CHAPITRE VII
Deux années s'étaient écoulées depuis les confidences de Destève à son ami.
Lucile, sans avoir encore toute sa taille, avait grandi. Elle portait maintenant des robes plus longues, sous lesquelles on voyait à peine ses pieds; ses cheveux blonds ne flottaient plus sur ses épaules, ils formaient une masse soyeuse, relevée au-dessus de son cou blanc. Son visage, toujours d'expression calme et douce, avait atteint, en devenant plus ovale, toute la perfection de lignes pures et de coloris suave qu'annonçait la figure de l'enfant; de ses yeux à la nuance dorée, en harmonie avec son teint de blonde, rayonnaient une lumière plus pensive, un regard plus profond qu'auparavant. En allant à côté de Destève, elle ne lui donnait plus la main : ce geste est naturel à la faiblesse première des enfants qui craignent les chutes ou qui se font tirer en avant dans leur marche vite lasse; il ne convenait plus à ses jeunes forces. Mais, ayant encore besoin de protection, et contente de se sentir tout près de son père, elle s'appuyait volontiers sur son bras. Elle était assez grande aussi pour pouvoir, debout, dans une attitude de tendre affection, laisser reposer sa tête sur l'épaule de son père.
Le père et la fille profitaient de tous les intervalles libres que ses fonctions laissaient à Destève pour retourner à leur séjour favori, celui de leur maison de campagne. Ils passaient à Daumière quelques rapides semaines du printemps, puis
trois longs mois de l'été. Cette année-là, ils y vinrent encore en hiver, au congé du jour de l'an.
Destève aimait les aspects de tristesse qui émanent de la terre dépouillée, et Lucile ne s'ennuyait jamais nulle part, mais en toutes les saisons sa jeune vie s'animait à Daumière mieux qu'ailleurs; là tout lui était attrait et joie.
La bonne Jeanne-Anne avait précédé ses maîtres pour préparer la maison et pour allumer les feux, sans quoi, en venant de Toulouse, ils auraient trouvé le climat du Rouergue peu accueillant. Quand ils arrivèrent, il était déjà nuit : ces jours de la fin de décembre soulèvent à peine pendant quelques heures le pesant rideau des ténèbres et le laissent aussitôt retomber. Lucile n'eut pas le temps de courir dans le jardin, dans la prairie, dans le bois, comme elle l'aurait voulu; elle se contenta de reconnaître les diverses pièces de la vieille demeure ; puis, ayant pris avec son père un léger repas composé de mets du pays, elle se retira dans sa chambre pour achever de la mettre en ordre et pour se coucher.
Quand Jeanne-Anne l'eut laissée endormie, elle chercha Destève ; elle le trouva tenant une lampe à la main et la levant pour regarder le portrait de Thérèse qui rayonnait seul dans l'ombre. La vieille servante respecta un moment sa contemplation, puis elle l'appela doucement :
— Monsieur Etienne! fit-elle; et, Destève s'étant retourné, elle ajouta :
— Les filles de la paroisse, voyant le temps bas, sont venues ce matin; s'il tombe du blanc, c'est Lucile qui doit faire la cérémonie.
— C'est un très joli usage; mais Lucile pourrait prendre froid.
— Je ne sais pas si c'est joli, en tout cas c'est utile pour empêcher des malheurs; nos anciens le savaient bien. Si une fille de quinze ans sort la première dans la contrée, les blés réussissent, et il vient autant de fruits en automne que de fleurs
au printemps. Et puis la fille est sûre de rester sage toute sa jeunesse.
— Oh! Lucile restera bien sage sans cela.
— On ne peut pas savoir, répliqua la paysanne défiante. Enfin, vous voulez bien, n'est-ce pas? Je verrai ce qui se passe la nuit, et, au bon moment, j'irai éveiller Lucile.
Destève ne crut pas pouvoir refuser; mais il recommanda vivement à la servante de bien couvrir la jeune fille.
De longues heures se passèrent dans le morne, dans l'infini silence de la nuit d'hiver. A un moment, Destève, qui n'avait pas fermé ses volets, sentit une clarté effleurer ses paupières. Ce n'était pas le jour, rien ne brillait à l'horizon de l'Est vers lequel regardaient les fenêtres; la lueur qui entrait dans la chambre montait d'en bas, de la terre hivernale, du jardin glacé : c'était un reflet de la première neige qui venait de tomber sur le pays. Entendant la porte de la maison s'ouvrir avec son bruit accoutumé, Destève, s'habillant à la hâte, s'approcha de la fenêtre pour voir au dehors.
Sous la nuit finissante, resserrés dans un cercle de brume, les premiers plans de l'horizon, les plus familiers, s'apercevaient couverts d'une monotone couche blanche qui les confondait presque entre eux; et, tout près de la maison, dans les allées tournantes du jardin, une forme humaine s'avançait, marquant des pas légers sur la neige intacte, immaculée, où n'apparaissait avant eux aucune trace, même de pieds d'oiseaux : la neige nouvelle, ne pouvant pas, dans une nature où habitent des hommes et des bêtes, garder bien longtemps sa pureté sans tache, aimait à être atteinte d'abord par la paisible candeur d'une très jeune fille; celle-ci ne l'affligeait pas en inaugurant, au moment où allait paraître l'aube, sur son repos encore inviolé, le mouvement inévitable de la vie.
Pendant que Lucile accomplissait le rite populaire, elle resta seule, personne n'alla vers elle, personne ne lui parla; ceux même qui l'aimaient le mieux devaient se tenir à l'écart,
n'ayant pas le droit de l'assister dans la mission qui lui était uniquement réservée.
Quand le fin sillon des douces empreintes eut entamé la nappe blanche étendue sur toutes les allées, le bruit de la porte se fit entendre de nouveau. Ayant rempli au dehors le rôle qui devait être de bon augure pour le pays, Lucile venait reprendre dans la maison sa place d'innocence et de grâce.
La tradition populaire, en chargeant une jeune fille de rendre la neige bienfaisante pour les fruits de la terre, avait fait œuvre de poésie inconsciente, mêlée à un calcul pratique. Le père de Lucile sentait plus clairement et plus absolument le prix de l'adolescence virginale; bien loin d'associer à ce charme quelque prévision d'utilité, il cherchait, au contraire, à écarter de la jeune fille toute approche et tout aspect vulgaires. De même que l'on couvre ces êtres des plus gracieuses parures, que rien ne paraît assez flatteur pour les vêtir, — à l'heure où sa fille allait atteindre ses quinze ans, il n'avait voulu offrir à ses yeux autour de Daumière que des objets charmants; sacrifiant à cette pensée quelques-unes de ses habitudes, il avait fait reculer hors du jardin tout ce qui ressemblait à une culture utile; dans l'enceinte familière où Lucile devait être gardée et où elle devait le mieux se plaire, il n'y avait plus que des pelouses et des fleurs, — ornements encore endormis sous la neige, mais qui, au printemps prochain, étaleraient avec abondance le seul aspect qui fût digne des regards d'une jeune fille.
Le dimanche, Lucile, arrivant à l'église par le chemin de Daumière, se vit très entourée. Heureuses d'avoir une occasion de lui parler, les filles lui demandaient si, le jour de la neige, elle n'avait pas été fatiguée par son lever matinal. Les hommes disaient leur espérance d'une année fertile comme on n'en avait pas vu, de mémoire de vieillard. Et les femmes s'écriaient: « Certes il en sera ainsi; la terre fera des miracles ce printemps. »
Après la messe, le père et la fille se rendirent à Mirole. La maison, peuplée pour Destève de beaux et cruels souvenirs, était habitée par Guillaume Issalys et sa jeune famille, et Lucile ne faisait pas un séjour, même rapide, à Daumière, sans demander à voir ces proches parents pour qui elle éprouvait une affection chaque fois plus manifeste; elle semblait chercher par là à resserrer les liens entre elle et l'image de sa mère.
Elle fut reçue avec de vifs témoignages de tendresse où se mêlaient des cris d'admiration; et Guillaume, parlant par images comme les gens naïfs auxquels l'associaient ses occupations rurales, prononça la sentence dont on salue les jeunes filles :
— La jolie plante a presque achevé de grandir; si elle veut trop pousser, nous choisirons un caillou assez lourd et nous le poserons sur sa tête.
Lucile, troublée pour un rien, comme il arrive à cet âge, ne put s'empêcher de rougir, et, s'en apercevant, elle se sentit plus confuse encore. Alors, elle s'éloigna avec sa tante et ses cousins.
— Oui, c'est une jeune fille, dit Guillaume à son beau-frère, et non pas seulement par la taille, mais aussi par l'expression du visage : elle a maintenant un air plus réservé, quoique toujours aimable; elle paraît sentir sa dignité nouvelle.
— Depuis quelque temps on la regarde beaucoup, répondit Destève. Enfant, je la défendais contre les dangers matériels; voici l'âge où il faut veiller sur sa candeur et la préserver des indiscrétions. Ce serait le rôle de Thérèse, et elle n'est pas là pour le remplir 1
Destève, comme s'il cherchait quelqu'un, jeta des regards sur le jardin, sur la maison, restés les mêmes qu'au temps de son bonheur : sa physionomie se fit plus triste, et il soupira profondément.
Guillaume avait eu un attachement très admiratif pour sa
sœur; mais il ne se plaisait pas beaucoup dans la tristesse, et il n'avait guère de paroles pour exprimer les sentiments douloureux ; il se contenta de serrer la main de Destève, et celuici, comprenant que son beau-frère s'intéressait à la vivante éclosion de la jeune fille, reprit :
— C'est donc moi qui dois protéger et garder Lucile, moi et Jeanne-Anne. La bonne vieille est soupçonneuse : à Toulouse, dans les rues, elle ne quitte point d'un pas l'être précieux, le trésor qui lui est confié, et s'indigne à la vue du moindre empressement. Je suis presque aussi ombrageux : ainsi, tout à l'heure, traversant à pied la petite ville où j'avais affaire, j'ai marché vite avec Lucile, parce qu'on s'arrêtait pour la regarder. Tu sais qu'elle est intelligente et fine, que rien ne lui échappe; aussi elle sent qu'il y a quelque chose de nouveau, qu'elle est devenue plus importante : de là, cet air de dignité, ces manières posées, plus lentes, qui ont frappé tes yeux, quand tu l'as revue.
Lucile revenait ; son oncle lui dit :
— Je suis sûr que les gens de ton village t'ont bien accueillie. Ah ! on te fera de belles fêtes, quand tu te marieras !
— Quand je me marierai I Ah! mon Dieu! fit Lucile, voilà qui est bien loin, si cela doit venir jamais. Et mon âge de jeune fille qui commence à peine, qu'en faites-vous, s'il vous plaît, cher oncle? Je vois devant moi de belles années, bien claires, bien simples, et je ne suis pas pressée qu'elles passent. Être une jeune fille, c'est flatteur et charmant : il ne me semble pas qu'il y ait rien de mieux.
— Va, tu as bien raison, dit la jeune Mme Issalys. Il ne faut pas courir vers les soucis, ils viennent assez tôt.
— C'est vrai que j e n'ai pas de soucis. Tout me paraît facile ; on ne me refuse rien. J'ai beaucoup de choses à apprendre, et je sens près de moi un bien bon maître, très patient, qui est toujours prêt à me répondre, acheva- 1- elle en souriant à son père.
Du grand vestibule où l'on s'était arrêté, on passa dans le salon. Là, l'aîné de ses cousins, un robuste garçon d'une dizaine d'années, montra à Lucile des objets brillants appliqués au mur :
— Tiens, vois le sabre et les épaulettes de grand-père 1 C'est beau, n'est-ce pas ?
— C'est bien beau, mais le sabre me fait peur, dit la jeune fille en s'écartant.
Lucile avait quelque appréhension des armes meurtrières, et elle mit de la complaisance à l'avouer : elle devinait qu'elle faisait plaisir ainsi à son cousin qui, n'étant pas craintif, se sentirait fier de son avantage.
Après cela, elle se tut et parut réfléchir. Au bout d'un moment, s'adressant à la fois à son père et à son oncle, elle dit:
— Ma pauvre maman, je sais trop pourquoi je ne l'ai pas connue. Mais mon grand-père et ma grand'mère, pourquoi ne les ai-je jamais vus? Pour quelle raison sont-ils partis?
Cette question embarrassa Guillaume qui regarda son beaufrère, attendant que celui-ci se chargeât de répondre. Destève expliqua la triste situation :
— Le malheur qui t'a rendue orpheline, ma pauvre chérie, a désolé aussi cette maison. Ta grand'mère est tombée malade de chagrin; ton grand-père, comprenant que la vue de ces lieux l'accablait, l'a emmenée en Italie, son pays natal, pour tâcher de la distraire et de la guérir. Ils sont morts tous les deux, là-bas, au loin, à une époque où tu étais encore bien petite. Ton oncle seul a pu aller auprès d'eux et les assister à leurs derniers moments.
Guillaume, pressé d'interrogations par Lucile, qui désirait savoir, dut lui raconter, non seulement la mort des grandsparents qu'elle n'avait jamais vus, mais aussi des traits de leur caractère, des anecdotes de leur vie; elle montrait de la vivacité à recueillir tous ces détails, pour remplacer de son
mieux la connaissance personnelle qui lui avait fait défaut. Ce jour-là Lucile, tout en s'occupant avec affection de ses cousins, ne se mêla pas beaucoup à leurs jeux; elle resta plus volontiers avec son oncle et sa tante, son intérêt s'éveillant pour le passé dont ceux-ci détenaient la tradition, et son âge affaiblissant l'attrait qu'elle éprouvait naguère pour les amusements enfantins.
En quittant Mirole pour rentrer à Daumière, Destève voulut faire un détour par la montagne, afin de donner à Lucile le spectacle, nouveau pour elle, d'un vaste horizon qui devait à la fois étendre la vue et agrandir les sentiments de la jeune fille.
La veille, le vent du Sud s'était levé, et, à son souffle tiède, la neige avait fondu, ne laissant de sa splendeur froide que quelques plaques parsemées, au fond des gorges sombres qui regardent le Nord. La montagne formait un abri contre le choc du grand vent; mais, à mesure que la père et la fille s'élevaient sur les pentes, ils entendaient le souffle puissant mugir de plus en plus fort au-dessus d'eux. Ne voulant pas atteindre le sommet balayé par l'autan, Destève s'arrêta avec sa fille dans une enceinte de rochers, qui les défendait en arrière contre les coups du vent, et qui laissait s'ouvrir devant eux une vaste étendue de pays montant en amphithéâtre, depuis la rivière à leurs pieds, jusqu'à des plans étages de coteaux, dont les plus lointains allaient se perdre en bleuissant dans le ciel.
Destève, fier de son beau pays, pensait, en montrant cette immense et lumineuse perspective à sa fille, provoquer chez elle un cri de ravissement. Ce fut le contraire qui arriva. Lucile, dans un murmure étouffé, dit : « Oh! c'est trop grand, j'ai peur!... » Et elle se détournait de la vue illimitée, comme pour la fuir; mais elle ne continua pas ce mouvement craintif : ses regards s'étaient posés, tout près d'elle, sur des touffes de
bruyère encore fleurie, décorant d'un feston violet le haut des rochers, et, retenue par ce détail de grâce, elle souriait de plaisir. Destève l'appela, disant :
— Moi, je distingue là-bas Daumière, la maison, le pré, le bois; ne veux-tu pas les voir aussi?
En entendant le nom de l'endroit aimé, Lucile se rapprocha de son père, et elle regarda les points que celui-ci désignait dans l'étendue.
— C'est vrai! c'est bien celai fit-elle; on reconnaît tout... Mais comme cela paraît petit et noyé dans ce grand ensemble ! Quand nous sommes chez nous, notre maison nous semble si considérable, si importante, tout un monde! De voir maintenant qu'elle est si peu de chose, c'est une déception.
— N'est-ce pas aussi un enseignement, ma chérie? En se tenant clos dans des chambres peuplées d'impressions à soi, on s'imaginerait facilement que tout se borne là, qu'on est les seuls dans un pays, dans l'espace, à penser, à sentir, à vivre. Cette large étendue, dans laquelle se confond notre demeure, te montre qu'il n'en est pas ainsi. Tu le vois par tes yeux, il existe beaucoup d'autres maisons que Daumière, beaucoup d'autres prairies que notre pente herbeuse, beaucoup d'autres bois que notre bois touffu. Il est aisé d'apprendre qu'on n'est pas seuls dans l'espace; il suffit de monter jusqu'à un lieu un peu haut pour s'en apercevoir... Mais nous ne sommes pas seuls, non plus, dans le temps; d'autres humains, beaucoup d'autres, nous ont précédés. Ceux-là sont morts, on ne les voit pas eux-mêmes, en personne ; mais ils ont vécu, ils ont possédé leur part des années et des heures, et ils l'ont employée de manière à laisser de fortes traces de leur passage, ne serait-ce que par les maisons qu'ils ont édifiées. Et ces demeures de nos devanciers, elles figurent presque toutes dans cette étendue que tu vois. Je vais te les montrer tout autour de Daumière, dans notre pays, puisque nous avons l'avantage d'avoir un pays, de vivre dans la contrée où avant nous ont
habité nos ancêtres, les diverses familles dont nous descendons par nos grand'mères. Tiens, mon enfant, regarde !
La lumière du soleil, voilée de temps en temps, puis découverte par la fuite des nuages, se projetait tour à tour sur des parties différentes du vaste paysage, et Destève nommait les habitations familiales qui s'éclairaient ainsi l'une après l'autre dans la perspective :
— Les maisons un peu anciennes, disait-il, sont reconnaissablés au bouquet d'ifs qui s'élève à leurs abords. Ces arbres lents à pousser étaient au goût de nos pères ; ils les plantaient, de préférence à d'autres, espérant qu'ils deviendraient le signe de la longue durée d'une famille au même lieu ; leur verdure, la seule qui persiste dans la nudité grise de l'hiver, apparaît nettement à travers la distance. Vois, la tache verte reluit au soleil près du mince château de La Roque, orné de sa fine tour au milieu et de ses poivrières aux angles 1 Cette maison élancée présente sa façade au vent d'autan; et tu peux imaginer la force des souffles qui l'assaillent, tandis que le faîte de la montagne nous abrite ici. C'est la maison où était née la mère de mon père, et où bien des fois elle m'a conduit enfant; quand nous étions là, chez son frère, mon grandoncle, je les entendais se remémorer tous deux leurs impressions de jeunesse, s'entretenir de leurs parents, se dire l'un à l'autre : « Te souviens-tu?... » J'ai retenu ces histoires de famille, ces anecdotes qu'ils se racontaient; je te les redirai, mon enfant, afin que tu les conserves dans ta mémoire et que tu les transmettes à ton tour...
Suis maintenant du regard cet étroit vallon qui serpente entre les bois : voilà, au bout, l'eau de l'étang qui miroite et le bouquet d'ifs et la maison de Pradials, lieu d'origine de mon arrière-grand'mère, où nous allons de temps à autre visiter les cousins que nous y avons encore.
— Eh! quoi! fit Lucile étonnée; c'est ce cher Pradials si humble, si caché, qui me plaît comme un asile! Comment
deviner qu'un endroit, si intime d'apparence, est mêlé à tant d'étendue et à tant de ciel !
— Notre aïeule, m'a raconté mon père, aimait aussi cette forme de berceau qui avait entouré son enfance. Elle y revenait souvent, montée sur une mule, seule manière d'affronter les mauvais chemins qu'il y avait alors. Une fois elle rapporta de Pradials un plant d'alisier, et de là sont venus tous ceux qui croissent maintenant dans le bois de Daumière...
Si l'humble Pradials se laisse difficilement reconnaître dans la perspective, il est aisé de voir là, sur notre droite, l'imposant château où naquit Isabelle de Lérac, une aïeule de ta mère et de ton oncle Guillaume. Jean Issalys servait comme officier dans le régiment que commandait M. de Lérac; reçu à titre de compatriote dans la famille de celui-ci, il plut à la jeune fille et l'épousa, avec le plein consentement du père qui l'estimait. Cette famille dont tu descends est éteinte; le dernier représentant, désirant sauver la belle architecture du château, l'a donné à une congrégation de Religieux enseignants, assez puissante pour l'entretenir; il a assuré ainsi la conservation de ce bel édifice de la Renaissance, des fines sculptures qui le décorent et des allées droites du parc, que bordent d'antiques arbres toujours verts. De plus, en s'abstenant de le vendre à un propriétaire jaloux, il en a rendu l'accès plus facile aux visiteurs, toujours bien accueillis par les bons prêtres qui le possèdent maintenant. Nous irons, ma chérie, y retrouver la trace de ton aïeule; elle était contemporaine de Fénelon et de Racine; je l'imagine comme douée des plus hautes vertus, en pensant aux dons extraordinaires qui brillaient dans l'âme de sa descendante, ta mère.
Maintenant Lucile écoutait les paroles de son père avec avidité et suivait ses gestes d'un regard ardent.
— Oh! fit-elle, cet horizon indéfini ne me fait plus peur. Ce n'est pas seulement de l'air, de la terre et du soleil. 11 y a du monde là. beaucoup de monde, des âmes, des existences
qui ont peuplé cette étendue avant nous et sans lesquelles nous ne serions pas. O le cher pays! comme il est animé! Il l'est plus encore dans le passé que dans le présent, puisque tant de familles nous y ont précédés... Père, vous me raconterez, n'est-ce pas ? tout ce que vous savez de nos grands-pères et de nos grand'mères, afin que je les connaisse pour les mieux aimer!
