, n'est-ce pas que cette enfant, la fille de mon ami, est une bonne petite âme? C'est un plaisir pour moi et comme un repos de la regarder vivre : elle répand autour d'elle une sorte de calme. Elle a une intelligence, non pas vive précisément, mais très claire et qui se montre en une douce activité constante. Et son cœur est sans reproche; tous
ses sentiments sont bien à leur place ; ils sont paisiblement ani« mes comme son esprit : c'est une nature unie. Pourtant, il se produit quelquefois en elle des sursauts qu'on ne prévoyait pas; gaie d'habitude, elle est prise à certains moments de tristesses subites; d'ordinaire insouciante, comme il convient à son âge, elle se montre parfois capable d'émotions profondes.
— Monsieur, répondit le curé, son père, qui me parle souvent de l'enfant, ne me paraît pas, malgré sa sollicitude sans cesse attentive, la connaître mieux que vous. Pour moi, je ne vois pas M. Destève et sa fille autant que je le voudrais, puisqu'ils habitent Daumière une partie de l'année seulement. Mais j'ai pu constater déjà chez Mlle Lucile des instincts de bonté et de charité, en harmonie avec les traditions de sa famille, et qui m'ont beaucoup édifié. Et puis, M. Destève ayant voulu que sa fille, préparée dans le couvent de Toulouse où elle est élevée, fît sa première Communion dans la simple église de notre paroisse, j'ai été témoin de sa piété : c'est, d'ailleurs, vous le comprenez, la vertu la plus importante à mes yeux. La piété de cette jeune enfant est touchante. Et le caractère que vous avez reconnu dans tout son être marque bien en particulier ses dispositions religieuses : la flamme qui les anime se voile de douceur et de modestie. Tenez, monsieur, je peux vous en donner la preuve en vous citant des paroles écrites par elle et que j'ai gardées dans ma mémoire, parce qu'elles m'ont frappé. Vous savez peut-être que, dans l'intérêt des enfants, de leur moralité future, nous profitons de leurs bons sentiments au jour de leur première Communion pour leur faire prendre des engagements qui peuvent avoir une influence heureuse sur leur vie.
— Je connais et j'admire, parmi tant d'autres usages de l'Église, cette belle coutume où je vois une très efficace discipline.
A ces mots, le prêtre, en regardant Cadars, laissa voir une satisfaction qui n'était pas sans quelque surprise; il reprit :
— Eh bien ! monsieur, je dois convenir que tous les enfants, en traçant leurs promesses, ne répondent pas exactement au vœu de la religion ; quelques-uns ne comprennent pas ce qu'on leur demande, d'autres emploient des formules apprises où ils ne mettent pas de sentiment. Voici, au contraire, les pieuses paroles que la fille de votre ami a trouvées dans son cœur; leur simplicité même prouve combien elles sont senties; elle a écrit :
« Veillez sur moi, mon bon Ange 1 Lucile vous aime et veut écouter votre douce voix.
« Petit Jésus, mon doux maître, que je vous aime! que je voudrais vous plaire 1 aussi je veux être sage pour vous faire plaisir.
« Sainte Vierge, je veux être comme vous un modèle de petite fille; je serai travailleuse, obéissante, je m'occuperai des soins de la maison, je serai une bonne petite fille pour mon père. »
— Oh ! monsieur le curé, c'est ravissant ! Ce sont des sentiments parfaits d'une petite âme très bien douée. Mais comme ces bons sentiments se consolident en s'appuyant sur la religion! comme ils s'élèvent en se rattachant à des êtres surnaturels qui ont tout le prestige de l'infini !
— En vous exprimant ainsi, monsieur, vous me comblez de joie; vous me soulagez d'une crainte que m'inspiraient votre titre d'universitaire et la chaire que vous occupez. M. Destève est croyant, lui; mais je pensais que, après la grâce de Dieu, il devait la préservation de sa foi à ses origines rurales, que c'était le bénéfice de sa naissance et de son éducation dans un pays resté chrétien, et pour ces motifs je me le figurais comme une exception parmi ses collègues; je vois avec bonheur que je m'étais trompé.