— Oui certes, ma chérie, je te dirai tout. Nos regards et nos cœurs doivent se tourner souvent vers le passé. Quelle légèreté de vivre au jour le jour dans un pays, comme s'il n'avait jamais été vu par personne, dans une maison comme si elle n'avait jamais été habitée avant nous! C'est, sottement plein de soi-même, se contenter d'une vue bien bornée. Et s'enorgueillir en se sentant maître et possesseur, quelle impiété! Nous n'avons rien créé, tout ce que nous possédons nous a été donné... Tu ne penches pas vers cet aveuglement et cet égoïsme, ma chérie. Depuis que tu n'es plus une enfant, je vois tes tendresses s'étendre. J'ai été bien touché tout à l'heure, à Mirole, lorsque tu as posé des questions sur tes grands-parents. C'était, dans ta jeune âme, l'émouvant éveil du culte qui est dû au passé ! J'ai senti à ce signe que le moment était venu de te conduire ici, sur ces hauteurs, d'où tu pourrais embrasser beaucoup de temps parmi beaucoup d'espace Combien j'aime à voir se déployer, largement, rapidement en toi l'amour pour nos devanciers! Il est bon que les morts soient adoptés par un cœur jeune et tendre; il semble alors qu'ils reprennent élan pour continuer leur vie, avec cet âge nouveau qui va les porter plus loin vers l'avenir...
Pendant cette causerie entre Destève et Lucile, le soleil déclinait dans les rougeurs lointaines de l'horizon, le soir tombait. Et, comme il arrive à cette heure, la force du vent d'autan augmentait encore, la barrière rocheuse où s'étaient abrités le père et la fille ne l'arrêtait plus entièrement; en volant sur leur tête, le courant formidable laissait tomber des
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tourbillons d'air qui les saisissaient brusquement; les vêtements de la jeune fille s'agitaient autour de sa fine taille et sur ses pieds; à chaque instant, de sa main délicate, elle ramenait sur son front ses légers cheveux qui flottaient.
— Il faut descendre, dit Destève, l'endroit n'est plus tenable... Et pendant qu'ils dévalaient les pentes pour fuir la poursuite de l'autan, il ajouta, en quelques paroles que le vent emportait de ses lèvres, si bien que Lucile avait besoin de toute sa finesse d'ouïe pour les saisir :
— Ce soir, à Daumière, je t'ouvrirai les trésors du passé, je te montrerai nos archives de famille; tu les feuilleteras avec émotion et respect, maintenant que ton coeur, dépassant les jours actuels, s'élance pour les aimer vers les êtres qui ne sont plus. Par malheur, ces documents sont bien incomplets, les précieuses traces laissées par nos ancêtres ne se suivent pas, de longs intervalles d'obscurité les séparent; ou, si nous saisissons quelque chose de la vie de nos devanciers, nous ne comprenons pas leurs motifs d'action, quand ils se trouvent trop différents des nôtres; il est difficile parfois de sentir la communauté qui devrait nous unir avec nos parents anciens... Mais, écoute, ma fille! écoute cette voix de l'autan, du souffle dominateur qui règne à cette heure sur le pays; il l'emplit tellement de sa puissance, il mugit si fort sur ses hauteurs et s'insinue avec tant de souplesse au fond de ses replis que nulle créature vivante, parmi les hommes et les animaux, ne l'ignore : toutes le sentent et le reconnaissent; c'est une impression inévitable, commune à tous les êtres peuplant cette contrée, et qui les réunit tous par le lien de l'air agité et sonore. Et ce lien s'étend vers les siècles antérieurs où ce vent souverain a soufflé de même sur le pays; nos pères les plus anciens l'ont entendu, ils ont reçu son tiède toucher, ils se sont baignés dans ses ondes rapides ; pour sa douceur puissante, qui délivre des frimas, et son haleine musicale, inspiratrice de rêves, ils l'ont mis à part des autres courants de l'atmosphère; quand il
avait soufflé tout le jour, ils en parlaient entre eux, le soir, à leur foyer, racontant le tumulte dont il les avait assiégés, comme vont en parler dans un instant tous nos voisins, tous les habitants de ce pays, quand ils regagneront leur demeure; et, ainsi, en s'imposant à tous, ce mouvement de l'air, vaste et familier, forme comme une trame, un grand réseau où les générations successives sont rapprochées, cessent d'être étrangères, les vivants d'aujourd'hui pouvant se dire en pleine certitude que les vivants d'autrefois éprouvèrent au moins quelques impressions semblables aux leurs, malgré la distance des siècles.
Destève se tut un moment : Lucile paraissait songeuse; son père reprit :
— Ne te semble-t-il pas, d'ailleurs, que l'autan évoque le passé? Il en est l'image sensible par sa fuite rapide dont on perçoit l'écoulement, par sa grande voix qui paraît venir d'un mystérieux lointain, par son accent d'infini, de cet infini où tiennent à la fois tous les âges.
Le crépuscule venait, confondant les formes dans une teinte vague. A ce moment, Destève et sa fille, sortant des bois, traversaient un espace ouvert, une prairie que jonchaient les feuilles tombées des arbres. Pareil au battement d'une grande aile invisible, un coup de vent subit balaya la multitude des feuilles mortes et les souleva frémissantes jusque dans le ciel.
— Oh ! fit Lucile, bouleversée, mettant ses mains sur ses yeux; on dirait des âmes qui volent!
Son père lui répondit :
— Les âmes de nos pères, celles qui jadis ont frissonné au bruit de ce vent, elles dorment dans nos archives de Daumière, où nous allons les réveiller, si tu veux. Voilà que la lumière disparaît; l'heure du soir convient bien à ce retour des morts dans la demeure où ils ont vécu. Viens, hâtons le pas vers eux.
Quand ils furent arrivés dans leur maison et dans le cabinet d'étude de Destève, celui-ci ayant ouvert une porte dissimulée dans le mur, des liasses de papiers jaunis apparurent par longues rangées aux yeux surpris de Lucile. Destève prit les plus hautes, les plus éloignées de la main, et, les posant sur la table, il les ouvrit à la clarté de la lampe.
— Tiens, fit-il, au-devant de ta jeunesse vient d'abord un document gracieux, gracieux et en même temps tout imprégné de religion.
Et il se mit à lire la vieille écriture de notaire :
— « En présence de notre Sainte Mère l'Eglise, à la louange et l'honneur de Dieu, de la Sainte Trinité et de toute la cour céleste du Paradis, il est fait des pactes de mariage entre Barthélémy Destève, garde des petits sceaux, et Louise Ségalas, fille mineure de maître François Ségalas, conseiller à la Cour des Aydes... » Ahl voici la clause attrayante que je t'annonçais : « En considération du mariage, Me François Ségalas donne à sa fille, future épouse, une robe de velours avec cotte de moire d'argent faite et garnie, et une robe de moire glacée avec cotte de satin faite et garnie. »
Lucile s'écria :
— Comme ces habillements devaient être beaux 1... de si loin, ils éblouissent encore.
— J'étais bien sûr, fit Destève, que tu ne serais pas indifférente aux parures de nos grand'mères. Mais le plaisir d'être belles n'effaçait pas dans leur cœur la piété; après les cadeaux de noce, après les conventions pécuniaires un peu minutieuses, les fiancés, ayant inauguré leur contrat par une invocation dévote, le terminent par un geste religieux, selon le témoignage du vieux scribe :
« Ainsi, se tenant debout, l'ont promis et juré sur les Saints Évangiles, en touchant tous deux le livre de leur main. »
— Mon Dieul s'écria Lucile, les yeux pleins de rêve; on dirait qu'ils sont là, l'un près de l'autre, qu'on les voitl
Son père déplia un parchemin qui en s'ouvrant craquait aux angles :
— Voici... c'est l'alternative de ce monde... voici maintenant un testament, celui d'Antoinette Gombert, écrit d'une longue écriture aux traits déliés où se révèlent, semble-t-il, de la sensibilité et de la faiblesse. Tu vas voir revenir un don de robes, mais celles-ci ne brillent pas de l'éclat nuptial, elles apparaissent toutes sombres dans un cortège funèbre ordonné par la charité... Songeant à l'heure dernière, qui peut-être est proche pour elle...
— Cette heure est maintenant venue depuis longtemps, interrompit Lucile.
— Oui, depuis très longtemps; et sachant qu'elle viendrait, Antoinette prend ses sûretés pour cette autre vie que le chrétien envisage avec tant d'espoir et tant de crainte : « Il n'est rien, dit- elle, de plus certain que la mort ni de plus incertain que l'heure d'icelle... » Elle redoute le sinisfre passage et désire y être accompagnée par des prières; elle écrit : « Après que mon âme aura été séparée de mon corps, je veux et entends qu'à mes honneurs funèbres soient appelées douze pauvres femmes veuves et qu'à chacune d'elles soit donnée une robe de drap noir... » Puis elle établit une fondation de messe pour le salut de son âme et de l'âme de ses parents défunts ; et sans doute cette grand'mère avait une foi ingénieuse et délicate, et désirait spécialement que les oraisons dites pour elle fussent entendues de Dieu sans risquer de se perdre, car elle stipule dans une clause cet arrangement exceptionnel : « Je demande que pendant toute la durée de la messe le tabernacle reste ouvert. »
Lucile était très émue, elle murmura :
— Ohl la pauvre grand'mère 1 elle était tourmentée de scrupules sans doute, elle voulait tout faire pour être sûre d'aller au Ciel... Dieu l'a entendue certainement... Penser qu'elle a mis sa main sur ce papier, là, à cette place !..,
Père, je voudrais bien toucher cette feuille, donnez-la-moi.
Prenant le parchemin jauni, la jeune fille, comme si elle cherchait une trace, y passa ses doigts fins et roses; puis, tout à coup, par un élan de tendresse de famille et de compassion pour les morts, elle éleva la page poudreuse, et, sur la vieille signature, ses lèvres fraîches mirent de jeunes baisers.
Ainsi, sous le toit de Daumière, dans le cercle intime de la lampe, quelques figures abolies, se levant du fond du passé, venaient se faire connaître à l'esprit et au cœur d'une jeune fille qui accueillait pieusement ces anciens visages de sa race. Et pendant ce temps, comme un vague bruit de foule, les souffles de l'autan rapide menaient autour de la maison close leur vaste rumeur; des coups de vent subits froissaient les rameaux des arbres contre les murs, secouaient les portes et glissaient furtivement au ras des fenêtres : on eût dit, dans l'ombre nocturne, un vol continu d'esprits aux alentours, comme si les anciens habitants de cette demeure répondaient tous à l'évocation qui avait éveillé quelques-uns d'entre eux.
A ce bruit, qui lui paraissait plus impressionnant que d'habitude, Destève se laissait gagner par le rêve. Lucile, quand s'accroissait le tumulte, ressentait un léger frisson; mais elle se rassurait par la présence de son père, et la curiosité la reprenait de voir les temps d'autrefois, semblables jusque-là à un désert, se peupler de créatures vivantes à qui elle tenait par le lien du sang. Destève lui dit :
— En ces temps anciens, les hommes s'agitaient comme aujourd'hui à travers les joies et les souffrances. Ces âges étaient abondants en malheurs publics, qui retombaient sur la vie domestique. Notre famille en reçut une fois des atteintes : c'était à l'époque des guerres de Religion. Deux de nos ascendants trouvèrent la mort dans un épisode de ces affreux troubles. Nous avons là le récit qui porta ici, à Daumière, la nouvelle du cruel événement. Je vais te le lire. C'est un message envoyé par un châtelain du haut Rouergue à Anne Gui-
rard, femme d'Antoine Destève ; le malheur étant arrivé près du château qu'il habitait, il en avait appris toutes les circonstances, et il les lui mandait. C'est ainsi, par cette lettre dont les feuilles sont devant toi, que notre aïeule fut frappée à la fois de deux coups soudains : cette lettre lui annonçait qu'elle ne reverrait plus ni son mari, ni son frère, ces deux êtres si proches de son cœur ayant été tués ensemble par les huguenots de la montagne, vers lesquels ils avaient été délégués pour tenter des négociations de paix.
Destève, un doigt sur les lignes, lisait à haute voix cette lettre ancienne et obscure que Lucile n'aurait pas su déchiffrer. Pendant qu'il lisait, la jeune fille laissait échapper des exclamations de pitié ; quand il eut fini, comme elle se penchait sur la page, deux larmes de ses yeux y tombèrent. Destève fit un geste pour les essuyer; mais il s'en abstint, et, profondément attendri, il les regarda, les laissant imprégner peu à peu le papier. Alors, il dit à sa fille :
— Tes pleurs, en restant sur ces feuilles vénérables, les marbreront, et néanmoins je veux les y laisser. Ce papier porte déjà des taches qui ont effacé des mots en plusieurs endroits; ce sont les émotionnants vestiges des larmes versées par notre aïeule lorsqu'elle lut la lettre fatale. Tes pleurs se mêleront à ses pleurs, tes pleurs jeunes à ses pleurs anciens : quelle pieuse communauté entre des générations si lointaines!
— 0 la pauvre grand'mère, fit Lucile, comme je la plains! Qu'elle dut être malheureuse! Perdre à la fois deux personnes si proches! En recevant l'affreuse nouvelle, quels cris de douleur elle dut pousser!... Il semble qu'on les entend encore, ici, dans la maison!
— Oui, cette maison ancienne, avec ses formes restées les mêmes, garde pour nous des traces vivantes qui nous rattachent intimement au passé. Les femmes de notre famille, qui s'étaient établies dans cette demeure pour être heureuses, y ont goûté de grandes joies, il faut le croire; mais il est trop
certain qu'elles y ont aussi beaucoup souffert... Elles se tenaient enfermées ici, occupées des soins de l'intérieur; elles brodaient ces tapisseries de laine et de soie que tu admires avec raison, ma chérie, ce sont en effet les plus beaux ornements de nos chambres; elles les brodaient point par point, pensée par pensée, attentives; leur main blanche et légère courait sur l'étoffe avec le petit doigt levé, comme vous faites. Mais parfois elles laissaient retomber l'ouvrage sur leurs genoux, et songeaient; car pendant ce temps, leur père, leurs frères, leur mari affrontaient peut-être au loin les hasards de la vie, les luttes, les rivalités, les périls, et nos aïeules, dans la solitude de ces demeures, tremblaient pour les absents... Jeanne Rozal, en particulier, reçut le contre-coup de terribles épreuves, qui, cependant, pour elle et pour celui auquel sa vie était associée, se terminèrent par un triomphe. Toute jeune, à quinze ans, ton âge actuel, ma chérie, elle avait été mariée à Jean Destève, conseiller au Présidial, magistrat austère, plein de volonté et de force. La peste ayant éclaté dans la ville, et la mortalité étant immense, le peuple ignorant et soupçonneux attribua le fléau à quelque intervention criminelle et se souleva. Les consuls, les autorités, abandonnant leur charge, cherchèrent refuge hors des murs, loin de tous ces dangers. Parmi les hommes qui détenaient une part du pouvoir public, peu restèrent à leur devoir : notre aïeul se mit à la tête de ceux-là. Par ses sages conseils, par sa fermeté, sans doute aussi grâce à ce prestige qui entoure les hommes doués d'éminentes qualités, il contint et calma la sédition, il amena le peuple à accepter les mesures sanitaires qui devaient sauver les existences survivantes. Pendant ces luttes périlleuses, tandis que ces actes courageux s'accomplissaient sous les brumes mortelles de la ville, Jeanne, à qui son époux avait assigné le séjour ensoleillé de Daumière, restait par obéissance dans la saine lumière qui préservait sa jeunesse; mais, anxieuse, elle guettait l'arrivée des nouvelles qu'on lui avait promises. Il me
semble la voir, là, derrière ces fenêtres, observant et attendant... Dis, ne crois-tu pas qu'elle était blonde? moi, je l'imagine ainsi et que cette claire douceur, d'où vient peut-être celle qui reluit sur ton front, avait charmé le magistrat sévère, de visage et d'humeur un peu sombres. Assise dans une embrasure, elle regardait toujours vers la ville, se désolant de ne rien savoir : elle restait là tard, très tard, et reprenait espérance lorsque la lueur des feux, qu'on allumait là-bas pour purifier l'air, brillait dans la nuit au-dessus de l'endroit pestiféré. Elle attendait longtemps, jusqu'au matin peut-être, et lorsque enfin les messagers apparaissaient, lorsqu'ils montaient le sentier de la prairie, elle courait au-devant d'eux, pour apprendre plus vite que son héros vivait encore.
Quand le fléau fut apaisé, il revint à Daumière pour retrouver les siens et prendre un repos bien gagné. Elle le revit, grave toujours, mais rasséréné néanmoins par la joie intérieure du devoir accompli; et elle, humble et heureuse, l'admirait. Ils rentrèrent dans la ville sauvée, et les habitants, par des signes de toutes sortes, témoignèrent à leur sauveur une gratitude qui s'est perpétuée à travers les générations : tout enfant du pays connaît les actes de courageux dévouement, célébrés comme un des plus beaux traits de l'histoire locale...
Mais il est tard, ma chérie! voici venir la nuit profonde, il faut songer au sommeil. Je crains pour toi les fatigues de cette journée où nous avons parcouru beaucoup d'espace et plus encore de temps, puisque, sans quitter notre pays, nous avons voyagé à travers les siècles.
— Oh! père, fit Lucile, lasse en effet de corps, mais rayonnante de pensée; cette journée d'hiver a été plus belle que le plus beau jour d'été. Bien des êtres m'ont apparu pour la première fois, des êtres qui sont des nôtres; aussi ai-je pu les aimer tout de suite. C'est comme si je les connaissais depuis toujours; et ces affections nouvelles me sont bien douces : il me semble que mon cœur agrandi aujourd'hui... Merci, père,
pour ce riche cadeau que vous m'avez fait! Et bonsoir, père chéri ! Je vais dormir maintenant sans regret, car vous avez ressuscité toutes ces figures, et je suis certaine qu'elles vont revenir dans mes rêves : ainsi je ne les quitterai pas; ce sera comme si nous avions le bonheur de les avoir dans notre maison avec nous.
Bientôt tout dormit à Daumière... Cependant, comme un fleuve inépuisable, le vent qui était passé sur les générations mortes, qui avait recueilli leurs murmures, leurs plaintes et leurs exclamations de joie, continua à courir sur le pays où régnait dans l'ombre sa clameur toute-puissante, faite de tous les bruits dont peut retentir l'air immense.
Quand le moment fut venu de partir pour Toulouse, Lucile, plus encore que de coutume, éprouva le chagrin de s'éloigner de Daumière; elle regrettait plus sensiblement de quitter la maison de famille, toute peuplée maintenant d'ombres nombreuses qui lui étaient devenues chères. Dans la vivacité de ses affections nouvelles, elle voulait emporter les plus parlantes des pièces d'archives, comme on se fait suivre, en ses divers séjours, des menus cadres où l'on a mis les portraits des êtres aimés. Mais son père lui représenta que les parchemins où vivaient les vestiges d'autrefois, ne pouvant pas être remplacés en cas de perte, formaient des trésors uniques, trop précieux pour être livrés aux risques des voyages.
— C'est vrai, fit-elle, soumise aussitôt à la raison et docile envers son père. Quel malheur ce serait de perdre une seule de ces feuilles qu'ont touchées nos vieux parents 1
— Un cruel malheur pour nous, et, pour nos ancêtres, presque une autre mort, une descente plus profonde dans la nuit. D'ailleurs, ce n'est pas dans une ville banale, appartenant à tous, qu'il faut évoquer l'image des devanciers; ils reviennent plus volontiers, et on les voit plus distinctement, on entend mieux résonner leur voix, dans la maison où ils ont vécu
et près des objets qu'ils nous ont laissés, marqués à l'empreinte de leur temps. Lors de notre prochain retour, ma chérie, ayant plus de loisir pour rester ici, nous suivrons pas à pas, à travers ces papiers et à travers les âges, les traces de nos prédécesseurs, et alors tu en sauras autant sur eux que moi-même, sans qu'ils aient quitté leur place familière et que nous les ayons troublés dans leur repos.
— Oui, ce sera très bien ainsi... Et si vous voulez, père... Elle hésita un instant; une lueur finement et doucement
malicieuse, voilée de respect, passa dans ses yeux...
— Quand vous avez ouvert la cachette du mur, l'autre soir, le soir du grand vent, il m'a semblé que les précieux papiers, qui sont là heureusement en si grand nombre, n'étaient pas parfaitement bien rangés; ceux que vous cherchiez vous venaient difficilement sous la main; cela vous donnait même un peu d'ennui...
— C'est-à-dire, fit Destève en souriant, que tu as remarqué à la fois et mon désordre et mon manque de patience.
— Oh! père, qu'est-ce que l'ordre! ce n'est pas une qualité bien relevée, ce n'est rien à côté d'une grande intelligence et d'un grand savoir, comme les vôtres ; et même les minuties du rangement ne vont pas du tout avec les hautes idées.
— Voilà que tu me fais des compliments, à présent.
— Je dis ce que je pense de mon père. Il a bien raison de ne pas s'embarrasser de petites choses. Seulement, il serait bon peut-être que quelqu'un s'en occupât pour lui; quand les objets sont à leur place, ils se retrouvent plus vite, sans qu'on perde de temps.
— Oh ! c'est bien vrai.
— Et justement il y a des personnes qui ont ce goût, qui sont plus contentes quand tout est bien ordonné. Une petite fille comme moi, qui n'est pas bonne à autre chose, aimerait bien à aider son père en lui épargnant de longues recherches.
— Chérie, que tu es gentille! Je ne demande pas mieux
que de recevoir tes bons offices et de voir en jeu pour moi ta douce activité.
— J'aimerais aussi à honorer nos vieux parents par la même occasion; je leur consacrerais bien volontiers tous les soins dont je suis capable : il est bien juste que je leur donne au moins quelques heures de cette vie qui me vient d'eux... Père, quand nous reviendrons ici, si vous voulez me laisser toucher à ces archives, j'ai une idée, dites-moi si elle est bonne : j'ai l'idée qu'il faudrait classer tous les papiers par personnages, c'est-à-dire réunir dans un coffret à part les pièces qui concernent chacun de nos ancêtres; de la sorte, chacun d'eux se montrerait à nous, pour ainsi dire, en personne, av^c son histoire, son caractère peut-être, tous les traits de sa vie qui se sont conservés.
— 0 chérie, ton idée est excellente, et je me repens de ne pas l'avoir eue moi-même, depuis le temps que je fouille dans ces archives et que j'y récolte un peu au hasard. Oui, grâce à ton bon ordre et à ta piété pour les morts, ces archives deviendront comme une galerie de portraits bien distincts les uns des autres, et nos ancêtres, ainsi rangés devant nous, te reconnaîtront pour leur chère et digne enfant.
Le goût ordonné qu'avait laissé voir sa fille rendit Destève, dès leur retour à Toulouse, plus attentif encore à ses manières d'être. Il constatait de plus en plus chez elle une intelligence précise et patiente. Aussi lui confiait-il diverses tâches, par exemple celle de découvrir dans de gros livres tel détail épars qu'il désirait connaître, sans avoir le loisir d'y regarder luimême. Le père et la fille s'occupaient alors ensemble dans le cabinet d'études de Destève, lui à prendre des notes, elle à consulter pour lui les volumineux ouvrages qu'il lui désignait dans la bibliothèque. Aux yeux de la jeune fille, cette bibliothèque était, comme son père le lui avait fait sentir, une réunion d'âmes, d'âmes très riches, prêtes à se donner, si on voulait. Elle ne se permettait pas de les solliciter d'elle-même,
en ouvrant sans autorisation les livres où elles reposaient : un désir la portait bien vers l'inconnu enfermé là, si près d'elle, mais une crainte d'autre part la retenait; émue d'avance d'admiration, elle regardait du dehors ces êtres prestigieux, attendant pour plus tard leurs éblouissantes lumières, lorsque son père jugerait bon de les lui communiquer. Quand Destève rui demandait de se mettre en quête d'une information pour l'aider dans son travail, aussitôt, le front doucement éclairé, elle abordait cette poursuite, ne se laissait pas distraire du but par les rencontres du chemin, ne se fatiguait jamais d'attendre le résultat de sa recherche, et poussait seulement une légère exclamation de joie quand elle avait trouvé. Puis, elle énonçait le renseignement de sa voix claire, et le père, charmé par la douceur de cette scène fréquente, remerciait avec un sourire.
Destève, pour continuer à ressentir, même à la ville, les émotions champêtres dont il avait l'habitude profonde, eut l'idée d'esquisser à son cours une histoire du sentiment de la nature. Il devait pour cela entreprendre un si grand nombre de lectures qu'il aurait reculé devant sa tâche, s'il n'avait pas pu la partager avec sa fille. Il fallait choisir pourtant les ouvrages qui pouvaient le mieux intéresser Lucile ; il avait admiré autrefois dans YHistoire naturelle de Buffon de parfaites descriptions de paysage, prouvant que la beauté des choses extérieures était déjà sentie et exprimée avant Rousseau; il était sûr de faire plaisir à la jeune fille encore un peu enfant, en lui offrant de se promener parmi ce monde des animaux; au cours de cette promenade, elle aurait l'occasion de relever les peintures les plus brillantes des milieux naturels où vivent les bêtes. Lucile ravie put assembler de la sorte et mettre à la disposition de son père un écrin de paysages aussi nets pour les yeux que les plus habiles descriptions tracées par les modernes. Mais ce qui la charma le plus, ce fut de découvrir qu'il vivait en France, au temps de Buffon, de nombreux et passionnés
iS
amateurs de la nature; ils existaient avant lui et à côté de lui, il n'était que le plus savant d'entre eux. Ils habitaient des campagnes reculées ou de toutes petites villes ; quand le grand naturaliste eut publié ses premières études, aussitôt, attirés, encouragés, ils se révélèrent, en lui envoyant les observations animées et minutieuses qu'ils avaient faites sur les mêmes sujets, et ce concours a fortement enrichi la suite de Y Histoire naturelle. La découverte de ces connaisseurs de la nature enchanta Lucile, et quand elle l'eut communiquée à Destève : — Père, dit-elle, ces correspondants de Buffon, c'étaient des gens qui aimaient la campagne comme nous ; on l'a toujours aimée presque autant que nous l'aimons. Et... devinez ce que j'imagine... vous savez bien cette grand'mère dont nous avons le portrait, où elle est représentée avec un rouge-gorge perché sur le dossier de sa chaise... Eh bien! peut-être elle écrivait à M. de Buffon pour lui raconter des traits de mœurs de son petit oiseau.
Lucile aimait la lumière; elle montrait en toutes choses un désir de connaître, toujours animé, mais animé d'un mouvement doux, sans secousse, sans brusque élan. Elle saluait toute découverte par un sourire de plaisir et ce léger cri émerveillé : « Oh! vraiment!... Comme c'est curieux! » Aussi elle interrogeait beaucoup son père; elle lui posait des questions fines et justes, qui, toujours raisonnables, portant sur un objet bien déterminé, rendaient plus facile la réponse de Destève.
Elle était déjà impartiale, capable de voir le mélange du bien et du mal chez les êtres humains ou le beau et le laid, voisins dans les choses. Le penchant de son coeur n'entraînait pas fatalement son esprit, qui restait libre. Tout en aimant ses amies, elle pouvait reconnaître leurs imperfections ; le monde ne se divisait pas pour elle en monstres et en h ros, et comme elle ne supposait nulle part le mal absolu, elle était exempte d'antipathie et s'éclairait de sereine indulgence.
Son intelligence, accrue avec les années, lui inspirait des jugements de plus en plus empreints de finesse. Elle pensait par efle-même, et ne se faissait pas guider uniquement par l'opinion des autres. Un des cours les plus suivis de la Faculté des lettres était celui d'un professeur à la parole abondante et chaleureuse, qui passait pour un orateur fort éloquent. Destève, qui aimait son collègue sans priser très haut son intelligence, conseilla à sa fille d'aller l'entendre, pensant qu'à son âge elle ne pourrait pas remarquer les défauts d'un homme malgré tout instruit. Dès que Lucile revint, à l'interrogation de son père elle répondit :
— Oh ! ce M. Mazères ! comment peut-il avoir tant de réputation !... il ne fait que répéter des choses trop souvent dites, de celles qui courent partout. Je suis bien ignorante, et pourtant, pendant une heure qu'il a parlé, il ne m'a rien appris de nouveau, absolument rien; les pnrases qu'il a prononcées, je les avais entendues au moins dix fois.
— Ah 1 Lucile, fit Destève, il n'y a donc pas moyen de te faire illusion. Je croyais que la renommée de Mazères et le ton ardent sur lequel il parle t'en imposeraient. Mon Dieu ! c'est bien vrai qu'il n'a pas l'intelligence originale. Mais il possède d'autres qualités, très grandes.
Cadars entra à ce moment, et Destève, s'adressant à lui :
— Vous ne savez pas ce que cette petite fille a découvert chez notre brave Mazères?... Hélas! sa banalité d'esprit. J'allais lui dire, et vous m'appuierez certainement, que, s'il n'est pas inventif, du moins c'est un très honnête homme et qu'il a beaucoup de cœur.
— Ah 1 tant mieux ! s'écria Lucile. Eh bien ! il faut l'estimer pour ses bons sentiments, mais on ne peut pas s'empêcher de voir ce qui lui manque.
— Cette petite fille, dit Cadars, parle comme la raison même.
— Merci, notre ami. Voyez-vous, c'est trop dommage qu'on
enseigne les belles choses sans les comprendre. Il n'est pas permis d'être médiocre dans une profession si élevée. On y traite des sujets au-dessus du commun ; les esprits communs ne devraient pas s'en mêler. Vous et mon père, vous montrez bien par votre exemple comment il faut être : vous sentez ce que vous dites; vous n'employez jamais de ces formules ennuyeuses qui n'expriment plus rien ; on voit que votre science n'est pas apprise de mémoire, qu'elle vient de vous-même. Alors on s'y intéresse, on est dans quelque chose qui vit. Destève s'adressa à Cadars :
— Cette enfant, par ses exigences, rend un véritable hommage à notre noble métier. Elle a le goût difficile ; c'est heureux que nous la contentions, vous et moi, n'est-ce pas, cher ami?
Puis à Lucile :
— Quand Mazères te sera connu comme homme privé, je suis sûr que tu l'apprécieras à cause de son bon cœur.
La physionomie de la jeune fille, vive tout à l'heure, se recueillit dans sa douceur ordinaire :
— Ohl certainement, dit-elle; il n'y a rien qui égale la bonté.
De même que, malgré son jeune âge, Lucile avait découvert la banalité d'esprit chez un collègue de son père, elle sut apercevoir, dans la mesure juste et sans l'exagérer, le manque de sérieux chez un autre personnage de leur connaissance. Ce dernier, sans occupation particulière, était un lettré qui avait des curiosités nombreuses, et qui, dans ses fréquentations, passait du monde des professeurs à celui des journalistes, sans oublier les représentants les plus officiels de l'État, comme le procureur général et le préfet. Il avait écrit sur des matières diverses, en particulier sur des questions d'art, de courtes brochures de style brillant, mais d'information superficielle, et cette insuffisance, jointe à la variété des sujets qui l'attiraient tour à tour, semblait démontrer qu'il n'était pas capable d'une application suivie. S'intéressant à la politique, il laissait voir
la même inconstance dans ses opinions sur les affaires publiques ; seulement, dans cet ordre de choses, on pouvait remarquer parmi ses variations une certaine unité, et cette unité consistait en ce qu'il donnait toujours raison au parti le plus fort, à celui qui occupait momentanément le pouvoir. Avec cela cet homme avait des amis et des admirateurs : il s'attirait les uns et les autres par son intelligence ornée et ingénieuse, par la grâce de ses manières, l'élégance de ses paroles, et par un désir universel de plaire qui atteignait son but auprès de beaucoup de gens. Destève était de ceux-là : sans éprouver, bien entendu, de sympathie profonde à son égard, il subissait par instants le charme émané de lui, et Lucile, qui voyait souvent M. Montclar, soit chez son père, soit dans le salon des autres professeurs, avait remarqué la fine verve et la forme distinguée qu'il mettait dans ses propos, en même temps que son attention à être aimable envers tous.
Une fois qu'elle manifestait une impression favorable devant Cadars et son père, Destève, qui se complaisait dans la bienveillance, accentua l'éloge. Cadars l'interrompit :
— Le caractère de Montclar, fit-il, n'est pas au niveau de son goût artistique et dément la grâce de ses façons. Il n'est que vanité. Rappelez- vous, parmi ses évolutions politiques, la plus récente, lorsque lui, un ancien libéral, il s'est mis à approuver publiquement les violentes mesures prises par nos despotes contre des êtres inoffensifs. Voilà qui manque certes d'élégance morale; et ce qui prouve la vulgarité de ses mobiles, c'est qu'il a demandé une récompense pour sa flagornerie. Il l'a obtenue; on lui a octroyé encore une décoration, celle-là d'un degré élevé, sans aucun rapport avec ses mérites. Je l'ai rencontré tout à l'heure; il ne cache pas sa joie, tout lui rit, il est enchanté de l'existence. C'est un ambitieux assez piètre qui, incapable de travail pour créer une œuvre, s'épanouit dans la gloriole de ces petits succès extérieurs... Du reste, ajouta-t-il avec indifférence, je n'en parle que par occasion ; ce ne sont pas
là mes affaires, ma vie est à l'écart de celle de ces hommes. Lucile se tut; mais à quelque temps de là, laissant voir dans la paix attentive de ses yeux le désir de comprendre, elle dit à Cadars :
— Notre ami, vous avez été rigoureux l'autre soir en parlant de M. Montclar; mon père s'est montré bien meilleur. Père, vous avez raison sans doute, et M. Montclar est sincère en tout... Pourtant...
Elle s'arrêta, souriante, un peu confuse :
— Parle, chérie, fit Destève; dis-nous ce que tu penses.
— Eh bien! c'est une impression, pas plus. Il me semble que M. Montclar n'est pas tout simplement un ambitieux et qu'il n'est pas non plus un homme sincère... N'y a-t-il pas quelque chose entre les deux? quelque chose, je ne sais pas quoi... Notre ami et vous, qui avez de l'expérience, vous pourriez le découvrir.
— Il te paraît trop délicat d'esprit pour un pur ambitieux ? pit Destève.
— Oui, bien sûr.
— Et trop souple pour être un convaincu? fit Cadars. Et vous avez trouvé, l'autre jour, que votre père le flattait trop ?
— Il paraît bien changeant, en effet. Quant à mon père, il n'a pas jugé à propos de dire son opinion; j'aimerais bien qu'il l'exprimât aujourd'hui.
Alors Destève :
— Les grosses explications que nous avons données ne te suffisent pas, tu demandes une vue plus fine... Voulez-vous, cher ami, pour complaire à cette enfant, que nous cherchions la nuance qui la satisferait?
Les deux amis, moitié avec sérieux, moitié se jouant, esquissèrent ainsi, suivant l'indication donnée par la jeune fille, le portrait qu'elle désirait voir ressemblant et juste :
— Cet homme est intéressé, ce n'est pas contestable, déclara Cadars.
— Il l'est, fit Destève, mais sans s'en douter, et en se trompant lui-même par de belles raisons.
— Il est, en effet, aussi imaginatif qu'égoïste; grâce à l'alliance de cette qualité et de ce défaut, peut-être croit-il bon pour tous ce qui le sert lui-même, et mauvais pour les autres ce qui risque de nuire à sa personne.
Le regard de Lucile s'éclaira. Les deux hommes continuèrent :
— Il a le goût instinctif, presque ingénu, de s'étaler au soleil auprès des vainqueurs.
— De cette place, ébloui, il ne voit pas les vaincus souffrir dans l'ombre.
— Ou il rassure sa bonté, car il n'est pas méchant, en leur imputant toujours la responsabilité de leur défaite.
— Ce n'est pas un cynique éhonté.
— C'est une conscience légère qui facilement s'illusionne.
— Oui, oui! s'écria Lucile, joyeuse. Voilà la vraie ressemblance I
— Vraie ou non, fit Cadars, sans vous, petite, je n'aurais pas pensé à tout cela; avec quelques années de plus vous ferez vous-même vos découvertes.
Ainsi, déjà l'intelligence de la jeune fille se disposait à pénétrer avec une lumineuse justesse l'âme humaine, et par une douce harmonie, le regard de ses yeux saisissait dans le monde extérieur des clartés que les yeux des autres ne distinguaient pas. Enfant, elle s'était beaucoup amusée à faire danser vivement au plafond de sa chambre le reflet du soleil pris dans un miroir que sa main remuait. Maintenant, d'un regard plus subtil, elle voyait les effets des couleurs l'une sur l'autre : elle avait sur son bureau une boîte d'émail bleu; elle remarquait la nuance d'azur qui rayonnait de là vers les objets d'alentour, et aimait à déplacer la boîte pour faire jouer la délicate influence. Dans les rues, elle s'arrêtait
2So ASCENSION
pour regarder, à l'angle des édifices, les fenêtres voisines, baignées des transparences de jour qu'elles s'envoient l'une à l'autre. Si elle passait derrière le chevet d'une église, elle levait la tête, de manière à voir, à travers une ogive basse, privée de lumière, l'heureuse clarté qu'une autre ogive ouvrait là-haut sur le ciel.
Cette sensibilité se montrait plus vive encore à la campagne. Un matin, de bonne heure, Destève et sa fille suivaient ensemble un chemin le long duquel une haie, toute hérissée d'épines, répand; it son ombre devant les promeneurs. Lucile regardait tour à tour près de sa main, puis à ses pieds; elle semblait comparer; alors elle dit : « Combien cette haie est piquante 1 et, au contraire, comme son ombre est douce! »
A l'autre bord de ce chemin, du côté opposé à la haie, la lumière du soleil éclairait des champs récemment dépouillés de leur moisson ; un seul, sur tout le parcours, portait encore la masse éclatante de ses hauts blés mûrs. Arrivée à cet endroit, Lucile poussa un cri charmé : « Ah! nous marchons ici sur de l'or fondu!... » Son père regarda et vit près du sol une lueur flottante qu'il n'avait pas aperçue lui-même; le blé doré, resté debout, la renvoyait vers l'ombre du chemin, ainsi pénétrée sur ce point et éclairée de chauds reflets.
Un autre matin, ils admiraient la prairie toute blanche de rosée, de rosée fraîche et brillante, encore intacte. Mais tout à coup Lucile :
— Non, elle n'est pas tout à fait intacte. Voyez cette mince trace, tout juste sensible, qui monte en ondulant vers la maison ; la rosée s'est fanée au passage de quelque bête légère.
— Oui, fit Destève, sans doute une belette qui cherchait les poussins de Jeanne- Anne pour les tuer.
— Oh! les pauvres petits, si gentils, si doux! il faudra les enfermer avec soin la nuit prochaine.
Un jour qu'il faisait froid, Destève voulait sortir, sa fille lui dit :
— Restez, père, je vous en prie, vous prendriez mal.
— Mais j'ai promis à Pierre Unal de lui servir de témoin pour un bornage.
— Tant pis! vous n'irez pas, si peu qu'il fasse du vent.
— Mais il n'y a pas de vent, on n'entend pas le moindre
bruit.
— Ce n'est pas une raison. Oh! je saurai bien si l'air est agité, même un peu seulement.
Elle courut vers une chambre voisine ; cette pièce prenait vue sur un massif du jardin où s'étalait un beau tremble, le seul qui élevât son tronc blanc et ses feuilles légères près de la maison.
Quand Lucile revint :
— Père, dit-elle, vous pourrez sortir sans danger ; le tremble du jardin se tient immobile, aucune de ses feuilles ne bouge : c'est signe qu'il n'y a pas le moindre souffle d'air.
— Comment cela?
— Oh! je l'ai bien remarqué, aucune espèce d'arbre n'est comme le tremble, celui-là frémit pour une haleine imperceptible, pour un rien : par cette sensibilité extrême on est averti s'il se passe quelque chose dans l'air.
— C'est vrai, cette mobilité des feuilles du tremble; mais je ne m'en étais pas aperçu aussi nettement... Et tu utilises ta juste remarque pour veiller à la santé des tiens?
— C'est un plaisir de regarder un arbre si impressionnable ; il faut pourtant que ce voisinage serve à quelque chose de mieux.
Si familier qu'il fût avec sa maison et sa terre, Destève, sur certains points, se voyait dépasser par sa fille dans cette intimité. Il croyait avoir pris conscience de bien des choses autour de lui, de toutes même, lui semblait-il ; il fut surpris et charmé en voyant l'esprit fin de Lucile ajouter à la connaissance de leur domaine.
Chez sa fille aimée les impressions de l'ouïe étaient aussi
délicates que celles de la vue. Elle aimait les bruits légers, paisibles rumeurs de vie qui apparaissent sans altérer la douceur du silence. Elle écoutait longuement passer dans les rameaux le murmure indistinct de la brise. Elle se plaisait à entendre les fruits tomber, chute fatale, minute suprême d'un destin finissant, qui, chez elle, n'était pas perçue encore avec la tristesse d'une âme avertie de la mort, mais qui était écoutée tout simplement avec charme comme faisant sur la terre un bruit très doux. Les voix discrètes la touchaient plus que les sons éclatants; si elle l'avait osé, si elle n'avait pas craint de manquer de respect au rossignol illustre, elle aurait avoué sa préférence pour le chant du faible rouge-gorge, cantilène menue, mais d'un tour si ingénieux, et si pénétrante. Parfois, elle appelait dans la campagne pour savoir s'il ne se cachait pas aux environs quelque existence secrète, une de ces voix humbles qui ne parlent pas par elles-mêmes, qui ont besoin d'être encouragées et éveillées, un écho, et elle se montrait contente lorsqu'il lui arrivait d'arracher à son mutisme solitaire une de ces voix jusque-là ignorées.
Ainsi, à mesure qu'elle avançait en âge, cette jeune fille aimait de plus en plus à voir, à entendre, à connaître, à concevoir des pensées justes, fidèles images des faits, à refléter dans son esprit, calme comme une eau plane, des choses réelles, nuancées et délicates. Par une conséquence naturelle, goûtant la vérité, cherchant à la saisir, elle la reproduisait exactement pour les autres. Les faits ne recevaient pas d'atteinte de sa sensibilité, ils ne se déformaient pas en elle selon ses attraits ou ses répugnances. Et, comme elle voyait juste, elle rapportait vrai. Quand elle racontait quelque événement, son père l'écoutait avec une pleine sécurité, sachant qu'il pouvait considérer son récit comme véridique sur tous les points, aussi bien que s'il voyait la réalité elle-même se manifester devant lui dans un clair miroir.