— Mon Dieu, monsieur le curé, je ne voudrais pas vous faire illusion à mon sujet. J'ai le malheur de n'avoir pas la foi stricte et littérale. Mais les hommes vraiment cultivés, et
ceux qui se chargent de l'enseignement doivent être de ce nombre, ne sauraient méconnaître la haute valeur, la valeur unique de la religion. La faculté d'adorer est la plus éminente des facultés de l'âme; une humanité sans idéal précis serait une humanité déchue; nous honorons avec ferveur le christianisme, forme actuelle, iusau'ici irremplacée, de l'organisation religieuse. S'il est l'objet d'attaques qui semblent redoubler, ces assauts ne viennent pas de l'intelligence; ils viennent, au contraire, de l'ignorance la plus obscure et, souvent, d'une basse matérialité. Vous avez raison de dire, monsieur le curé, que mon ami Destève est croyant; il l'est, en effet, et, de plus, âme sentimentale, imagination spiritualiste, son naturel mépris pour les instincts grossiers, auxquels obéissent bien des ennemis de la religion, le confirmerait, si c'était nécessaire, dans sa foi... Mais, pendant que nous causons, le voilà qui sort avec ses visiteurs. Comme il me l'avait prédit, ils semblent plus animés que tout à l'heure, et leurs poignées de main sont devenues très énergiques. Vont-ils le quitter maintenant ?
— Pas tout de suite ; ce sera long. Les femmes et les enfants sont partis de bonne heure, comme il convient; mais les hommes ne sont pas pressés, surtout un jour où ils ne travaillent pas, un dimanche. Je ne pourrai pas causer immédiatement avec M. Destève, et pourtant il désire, quand il est de retour, donner son assistance et son appui selon les besoins qui me sont connus. On les lui a certainement rappelés aujourd'hui, et il y en a dans le nombre qui sont bien dignes de pitié : parmi les travailleurs des champs, beaucoup sont au bord de la misère; presque tous, à un moment ou à un autre, ont lieu de recourir à une protection. M. Destève le sait bien, et il est toujours prêt à se rendre utile.
— Monsieur le curé, on aime mon ami, n'est-ce pas?
— On l'aime, oui, bien sûr. Mais, en se servant de ce mot ici, il faut le comprendre un peu autrement qu'on ne le fait
dans le monde de la civilisation. Les mots n'ont pas identiquement le même sens lorsque les habitudes intérieures sont très différentes. Les hommes de loisir, rassurés sur leurs moyens d'existence, peuvent se donner le luxe de penser, de sentir, de se vouer à des intérêts généraux. Les autres hommes, les plus nombreux, et en particulier nos paysans, sont forcés de gagner leur vie ou de conserver le petit bien dont ils sentent la stricte nécessité, ou encore ils sont portés à vouloir l'accroître par l'influence d'un milieu où toutes les forces s'appliquent à la possession. Élevé dans une sphère supérieure, vous aimez, vous, en M. Destève ses qualités morales : ici on a du respect pour sa situation sociale, c'est-à-dire pour la fortune qu'il a héritée de sa famille; on éprouve, et ceci s'adresse davantage à sa personne, un étonnement admiratif pour son instruction; on lui est attaché par l'habitude de le voir souvent depuis son enfance; on a de l'affection envers lui, soit par reconnaissance des services qu'il a rendus, soit, encore plus peut-être, dans l'espérance de ceux qu'on attend.
— C'est, il me semble, une affection très modérée. Destève a pourtant accompli, lors de son mariage, un acte de haute générosité, ce don de terre à ses voisins les plus pauvres.
— C'était une action très noble; je dois avouer qu'elle n'a pas tout à fait réussi; l'élan qui emportait M. Destève vers le bien dépassait trop le milieu humble et dur où il se produisait... Un des bénéficiaires de cette générosité, comme étourdi par ce gain qu'il récoltait sans travail, a perdu la tête; il a mal calculé l'étendue de sa nouvelle fortune, il s'est cru riche, et s'est adonné au jeu et à la boisson; il a eu vite dissipé le don reçu, et, dégoûté de la terre, un peu honteux de sa conduite, il a quitté le pays pour aller gagner sa journée au loin dans les usines... Le cas du second est plus particulier. Il existe dans les villages quelques familles, peu nombreuses, qui, sans doute par tradition révolutionnaire, montrent une hostilité persévérante contre les messieurs : c'est là que se
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recrute le parti républicain tel qu'il se forme dans les campagnes. Sans avoir égard à une attitude disgracieuse, ne considérant que la pauvreté, M. Destève, lors de sa distribution, fit cadeau d'un de ses champs à un homme né dans une de ces familles. Cet homme, très économe, très âpre au travail, a prospéré; mais, dominé par sa rancune native, il lui a été impossible de concevoir de la gratitude pour celui à qui il devait son aisance; et alors, pour tout arranger en lui-même, enfermé dans les bornes de l'esprit rustique qui ne peut pas se représenter le désintéressement, il s'est arrêté à une supposition vraiment bien forte : il croit que les devanciers de M. Destève ont dû causer jadis un préjudice à ses propres devanciers et que la libéralité dont il profite était une restitution nécessaire. Il n'en sait rien, il n'en a point la moindre preuve, l'honorabilité de la famille Destève dans le passé comme dans le présent est hors de toute contestation, mais l'homme tient à son idée et garde, sinon de la haine, car tout de même il est bien un peu radouci, du moins de la mauvaise humeur. Il n'est certainement pas venu à la fête... Le troisième obligé de M. Destève, heureusement, se distingue des autres; celui-là est très reconnaissant, très attaché à son bienfaiteur. C'est du reste un ancien camarade d'école resté familier dans la maison, un brave homme appelé Pierre Unal.