Dans sa perspicacité, Lucile avait senti de bonne heure que sa manière d'être, toute naturelle, n'était pas celle de tout le monde, que l'entière véracité manquait chez beaucoup de gens, que l'exagération enflait bien des paroles, ou qu'un certain arrangement apparaissait en bien des récits. Toute gracieuse et aimable, elle ne pouvait s'empêcher cependant, en quelques occasions, de laisser voir sur son visage une nuance de doute, ne fût-ce qu'en ouvrant ses yeux un peu grands ; parfois, à ce léger signe, l'interlocuteur saisi, sentant qu'il ne trompait pas, s'empressait de rectifier son dire, de le ramener à une mesure plus exacte. Lucile, surprise de constater l'exagération ou le mensonge, s'était demandé et avait demandé à son père quels pouvaient bien être la cause et le mobile de ces façons de faire ; et ensemble, ils avaient admis cette explication : quand on voit mal, c'est qu'on est aveuglé par la passion, amitié ou haine ; quand on rapporte faux, c'est, d'ordinaire, qu'on est inspiré par la vanité. Et la jeune fille riait un peu des gens qui, pour se donner de l'importance, prétendent avoir assisté à des événements qu'en réalité ils n'ont pas vus ou se vantent de relations flatteuses qu'ils n'ont pas. Elle disait avec une pitié souriante : « Les pauvres! ils savent qu'ils vont être découverts, qu'ils seront remplis de confusion ; n'importe 1 ils ont brillé un moment, très court, cela leur suffit! » Et elle riait plus joyeusement encore en pensant que les menteurs, à force de dénaturer les faits dans leurs récits, oublient comment, en définitive, ces faits se sont passés et ne savent plus, pour eux-mêmes et dans leur propre mémoire, distinguer entre la réalité et l'invention : « Quel châtiment! disait-elle; ils ont offensé la vérité, elle les a fuis pour toujours ; et, s'ils veulent la ressaisir, ils ne peuvent pas : elle est perdue! »
Lucile, avec son esprit pénétrant, faisait des remarques par elle-même, tantôt au sujet des relations qui lui étaient communes avec son père, tantôt à propos de son petit monde
à elle, le monde des jeunes filles, ses anciennes compagnes de couvent, et Destève, par les observations, par les récits de sa fille, se voyait introduire dans ce frais milieu, où elle régnait toujours du droit de l'intelligence et de la grâce.
L'intelligence s'épanouissait chez elle, et la grâce aussi, la grâce du cœur comme du visage. Elle était bonne et désintéressée d'elle-même; elle ne cherchait pas à contenter instinctivement ses désirs et ne se laissait pas absorber par ses goûts; elle respectait et ménageait ceux des autres, avant tout ceux de son père.
Une après-midi, à Daumière, elle entra dans le cabinet de Destève avec un air de vif empressement :
— Père, dit-elle sans refermer la porte, venez, je vous en prie, venez voir vite!
Destève, remarquant sur la figure de la jeune fille une physionomie de projet, comme elle en avait quelquefois, la suivit ; et, en la suivant, il souriait de complaisance à la pensée du vœu qu'elle allait exprimer et de la joie qu'il aurait à le satisfaire.
Elle le conduisit à un bout du terre-plein qui formait un demi-cercle devant la maison, et là, en paroles animées :
— Père, dit-elle, voilà plusieurs jours que j'y pense; je vais vous dire ce que c'est, maintenant que j'ai tout combiné. La vue de notre terrasse est trop découverte, le regard s'enfuit, sans se reposer sur aucune forme assez voisine. Ce serait mieux, je trouve, beaucoup mieux, si nous faisions planter des arbres, au moins d'un côté, ici, tenez (elle marchait autour de l'emplacement pour le bien désigner). Et, en attendant la poussée des arbres, il faudrait bâtir là une cabane en bois couverte de chaume : ce serait bon de s'y tenir les après-midi d'été sans rentrer à la maison et en s'abritant cependant de cette perspective trop vaste. Il faut se presser, afin de profiter déjà de l'innovation pendant ces vacances. Justement j'ai
rencontré le charpentier qui travaillait à la ferme ; je lui ai dit de venir vous parler dans un instant ; je pense qu'il va être là. Oh ! ce sera charmant de voir l'ouvrage avancer tous les jours et garnir peu à peu cette place vide!... Puis, à l'automne, nous ferons planter des arbres, des arbres déjà un peu grands et de l'espèce qui monte le plus vite.
Les désirs de Lucile étaient toujours si raisonnables et son père se montrait si heureux de les exaucer que la jeune fille avait peu à peu perdu l'habitude de demander, se contentant d'annoncer ce qu'elle voulait faire. Mais, cette fois, il s'agissait pour Destève de laisser altérer des aspects chers à son cœur, de laisser porter atteinte à des images précieuses, de sacrifier de pieux et tendres souvenirs. La place que la jeune fille voulait occuper par une construction n'était pas vide, comme le croyait son âge insouciant; elle était au contraire toute pleine, toute peuplée du passé. Comme il arrive pour les biens qu'on est au moment de perdre, ces chères ombres d'autrefois se pressèrent devant le regard de Destève, tandis qu'il contemplait fixement l'endroit menacé. Là son père, agriculteur attentif, venait se poster pour voir au loin ses laboureurs tracer les sillons dans les champs. Là sa mère, qui ne quittait guère les abords de la maison, se promenait le long des plates-bandes, observant d'un jour à l'autre la poussée des fleurs, et combien de fois il l'avait accompagnée dans cette marche paisible 1 Cette fréquentation assidue avait laissé sur ce lieu comme une empreinte de maternité qu'il y retrouvait toujours avec un tendre respect... Que d'autres souvenirs de sa vie intime étaient attachés làl Depuis que, pour écouter en paix le vent sonore, il s'était séparé des petits bergers joueurs, il était venu, à chaque retour de l'autan, s'asseoir au pied de ce mur bas; et il était heureux d'y sentir l'abri contre les grands souffles qui passaient en chantant audessus de sa tête et ne le heurtaient pas. Là plus tard, il avait composé en songe la figure de la fiancée qui devait apparaître,
et la fiancée avait apparu, elle s'était dressée toute blanche sur l'autel que portait la prairie en fleurs ; et, lorsque l'heure du sommeil l'avait amenée dans la maison, lui, il était resté là, seul avec les pures étoiles, pour veiller sur son doux repos.
Ces images et tant d'autres qui surgissaient en foule dans son esprit formaient le trésor secret de Destève. Il n'en avait montré qu'une part à Lucile, en lui racontant certains épisodes de son enfance et de sa jeunesse. Maintenant même qu'il fallait expliquer à la jeune fille ce que la satisfaction de son vœu allait détruire, il considérait comme interdites, si pieux qu'en fût le sujet, certaines confidences, les plus profondes : on laisse dormir mystérieusement le voile qui dérobe aux yeux de l'enfant les saintes amours d'où il est né.
Ainsi ce changement désiré par Lucile, son père allait être contraint de le lui refuser, sans pouvoir lui donner les raisons les plus persuasives, celles qui auraient le mieux adouci la rigueur du refus. C'était bien cruel : ce père aimait tant à entourer sa fille de toutes les prévenances, il jouissait tant de voir briller sur le jeune visage le rayon de la joie!... D'ailleurs il n'était pas juste peut-être d'étouffer l'avenir sous le passé. La répugnance de Lucile pour les larges vues, son goût pour les humbles coins cachés étaient quelque chose de charmant qu'il n'était pas permis sans douter de contrarier; elle n'était plus une petite fille, elle avait plus que jamais le droit de s'épanouir selon sa nature... Mais les morts réclamaient tout bas, ils réclamaient au nom de leur faiblesse désarmée, ils demandaient, ils priaient que, là où ils avaient vécu, où ils avaient régné, on voulût bien leur laisser encore un peu de place.
Combattu entre son scrupule vis-à-vis des morts et la cruauté de la résistance qu'il faudrait opposer à sa fille, Destève se taisait; et le chagrin, inévitable quelle que fût la décision prise, assombrissait son visage. Absorbé par ses visions, il n'avait pas remarqué que Lucile, étonnée de son silence, le regardait attentivement. Il leva la tête, et il allait
sans doute consentir au vœu de la jeune fille, faute de pouvoir expliquer suffisamment un refus, et aussi parce que... c'est fatal... les morts doivent finir par céder la place aux vivants. Mais sa fille le devança :
— Père, s'écria-t-elle, comme vous avez l'air triste! Est-ce que je vous ai fait de la peine?... Vous ne me répondez pas!... C'est donc vrai, c'est moi qui vous ai causé du chagrin avec ce projet, cette idée de changement!
— Un peu d'abord, mais ce n'est rien, c'est passé, et tu peux suivre ta fantaisie, mon enfant; tout ce que tu feras sera bien fait.
— Oh ! non, non, je n'y tiens pas du tout : ce que je disais, c'étaient des paroles en l'air, il ne faut pas les prendre au sérieux. Ah! combien je regrette d'avoir agi de manière à vous peiner! J'aurais dû vous interroger doucement, voir peu à peu si mon idée ne vous choquait pas, au lieu d'exprimer si étourdiment un désir.
— Pourquoi, ma chérie? N'es-tu pas la maîtresse ici? Ai-je dans notre maison et sur ses alentours plus d'autorité que toi? Daumière ne m'appartient pas à moi seul, nous y avons tous les deux des droits pareils.
— Oh! je sais bien que vous voulez me placer sur le même rang que vous; mais cette égalité ne serait pas juste, je le comprends maintenant : oh! combien j'ai eu tort de n'y pas penser assez tôt!...
Il lui vint aux yeux des larmes de regret pour son oubli... Elle continua :
— Je devais, et je ne l'ai pas fait, respecter en vous une possession qui est à vous seul ; elle est bien à vous seul, puisque vous avez vécu ici longtemps avant moi et que vous voyez dans la maison, dans le jardin, dans la prairie, beaucoup de choses accumulées, des choses de votre esprit et de votre cœur que vous y avez mises, qui sont vôtres, et que moi, étant trop jeune, je ne peux pas y voir. Je suis une
nouvelle venue, et je n'ai pas les mêmes droits que vous, qui êtes depuis longtemps ici et qui semblez y avoir été toujours; tout le passé vous appartient, et il est bien plus important que le présent.
— Oh non ! le présent m'importe beaucoup, à moi ; il m'est infiniment cher et précieux, car le présent, c'est toi, ma fille, toi qui as le droit de vivre, de suivre tes inclinations, de regarder vers l'avenir, toi dont le cœur du reste est si délicat, si ingénieux à découvrir les sentiments cachés des autres.
— Je n'ai pas été bien ingénieuse ni bien délicate à votre égard, père; je n'ai pas su sentir d'avance ce que vous sentiriez, mais votre tristesse m'a instruite, et je tâcherai désormais de ne rien dire et de ne rien faire qui vous afflige.
— Et moi, chérie, tout en gardant l'image des êtres qui t'ont précédée ici, je ferai en sorte que mon âge mûr et le poids de mes souvenirs n'entravent pas l'essor de ta jeunesse.
L'ouvrier commandé par Lucile arrivait. Ce fut elle qui l'aperçut la première. De peur que son père n'insistât pour l'exécution du malencontreux ouvrage, elle courut de son pas le plus agile et fit comprendre à l'homme que les maîtres de Daumière renonçaient à ce travail.
Destève contemplait sa fille en cette simple action ; dans son cœur attendri il la remerciait d'avoir eu un renoncement si rapide, si doux qu'il semblait ne lui avoir pas coûté; seul ce sacrifice accompli de cette sorte avait pu éloigner de lui les deux chagrins qu'il redoutait, ou user de rigueur envers son enfant, ou porter atteinte à la mémoire de ses devanciers. Et, grâce aux ménagements de la jeune fille, les abords de la maison familiale gardèrent cet air de vétusté, de vie longuement transmise qui plaît tant aux cœurs amis des souvenirs.
Destève et sa fille arrivaient un jour à Mirole pour visiter leurs bons parents, Guillaume Issalys et sa jeune femme. A peine entrés dans le jardin, ils eurent l'impression que quelque
événement extraordinaire agitait la famille. A ce moment, Mme Issalys accourut vers eux, le visage bouleversé, les yeux rougis par les larmes, et sans même leur souhaiter la bienvenue :
— Vous n'avez pas rencontré Robert ? demanda-t-elle avec une hâte anxieuse.
— Non... Mais pourquoi? Qu'a-t-il fait? Il n'est donc pas ici?
— Il est parti! Il avait commis hier une sottise plus forte encore que d'habitude, son père l'a grondé sévèrement, et ce matin le malheureux enfant n'était pas dans sa chambre, il a dû s'échapper de très bonne heure, pour aller on ne sait où... Ah! mon Dieu! j'ai peur... Guillaume et les domestiques l'ont cherché toute la matinée, ils viennent de rentrer sans lui. Il n'y a que le garde qui court encore le pays à sa poursuite- Mais l'aura-t-il découvert?... Mon Dieu! quel effroi!... J'espérais qu'il serait allé vous voir à Daumière et que vous le ramèneriez. Encore un espoir déçu! c'est horrible!
Tout à coup la pauvre mère s'élança; elle avait entendu qu'on parlait derrière le mur du jardin et avait reconnu la voix du garde; elle se haussa pour voir de l'autre côté de la clôture, et alors, rayonnante de joie, elle revint vers Destève et Lucile :
— Il est là! je l'ai vu! Peu m'importe tout le reste à prisent!
Le garde parut à la grille du jardin, avec un jeune garçon d'une douzaine d'années dont il craignait sans doute quelque nouvel essai de fuite, car il avait soin de se tenir immédiatement derrière lui, tout près de ses pas, et il ne relâcha cette surveillance que lorsqu'ils furent arrivés en présence de la mère. Celle-ci regardait son fils, mais elle se retint de lui manifester trop clairement son tendre bonheur. L'enfant, un garçon vigoureux, au visage hâlé et rude, restait là, fronçant son front d'un pli obstiné, et sans répondre un mot aux ques-
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tions de sa mère et de Destève. Le garde dut expliquer comment il l'avait découvert : il s'était douté que le jeune garçon, pour mettre un obstacle entre lui et la poursuite, aurait franchi la rivière avec le bateau de la maison; en effet, en allant voir, le garde avait aperçu le canot sur l'autre rive. Il s'était fait passer dans la barque d'un pêcheur, il avait interrogé de hameau en hameau, et, une fois sur la piste du fugitif, il avait usé de ruse pour le prendre, comme \1 faisait avec les braconniers.
L'homme souriait de plaisir à la pensée de son succès; Robert, surprenant ce sourire, en parut exaspéré; la fureur dans les yeux, il fit le geste de se jeter sur son vainqueur, mais il s'arrêta et, le toisant d'un air de défi : « Ah 1 vous, fit-il, vous me payerez cela très cher, quand je serai grand! »
Guillaume, survenant là-dessus, ordonna qu'on enfermât l'enfant dans sa chambre, et qu'on l'y tînt prisonnier jusqu'au moment où il déclarerait regretter sa témérité de la veille et sa fuite du matin.
La veille, le jeune Robert, qui avait à peine douze ans, avait pris en cachette un fusil de son père, et, fier jusqu'à l'ivresse d'avoir en main une arme sérieuse, il s'en était servi si imprudemment qu'il avait blessé un des compagnons habituels de ses courses vagabondes.
Cet enfant, né et élevé à la campagne, et physiquement fort, avait pris un goût violent pour la vie libre au grand air. A son âge, il avait déjà parcouru, suivi de ses petits voisins, tous les plis de la montagne et tous les coins de la vallée; par tous les temps d'hiver ou d'été, il allait, en tête de sa bande, tendant des pièges pour les oiseaux, des collets pour les lièvres et les lapins, ou posant des nasses dans la rivière. C'était un goût qui semblait chez lui héréditaire, mais qui s'était beaucoup développé d'une génération à l'autre : la chasse et la pêche, vifs amusements pour Guillaume, étaient devenus pour son fils une passion. Quand l'enfant revenait de ses courses
lointaines, la vigueur et la joie brillant sur sa figure, une bonne odeur de grand air flottant sur sa personne et une fraîcheur s'exhalant de son esprit, il avait le charme d'un être primitif en harmonie heureuse avec la nature; et son père, se reconnaissant un peu en lui, tendrement ému de cette continuité, s'était réjoui de le voir goûter de la sorte, avec cette vivacité, les plaisirs d'une vie simple.
Mais le jeune Robert appartenait, malgré tout, à un milieu civilisé, et il n'était pas permis de le laisser sans la préparation qu'il lui était nécessaire d'acquérir pour y tenir sa place. Pour son instruction, on avait trouvé les éléments indispensables, sans sortir du monde rustique et du proche voisinage. Un vieil instituteur, né au village de Mirole, s'y était retiré après sa carrière finie, heureux de reprendre sur son petit bien le travail agricole qu'il avait délaissé jadis. C'était un maître élémentaire tel qu'il s'en formait beaucoup autrefois dans le pays du Rouergue. Très pieux, il s'était toujours fait dans ses divers postes, non pas l'adversaire, mais l'ami et le second du curé, parce que, en transmettant les notions profanes, il les sentait très éloignées d'égaler en valeur les vérités religieuses. La famille Issalys avait donc pu l'engager en toute confiance à venir chez elle pour donner des leçons à Robert. Mais celui-ci avait mis à une rude épreuve la patience, pourtant très exercée, du bon vieux régent. Le brave homme n'avait pas vu devant lui, sur les bancs de l'école, de petit paysan plus distrait, plus préoccupé de jeu, plus porté à regarder vers la fenêtre pour voir si le soleil en baissant n'allait pas annoncer l'heure de la sortie. Cette dissipation, ce goût de vie active augmentant tous les jours chez Robert, son instruction restait à peu près nulle, de sorte que ses parents étaient en grand souci... Ce qui les affligeait encore plus, c'est que, obligés de contrarier les inclinations de l'enfant et de le réprimander quand il les suivait trop vivement, ils sentaient son affection se retirer d'eux; le jeune garçon en arrivait à voir en son père et sa
mère des tyrans, abusant de leur maîtrise pour le contraindre et le tourmenter, et comme, impétueux, plein d'audace, la crainte n'avait aucun pouvoir sur lui, il prenait souvent des attitudes d'impertinente révolte.
Tel il s'était montré la veille, quand son père l'avait vivement grondé pour son imprudence, et sa fuite de la maison paternelle prouvait trop son détachement de cœur, son indifférence pour l'inquiétude et le chagrin qu'il causait à sa mère.
Ces parents attristés exprimaient leur peine à Destève dans le petit salon de Mirole, et, tout en les écoutant avec sympathie, Destève ne pouvait s'empêcher de songer aux paroles d'un ordre si dissemblable qui résonnaient entre ces mêmes murs, lorsqu'il venait avec une pieuse ferveur pour conquérir l'âme idéale de Thérèse : ainsi, au cours des générations, les esprits les plus différents, les cœurs animés d'émois particuliers, sans commune mesure les uns avec les autres, se succèdent en présence des lieux toujours pareils, des lieux immuables, antique abri d'une famille.
En même temps, il cherchait à résoudre la crise dont souffraient les habitants actuels de Mirole : les moyens qu'on emploie d'ordinaire, se disait-il, pour obtenir l'obéissance d'un enfant, soit l'autorité, soit la tendresse, n'ont malheureusement pas de place dans ce cas-ci; le jeune garçon aspire à l'indépendance qui lui permettrait de suivre ses goûts, et son cœur, dans la lutte, s'est endurci contre ses parents ; il repoussera désormais l'influence de personnes d'un âge supérieur au sien et représentant à ses yeux le pouvoir contre lequel il s'insurge. Mais on peut essayer d'autre chose.
Destève appela Lucile qu'il voyait se promenant dans le jardin; il lui dit quelques mots à voix basse; la jeune fille parut étonnée d'abord, puis elle sourit, faisant de la tête des signes résolus de consentement, et elle sortit de nouveau.
Une demi-heure après, son oncle, sa tante et Destève, causant encore ensemble, la virent revenir; elle tenait par la
main le jeune révolté, et celui-ci ne marchait pas par contrainte comme il avait fait le matin ; il se laissait conduire volontairement : une douceur s'était insinuée en lui. Sérieux encore, mais sans rien de dur, il s'avança vers son père, et, baissant ses yeux humiliés, il dit : « Pardonnez- moi... »; puis il se jeta dans les bras de sa mère.
Quand la rébellion de l'enfant se fut ainsi détendue, ce qui était l'essentiel, Lucile pensa que, peu porté à l'expansion affectueuse, il se sentirait mal à l'aise vis-à-vis de ses parents, et elle l'emmena dans le jardin pour le faire jouer.
Mme Issalys, qui jusqu'ici s'était contenue, s'écria :
— Que Lucile est charmante 1 Qu'elle a eu vite fait de calmer le pauvre enfant ! Comme elle a su le ramener dans la bonne voiel Quand ils sont entrés tout à l'heure ensemble, elle le conduisant avec tant de grâce vers son devoir, elle semblait être son bon Ange devenu visible I
— Oui, fit Destève, heureux de ce juste éloge et de cette image, j'avais bien pensé qu'elle seule pouvait intervenir efficacement. Si vous, le père et la mère, vous aviez voulu agir, vous auriez rencontré une résistance aveugle contre le pouvoir que vous représentez. Lucile, il est vrai, avec ses dixsept ans, a dépassé l'âge de Robert, elle n'est plus une enfant comme lui ; mais enfin elle est de sa génération, elle n'a rien à lui commander, et il ne paraissait pas probable qu'il se mît sur la défensive vis-à-vis d'elle, comme il l'aurait fait envers vous et envers moi, si vous m'aviez chargé de lui parler. Et puis, vous connaissez le bon sens de Lucile, sa douceur, sa tranquillité d'âme; cette paix lumineuse devait éclairer l'esprit de l'enfant et parvenir jusqu'à son cœur. Et en effet, sous cette influence, son obstination s'est fondue, les sursauts de sa colère se sont aplanis ; touché par l'atmosphère de raison qui enveloppe Lucile, il a senti la grâce du bon ordre, et la règle a cessé de lui paraître odieuse.
Comme l'heure de rentrer à Daumière approchait, Lucile
et son cousin revinrent auprès de leurs parents; la figure de Robert était tout à fait rassérénée, et son attitude envers son père et sa mère entièrement naturelle. Au moment où la jeune fille allait monter en voiture, M. et Mme Issalys l'embrassèrent avec une admiration attendrie.
La douce influence de Lucile ne leur fut pas moins bienfaisante dans une autre circonstance. Leur fils s'était un peu amendé, il n'avait pas des manières aussi sauvages; mais les attraits de la vie champêtre créaient toujours un danger pour lui, ses études n'avançaient pas et ne semblaient guère pouvoir avancer tant qu'il resterait dans le même milieu. Son père prit la résolution de l'envoyer au collège à Toulouse. Destève se chargea de choisir l'établissement le mieux approprié; mais Guillaume désira qu'il ne prît pas l'enfant chez lui, pensant qu'une discipline régulière et la vie avec des camarades seraient utiles à sa formation. Seulement, il y avait une difficulté à prévoir : ce serait pour Robert une horreur de quitter son existence libre, de renoncer aux plaisirs véhéments que la campagne lui donnait; et il ne pouvait pas être question d'user de la force pour l'arracher, pour l'emporter, pendant qu'il se débattrait comme un louveteau prêt à mordre. Il fallait donc le décider par la persuasion, et, une douce entremise ayant déjà réussi, on eut recours à elle encore. La jeune fille se laissa confier cette mission. Son jeune cousin était trop visiblement dans son tort et se portait trop de préjudice à luimême pour qu'elle fût tentée de le soutenir. D'ailleurs, il ne se produisait pas en elle ce mouvement irréfléchi qui conduit les êtres rapprochés d'âge à prendre spontanément le parti de leurs contemporains ; elle n'éprouvait pas ce penchant instinctif par lequel ceux qui ont encore une autorité à subir se rangent ensemble contre ceux qui en ont une à exercer. Juste et raisonnable, elle allait vers le bon droit où qu'il fût; et aimant son père, humble et docile vis-à-vis de lui, si elle avait eu un
préjugé, c'aurait été plutôt en faveur de la génération placée au-dessus de la sienne, celle à laquelle son père appartenait.
On avait fait connaître au garçon la nécessité où l'on était de l'envoyer au collège. Au grand étonnement de tous, il n'avait pas été très impressionné par cette terrible nouvelle : l'événement qu'on lui annonçait lui paraissait trop fort pour pouvoir se réaliser, il pensait en lui-même que ce n'était pas chose faite, qu'il trouverait bien le moyen de résister ou de s'échapper, cette fois pour tout de bon, et sans qu'on pût suivre sa trace; après avoir un peu interrompu ses courses, il les avait reprises sur cette menace de départ et de claustration, comme pour s'assurer qu'il était pleinement libre encore.
Un clair matin de septembre, Lucile, se trouvant à Mirole avec son père, vit Robert descendre la montagne la démarche alerte, le pas rebondissant, les yeux illuminés de joyeux orgueil comme s'il revenait d'une conquête. Dès qu'il aperçut la jeune fille, il lui cria de loin :
— Je les ai vuesl elles, les Pyrénées 1 Puis, accourant vers elle :
— Oui, pour la première fois! elles devaient paraître aujourd'hui ou jamais : le temps est si beau! Mon père avait bien dit qu'elles se montraient quelquefois; mais comme, moi, je ne les avais pas vues...
11 ne formula pas tout à fait son doute, et finit par une exclamation de désir :
— C'est magnifique! comme je voudrais m'en approcher I Ah! j'irai bien, un jour, plus tard!
Lucile avait saisi au passage la pensée irrévérencieuse de l'enfant; de sa voix nette et douce elle lui dit :
— Tu viens de te convaincre que ton père avait raison. Il en sait naturellement beaucoup plus long que toi sur ce qu'il faut croire et sur ce qu'il faut faire. Et, si tu l'écoutés docilement, comme il convient, tu admireras bientôt les Pyrénées de plus près. A Toulouse, elles ne sont pas une simple ligne
dans la brume, comme tu les as vues de là-haut : quand on est sur les ponts du fleuve, elles remplissent l'horizon de leurs masses blanches et bleues. Et de la ville partent de grandes routes qui vont vers elles tout droit, tout droit... Quand tu seras avec nous, mon père nous y conduira, et devant nous ces montagnes grandiront, tellement!... Non, tu n'as jamais rien imaginé d'aussi haut, d'aussi profond, d'aussi immense. Notre pays est bien beau, et je l'aime bien ; mais vraiment on peut trouver qu'il pâlit à côté de ces merveilles gigantesques. L'enfant était ébloui, et ces perspectives nouvelles l'attiraient vivement. Mais l'idée d'être amené par la contrainte et l'obéissance en face de ces spectacles lui restait amère. Plein de cette pensée, il dit sans transition à Lucile :
— Alors, toi, tu fais tout ce que veulent les autres; cela t'est égal!
— Je fais ce que je dois ; on est bien plus content quand on prend les choses ainsi.
— Tu es tellement tranquille I
— Et toi, mon pauvre petit, tu es bien agité!
— Non, je ne le suis pas beaucoup quand je cause avec toi.
— Eh bien! j'irai te voir souvent, quand tu seras au collège, et tu sortiras chaque semaine chez nous. Si tu as des ennuis, tu me les conteras, et nous raisonnerons.
— Oh! nous raisonnerons!... Oui, toi, bien sûr!... Pour moi, il faudra voir. En tout cas, tes raisons ne m'exaspèrent pas comme celles des autres.
— Et pourquoi la raison te met-elle en colère?
— Parce qu'on a l'air de me la faire entrer de force, tandis que, toi, tu dis simplement : « C'est cela », et tes conseils ne ressemblent pas à des coups qu'on vous donnerait sur la tête.
— Mes conseils ressemblent à ceux de toute personne de bon sens.
— Non, non... Tiens, ils font penser à quelque chose que je connais bien, les oiseaux : ...les oiseaux sont légers; alors,
quand ils se posent sur une branche, la branche ne se casse pas, elle plie.
— Eh bien ! plie, mon brave Robert, c'est tout ce qu'il faut.
Et la jeune fille souriait de cette comparaison, inspirée à un enfant par sa vie errante dans les champs et les bois.
Lucile mentionnait avec tant de douceur et en même temps de certitude le prochain départ de son cousin avec son père et elle que le jeune garçon s'habituait peu à peu à cette nécessité. Le jour fatal arriva. Il avait été convenu que Destève et sa fille trouveraient leur jeune compagnon à la gare. Mais, le matin, Destève, se représentant la scène de violence qu'il ferait peut-être au moment de quitter Mirole, résolut d'aller avec Lucile le chercher jusque-là et d'aider ses parents dans cette circonstance pénible. Quand ils entrèrent dans la maison, disant qu'il fallait se hâter, Robert n'était pas prêt. Il gardait depuis la veille un morne silence et s'enfonçait dans une sombre inaction. Pourtant, quand il vit que son oncle et sa cousine s'étaient dérangés pour lui, il eut un peu honte et, fébrilement, avec une sorte de désespoir, il fit les préparatifs indispensables. Après avoir embrassé son père et sa mère assez sèchement, il monta sans rien dire dans la voiture; puis, à la gare, il entra aussi sans parler dans le compartiment dont son oncle avait ouvert la portière. Là il se blottit dans un coin et ferma les yeux; il ne voulait rien regarder du cher pays qu'il laissait si à contre-cœur ni de la région nouvelle où on l'emmenait malgré lui.
Cependant dans ces ténèbres, dans cette sorte de néant où il voulait se perdre, une lueur vague lui arrivait, une clarté douce répandue par une présence tranquille, émanée d'une forme légère dont les mouvements étaient calmes et harmonieux; et, sous l'influence de cette lumière, le désespoir de l'enfant s'éclairait, sa révolte s'apaisait, une onde suave se mêlait à l'amertume de son cœur. Il entr'ouvrit les paupières pour voir d'où lui venait ce rayonnement de paix : Lucile
était assise en face de lui, mince dans son manteau clair, les épaules légèrement appuyées, les bras pendants d'un geste souple, le visage limpide entre ses cheveux blonds, le regard porté tour à tour vers son père, ou vers son jeune cousin, ou vers les paysages dont son esprit avec sérénité effleurait les formes changeantes. Les yeux de Robert suivirent malgré lui la direction de ce lumineux regard ; et, peu à peu, la nouveauté des spectacles, les couleurs plus claires des terrains et leur structure inconnue, la succession des pentes moins abruptes, le mouvement d'ensemble d'un pays qui passe des montagnes aux plaines, comme si, las de se tenir âprement debout, il tendait à se coucher tout de son long pour son repos, ces différences avec ce qu'il avait toujours vu éveillèrent l'intérêt du jeune garçon. Au grand contentement de Destève et de Lucile, il sortit de sa farouche immobilité et se rapprocha de la portière où, à un moment, sa tête un peu sauvage se rencontra avec le front lisse de la jeune fille. Celle-ci venait de dire vivement à son père : « Nous voici chez les Guérin !... » et elle se penchait pour évoquer l'ombre d'Eugénie, celle de Maurice, flottant sur les lieux qu'ils aimèrent. Robert regarda à son tour, et comme, dans son ignorance, il prenait un air d'interrogation, Lucile lui vanta cette sœur et ce frère, nés là, tout près, dans la région, et qui par leur esprit s'étaient fait connaître dans tout l'univers.
— Ils aimaient bien la campagne tous les deux, ajoutât-elle, on ne peut pas l'aimer davantage; cependant Maurice la quitta pour devenir un homme instruit, et il devint un homme de premier ordre, dit mon père; nous devons être fiers qu'il soit né voisin de notre pays.
La conversation ainsi commencée continua; Lucile attirait l'attention de son jeune cousin, en lui nommant d'avance les villes qu'on allait aborder. Il se penchait vers le dehors et s'amusait à voir les clochers, seuls debout dans les vastes plaines, grandir peu à peu et ressembler bientôt à des pâtres
au milieu de leur troupeau de maisons. L'étendue de ces plaines émerveillait l'enfant, comme une invite à courir, à courir toujours sans rencontrer jamais d'obstacle, et en trouvant à chaque pas les beaux fruits odorants et vermeils, qu'étale cette terre de maturité clémente. La voie traversait un fertile vignoble où, par-dessus les pampres chargés de raisins roux et de raisins bleus, s'élevaient encore, pour compléter cette opulence, de beaux arbres fruitiers qui laissaient luire dans leur feuillage les figues grasses et les pêches colorées de blanc et de rose. Robert ouvrait des yeux avides et humait l'air saturé de senteurs gourmandes.
— Tu n'as jamais vu de si beaux fruits, tu voudrais bien en savoir le goût, dit Lucile.
— Non, je voudrais les voir croquer par mes petites sœurs, répliqua le garçon...
Il était un peu blessé qu'on pût le soupçonner de gloutonnerie; et puis il pensait avec attendrissement à ces deux petites innocentes, contre lesquelles il n'avait pas de grief, parce qu'elles étaient faibles, qu'elles ne le gouvernaient pas et qu'elles lui obéissaient plutôt. De Mirole qu'il venait de quitter, c'étaient elles qu'il regrettait, moins cependant que la pleine liberté champêtre. Lucile sentit que sa nostalgie du lieu natal s'adoucissait tout de même un peu à la vue des richesses incomparables que produisait un sol privilégié. Pour qu'il retrouvât cette heureuse impression au centre même de la ville, elle dit :
— N'est-ce pas? père, dès que nous serons arrivés et avant d'entrer chez nous, nous irons acheter des raisins à grains : ussi noirs que les yeux de Juliette et des pêches roses comme les joues de Marie, et Robert leur enverra dans une corbeille ce bon souvenir de leur frère absent. Les voyages peuvent procurer un grand plaisir, le plaisir de donner à ceux qu'on aime quelque chose de nouveau.
Arrivés à Toulouse, les voyageurs s'arrêtèrent à la grande
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place, réservoir d'abondance où s'assemblent les produits des champs, des vignes et des jardins d'alentour; ils firent leur choix parmi les merveilles que leur offraient à l'envi des gestes animés et des appels sonores, puis ils revinrent à la gare où Robert eut le contentement d'écrire les noms de Juliette et de Marie sur un envoi, qui portait vers un terroir rude les parfums d'une terre plus féconde.
Ainsi Lucile, dans son savoir-faire, avait trouvé pour son sauvage cousin une transition heureuse entre la campagne quittée malgré lui et l'agglomération humaine dont il avait effroi ; c'était comme si, autour de leur maison de ville, elle eût mis de somptueux vergers pleins de fruits et de soleil.
Destève garda pendant quelques jours le jeune exilé auprès de lui dans son appartement. Le bon ordre qui y régnait grâce aux soins de Lucile, et surtout la présence constante de la jeune fille qu'il n'avait vue jusque-là que par intervalles, le rayonnement de son aimable caractère, sa paix lumineuse, enveloppaient l'enfant d'une atmosphère où ses agitations se calmaient, où les aspérités de sa nature s'émoussaient. La voix posée et chantante de sa cousine, le rythme de sa démarche et de ses gestes, la gracieuse justesse de ses pensées insinuaient dans l'âme du garçon une sorte d'harmonie qui fondait sa résistance et le disposait à faire tout ce qui était bien. Quand Destève, appuyé par Lucile, lui dit que le moment était venu d'entrer au collège, il se résigna à la claustration qui lui paraissait naguère une torture abominable, impossible à supporter. Il promit d'étudier et de se conformer à la règle, et, une fois au collège, il fit des efforts pour s'instruire et pour observer la discipline. Il eut bien des accès de paresse, il commit beaucoup d'écarts; mais ces fautes ne formaient plus le fond de sa conduite, ce n'étaient que des accidents. On le punissait pour ces manquements, mais on renonça à lui infliger le châtiment ordinaire, la privation de sortie; le directeur du collège, homme éclairé et observateur, avait remarqué que,
contrairement à ce qui arrivait aux autres enfants, le jeune Robert se montrait beaucoup plus studieux et docile après une journée entière passée au dehors; il se disait : « C'est le résultat des bons conseils donnés par M. le professeur Destève... » et il se félicitait que son élève passât ses jours de congé auprès d'un maître aussi persuasif. Mais quand il eut connu Lucile, — celle-ci accompagnait parfois son père au bureau de la direction, — il pensa : « Il y a là un charme de douce vertu qui exerce une action encore plus bienfaisante sur l'esprit du jeune Robert. »
On voyait Lucile monter de plus en plus vers la clarté. Elle concevait maintenant des idées personnelles, tirées de son expérience de la vie, si récente fût-elle, et de ses propres inclinations. Lorsque, après l'enfance qui n'a fait que recevoir, vient la jeunesse où commence à se manifester la force de produire, les êtres jeunes, étonnés et ravis des premières impressions qui leur appartiennent, des premiers jugements émanés d'eux, attribuent à ces impressions et à ces jugements une valeur absolue; l'heureuse surprise de penser leur donne l'ardente certitude de la vérité de ce qu'ils pensent. C'est à ce moment que peut naître le conflit entre les générations.
Lucile avait gardé des rapports affectueux avec une de ses anciennes compagnes, appartenant à une famille qui descendait d'un général de Napoléon Ier. Cette jeune fille invitait assez souvent ses amies, au premier rang desquelles elle mettait Lucile : dans ces occasions et en d'autres semblables, Destève n'accompagnait pas sa fille, il la confiait en toute sécurité aux soins de Mme de Ribes, qui venait la chercher avec Suzanne et la ramenait après la réunion.
Il régnait un assez grand luxe dans la maison où Lucile allait ainsi. Quelques-unes de ses compagnes admiraient et enviaient cette richesse; mais un avantage de cette sorte ne faisait pas rêver Lucile : elle avait des habitudes modestes, et
il lui semblait que, en pensant à d'autres plus brillantes, elle aurait été infidèle à la vie de moyenne fortune de son père, dans laquelle elle avait été élevée et si choyée, si tendrement aimée.
La fréquentation de cette famille produisit sur son esprit un effet d'un autre genre, qui troubla beaucoup Destève quand il lui fut révélé. Un soir que le père et la fille, restés chez eux comme d'ordinaire, causaient dans une paisible intimité, Destève ayant nommé incidemment l'époque de Napoléon, Lucile tout à coup s'écria: « Ohl ce Napoléon, quel homme extraordinaire! le plus grand qui ait jamais paru! » L'admiration pieuse pour les grandes âmes contemplatives, pour les génies de la pensée, du sentiment et du rêve emplissait l'esprit de Destève; vers les hommes d'action inspirés par des vues égoïstes, rien ne l'attirait, si doués qu'ils fussent d'ailleurs d'intelligence et de volonté. Et voilà qu'il rencontrait chez sa fille pour le représentant suprême de ce type un vif enthousiasme qui avait pénétré dans cette chère âme à son insu.
Cette admiration tout à coup manifestée, qui heurtait tout droit ses goûts, à lui, ses convictions personnelles les plus profondes, l'affligea singulièrement. Jusqu'à cette heure, il avait pu sans aucun effort diriger l'esprit de sa chère fille, inspirer son cœur : l'enfant avait tout reçu de lui avec facilité, avec confiance, ne croyant pas qu'il existât d'autres clartés que celles de l'intelligence paternelle. Devant l'exclamation subite de la jeune fille, Destève eut le sentiment que ce temps heureux était passé : sa fille avait subi d'autres influences que la sienne, et déjà elle avait adopté une opinion toute contraire à son opinion. Et le sujet qui les séparait ainsi pour la première fois n'était pas de mince importance : dans le nom, dans le rôle d'un certain homme, toute une conception de la vie, toute une idée du bien et du mal étaient impliquées ; entre le principe que cet homme incarnait et l'idéal qui suscitait dans son âme, à lui, de tendres aspirations, éclatait la querelle de la grandeur
matérielle et de la beauté morale, de l'égoïsme et de l'amour.
Destève fut donc grandement troublé par les paroles de sa fille ; cette impression de désarroi fut si forte en lui qu'il ne put protester tout de suite : il laissa passer l'exclamation de Lucile sans la relever, se réservant de la contredire quand il aurait réfléchi et qu'il se sentirait moins agité.
Le soir, quand il eut, en l'embrassant, quitté sa fille, et le lendemain, à travers ses occupations, il réfléchit en effet; mais les pensées qui lui vinrent ne lui apportèrent pas beaucoup de calme. Lucile avait exprimé pour un personnage qui lui était à certains égards antipathique une admiration extrêmement vive. C'était, il est vrai, la première fois qu'une telle divergence se manifestait entre elle et lui ; mais si Lucile avait toujours adopté avec empressement les idées de son père, cette heureuse docilité pouvait provenir simplement de l'âge, qui ne permettait pas encore les idées personnelles. Désormais le temps où se produisent les convictions individuelles était venu, et une des premières pensées originales de la jeune fille la mettait aussitôt en contradiction avec son père. Un tel désaccord était profondément pénible : tout le vœu du cœur paternel allait à le faire cesser. Pour détruire cette mésintelligence, il fallait savoir d'abord comment elle était née, et dans son inquiétude Destève voyait surgir diverses possibilités à ce sujet.
La pire de toutes était celle-ci : peut-être, lasse de son obéissance envers son père, Lucile, par son exclamation subite, avait voulu revendiquer l'indépendance de sa propre pensée, secouer le joug de l'enfance, montrer qu'elle entendait désormais user de son jugement en liberté, disputer avec son père, dire non quand il disait oui, se détacher enfin de lui pour mieux s'appartenir à elle-même. C'était la révolte expresse et volontaire : que faire pour la dompter, pour l'aplanir? et combien aiguë serait la douleur que, en persistant, un tel besoin d'indépendance infligerait au pèrel
Ou bien, si l'intention de la jeune fille n'avait pas été ainsi combative, si elle avait simplement suivi ses inclinations, la découverte de ces penchants ignorés, dévoilés tout à coup, attristait presque aussi profondément Destève. Quelle divergence de goûts s'annonçait de la sorte entre elle et lui! d'un côté l'aspiration vers les biens spirituel?, l'enthousiasme pour la grandeur morale, l'indifférence envers la puissance matérielle, et de l'autre côté l'éblouissement devant une existence toute de force extérieure et d'action! Quoil sa fille chérie s'était laissé séduire par l'image de vastes étendues conquises, de rois étrangers soumis à un soldat heureux, par de vains applaudissements de foule, par le faux éclat d'une gloire meurtrière, inutile ou même nuisible à la défense sacrée delà patrie! S'il en était ainsi, ce père et cette fille, qui étaient l'un pour l'autre toute la famille, tout le foyer, et qui s'aimaient d'une tendresse d'autant plus vive que rien ne venait partager leur cœur, ce père et cette fille étaient au fond étrangers l'un à l'autre, et dès lors la séparation qui commençait allait s'accroître peu à peu, se creuser, devenir un de ces abîmes par-dessus lesquels on ne se rejoint plus! Quel abandon pour le père! quelle solitude de l'esprit et de l'âme! Sans doute on pourrait tenter de réformer chez la jeune fille ces goûts qui donnaient tant d'émoi à celui qui l'aimait : les raisons ne manquaient pas qu'on pourrait lui présenter pour la ramener vers une conception plus haute de la vie. Cependant Destève pouvait-il espérer le succès de ses efforts? n'aurait-iJ pas affaire à une de ces inclinations fondamentales, déterminées par la nature même, et contre lesquelles les meilleurs arguments viennent échouer?
Mais non ! dans son désir passionné d'union, dans sa crainte d'un profond désaccord, le père anxieux calomniait sa fille. Pas plus qu'on ne pouvait attribuer à Lucile un parti pris de révolte, On n'avait le droit de supposer chez elle une imagination matérialiste, un esprit banal, séduit par une gloire tout
extérieure. Son juvénile enthousiasme était superficiel, dû à un accident, à certaines circonstances, il n'émanait pas de l'essence de son être. Destève sentait qu'il avait eu tort de s'alarmer comme il l'avait fait : il lui serait certainement facile de trouver les arguments qui détruiraient l'impression produite sur Lucile.