— Sans doute celui qui a parlé tout à l'heure au nom de tous; il s'est exprimé avec une gaieté très cordiale, louant vivement le maître de Daumière des services largement répandus autour de lui, mais il n'a pas fait la moindre allusion à la générosité extraordinaire dont il a été lui-même l'objet.
— Je n'en suis pas surpris. L'action de M. Destève fut trop belle, trop étrangère à l'horizon des âmes rustiques. Pierre, qui a bon cœur, en a été profondément touché, mais abasourdi aussi, et, malgré ses efforts, il n'est pas arrivé à comprendre : c'est pourquoi il aime mieux ne pas parler de cet événement.
D'ailleuis, vous le devinez, un abandon gratuit de terre, quoique fait véritablement en faveur des plus pauvres, n'a pas été sans susciter un sentiment d'envie chez les autres, et Pierre est trop prudent pour rappeler en public sa bonne chance, car ce souvenir alimenterait la jalousie, et, la jalousie, cela peut nuire... Je vous demande pardon, monsieur, de vous entretenir ainsi de mœurs très humbles, très primitives, fort étrangères à votre esprit qui habite les sommets. Mais, puisque vous reconnaissez l'importance de la religion, vous apprécierez combien elle est nécessaire pour relever des âmes humaines opprimées, sans qu'il y ait de leur faute, par les dures conditions de leur vie. Les causes d'abaissement ne pèsent que trop lourdement sur ces hommes : une des plus tristes conséquences de leur état, c'est que, obligés de lutter toujours, soit contre la nature hostile, soit les uns contre les autres, ils ont par manque d'emploi laissé s'amortir leur force d'aimer, tandis qu'un inévitable usage développait sans cesse leur pouvoir de haïr. Comme ils ont cependant le bonheur de garder encore la foi, les divins enseignements de Jésus-Christ et les modèles que nous leur présentons dans la vie des saints atténuent en eux, jusqu'à un certain point, les suggestions de l'intérêt matériel. Si ces sublimes clartés elles-mêmes sont insuffisantes pour dissiper l'obscurité de leur coeur, qu'adviendrait-il donc de leur vie morale, dans le cas où le christianisme cesserait de leur montrer sa lumière?
— Oui, certes, monsieur le curé, le christianisme est nécessaire, tant qu'il n'est pas remplacé, et il n'est pas près de l'être. Les enseignements qui résultent de votre expérience du monde rustique me frappent beaucoup; ils rejoignent en un parfait accord les vues que m'ont données l'analyse de l'âme humaine et l'étude de l'histoire.
Destève, en venant prendre le curé pour l'introduire dans la maison où ils devaient conférer ensemble, reconnut sur le visage de son ami le philosophe cette fixité des traits, cette
concentration du regard dont s'accompagnait d'ordinaire chez lui le travail de la pensée.
Quand le maître de Daumière, après avoir pris avec le curé ses résolutions charitables, vint rejoindre son ami dans le jardin, la physionomie de Cadars s'était détendue. Il regardait le paysage que baignaient les lueurs de la fin du jour. Le soleil s'était caché derrière le bord du plateau, mais, en face, les montagnes qui s'élèvent par delà la vallée de l'Aveyron, recevant toute la gloire des rayons, s'étageaient comme une masse d'or translucide; les champs récemment moissonnés s'étendaient sous une vaste buée blonde; l'ombre de la haute maison, celle des grands arbres, s'allongeant, s'amincissant de plus en plus sur la terre à mesure que le soleil déclinait, figuraient des bastions élancés et des tours aiguës qui évoquaient la silhouette prestigieuse d'une ville du moyen âge ; le bois qu'on dominait de la terrasse étalait sa large nappe, pâlie sous la candeur du crépuscule; les fleurs du jardin ouvraient leurs corolles dans cette langueur charmée du soir où elles semblent reposer en extase. La paix régnait.