A peine rassuré de ce côté, Destève, dans sa susceptible tendresse, se créa un autre tourment et conçut d'autres exigences : « Oui, sans doute, pensait-il, sa fille céderait à ses représentations; mais, s'il fallait des raisons pour la convaincre, s'il était nécessaire d'employer auprès d'elle des procédés sèchement intellectuels, le résultat obtenu sur l'esprit, sans intervention du cœur, ne donnerait au père qu'une joie imparfaite. » Il rêvait plus. Il allait parler bientôt, dire sa ferme opinion sur l'objet en litige, et peut-être Lucile se montrerait-elle portée par l'affection filiale à adopter ses idées, non pas à cause de leur justesse... oh! que cela serait insuffisant!... mais par un motif plus personnel, plus intime... et parce qu'elles étaient ses idées, à lui, celles du père! Si la tendresse se montrait ainsi capable de déterminer entièrement ses convictions, si un mobile de cette sorte agissait seul en elle, alors... ô douce perspective secrètement sollicitée!., ce serait pour lui un bonheur sans mélange.
Pour mettre un terme à ses agitations, il décida de s'expliquer le plus tôt possible avec sa fille.
L'heure la plus favorable était celle du soir qui les réunissait sans grand danger d'être interrompus. Ils se tenaient ordinairement dans le cabinet de travail du professeur. Le père s'asseyait d'habitude en face de la cheminée, et la fille s'installait à un des coins avec son ouvrage. Ce soir-là, il se mit à l'autre coin, en face d'elle, pour la mieux voir, afin que rien de l'expression de son visage ne lui échappât. Et il commença tout de suite :
— Hier, ma chérie, en parlant de Napoléon, tu l'as appelé
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le plus grand homme qu'on ait jamais vu. Tu as pour lui un bien ardent enthousiasme 1
— N'est-ce pas un génie tout à fait extraordinaire? Né dans une situation assez médiocre, il est parvenu en peu d'années au sommet du pouvoir, il a traversé toute l'Europe en vainqueur, ses soldats l'ont adoré comme un dieu, la gloire de son nom s'est répandue dans tout l'univers.
Destève ne se contentait pas de l'espérance qu'il parviendrait à modifier les convictions fâcheuses de sa fille; il souhaitait, et avec passion, découvrir le mobile qui porterait le jeune esprit à les abandonner. Pressé par son amour paternel, malgré le risque qu'il courait, il tenta d'abord, en répondant à Lucile, l'alternative la plus désirée, la seule qui pût le satisfaire; il s'adressa chez sa fille à la tendre confiance, en affirmant son opinion à lui, sans l'appuyer d'aucun argument :
— Ce que tu viens de dire est vrai ; la carrière parcourue par Napoléon est très étonnante, et cela suffit pour que bien des gens s'exaltent à son sujet. Mais moi, il faut que tu le saches, je ne l'admire que d'une façon modérée et avec beaucoup, beaucoup de réserves; et je suis très loin de le mettre au premier rang des grands hommes.
La jeune fille fut surprise d'abord, puis une émotion vive la gagna; sa figure, son attitude exprimèrent une sorte d'élan de son esprit vers son père; par-dessus le métier de tapisserie qui était devant elle, elle se pencha du côté de Destève, en disant :
— Eh bien! alors, ce grand chef d'armées n'est pas tout ce qu'on prétend, et mon enthousiasme à son égard était mal placé. Les louanges qu'on lui donne dans la maison d' Élise Galgan m'avaient sans doute tourné la tête. Voilà que je me trouve maintenant un peu sotte, acheva-t-elle avec un charmant sourire de confusion.
Avec quelle promptitude s'était montrée la foi de Lucile envers son père, sa naturelle confiance dans les idées de celui
qui l'avait tendrement élevée! Sur un mot de lui, elle abandonnait son jugement propre, elle reniait les impressions personnelles que son âge lui donnait le droit d'avoir, et elle y renonçait assez entièrement pour regretter de les avoir conçues. Dans ses aspirations intimes, Destève n'avait pas rêvé une plus complète victoire. Quand il la vit réalisée, son visage s'illumina de ravissement... Mais il ne garda pas longtemps la paix de cette félicité. En constatant son facile triomphe, il éprouvait le besoin de savoir avec plus de certitude quel sentiment avait inspiré à sa fille sa charmante soumission. Pouvait-il espérer que ce sentiment était uniquement, de façon exclusive, la tendresse filiale, cette tendresse dont un père reçoit le témoignage avec délice? La docilité de Lucile avait été causée peut-être par un autre motif : la jeune fille avait reçu de son père presque tout l'aliment intellectuel; de bonne heure, les idées, les jugements lui étaient venus de lui, et avec abondance, puisqu'il avait l'esprit actif et qu'en somme il vivait pour sentir et penser; c'était donc peut-être par simple habitude, par la coutume de recevoir de lui des opinions toutes faites, que Lucile, cette fois encore, s'était inclinée sans résister... Cependant, bien que sa conversation familière fût pour la jeune fille le principal enseignement, la principale source des pensées, d'autres sources d'instruction se trouvaient à sa portée ; elle lisait de beaux livres, pour le choix desquels Destève n'était sévère qu'au point de vue de la délicatesse des mœurs, et elle avait l'occasion d'entendre parler les collègues de son père qui brillaient par des qualités diverses de l'esprit ; Cadars surtout, si mêlé à la vie de leur foyer, frappait presque chaque jour la jeune fille par l'étendue et la profondeur de son intelligence, et Destève, se considérant comme inférieur à lui, ne craignait pas de lui montrer devant sa fille une nuance de respect dans l'amitié. Si donc la contradiction émise par Destève au sujet d'un grand personnage historique eût ébranlé seulement l'intelligence chez la jeune
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fille, celle-ci, sans doute, avant de céder, aurait demandé à connaître l'opinion d'autres personnes, avant tout celle de Cadars, « notre ami », comme elle l'appelait. Elle n'avait rien demandé, elle n'avait fait appel à aucun autre jugement; tout de suite, au premier mot, avec une douce grâce, elle avait remis tout son esprit, humble et déférent, entre les mains de son père. Qu'est-ce qui pouvait l'avoir inclinée ainsi, sinon la tendresse du coeur? Destève espérait, en doutant encore; il voulut savoir :
— Chérie, dit-il, tu as mis à me croire un empressement qui me donne une grande joie. Tu as adopté mon opinion, sans même en demander les motifs. Tu avais eu pourtant des raisons pour concevoir d'abord une opinion différente. Pourquoi n'as-tu pas essayé de comparer tes raisons aux miennes, afin de voir par toi-même quelles étaient les meilleures?
— Oh! quelle prétention c'aurait été de ma part! Moi qui ne sais rien, j 'aurais discuté avec vous qui savez tant de choses !
— Si je suis plus instruit que toi, je n'y ai pas grand mérite ; c'est affaire d'âge et d'étude. Mais, en dehors des connaissances acquises, on a souvent des goûts, des préférences; l'enthousiasme que tu exprimais hier était peut-être quelque chose comme cela, et l'on tient beaucoup d'ordinaire à ces prédilections intimes. L'idée modeste que tu te fais de ton savoir t'a empêchée d'opposer tes motifs aux miens; mais, pour soutenir l'admiration que tu avais conçue, tu aurais pu songer à demander l'avis d'hommes compétents, de Montclar par exemple qui a l'esprit si ingénieux, ou surtout de notre ami Cadars dont la pensée est si forte et qui a pour toi tant d'affection complaisante. Pourquoi n'as-tu pas eu recours au témoignage de quelqu'un d'entre eux? dis-le moi, chérie. Si tu n'avais pas voulu les consulter toi-même, il t'aurait suffi de m'interroger sur leur opinion ; je te l'aurais fait connaître bien franchement.
— Oh! l'opinion de M. Montclar, peu m'importe! Le jugement de notre ami, c'est différent ; il l'appuie toujours sur des
réflexions justes et profondes... Mais il ne s'agit pas de raisons dans tout cela, je sens qu'il y a autre chose : notre ami n'est que notre ami, ce n'est pas mon père; quand vous avez parlé, tout est dit; j'adopte tout naturellement votre pensée, pour moi il n'y en a pas d'autre.
Destève obéit à son cœur insatiable, avide d'entendre des paroles qui lui fussent de plus en plus douces :
— Alors, demanda-t-il, c'est par tendresse filiale que tu te plais à penser toujours comme moi?
Lucile éprouvait encore parfois un peu de la fausse honte qui empêche les enfants de manifester de façon directe leurs sentiments affectueux : les enfants sont si accoutumés à prendre la vie comme un jeu plein de sourires qu'ils se sentent gauches de gestes et pauvres de termes, quand il s'agit de rendre les sérieuses émotions de l'âme; ils sont embarrassés et n'osent pas s'exprimer. Il fallait bien pourtant que Lucile répondît quelque chose à la pressante interrogation de son père. Dans cette contrainte, son cœur parla, en laissant se mêler à ses paroles la finesse naturelle de son esprit :
— Père, je ne sais trop comment vous expliquer. Il est sûr que vos pensées me paraissent toujours justes; tout ce que vous dites me semble la vérité même; à mes yeux vous ne vous trompez jamais. Je crois donc que vous voyez plus loin et plus haut que tous les autres. Cependant, à maintes reprises, je vous ai entendu vous juger vous-même comme n'égalant pas certaines grandes intelligences. Puisque pour moi, au contraire, seul parmi tout le monde, vous avez toujours raison, c'est sans doute parce que vos pensées sont les pensées de quelqu'un... de quelqu'un que j'aime.
— 0 chérie! tu viens de me dire le mot le plus désiré par mon cœurl Ton affection est pour moi le bonheur même. La tendresse sans borne que le père donne à son enfant n'ambitionne pas un retour égal : cette égalité n'est pas dans la nature. Mais se sentir, se savoir aimé par sa fille, selon le degré qu'ad-
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met l'ordre des choses, recueillir dans les faits la preuve de son doux attachement, je ne rêve pas d'autre félicité. Et cette preuve, fortifiée par tes explications, je la trouve dans ta sympathie spontanée pour mes idées particulières, dans ta charmante promptitude à abandonner les impressions qui avaient pu te venir d'un autre côté. Ton âme m'est ouverte, je te persuade : persuader! combien ce mot est douxl et plus douce encore l'union qu'il exprime! Tu es si bonne que je ne suis pas surpris de goûter par toi cette suavité... Lève-toi un instant, ma chérie, porte-moi ici ce front docile sur lequel se reflète tendrement ma lumière.
La jeune fille se leva vivement et, faisant quelques pas, baissa sa tête blonde pour recevoir le baiser paternel.
Revenue à sa place, elle ne reprit pas tout de suite son ouvrage : ses mains restaient inactives ; pénétrée d'amour filial, elle levait sur son père un doux regard venu des profondeurs de son âme. Son père lui dit :
— Tu m'as donné le sentiment de l'union de nos cœurs, et cette union est de beaucoup la plus précieuse de toutes. Mais tu n'es plus une enfant, ton intelligence éveillée grandit chaque jour, et comme, après l'harmonie de nos cœurs, je désire vivement l'accord de nos esprits, il devient nécessaire que je te donne les raisons de mes idées. Oh! pour former tes pensées, laisse-toi toujours inspirer un peu par la tendresse, cela te sied, c'est plus doux et plus féminin; cependant, il est bon que l'élément de vérité entre pour une part dans tes convictions. Au surplus, dans le cas qui a amené cette causerie entre nous, mes idées s'appuient à la fois sur l'intelligence et sur le sentiment ; elles se rattachent à une conception morale de la vie, à un choix fermement arrêté entre l'âme et la matière. L'étendue qu'occupent sur la carte de l'Europe les incursions victorieuses de Napoléon ne m'impressionne pas beaucoup; j'ai dans l'esprit une autre mesure de la grandeur, et j'admire avec réserve la puissance de volonté, la foi ce d'in-
telligence qui soulevaient et dirigeaient les armées conquérantes, car je demande aux facultés énergiques d'être mises en jeu par d'autres mobiles que l'ambition. Je ne peux oublier que Napoléon fut un despote et qu'il reste l'exemple sur lequel se modèlent toutes les tyrannies. Il traita comme son ennemie toute intelligence idéale : non seulement il persécuta Mme de Staël, cette âme de feu, cet esprit de lumière; mais il l'insulta avec grossièreté, affectant de ne voir en elle qu'une femme, nourrice d'enfants. Le culte de Napoléon ne s'accorde pas avec la vraie spiritualité, c'est là un fait qui trouve clairement sa preuve et sa contre-preuve dans l'attitude de deux grands poètes; l'un, séduit dès l'enfance par la figure du géant des combats, a subi jusqu'à la fin le prestige extérieur de ses conquêtes colossales ; l'autre, peu satisfait des choses visibles, et cherchant ailleurs les biens dignes d'amour, n'a pas connu un instant cette fascination : c'est que, par son imagination, sinon par ses doctrines, Victor Hugo demeure fortement engagé dans la matière, tandis que Lamartine regarde toujours en haut, par-dessus l'horizon, vers le soleil du pur esprit.
Lucile avait écouté avec attention d'abord; puis, peu à peu, elle avait relevé la tête, une flamme avait paru dans ses regards dirigés maintenant en haut; sa jeune âme suivait l'élan que lui donnait la foi idéaliste de son père. Elle s'écria avec vivacité :
— Oh! oui, la bonté du cœur vaut mieux que la puissance extérieure, il vaut mieux répandre sur le monde de belles pensées que de le conquérir par les armes. Père, vous avez bien voulu me faire connaître les motifs de vos convictions : comme ces motifs sont justes et élevés I avec quelle facilité ils détruisent les impressions fausses qu'on m'avait données 1 Je regrette bien de m'être laissé tromper un instant par une grandeur qui n'est pas la vraie.
— Chérie, ton enthousiasme, d'après moi mal placé, m'avait inquiété sur le moment; mais j'avais tort de craindre, j'aurais
dû me souvenir que ta bonté, ta pitié naturelles ne te portent pas vers les puissants, mais plutôt vers les faibles : après avoir reçu des explications, tu devais, d'après ta nature, juger qu'aimer et secourir valent mieux que dominer et vaincre... Qu'il m'est doux d'être d'accord avec toi dans la prédilection pour les biens de l'âme! J'ai le sentiment délicieux que nous formons ensemble un seul esprit, ou du moins que nos deux esprits, attirés par la ressemblance, sont fondus entre eux par la tendresse. Quel bonheur dans une si proche intimité ! Comme notre sort est préférable à celui des êtres seuls ! Je te loue, mon enfant, de ce que, par ta confiance affectueuse en ton père, tu te mets si parfaitement en harmonie avec l'ordre naturel et divin; et surtout, je te remercie : je croyais la félicité perdue pour moi, tu me donnes toute celle que je peux encore goûter sur la terre.
Le Recteur c'e l'Académie, M. Orthiz, avait un fils unique, doué de dons excellents de l'esprit, et qui paraissait devoir se signaler dans la carrière de la magistrature où l'avaient porté ses goûts. Substitut à Narbonne, il avait plu à la fille d'un grand producteur de vin et l'avait épousée. Au cours d'une promenade en mer qu'il faisait avec elle peu après le mariage, la barque s'étant renversée, ils furent engloutis tous les deux; la jeune femme fut retirée de l'eau, évanouie; en revenant à elle, elle apprit qu'on n'avait pas retrouvé le corps de celui qu'elle aimait.
La jeune veuve ressentit violemment son malheur. Longtemps elle resta enfermée, fuyant la lumière, repoussant les paroles de sympathie, toute à sa douleur exaspérée et au souvenir immuable de l'être cher. Absorbée, elle négligeait toutes ses relations, sauf celles qu'elle entretenait avec le père et la mère du jeune époux à qui elle avait donné son cœur; elle leur écrivait de temps à autre des lettres pleines de cris et tachées de larmes. Tout à coup, voulant échapper aux diversions im«
portunes qu'on tentait auprès d'elle, elle quitta sa famille, ses amies, sa ville natale, pour aller vivre auprès de ceux qui pleuraient le même être qu'elle : le reste ne lui était plus rien ; ses souvenirs d'enfant, ses attachements de jeune fille étaient abolis; de toute sa vie antérieure il ne subsistait que l'image de l'amour devenue à jamais funèbre.
Pour le père et la mère du mort, ce fut une douceur profonde de garder à leur foyer cette femme venue pour pleurer avec eux et leur parler uniquement de leur fils. Seule avec la pauvre mère, elle passait de longues heures à lui faire raconter l'enfance et la première jeunesse du disparu, et la mère trouvait quelque consolation à verser ses souvenirs heureux dans un cœur si avide de les recevoir. Le père consacrait tous ses instants de liberté à ces entretiens qu'emplissait la mémoire de son fils, et où son fils semblait réapparaître dans le cercle de ces trois âmes serrées autour de lui. Quand ses devoirs professionnels le retenaient, ou quand ses travaux occupaient nécessairement son esprit, il savait qu'une lampe fidèle brûlait pour le culte du mort, et que dans une immuable attitude de deuil une statue vivante veillait sur son tombeau.
M. Orthiz était d'un extérieur froid; le langage des sentiments intimes lui répugnait d'ordinaire. Il remplissait ses fonctions de Recteur sans jamais se départir d'une soigneuse équité, mais dans ses rapports avec les professeurs de l'Académie qu'il administrait, si on pouvait reconnaître son zèle pour le bien de l'enseignement, on ne lui voyait manifester aucun intérêt pour les personnes. Destève, de tempérament chaleureux et expansif, peu attiré parles manières du Recteur, n'avait avec lui que des relations officielles et ne le fréquentait pas. Mais quand le malheur eut atteint M. Orthiz, il en fut profondément ému, et, après avoir laissé passer le temps convenable, il se présenta chez lui avec Lucile; celle-ci, pleine de pitié pour une si grande douleur, avait voulu accompagner son père, et Destève, en amenant sa fille avec lui, faisait voir
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que sa démarche s'adressait, non pas à son chef, mais à une famille dans l'affliction.
Mme Orthiz et la jeune veuve, toutes couvertes de longs crêpes, se trouvaient dans la pièce où M. Orthiz reçut ses visiteurs. Destève connaissait assez la douleur pour pouvoir parler à ces malheureux un langage qui ne les choquât pas, et la réponse de M. et de Mme Orthiz fit entendre qu'ils lui étaient reconnaissants de n'avoir pas heurté leur blessure. Mais la veuve, à l'écart, les paupières baissées, restait immobile et silencieuse... Lucile s'était assise non loin d'elle, et, sans lui parler, elle se sentait envahie pour elle de compassion, de chagrin tendre, en voyant ce front pâle, ces joues meurtries, cette attitude affaissée, ce costume funèbre qui, par le manque de tout apprêt, semblait signifier un adieu au monde. Au bout de quelques instants la veuve, éveillée de son rêve par l'effluve de pitié qui allait vers elle, leva les yeux, des yeux sombres, tristes, désespérés; et aussitôt les yeux innocents de la jeune fille laissèrent échapper des larmes, qui, naissant à flots limpides, ajoutaient leur lumière de cristal à la candeur de son visage.
Touchée de ces pleurs répandus pour elle, la pauvre femme, d'une voix profonde, murmura :
— 0 mon enfant, que Dieu vous épargne un pareil martyre!
En même temps elle contemplait la jeune fille qui venait de lui inspirer ce vœu, et la pitié de Lucile laissait voir dans la tristesse tant de douceur que le désespoir de la veuve reçut malgré elle l'influence de cette suavité; elle qui n'avait jamais voulu entendre d'exhortations, elle sentit s'insinuer en elle un peu de paix. Alors, involontairement, tournant un peu le siège sur lequel elle était assise, elle se rapprocha de la jeune fille de qui lui venait ce bienfait, et, prenant entre ses doigts fiévreux la main légère de Lucile, elle lui dit avec élan :
— Comme vous êtes bonne! Comme cela fait du bien de
vous voir! Venez quelquefois; je vous le demande, car je sens que vous n'avez pas peur des malheureux.
Lucile promit, et quand elle énonça sa vive promesse, la fraîcheur claire de sa voix révéla un charme de plus, flottant sur ceux que la triste veuve avait déjà sentis près d'elle et qu'elle désirait sentir encore.
Une intimité se noua entre ces deux êtres : la femme blessée par la vie trouvait un baume dans la calme lumière émanée de la jeune fille, et celle-ci, en obéissant à la pitié qui l'attirait vers la veuve, rencontrait une occasion nouvelle d'admirer la force des sentiments, la fidélité entière a un mort, le culte idéal pour quelqu'un d'invisible, passionnément aimé à travers l'ombre de l'absence. Lucile, depuis qu'elle pouvait comprendre les choses du cœur, vénérait une fidélité pareille, gardée par son père à la mémoire de sa mère; seulement une réserve commandée par la différence des âges empêchait Destève d'en parler trop ouvertement à sa fille, tandis que Mme Orthiz, dans le langage que pouvait entendre une jeune fille, épanchait abondamment ses souvenirs, ses amers regrets, l'immuable obsession de son cœur par l'être absent. Dans l'âme ardente de la veuve la douleur avait pris une forme religieuse, qui touchait vivement la piété de Lucile. L'être qu'elle aimait ayant été frappé subitement par la mort, la malheureuse femme avait conçu la crainte que son âme, privée des ressources sacramentelles, n'eût pas trouvé dans l'autre vie les récompenses bienheureuses; cette crainte l'aurait écrasée si elle n'avait pas été soutenue par un réconfortant espoir; elle espérait, pour le salut éternel de l'être aimé, en la vertu des sacrifices qu'elle s'imposerait à elle-même : Dieu, pensait-elle, voyant l'âme de son époux et la sienne si indissolublement unies par l'amour, verserait sur l'une le bénéfice des intentions de l'autre. Portée par cette idée mystique, elle s'était vouée à toutes les austérités, à toutes les privations, rejetant toute vie commode, tout usage de luxe, adoptant une nourriture gros-
sière et des vêtements sans grâce; cette dernière austérité surtout lui semblait convenir à l'amante d'un mort, qui devait étouffer toute étincelle de jeunesse et finir de vivre entre deux vieillards, auprès des cendres d'un foyer désolé.
Son désespoir absolu l'avait rejetée dans cette claustration morne, non sans préjudice pour l'équilibre de sa santé morale et de sa santé physique. Il lui était venu des surexcitations de l'esprit, produites par des malaises du corps autant que par le noir chagrin de son âme. C'est que, d'une constitution forte, d'une volonté énergique, née, proche du peuple, d'un père qui avait acquis sa grande fortune par le travail, elle était faite pour la vie active, et se consumait dans l'existence de méditation funèbre qu'elle avait choisie. Ses beaux-parents l'avaient accueillie d'abord comme une âme précieusement évocatrice où se mirait l'image de leur fils; bientôt, ils s'étaient mis à la chérir aussi pour elle-même, comme une fille que leur fils mort leur aurait envoyée, non pour le remplacer, mais pour adoucir leur torture, et ils ne tardèrent pas à s'inquiéter pour sa santé de l'absorbante douleur à laquelle ils la voyaient en proie. Ces parents désolés délibérèrent ensemble; ayant pénétré le caractère de leur fille d'adoption, ils furent d'avis qu'il serait bon pour elle de se donner à quelque action sérieuse et élevée, mais entraînante, et qui la forcerait à sortir en quelque manière d'elle-même. Elle satisfaisait aux demandes des pauvres, ainsi que sa fortune le lui permettait ; M. et Mme Orthiz désirèrent qu'elle fît mieux, que, au lieu de ces générosités négligentes, elle pratiquât une charité organisée et volontaire qui occuperait les forces de son esprit. M. Orthiz était incrédule et prétendait vivre, même dans la peine, avec le seul appui de la froide raison; il admettait néanmoins que des sensibilités plus douloureuses pouvaient avoir besoin d'autres ressources et que, ces ressources nécessaires, la foi catholique les leur apporte : il permit à Mme Orthiz de suivre une inspiration pieuse dont elle lui avait fait part, et la mère du mort représenta à la
veuve que ses aumônes fortuites, jointes à ses austérités personnelles, ne suffisaient pas, qu'une charité ordonnée et réfléchie serait bien plus efficace pour le rachat de l'âme aimée, qu'elle procurerait bien mieux son salut, en lui attirant d'une façon plus large et plus sûre les prières des nécessiteux reconnaissants.
Le cœur de la jeune veuve s'enflamma pour cette idée : avec une promptitude qui décelait un besoin secret de mouvement, elle s'unit aux sociétés charitables fondées déjà dans la ville; par son intelligence et son activité elle y joua un rôle important, et, ayant constaté des misères qui n'avaient pas été prévues, elle créa pour les soulager des oeuvres nouvelles que sa volonté ferme et son esprit pratique la rendaient très apte à diriger. Quand elle connut Lucile, quand, après avoir subi le charme de sa douce bonté, elle remarqua l'ingénieuse finesse de son esprit, elle voulut l'avoir pour compagne familière, mêlée de près à la distribution de ses bienfaisances.
Lucile, amenée ainsi à fréquenter la maison du recteur où elle allait voir son amie, apprit un jour une grave nouvelle. Elle sortait de chez la jeune veuve, lorsqu'elle rencontra M. Orthiz qui l'arrêta et lui dit :
— Je le regrette pour ma belle-fille; mais je crois que vous nous quitterez bientôt : il est fortement question d'appeler votre père à Caen, sa chaire de Toulouse étant demandée par un professeur qui dispose de puissants appuis. Le nouveau poste d'ailleurs sera un avantage pour M. Destève, vu la proximité de Paris, toujours si recherchée.
Sur ces paroles, le recteur la quitta pour entrer dans ses bureaux.
Lucile fut atterrée. Ce que le froid administrateur venait de 1 ai annoncer là en termes indifférents, c'était un bouleversement absolu dans la vie de son père, une atteinte cruelle à ses sentiments les plus profonds. L'événement qui le menaçait amènerait une mutilation dans son existence. Chargé de l'en-
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seignement dans une ville voisine de Daumière, il avait pu jusqu'ici concilier son attachement de cœur à sa terre natale et son goût passionné pour la diffusion de la gloire des grands hommes. Maintenant, il ne pourrait pas garder intactes ces deux parts de sa vie; il lui faudrait choisir, sacrifier l'une d'elles; il devrait, ou bien abandonner les horizons connus, les tendres souvenirs, le culte fidèle d'une tombe, pour aller suivre au loin sa vocation intellectuelle, — ou s'enfermer dans sa terre étroite, parmi des paysans obtus, sans rien répandre de ses belles idées, sans trouver jamais d'écho à ses nobles enthousiasmes. Quel que fût son choix, quel que fût le renoncement auquel il se résoudrait, la jeune fille en tremblant prévoyait pour lui, pour son père bien-aimé, une souffrance inévitable et cruelle, et elle désirait tant qu'il fût heureux 1
Sur la porte de l'hôtel, elle fit un mouvement pour rentrer, pour aller de nouveau trouver son amie, lui demander un conseil, un soutien. Mais le jour baissait, un retard inquiéterait son père, elle devait sans perdre un moment revenir à la maison.
Et ce n'était pas pour alhr se jeter dans les bras de son père chéri, et lui annoncer le triste événement, et lui demander aide dans le chagrin que cet événement lui causait. Nonl elle ne le pouvait pas cette fois. Elle se trouvait dans une situation nouvelle et très troublante pour son cœur. Jusque-là, à la moindre difficulté qu'elle avait eue, à la moindre peine qu'elle avait sentie, enfant ou jeune fille, elle s'était d'un élan confiée à son père, et elle avait toujours reçu de lui un infaillible réconfort. Quand son père, de son côté, avait des préoccupations, il ne manquait pas, depuis qu'elle était grande, de lui en parler, et alors le père et la fille réunis délibéraient, cherchaient ensemble les moyens de surmonter les obstacles qui s'opposaient à leurs desseins : et c'était très doux, cette entente à eux deux, ce soutien mutuel dans la pensée et dans l'action. Maintenant, au contraire, la jeune fille devait tout décider,
seule, sans rien dire à son père, en se cachant même de lui ; car, résolue à agir pour lui, elle voyait bien que la seule action possible, c'était une prière adressée au recteur pour qu'il intervînt, qu'il empêchât le funeste événement de se réaliser; il fallait donc, dans cette occasion, demander un service, solliciter, prier, et elle savait trop que son père, fier pour elle et fier pour lui, ne lui permettrait pas de prendre cette attitude en sa faveur.
De plus, contrairement à sa lucidité ordinaire, surprise par un coup trop fort, elle n'avait pas dans l'esprit des idées nettes. Un point était clair pour elle, c'est qu'elle devait, qu'elle voulait parler à M. Orthiz, mais c'était tout; elle n'apercevait pas encore les raisons qu'il faudrait lui donner, celles qui pourraient convaincre cet homme froid et rigide.
Lucile, ainsi réduite à ne compter que sur elle-même, avait., très pénible, le sentiment de sa faiblesse. Pour l'essai difficile et chanceux qu'elle devait tenter seule, elle se trouvait débile comme une enfant : accablée par cette impression, elle avait peur, sa volonté tombait en défaillance, et elle était sur le point de renoncer à son projet; mais l'image de la souffrance de son père faisait aussitôt renaître sa résolution. Dans le déchirement de cette lutte intérieure, des larmes lui venaient aux yeux. Triste et absorbée, elle ne répondait pas, en rentrant chez elle, au bavardage de Jeanne- Anne qui l'accompagnait ; les propos de la vieille servante augmentaient encore sa peine, car ils se rapportaient à Daumière, et, devant les souvenirs ainsi évoqués, Lucile ressentait avec une acuité plus vive la dureté du sacrifice qui serait imposé à son père, s'il devait s'éloigner de ces lieux si chers.
En rentrant, elle trouva ce père aimé, non seulement sans soupçon du péril qui le menaçait, mais même joyeux, animé, l'esprit en fête. Il venait de recevoir et de lire un récent poème de Mistral, que le grand poète du Midi, désireux de connaître son appréciation, lui avait envoyé avec une lettre charmante,
toute en visions et en images, suivant la manière de cet artiste inspiré. Destève, sans apercevoir cette fois l'air préoccupé de sa fille, lui fit la lecture, une lecture chaleureuse, de cette lettre amicale; et, entraîné par l'admiration, voulant la faire partager, il feuilleta le volume devant Lucile, déclamant les plus beaux passages, s'arrêtant pour les commenter, puis reprenant de plus belle sa lecture toute pleine d'émerveillements. Destève, parlant comme sa langue maternelle un dialecte de la langue d'oc, comprenait sans la moindre hésitation le provençal, n'en laissait échapper aucune nuance, et, dans les mœurs des personnages que chantent les Félibres, il reconnaissait trait pour trait les mœurs de ses voisins de Daumière, des rustiques compagnons dont l'enfance avait été mêlée à la sienne. Il était donc spécialement apte à sentir cette poésie régionale, éclose sous le soleil du Midi, et les louanges dont il la saluait venaient en lui du cœur, des souvenirs intimes, de la vie même avec toutes ses racines courant dans la profondeur du sol.
Lucile avait écouté les vers de Mistral avec sa gracieuse déférence pour tout ce qui intéressait son père, mais pourtant avec la distraction que lui donnait son souci. Tout à coup, à un moment où la pensée de Destève se montrait plus identifiée encore à la poésie provençale, où ses origines, ses souvenirs à lui semblaient rejoindre en toute ressemblance cette inspiration, le visage de la jeune fille s'illumina, et un cri s'échappa de ses lèvres. Son père prit cet émoi soudain pour un sursaut d'admiration provoqué par le génie de Mistral. Il se trompait : ce que sa fille venait de voir dans un joyeux éclair, c'était le moyen de le servir, lui, d'écarter de son existence la peine cruelle qui le menaçait sans qu'il le sût. Souriant à son espérance nouvelle, elle écouta les vers de Mistral avec un intérêt qu'elle n'avait plus besoin de feindre; pour mieux éclairer le chemin sauveur qui venait de s'ouvrir à ses regards, elle amena son père à développer ses idées sur les Félibres, en lui
demandant des explications, en l'interrogeant sur des tournures de langage qu'elle saisissait avec finesse, en ajoutant ses remarques à celles de Destève sur la vérité de tel tableau rustique que certifiaient leurs souvenirs communs du pays de Daumière. Par une transition naturelle, ces souvenirs conduisirent le père et la fille à parler directement et avec l'abondance du cœur de leur demeure patrimoniale, de leur prairie, de leur bois, de leur horizon familier, sujet de causerie qui charmait Destève. A cette occasion, Lucile, l'esprit tout en éveil, remarqua avec plus de netteté que jamais combien, dans ses longs séjours à Daumière, son père avait accumulé d'impressions de nature, combien sa connaissance des choses champêtres était riche, variée, profonde; et, en faisant cette remarque intérieurement, elle avait un air animé, épanoui, comme si cette pensée qui lui venait très claire était plus qu'une pensée et devait produire quelque précieux avantage, amener bientôt un événement heureux.
Le lendemain matin, dès que son père fut sorti, Lucile courut chez Mme Orthiz. Elle lui fit part de la nouvelle bouleversante que M. Orthiz lui avait apprise la veille; elle lui dit quel coup ce serait pour son père et avec quelle ardeur elle tenait à l'en préserver, si c'était possible; elle demanda à voir le recteur aussitôt, et, dans son empressement à aborder avec lui le sujet qui la tourmentait, elle ne fit pas connaître à son amie le moyen qu'elle croyait avoir trouvé pour le fléchir.
Mandé par sa belle-fille, le recteur vint sans retard. Mme Orthiz prit tendrement Lucile par la taille, et, la conduisant au-devant de celui qui entrait :
— Ma jeune amie a une demande à vous adresser, fit-elle: vous que j'aime comme mon pire, je vous prie d'écouter une fille qui désire vous parler pour le sien.
M. Orthiz dirigea vers la veuve de son fils un regard de profonde tendresse qui se prolongea. Mais, au bout d'un moment, le mot de demande lui ayant fait sentir qu'il était là comme
chef d'administration, ses yeux décelèrent qu'il se mettait instinctivement sur la défensive; l'exercice de ses fonctions avait fixé chez lui cette attitude, conforme d'ailleurs à son naturel. Cette fois un scrupule, la pensée qu'il pourrait se laisser entraîner peut-être par le désir d'être agréable à sa belle-fille, se joignait à la défiance que lui donnait ordinairement toute requête; et même la grâce de Lucile, son visage coloré d'une délicate rougeur, son allure craintive qui inspirait une sorte de compassion charmée, contribuaient à raidir cet homme sévère, à le mettre en garde contre toute considération qui ne lui était pas dictée strictement par son devoir professionnel.
La jeune fille sentait cette disposition froide et négative dans la politesse de celui qu'elle voulait persuader. D'ailleurs, M. Orthiz était aussi intimidant par son extérieur que par son caractère : issu d'une famille rurale du pays basque, il était d'une haute taille et d'une maigreur extrême, avec un teint ii es brun, des yeux d'un noir dur, rapprochés d'étrange façon, et des mains osseuses, presque décharnées... Malgré toutes les impressions troublantes qui lui venaient ainsi, Lucile ne perdait pas courage : la présence de son amie la soutenait, et le désir passionné de servir son père la poussait en avant. De sa voix douce, un peu plus basse en commençant que de coutume, elle expliqua la situation de son père, les motifs qui lui avaient fait suivre toute sa carrière à Toulouse, comme professeur au lycée d'abord, à la Faculté ensuite, motifs qui demeuraient toujours les mêmes, son existence combinée de manière à pouvoir associer avec l'enseignement de longs séjours sur une propriété champêtre qu'il aimait, le chagrin qu'il éprouverait, s'il lui fallait renoncer d'une façon ou d'une autre à quelque chose d'essentiel dans sa vie.
La jeune veuve intervint; elle ajouta :
— La mère de Lucile est morte; son père tient à demeurer ici, dans le voisinage d'une tombe.
Le recteur, ayant réprimé un tressaillement, fit un geste vers sa belle-fille pour la prier de l'épargner, et, ne laissant paraître aucune émotion, il répondit à Lucile :
— Il est fâcheux que M. Destève ne puisse pas quitter Toulouse sans en souffrir. Mais les habitudes qu'il a contractées ne semblent pas des motifs suffisants pour déterminer la résolution du ministre ; on ne peut pas faire figurer cet ordre de choses dans un rapport.
La jeune fille comprit qu'il était inutile d'insister sur les raisons de sentiment ; si M. Orthiz n'y restait pas indifférent dans son cœur, on voyait bien qu'il interdisait aux considérations de ce genre toute influence sur sa volonté. Puisqu'il fallait s'adresser à son intelligence, eh bien! soit! Lucile n'était pas sans ressources à cet égard. L'effort qu'elle avait fait pour surmonter sa crainte l'avait animée, et maintenant les pensées lui venaient nombreuses, aisées et limpides. Directement elle répondit à l'objection du recteur :
— Peut-être, fit-elle, pourrait-on juger autrement en regardant mieux. Les deux côtés de la vie de mon père ne sont pas séparés : les séjours qu'il fait sur une terre aimée ne lui donnent pas seulement de la satisfaction; il en retire beaucoup d'utilité pour son enseignement. Cette terre se trouve dans le voisinage, il y est attiré sans cesse par ses souvenirs, il va la voir en toute saison. Sans cette facilité d'aller dans un endroit où il recueille tant d'impressions rustiques, sans doute il n'aurait pas professé aussi bien ce cours sur le sentiment de la nature qui a eu un si grand succès. Pour montrer en détail à des auditeurs nés dans cette contrée le charme des spectacles champêtres, il fallait quelqu'un qui, par sa vie habituelle, pût tirer ses exemples de cette contrée même. Vous êtes venu entendre •ce cours de temps à autre, monsieur le recteur : rappelez-vous ! Les assistants ne perdaient rien des paroles de mon père; pendant qu'il décrivait les belles choses de la terre et du ciel, ils croyaient les voir apparaître en réalité, et pour une raison
bien simple, c'est qu'ils avaient le plaisir de les reconnaître. Le professeur, en effet, ne leur parlait pas d'une nati xi vague, sans figure particulière; il leur parlait de leur pays même, du pays de plaines, de coteaux et de montagnes qui s'étage en larges gradins autour de cette ville; il leur parlait de fleuves et de rivières rapides qu'ils regardent couler, d'un ciel qu'ils voient au-dessus de leur tête luire très pur, et de vents don* la force et le bruit sont célèbres chez eux. En écoutant un homme qui avait si bien observé ces choses de leur pays, tous ces gens se rappelaient des impressions qu'ils avaient eues, presque sans s'en douter, sans y prendre garde, et, comme mon père se plaçait sur leur terrain, sa vive sensibilité pour la nature éveillait la leur, restée paresseuse jusquelà; ils jouissaient de la beauté de leur pays, les uns pour la première fois, les autres d'une façon plus claire qu'auparavant. Ils étaient devenus capables d'éprouver, en sortant de ce cours, des émotions plus profondes devant les spectacles accoutumés ; leur esprit s'était ouvert, un don nouveau s'était éveillé en eux. Produire cet effet sur ses auditeurs, n'est-ce pas ce que vous appelez « enseigner » et « bien enseigner » ? Mon père a donc parfaitement rempli sa tâche. Et, monsieur le recteur, s'il a réussi à ce point, s'il a donné à ceux qui l'écoutaient le sens des beautés de leur région, n'est-ce pas parce qu'il est né lui-même dans cette région et qu'il a le goût d'y demeurer toute sa vie? Un étranger, un passant, qui aurait décrit la nature en général, aurait-il touché les imaginations comme le professeur qui pouvait dire à chaque instant : « N'est-ce pas ceci que vous avez vu? N'est-ce pas cela que vous avez entendu? » Un autre, même aussi passionné pour la beauté de la nature, s'il s'en fût trouvé, n'aurait pu étaler que de grosses couleurs; seul mon père pouvait peindre les nuances fines, celles qui donnent la ressemblance vraie.
Pendant que Lucile s'exprimait ainsi, Mme Orthiz regardait tour à tour sa charmante jeune amie et l'homme grave qu'il
s'agissait de convaincre; ayant eu à observer souvent cette physionomie fermée, elle savait en interpréter les moindres signes, et il lui était doux de voir que le recteur, d'abord indifférent, devenait de plus en plus attentif aux raisons invoquées par la jeune fille.
Lucile s'en était aperçue, de son côté, et un rayon d'espoir éclairait son doux visage; dans cette lumière émanée d'elle, elle continua :
— Mon père n'est pas seulement familier avec les aspects extérieurs de ces pays. Il en connaît aussi les habitants dans l'intimité. Ses relations journalières avec les paysans, nouées depuis l'enfance, lui ont permis d'observer longuement ces hommes incultes, si à part des autres, et d'ailleurs si ombrageux, se renfermant en eux-mêmes devant les figures qu'ils n'ont pas l'habitude de voir. Ils n'ont pas à se défier de mon père qui fut de tout temps leur compagnon, et alors ils agissent et s'expriment devant lui comme devant un des leurs, lui faisant connaître ainsi leurs sentiments, leurs pensées, leurs usages, le laissant écouter leurs vieilles chansons, causant avec lui dans leurs locutions spéciales, sous la forme de leurs proverbes anciens; car mon père sait leur langue aussi bien qu'eux-mêmes, il la parle presque uniquement quand il est à la campagne, c'est le tour naturel de sa pensée pendant ces longs séjours. Or, monsieur le recteur, n'est-ce pas, depuis quelque temps, le désir de vos chefs que l'enseignement ne soit pas partout le même, qu'il prenne un caractère local et se diversifie suivant les contrées? S'il doit en être ainsi, ne faudra-t-il pas commencer en faisant ressortir tout l'intérêt des belles œuvres nées sous les divers climats de la France? Et dans le Midi n'y a-t-il pas un sujet d'étude tout indiqué? C'est la nouvelle littérature provençale avec les rameaux qu'elle a poussés autour de Toulouse dans le Languedoc, dans la Gascogne, dans le Rouergue, dans le Quercy. Mon père, familier avec l'âme rustique et parlant la langue populaire,
a pu pénétrer à fond les ouvrages de tous ces poètes méridionaux ; il sait par cœur des pages de ces vers sonores qu'il fait valoir à merveille; les plus fameux représentants de cette littérature ont éprouvé sa compétence et sollicitent son jugement ; hier encore Mistral, en lui soumettant un nouveau poème, lui écrivait avec la plus chaleureuse sympathie. Ces connaissances spéciales, jointes à un savoir universel, ne sont-elles pas la meilleure condition pour enseigner dans cette ville? Qui pourrait remplacer ici un professeur fait exprès pour sa fonction comme celui-là? N'est-ce pas l'intérêt de l'Université de h garder là où il a choisi lui-même de vivre? En l'y maintenant, elle profiterait de l'inspiration qui lui vient pour une bonne part de son cher pays. Ne le pensez-vous pas, monsieur le recteur? Je vous ai mal dit ces choses, elles dépassent sans doute l'intelligence que peut avoir une jeune fille; mais vous comprendrez tout de même les raisons que je n'ai pas su déduire.
Lucile s'arrêta; elle avait fini, et d'ailleurs le souffle allait lui manquer, habituée qu'elle était à causer, et non à discourir, comme l'avait obligée à le faire cet homme silencieux et méthodique qui l'écoutait sans l'interrompre. A mesure qu'elle s'expliquait, le recteur avait laissé voir une expression de visage moins réservée et plus ouverte ; on sentait que la valeur des motifs invoqués par la jeune fille lui avait enlevé le scrupule qui l'occupait, la crainte de céder par complaisance; avant de répondre à Lucile, il regarda sa belle-fille, comme pour témoigner sa satisfaction de pouvoir lui accorder ce qu'elle désirait pour son amie.