Cependant des voix montèrent de là-bas, du fond des vallées endormies, des voix où on sentait une vigueur singulière, des chants jetés à pleins poumons à travers la distance. Les jeunes paysans, qui avaient quitté les derniers la table, emplissaient l'air des sons de leur poitrine où se dépensait leur force inemployée. Quoique joyeux et fiers de leur jeunesse, ils chantaient des chants graves sur des paroles très anciennes, des mélopées lentes, indéfinies, qui s'étendaient comme à la recherche d'échos lointains dans le silence des campagnes : c'était élémentaire et grand comme une ligne uniforme de coteau prolongée sans fin sur l'horizon du ciel.
— Écoutez : n'est-ce pas que c'est beau? dit Destève à son ami.
— Oui, vraiment; on ressent devant ceci une impression profonde, à laquelle, pour ma part, je ne m'attendais pas.
LES AMIS RUSTIQUES 24i
Ces chants sont pleins de noblesse, et pourtant ils viennent d'âmes rustiques qui restent, comme me l'a appris tout à l'heure quelqu'un qui les connaît bien, extrêmement peu développées.
— Sans doute, et le bon curé, qui voudrait inspirer à ses paroissiens l'idéal évangélique, l'amour mutuel, le désintéressement, la générosité, voit avec tristesse qu'il n'avance pas beaucoup dans cette œuvre difficile. Que voulez- vous ? avant d'aimer les autres, il faut vivre soi-même : le peuple des champs subit cette dure loi.
— Mon interlocuteur de naguère reconnaît bien cette excuse.
— Je le sais; seulement, tout entier au désir d'améliorer les âmes, d'y faire pénétrer la grâce d'en haut, il ne sent pas le charme secret qui se dégage, malgré tout, de ces moeurs naturelles et, par conséquent, de très ancienne origine. Dans ces sons qui s'éloignent, mais qui nous arrivent encore distincts, remarquez, à côté de la force, la régularité parfaite, qui vient de l'application consciencieuse des chanteurs. Le sérieux de ces hommes se manifeste là comme dans le travail. Gouvernés par la tradition, ils se gardent de rien changer aux paroles et aux rythmes qu'ils ont appris, de sorte que, on en est sûr, ces chants, à travers le respect des générations, arrivent intacts des temps les plus lointains... Ainsi ces chants de création primitive, avec la manière héréditaire dont ils sont chantés, symbolisent par un exemple tout le charme profond des mœurs rustiques. Ce charme réside dans un caractère d'antiquité; tout ce qu'aiment les habitants de la campagne est ancien, inventé depuis un âge indéfini. Ces hommes représentent encore le moment, l'âge, en somme solennel, où l'humanité, plongée dans la nature, a commencé à se distinguer d'elle. Ils continuent à honorer ce qui, dès le début, a été nécessaire à l'homme pour vivre, le travail, le pain, le vin, une certaine sagesse, quelques rudiments de justice, la solidarité conju-
gale, la soumission des enfants au père, la crainte de Dieu. Ils ne dépassent pas ce degré, ils s'en tiennent à ces éléments, mais ces éléments forment le solide, l'indispensable support de l'humanité. En contemplant cette base, on éprouve l'impression d'une grandeur fruste, comme devant une assise de rochers dure, mais nécessaire, et sur laquelle doit s'appuyer tout ce qui viendra plus tard; il ne pousse pas de fleurs directement sur la roche, ou bien peu, mais aussi celles qui viennent sur cette aridité et à ses abords ont un prix unique : telles les vertus des paysans. Et ceux de ces hommes qui ont vécu longtemps en face de ces primitives nécessités humaines, les vieillards, portent sur leur visage un caractère de gravité, comme le reflet d'une expérience devenue respectueuse pour ces indispensables fondements. N'avez-vous pas remarqué aujourd'hui dans la foule quelques-unes de ces figures où le sérieux et la paix se manifestent beaucoup plus que chez les bourgeois ?
— J'ai observé, en effet, quelques physionomies de cette sorte, fit Cadars.
— Mais ce que vous n'avez pu connaître, parce que vous avez regardé seulement et que vous n'avez pas causé, c'est le langage vraiment attrayant de ces hommes, des vieux surtout, et pourtant des jeunes aussi. Ils ne parlent que par proverbes anciens, signe de leur attachement à la tradition, ou par images, et c'est une marque de leurs liens étroits avec la nature. Oh! ce n'est pas qu'ils éprouvent le charme du paysage! ils y sont tout à fait indifférents; ce sentiment est peut-être, parmi les émotions des civilisés, celle qui leur demeure le plus étrangère; ils utilisent la nature, ils ne l'admirent pas; la terre pour eux est trop un champ d'action pour qu'elle puisse devenir un objet de contemplation. Mais malgré eux les choses extérieures, au milieu desquelles ils sont plongés, leur fournissent toutes sortes de traits qui passent dans leur esprit et qu'ils répandent par leurs paroles; leur couver-
sation est fraîche et émaillée comme une prairie... Voilà bien des motifs pour qu'ils me plaisent.
Cadars réfléchissait; il dit :
— En vous écoutant et en me rappelant les faits appris naguère, je crois comprendre. Les chênes de votre bois ne peuvent pas être sensibles à la beauté des collines qui les entourent, et l'habitude de se trouver près les uns des autres ne fait pas monter à leur tête une affection entre voisins ; ils profitent pour vivre de l'abri des coteaux, et sans ménagement ils disputent aux arbustes plus faibles l'air et la lumière dont ils ont besoin. Les êtres simples dont vous me parlez semblent se comporter de même. En somme, sauf les primitifs commencements humains que vous signalez chez les cultivateurs de la terre, ceux-ci font encore partie de la nature : les nécessités qui les oppriment viennent d'elle, le combat pour la vie où ils sont engagés est sa loi générale, le chacun pour soi qui les gouverne est son procédé universel, et la réussite par la force ou par la ruse, seuls moyens qu'ils tentent pour s'élever, est aussi le spectacle peu édifiant que la nature nous donne...
A ce moment, Destève entendit le bruit accoutumé et qui lui était si cher, que faisait la porte de sa maison en s'ouvrant. Lucile sortait ; elle vint vers le banc où se trouvaient les deux hommes, elle s'assit sans rien dire tout contre son père et appuya sur lui sa douce tête. Destève regarda son enfant et eut un air d'inquiétude :
— Chérie, comme tu es pâlel Qu'est-ce que c'est? as-tu mal?
— Non, fit-elle, d'une voix languissante et câline, en levant les yeux vers le père qui l'aimait. Je n'ai pas mal, seulement je suis bien fatiguée.
— Allons, vite, il faut aller te reposer; il est tard, voilà la nuit venue.
Et, prenant la main de l'enfant, il dit à Cadars :
— Vous m'excuserez, mon ami; je vais accompagner Lucile dans sa petite chambre et entendre, comme d'habitude, sa prière du soir. Je sais d'ailleurs que je peux vous laisser, car vous ne redoutez pas d'être seul, vous avez toujours en vous de quoi entretenir votre pensée.
La porte de la maison, une lourde porte dont le bois, rongé par les intempéries, était protégée par de grosses têtes de clous, tourna de nouveau sur ses vieux gonds rouilles, et une faible lumière monta lentement aux étages successifs de l'escalier.
Le promontoire où étaient situés la maison et le jardin de Daumière, porté haut dans le libre espace, laissait voir une large étendue de ciel, brillant dans la nuit d'été d'une multitude infinie d'étoiles. Cadars enfonçait ses regards dans cette profondeur immense existant seule au-dessus de l'ombre terrestre, et il songeait :
« L'éclat du jour n'éblouit plus la vue, pensait-il ; il ne la trompe plus sur les infimes dimensions de notre monde, la totale vérité apparaît, et, maintenant, la voilà, là-haut, la nature, dans ses éléments les plus universels et les plus nus, dans ses masses les plus énormes et les plus dépouillées; la voilà sur son véritable support et dans son dernier fond, bien plus sauvage, bien plus dur encore que les mœurs trop rudimentaires qu'on m'a révélées aujourd'hui. Où est la bonté dans tout cet infini, où est l'amour? où sont la moralité, la pureté? où trouver la vie de l'âme et l'idéal du Bien? Ils ne sont pas dans les forces primordiales qui agissent làhaut, ils ne sont pas dans ces hommes naturels attachés de si près au sein avare de la terre... »
Des paroles exhalées par une délicate bouche d'enfant tombèrent alors d'une fenêtre ouverte :
« Veillez sur moi, mon bon Ange ! Lucile vous aime et veut écouter votre douce voix.
« Petit Jésus, mon doux maître, que je vous aime! que je
voudrais vous plaire! aussi je veux être sage pour vous faire plaisir.
« Mon Dieu, faites que je n'oublie jamais ma pauvre maman, et faites que je lui ressemble, à elle qui était si bonne 1 »