— Mademoiselle, dit-il ensuite, vous avez très clairement exposé les avantages qui résulteraient pour l'Université et pour le public du maintien de M. Destève à Toulouse. Les raisons d'ordre général que vous avez su trouver m'ont convaincu, et je vous promets de combattre auprès de l'autorité supérieure le projet de changement dont il était question.
La jeune veuve lui dit vivement :
— Mon père, comme c'est bien, ce que vous voulez faire! Vous croyez peut-être accomplir seulement votre devoir, mais votre cœur, j'en suis sûre, a été pour quelque chose dans votre résolution; en voyant ma jeune amie animée par l'amour filial, vous avez évoqué l'image toujours présente pour vous et pour moi, vous avez songé au profond contentement qu'aurait éprouvé votre cœur paternel, si, en cas de danger vous menaçant, vous aviez vu votre fils prendre votre défense.
— Il est vrai que j'y ai pensé; nous nous comprenons bien, ma fille, vous et moi.
Lucile rapporta chez elle un rayonnement de joie suave. Destève ne lui en demanda pas les motifs, pensant que c'était simplement sa jeunesse qui lui inspirait ces clairs sourires, et il se réjouissait pour elle de ce vague contentement naïf. Mais elle, elle était pressée de répandre son cœur en racontant toute l'histoire.
— Père, dit-elle, si on vous éloignait de Daumière en vous nommant ailleurs qu'ici, vous en auriez beaucoup de peine, n'est-ce pas?
— Ce serait affreux, fit-il.
— Et pour parer le coup, vous ne voudriez peut-être pas vous adresser à M. Orthiz ?
— Ah ! certes non I
— Eh bienl vous étiez menacé d'un changement, et moi, qui ne suis pas si fière, je suis allée trouver notre recteur, je lui ai parlé de mon mieux, et j'ai réussi : il vous soutiendra avec toute sa fermeté.
— Comment! on voulait nous exiler I Pauvre chérie, tu aurais bien souffert en quittant ton pays natal I
— Oh! moi, près de vous je me trouverais bien, où que ce fût. Mais, pour vous, perdre de vue Daumière, ce serait un grand malheur : il fallait vous l'épargner à tout prix. Je suis
allée, sans vous demander la permission... Vous m'auriez empêchée peut-être de solliciter. Et j'ai tout obtenu, vous n'aurez pas le chagrin que je redoutais! Ah! père, je suis bien contente 1
Destève, avec une émotion heureuse, prit les mains de sa fille :
— Que tu es bonne, mon enfant aimée 1 et quel délice pour moi d'avoir la preuve de ta tendresse! Tu ne te contentes pas de me montrer toujours un visage aimable et de me dire de gracieuses paroles; animée par l'affection filiale, tu agis, tu surmontes ta timidité virginale, tu rends à ton père de bons offices peu faciles, qui exigent l'emploi d'une vive intelligence pour réaliser les inspirations du cœur. Comment as-tu fait pour intéresser à ma cause sentimentale un pur administrateur tout raidi par les règlements?
— Eh! père, dit-elle en souriant, j'ai essayé d'abord de faire valoir auprès de M. Orthiz les raisons du coeur; mais je me doutais bien qu'il ne voudrait pas les entendre. Aussi avais-je amassé une petite provision d'une autre espèce. Il ne croit pas devoir agir dans l'intérêt des personnes, je l'avais bien vu : il ne regarde que le bien de l'enseignement. Il fallait donc le convaincre qu'aucun étranger ne peut vous remplacer ici. Alors je lui ai rappelé combien vos leçons sur les beautés de la campagne avaient attiré et instruit ; il était bien obligé de reconnaître qu'aucun professeur n'aurait pu traiter un tel suje; avec l'expérience que vous avez de ces contrées-ci. Puis je lui ai montré que pour l'avenir, en d'autres occasions, ce serait de même, que, par exemple, vous étiez prêt comme pas un à expliquer la poésie du Midi. Dans la pensée qu'il regarderait mes raisons avec dédain, je m'étais munie d'une autorité : j'avais appris par cœur la lettre de Mistral, j'allais la lui réciter en la traduisant, lorsqu'il a cédé et tout promis.
Destève s'écria avec enchantement :
— Ah ! chérie, ma Lucile la bien nommée, comme ton intel-
ligence est claire ! et comme elle est fine ! Qu'il est doux de vivre près de cette jeune lumière plus épanouie de jour en jourl Tu discernes les nuances dans le caractère des hommes, et tu vois les chemins qui conduisent hors des difficultés. Une habileté naïve et sûre t'inspire les moyens les meilleurs pour servir ceux que tu aimes. Dans une action où tu t'avançais seule, où je ne pouvais pas t'assister, l'ingéniosité de ton esprit a égalé la délicatesse de ton cœur.
— Père, dit Lucile, émue par ces tendres éloges, je n'avais qu'à faire tout simplement ressortir vos mérites, ce n'était pas malaisé pour votre fille. Enfin, espérons que vous resterez près de Daumière, en gardant la belle mission d'enseignement qui vous plaît.
Quelques jours plus tard, Mme Orthiz vint porter la nouvelle que les arguments de la jeune fille, exposés avec force par le recteur, avaient produit leur effet et que Destève était maintenu à Toulouse. A cette occasion, Destève et la jeune veuve, que rapprochait une commune tendresse pour Lucile, se répandirent en louanges sur son esprit, sur son (harme, sur toutes ses aimables qualités; Mme Orthiz, qui paraissait connaître la jeune fille presque aussi bien que la connaissait son père, termina par ces mots, dits d'un accent profond :
— Sous cette grâce fine et tranquille qu'on aperçoit d'abord, elle est très séreuse, son âme est au niveau des plus belles choses, et, comme elle a l'intelligence claire, elle ira toujours vers ce qu'il y a de mieux, sans se tromper de chemin. Elle réunit tout : elle est en même temps reposante et édifiante. Ah! combien je l'aime 1
De ses allées et venues, au temps de ses classes, dans le faubourg où était situé son couvent, Lucile avait gardé une familiarité gracieuse avec les enfants du peuple qui abondent dans ce quartier. Jeune fille, elle avait continué à les voir,
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pendant qu'ils grandissaient eux-mêmes. Suivie d'une sœur converse, de celle qui l'aidait à se couvrir chaudement lorsque Destève allait la reprendre à la pension, elle leur portait, avec d'aimables paroles et un joli sourire, l'assistance dont son père lui fournissait les moyens. Lorsque Mme Orthiz lui confia e soin de ses aumônes, ce fut là surtout qu'elle se plut à les distribuer, heureuse que la générosité de son amie les eût mises largement à sa disposition... Quand Lucile avait connu les enfants du faubourg, ils étaient pauvrement vêtus sans doute, nourris d'une nourriture grossière et abandonnés à tous les hasards de la rue; mais ils avaient du moins l'insouciance de l'âge, la liberté des jeux, la gaieté du soleil qui dorait leur tête découverte. Maintenant elle les voyait grandir assujettis au travail, obligés de lutter âprement contre la misère tous les jours menaçante. Quelques-unes des petites filles, avec qui elle avait souri et causé en passant, étaient devenues des femmes, et la pénurie du foyer, le désordre ou la brutalité du mari pesaient parfois sur elles. Lucile s'attristait en comparant à la destinée des pauvres sa propre destinée que, par suite d'un privilège social, soutenaient et embellissaient l'aisance matérielle dans le loisir, la culture élégante de l'esprit, la tendresse profonde et raffinée dont la comblait le cœur de son père ; et elle redoublait de zèle, essayant de racheter par ses dons attentifs, par sa sympathie toujours en éveil, l'inégalité trop affligeante.
Quand Lucile, petite écolière, allait à son couvent ou en revenait, elle avait remarqué entre toutes une enfant de son âge, dont le visage et le corps brillaient de beauté sous des vêtements souillés de misère. Cette enfant, de son côté, était attirée particulièrement vers Lucile, et, dès que celle-ci apparaissait dans la rue, le regard de la petite pauvresse se fixait sur elle et la suivait jusqu'à la porte de la pension. Un matin de printemps où Jeanne-Anne avait mis à Lucile une toilette fraîche, l'enfant du faubourg, à son passage, s'écria : « Oh!
la jolie robe ! comme elle vous va bien !... » Lucile s'étant arrêtée, presque malgré elle, la petite fille s'approcha avec des yeux d'extase, prit vivement un bout de la robe dans sa main et la palpa en murmurant : « Comme c'est doux!... » Depuis ce jour, les deux enfants se traitaient comme des connaissances; Germaine saluait Lucile au passage, celle-ci échangeait quelques paroles avec la pauvre petite et lui apportait bien des fois des cadeaux de rubans ou de fichus colorés, dont la vue et la possession mettaient une joie dans ses yeux.
Germaine était l'aînée d'une nombreuse famille, élevée péniblement par un père veuf, pauvre ouvrier occupé du matin au soir à tailler les gros cailloux que le fleuve roule depuis les Pyrénées; et Germaine aurait dû rester dans la triste maison, pour soigner à défaut de la mère ses petits frères et ses petites sœurs. Mais de bonne heure un instinct l'avait entraînée loin du quartier pauvre vers le centre de la ville, où elle était entrée comme apprentie dans un grand atelier de couturière. Le soir, quand Lucile revenait de son couvent, elle rencontrait la jeune ouvrière, qui, plus belle de jour en jour et parée maintenant de son mieux, regagnait le taudis paternel. Elle s'arrêtait avec elle, l'interrogeait sur sa nouvelle vie, sur son travail ; et Germaine disait le plaisir que lui donnait son élégant ouvrage, sans cacher son dégoût pour la misère du logis où elle allait coucher le soir.
Devenue jeune fille, Lucile avait continué à rencontrer l'ouvrière, lorsqu'elle portait dans le faubourg les aumônes de Mme Orthiz, en en distribuant une bonne part à la famille du tailleur de pavés. Mme Orthiz, qui aimait à voir la douce grâce de Lucile dans ces fonctions de charité, se joignait quelquefois à la sœur converse pour l'accompagner chez les malheureux. Un jour, pendant une de ces visites faites ensemble, elles trouvèrent Germaine restée à la maison pour un léger malaise. Mme Orthiz fut frappée du contraste qui s'offrait entre l'air d'abandon du bouge où se pressait toute une famille
et la mise finement recherchée de la fille aînée, la jeune ouvrière. Elle questionna celle-ci qui exprima vivement son désir d'être rétablie au plus tôt pour revoir les beaux quartiers où sont les maisons riches, les étalages de bijoux, les lumières brillantes, les promeneurs élégants et polis. La jeune veuve, dont l'âme était si sérieuse et si profonde, fut choquée ; elle gronda l'ouvrière, lui reprochant ses goûts frivoles, lui représentant son devoir qui serait de se dévouer à la pauvre famille de son père. Puis elle quitta la chambre, mécontente de l'air revêche avec lequel la jeune fille recevait ses observations. La sœur la suivit, tandis que Lucile restait auprès de Germaine pour répéter, en y mettant plus de douceur, les sages conseils de Mme Orthiz. Quand Lucile descendit à son tour l'escalier vermoulu, elle faisait de ses pieds légers si peu de bruit qu'elle entendit sans le vouloir la conversation de Mme Orthiz et de la sœur, arrêtées dans l'allée sombre de la pauvre maison. La veuve disait d'une voix sévère :
— Les conditions où se trouve cette jeune fille sont des plus fâcheuses; avec sa beauté et son goût pour le luxe, elle se perdra.
— Hélas 1 C'est bien à craindre, répondait la sœur converse en baissant les yeux.
Lucile, arrivant près de son amie, s'écria :
— Germaine I se perdre! Comment! Que voulez- vous dire? Quel est le malheur qui la menace?
— Ma chérie, on ne peut pas vous expliquer, vous ne comprendriez pas; mais cette pauvre enfant est en effet bien exposée.
Ce n'était pas la première fois qu'on faisait allusion devant Lucile à des choses qui restaient enveloppées de mystère. Dans ces cas-là, un sentiment intime, comme une peur d'apprendre, l'avertissait, et, sans questionner, sans réfléchir, sa pensée se détournait du sujet effleuré; il n'existait pas pour elle. Cette fois, comme elle le faisait toujours dans ces occ^-
sions, elle se tut, et son âme était ailleurs, loin de ce qui pouvait être le mal. Mme Orthiz, sortant avec elle et la sœur, reprit :
— Cette fille devrait accepter la mission que le sort lui désigne, servir de mère à ses frères et sœurs : ce serait son seul moyen de salut. Au lieu de cela, elle les abandonne, elle court au loin, attirée comme un papillon vers tout ce qui brille.
En disant ces mots, la veuve haussa les épaules avec dédain. Lucile, plus indulgente, répliqua :
— Que voulez- vous? le bon Dieu l'a faite ainsi : elle a toujours eu besoin de voir de jolies choses.
Tout à coup, illuminée d'une pensée, le regard pétillant d'invention ingénieuse, elle dit en paroles rapides :
— Si je comprends bien ce qui vous fâche en elle, c'est que, pour avoir sous les yeux des objets brillants, elle passe ses journées entières loin de sa pauvre famille. Mais je crois qu'il est possible de concilier tout cela. Tenez, par exemple! Le couvent est à deux pas de sa maison, elle pourrait plusieurs fois dans le jour aller et venir de l'un à l'autre. Et il est beau, le couvent, on ne voit rien de plus beau dans toute la ville. La construction s'élève d'un air imposant au-dessus du faubourg; les salles sont hautes, vastes, pleines de lumière; tout y reluit d'une parfaite propreté, grâce au soin des sœurs (elle se tourna aimablement vers celle qui l'accompagnait); le jardin est étendu et charmant, avec ses terrasses échelonnées qui descendent jusqu'au bord de l'eau; mais surtout la chapelle est magnifique, toute blanche sous sa voûte bleue et parmi ses vitrages d'or. Les religieuses mènent chacune à part une vie de privations, mais leur communauté loge bien les élèves, et, comme de juste, elles ménagent une demeure splendide au bon Dieu. Ahl si la pauvre Germaine pouvait habiter le couvent pendant quelques heures du jour! Sans doute elle serait contente, elle n'irait pas chercher ailleurs ce
qu'elle aime. Ne le pensez- vous pas? dit-elle en consultant Mme Orthiz.
— C'est une idée jolie et fine que vous avez là, ma chérie, répondit la veuve. On peut essayer de ce moyen; je ne veux pas décourager vos aimables intentions.
Ainsi approuvée par son amie, Lucile, suivie de la sœur converse, s'empressa d'aller trouver la supérieure du couvent. Celle-ci fut étonnée d'abord du projet qui lui était soumis; mais Lucile, en indiquant les occupations qu'on pourrait donner à Germaine, le soin du linge, la charge de cueillir les fleurs pour la chapelle, sut si bien présenter sa combinaison comme réalisable que la révérende mère céda, pour faire plaisir à une ancienne élève aimée entre toutes. La jeune ouvrière, amenée par Lucile, et éblouie aussitôt par la beauté qui la frappa à l'intérieur du couvent, enveloppée par la paix lumineuse qui y régnait, accepta avec reconnaissance la tâche qui lui était offerte. Elle renonça à passer ses journées dans les quartiers riches de la ville, elle soigna ses frères et sœurs; quand ils eurent grandi, la sœur converse qui, sollicitée par Lucile, veillait sur elle, réussit à la fixer dans le pauvre faubourg et dans l'at nosphère monastique, en lui faisant épouser le fils du jardinier du couvent.
Lucile dans sa bonté ne s'intéressait pas seulement à ses proches et aux êtres que le hasard mettait sous ses pas ; son cœur, tendre pour sa famille, pour ses amies et pour les malheureux qui souffraient près d'elle, dépassait à l'occasion ce cercle étroit. Le milieu de pensée où elle vivait par son père, par Cadars et par leurs collègues, avait de larges ouvertures sur le monde, et la jeune fille était assez intelligente pour regarder avec eux au dehors, quelquefois au loin. Les malheurs publics lui inspiraient une émotion qui n'était pas d'un jour et qui troublait longuement la joie de son âge. Dans les luttes armées dont le bruit venait jusqu'à elle, sa sympathie
généreuse se jetait spontanément et toujours du côté des faibles, et là, malgré l'impartialité ordinaire de son esprit, elle avait de la peine à admettre que les forts, les victorieux, pussent avoir raison quelquefois. Destève regardait avec complaisance chez sa fille la vue nette des choses se troubler des larmes de la pitié. Il était charmant pour lui de voir s'enflammer ses jeunes enthousiasmes, par exemple, quand elle apprenait les belles actions accomplies par les héros modernes, les explorateurs de mystérieux continents, et surtout par les héros d'une tradition plus ancienne, les missionnaires qu'inspirent l'amour des âmes et la foi. Son cœur de père s'épanouissait de joie quand devant lui la douceur de la jeune fille se haussait jusqu'à ces images de la force noble et pure, qui lui laissaient pour bien des jours comme un accroissement de son être suave.
Lucile enfant avait inspiré à son père une tendresse pleine, entière, absolue, un attrait continuel, sans ombre et sans défaillance; quand ce père considérait dans son cœur son amour pour sa petite fille, il ne concevait pas qu'il lui fût jamais possible d'aimer davantage. Et cependant cette tendresse, qui semblait au comble, avait grandi avec les facultés grandissantes de Lucile. Par une éclosion dont les passages insensibles faisaient peu à peu de son être un être nouveau, l'enfant était devenue une jeune fille; cet être nouveau n'était pas un inconnu ni un étranger pour le père, le père en l'aimant ne se sentait pas infidèle au premier, et, s'il regrettait les phases commençantes, parce que le passé suscite toujours en nous des soupirs, il ressentait le présent comme plus beau, plus riche, mieux pourvu d'importance et de valeur. En sa fille il avait maintenant devant lui une personne avec tous ses attributs de pensée et de sentiment, une personne qui était presque soi égale et vraiment son amie ; et les manifestations émanées de cette personne venaient alimenter de jour en jour sa tendresse, qui par ces apports s'accroissait. Ce n'était plus seulement la
grâce, la naïveté, la faiblesse de l'enfance qui suscitaient son amour; c'étaient tous ces attraits, demeurés encore comme une fraîcheur d'aube chez la jeune fille, mais c'étaient en outre, sortis de ces germes, développés hors de ces commencements, la force de sentir, le don de penser, la faculté de correspondre avec les idées et les émotions du père émerveillé. L'austère impression de l'amour qu'on donne sans être payé de retour était adoucie pour Destève, la solitude du cœur qui lui avait été si pénible était peuplée. Il devait même veiller, prendre garde, afin que le vide laissé par l'absence de Thérèse demeurât ouvert toujours dans sa mémoire douloureuse, et afin que la flamme présente ne détournât pas ses yeux du foyer éteint. Le père et la fille pouvaient maintenant mêler leurs deux esprits pour saisir plus complètement la vérité, joindre leurs âmes pour sentir le beau, associer leurs volontés pour le gouvernement des intérêts communs. La tendresse de Lucile envers son père n'était pas déterminée, produite par une cause, comme au temps de son enfance, lorsqu'une souffrance la jetait vers lui, son défenseur, tandis que dans la gaieté elle se montrait presque indifférente; maintenant il avait le bonheur de voir que l'affection éprouvée pour lui par sa fille était libre, pure et constante : elle lui venait, il la recevait comme un don volontaire de sa fille à lui.
Et cette précieuse affection ne restait pas intérieure, comme celles qui s'enveloppent d'un voile et qu'il faut deviner; non contente de se montrer en des actions, elle se manifestait, ce qui est plus difficile peut-être, par des paroles. La vie étroitement commune avec son père, l'exemple de celui-ci qui ne laissait pas passer une occasion de dire des mots tendres à sa fille, le flot des émotions montant avec l'âge et cherchant une issue, tout cela avait dissipé chez Lucile la gêne qu'elle avait pu éprouver jadis à exprimer son amour filial ou ses autres sentiments ; on voyait qu'elle ne redoutait plus le sourire gêné qu'ont les gens froids devant toute expansion intime
Le père, avec des précautions pour ne pas la froisser, et en répandant sur elle la chaleur de son cœur, avait peu à peu déplié cette âme; maintenant elle était ouverte, ouverte surtout vers lui, et en des propos abondants, généreux, elle lui versait tous les trésors qu'un silence sombre et jaloux aurait fait perdre. Lucile causait avec plaisir, avec facilité, bien du temps parfois sans s'interrompre. Parmi l'enchantement dont il se laissait pénétrer alors, Destève ressentait quelque scrupule, car il pensait toujours à la faiblesse de son enfant, et il craignait tout ce qui pouvait la conduire à la fatigue. Pourtant il était si charmé, et, en l'écoutant, il la regardait, si plein de sympathie pour son animation que ses yeux à lui brillaient comme ceux de la jeune fille et que ses lèvres même remuaient. Il goûtait un grand bonheur. Par ses actions, il est vrai, un être aimant révèle de façon indéniable ses sentiments affectueux; mais il les révèle au moyen d'un détour en poursuivant un but d'utilité pour l'être qu'il aime, et non pas directement, avec l'intention de se rapprocher de lui, de se verser en lui. Au contraire, quand une personne parle avec le désir de ne rien réserver, de ne rien laisser d'ignoré en ellealors il semble qu'on sent, qu'on touche une âme... et quoi d'aussi précieux? On aime à tenir la main, à baiser la joue et le front d'un être cher : qu'est ce contact, comparé à celui des esprits et des cœurs ? il n'en est que le signe superficiel, et il ne le remplace pas.